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REVUE CRITIQUE
LIVRES NOUVEAUX.
IMPRÎMERIE DE FERD. RAMBOZ.
REVITE CllITIQITi;
LIVRES NOUVEAUX
PUBLIES
PENDANT L'AIEE 1H4'2.
Uar /XlvI ^<::^l?ei{niue^
/Oe A]¥I¥M:jE.
GENEVE,
ÂB. CHERBLLIEZ ET C/, LIBRAIRES.
PARIS 9
MÊME MAISON, KDE DE TOURNON, 17.
\Hϱ.
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in 2010 witii funding from
University of Ottawa
littp://www.arcliive.org/details/bulletinlittra1842cher
Hctiuc Crttujue
DES LIVRES IVOUVEAUX.
fUxiwiev 1842.
INTRODUCTION
1er Janvier 1842.
Qu*esl-ce que la littérature? Un illustre écrivain de
notre époque a cru résoudre cette question en disant :
« La littérature est l'expression de la société. » Mais une
semblable définition ne nous paraît pas tout à fait satisfai-
sante. Sans doute la littérature est une expression de la
société , mais elle nest certes pas la seule. Les beaux-
arts , l'industrie , et toutes les autres manifestations de
l'intelligence humaine peuvent , avec tout autant de rai-
son, revendiquer le même titre. D'ailleurs, qu'est-ce que
la société ? N'y en a-t-il qu'une dans le sein même d'une
nation considérée isolément? Est-elle si bien constituée
en un seul corps compact, que ses tendances, ses sympa-
thies et ses sentiments puissent être réellement représentés
par la classe des écrivains ? Ou bien enfin, a-t-elle choisi
ses organes, leur a-t-elle confié le mandat d'exprimer en
son nom ce qu'elle pense et ce qu'elle veut? Non , per-
sonne ne saurait se prétendre le fondé de pouvoir de la
société , car celle-ci se compose encore , en grande ma-
1
Il introdu(;tion.
jorilé , d'hommes (jui ne savent pas lire ou qui ne lisent
pas. S'il existe sans doute une relation entre la littérature
et la soeiélé , ce n'est (ju'une relation indirecte et, dans
l'action réciproque de l'une sur l'autre , je ne sais trop à
laquelle des deux appartient l'initiative.
En portant nos regards vers les temps primitifs , nous
voyons des chefs-d'œuvre littéraires éclore au sein de la
barbarie. L'immortel poème d'Homère date évidemmeni
d'ime époque où les Grecs étaient encore bien éloignés
delà civilisation. Il n'était donc pas, sous ce rapport,
l'expression de la société , quoiqu'il ofï're sans doute \\n
reflet de ses mœurs , et doive nécessairement porter l'em-
preinte du milieu dans lequel il fut composé. Sa per(ec-
lion , comme œuvre d'art , est le fait du génie de son
auteur , et n'a point sa cause dans les progrès que pou-
vait avoir fait alors l'état social. C^est que la littérature,
expression de la pensée humaine , organe précieux au
moyen duquel les idées se communiquent, s'éclaircissent,
se revêtent de formes séduisantes , puise sa force inspira-
trice dans l'individualité de l'homme , qui , malgré l'ac-
tion extérieure de la société sur lui , conserve toujours,
à un degré plus ou moins élevé , cette spontanéité de
l'âme, sans laquelle il n'y aurait plus de grand génie in-
venteur. Elle emprunte à l'état social les faits, les maté-
riaux de son travail , mais l'homme seul lui fournil l'élé-
ment spirituel, la vie morale qui vient animer cette ma-
tière. C'est dans cette individualité du génie que se trouve
la source de tout progrès ; c'est elle qui de temps en
temps imprime à la société un élan nouveau , la tient
sans cesse en haleine et l'empêche d'oublier le noble but
de sa destination.
Sans doute on ne peut nier que chaque époque ne
INTRODUCTION. ili
laisse le sceau de son empreinte dans la liliéiaiurc. Au
flix-septième siècle , le despotisme de Louis XIV imprima
son cachet uniforme à toutes les productions du gënie ,
<|ui dut son prodigieux essor , non comme on le prétend
à l'influence personnelle du monarque , mais à celle des
siècles précédents , surtout à la g^rande émancipation du
seizième , et en partie peut-être aussi au triomphe dé-
finitif de la royauté absolue , qui concentra sur un seul
point toutes les lumières éparses dans le royaume , et ,
par ce moyen, i'avorisa sans le savoir, le perfectionne-
ment de la langue française.
Pour peu qu'on étudie avec attention les chefs-d'œuvre
du dix-septième siècle , on s'aperçoit bientôt que Fin-
fluence royale à laquelle on a fait une si belle part , fut
au contraire un obstacle au développement national, im-
posa de fâcheuses contraintes à la pensée individuelle, et
la priva de cette originalité forte et vigoureuse qui avait
été le caractère le plus frappant des écrivains antérieurs
à cette période. Le génie se vit contraint de revêtir l'uni-
forme de la cour, de courber sa tête sous le joug^ du
despotisme , et de soumettre ses inspirations à la volonté
capricieuse du maître. L'indépendance d'un Rabelais ,
d'un Montaigne, d'un Agrippa d'Aubigné , d un Clément
Marot, et même d'un Philippe de Comines , disparut
presque complètement; ou du moins si quelques esprits
obstinés continuèrent à suivre cette route , ce fut pour
eux non-seulement une cause de disgrâce , mais encore
un brevet d'impuissance et d'incapacité qui leur fermait
les abords du Parnasse.
Pour se soustraire à ce joug, on fut obligé de se tour-
ner vers l'antiquité classique, d'aller demander aux Grecs
et aux Romains des inspirations (jui ne pussent porter n\il
IV INTRODUCTION,
ombrage au despotisme du souverain. Les idées d'indé-
pendance n'osèrent se faire jour qu'en revêtant ces for-
mes étrangères au temps et aux mœurs, encore durent-elles
le plus souvent se cacher derrière d'adroites flatteries,
emprunter le langage du courtisan, pour obtenir grâce
devant le maître. Les deux écrivains les plus originaux de
cette époque , Lafontaine et Molière , furent presque les
seuls assez hardis pour ne pas suivre la route commune
et pour braver la faveur royale.
Du reste , l'esprit satyrique de Molière et la piquante
naïveté de Lafontaine n'étaient pas plus l'expression de la
société du XVII'^ siècle que les nobles passions et les gé-
néreux sentiments, si bien peints dans les tragédies de
Racine.
Les hommes de génie ne se mettent pas à la suite de
leurs contemporains, ils les précèdent au contraire et leur
montrent la route.
Le XVIII*^ siècle nous en offre un exemple encore plus
frappant peut-être. Le mouvement philosophique était si
peu l'expression générale de la société , que l'intolérance
la plus fanatique régnait dans les lois et les mœurs, et
que l'on continuait de brûler ou de pendre les héréti-
ques , alors même que Voltaire proclamait hautement la
liberté de conscience.
Les philosophes formaient une société à part qui n'ex-
primait que ses propres vues, et songeait moins à se faire
l'organe du présent qu'à jeter des semences fécondes
dans le terrain de l'avenir. Ils préparèrent la révolution,
et celle-ci vit à son tour surgir une littérature qui porta
sans doute l'empreinte de l'époque, mais n'en fut point
non plus la véritable expression.
Par im bizarre contraste , au milieu des excès bar-
INTRODUCTION. V
bares de la terreur, les lettres prirent une teinte tout
à fait bénévole et sentimentale, la vertu fut à l'ordre
du jour dans les romans, sur les théâtres, et, sous la
plume d'André Chénier, la poésie, pleine de fraîcheur
et de grâces , vint rappeler avec bonheur les inspirations
les plus pures du génie antique ; tandis qu'au contraire,
de nos jours, au sein de mœurs douces et paisibles , la
littérature s'est montrée barbare et presque féroce.
On se tromperait donc étrangement , si l'on prenait à
la lettre la définition donnée par M. Yillemain. La litté-
rature porte à toutes les époques le cachet plus ou
moins fortement empreint de la société qui l'a vu naître,
mais elle est avant tout l'expression individuelle de la pen-
sée humaine. C'est l'instrument au moyen duquel l'esprit
communique avec le monde extérieur et peut aspirer à
faire comprendre ses vues, partager ses impressions, à
porter la conviction chez ses semblables.
Prise ainsi dans son acception la plus large , la litté-
rature joue un rôle beaucoup plus important que celui
qu'on lui assigne d'ordinaire. Elle se mêle à tout, elle
n'est pas plus étrangère aux sciences qu'aux lettres. 11 est
facile de prouver que les unes et les autres ont également
besoin de son secours.
En effet , le savant arrive bien à l'aide des seules for-
mules scientifiques à découvrir quelquefois les secrets de
la nature, mais ses découvertes ne sortiraient guère de
son cabinet ou du cercle toujours étroit de ses confrères
en science, si la littérature ne se chargeait de les vulgari-
ser, en les traduisant dans un langage élégant et clair, que
tous peuvent comprendre. Elle se présente ici comme une
espèce de pont, destiné à franchir l'abîme qui, trop sou-
vent, sépare la théorie de la pratique. On peut dire en
VI INTRODUCTION,
quelque sorte que la science doit à cet utile auxiliaire la
plupart des progrès qu'elle a faits depuis deux cents ans, et
surtout l'influence qu'elle exerce aujourd'hui dans toutes
les voies de l'activité humaine. Pendant bien des siècles,
l'usag^e de la langue latine, qui offrait, à la vërité, l'avan-
tage d'établir une communication plus intime et plus
prompte entre tous les savants du monde, avait frappé
leurs travaux de stérilité sous ce rapport. Ils formaient une
classe à part , ils n'écrivaient que pour eux et pour le
public bien peu nombreux qui faisait des études classi-
ques. Mais à mesure que l'emploi de la langue nationale est
devenu plus général , à mesure que les savants ont mieux
compris la nécessité de se rendre intelligibles pour le plus
grand nombre des lecteurs, leur sphère d'action s'est élargie
d'autant plus rapidement que d'un autre côté le besoin
d'instruction animait les masses, et l'enseignement primaire
propageait partout la connaissance de la lecture et de ré-
criture. L'invention de l'imprimerie a puissamment se-
condé ce développement , l'art merveilleux des Fust , des
Guilenberg et des SchœfFer, a vaincu le temps, rapproché
les distances, et permis à l'écrivain d'exercer du fond de
son cabinet un véritable empire sur les innombrables lec-
teurs, entre les mains desquels ses œuvres ont ainsi pu
parvenir. Mais dans les temps antérieurs, la littérature
jouait déjà le même rôle, car à cette époque reculée où
l'écriture n existait peut-être point encore, le poème
d'Homère ne renfermait-il pas l'ensemble des connaissan-
ces répandues dans le vulgaire? On pourrait en citer
d'autres exemples encore ; mais un fait plus rapproché de
nous et qui n'en est pas moins concluant, c'est que tous
les savants dont le nom et les ouvrages ont survécu à l'ou-
bli, furent en même temps d'habiles écrivains. La littéra-
INTRODUCTION. VH
lurc moderne compte d'ailleurs aussi dans ses rangs plus
d une célébrité scientifique.
Comment donc se fait-il qu'on ail si souvent méconnu
l'union intime des sciences avec les lettres, qu'on ait pré-
tendu les mettre en opposition, et que tant de gens se
disputent encore sur la question de savoir s'il convient
mieux de favoriser les unes ou les autres. C'est qu'on ou-
blie que la littérature n'a pas seulement la frivole mission
de nous amuseï*, et de nous recréer, mais qu'elle ren-
ferme tout fart d'écrire, et que par conséquent la science
ne saurait se passer d'elle. Toutes les deux ont un égal
intérêt dans cette union, car si la science a besoin de la
littérature pour faire sortir ses enseignements du cercle
restreint de ses initiés, la littérature serait à son tour bien
creuse et bien vide si la science ne lui prétait secours.
C'est surtout de nos jours que les littérateurs ont cru
pouvoir s affranchir de l'étude, se passer de connaissances
générales et profondes. Ils se soift imaginés que l'écri-
toire, la plume et le papier formaient tout le bagage de
l'écrivain. Puis pour le leste ils se sont leposé sur leur
imagination. Mais (jue peut l'imagination abandonnée à
elle-même , sans culture ni observation qui lui offre im
point de départ ? C'est un terrain non ensemencé qui ne
produit rien , sauf peut-être quelques mauvaises herbes,
encore faut-il que le vent lui en ait apporté les graines.
Dans le sens absolu du mot, nous n'inventons rien, nous
ne faisons que combiner d'une manière nouvelle des rap-
ports qui existent, des données que nous possédons déjà.
Quelle est la création de l'homme, la plus fantastique, la
plus originale, dont les éléments ne se retrouvent pas tous
dans la nature ? L'invention dans toute sa vérité, n'appar-
tient qu'à Dieu seul ; nous ne pouvons que mettre en œu-
VIII INTRODUCTION.
vre les matériaux qu'il nous a donnés et, pour savoir naus
en servir, ii faut bien apprendre à les connaître.
Aussi qu'est-il arrivé à ceux qui ont prétendu s'en pas-
ser ? Obéissant à ce qu'ils veulent bien appeler l'inspira-
tion, ils ont écrit, écrit, entassé volumes sur volumes, car
la plume se laisse tailler, le papier se laisse noircir ; mais
je ne souhaiterais pas à mon plus cruel ennemi , si j'en
avais un , de supplice plus grand que celui d'être obligé
de lire tout ce fatras dans lequel ne se trouve pas une
seule parcelle de bon sens. Leur imagination s'en est don-
née à cœur joie, mais l'ignorance a marqué de son sceau
toutes leurs œuvres, et, heureusement pour l'honneur de
notre siècle, la postérité n'en saura rien, parce que le
temps aura bientôt détruit tout ce qu'il en reste. A peine
en trouvera-t-on quelques vestiges dans ces espèces de
catacombes littéraires que creusent soit la critique, soit
la bibliographie , pour y entasser péle-méle les noms des
bons et des mauvais, celui de l'homme de génie qui est la
gloire de son époque, et celui du pauvre hère qui n'a eu
d'autre mérite que de faire gémir également la presse et
ses lecteurs.
Ces écrivains qui proclament que l'imagination suffit,
et dispense de tout savoir, sont une véritable lèpre pour
la littérature, car l'exemple est contagieux, et c'est ainsi
qu'arrive bientôt la décadence générale. C'est si com-
mode ! Pour peu qu'on soit habile à manier la phrase, on
n'a qu'à prendre la plume, on écrit tout ce qui vous
vient à l'esprit, sans recherches, sans préparations, sans
efforts, puis quand c'est fait, on intitule cela, roman, his-
toire, drame, que sais-je, et 1 on est homme de lettres.
Je crois que les Grecs, ni les Romains ne connaissaient ce
métier-là. S'il y avait eu des hommes de lettres du temps
INTRODUCTION. fX
de Platon, il les aurait sans doute banni de sa république,
car jamais les lettres n'ont moins prospéré que depuis que
nous avons tant de gens qui font profession de les cul-
tiver. En revanche les Hésiode, Pindare, Xénopbon, Ju-
les César, Virgile, Horace, Tacite, etc. etc. étaient des
hommes instruits en toutes choses , qui ne se seraient pas
imaginé qu'on pût être littérateur sans autre savoir qu'une
connaissance superficielle de sa grammaire.
C'est à cette découverte toute moderne que nous de-
vons en grande partie l'état actuel de la littérature fran-
çaise. Ce n'est pas le talent qui lui manque, ce n'est pas
l'esprit, ni l'imagination : c'est la science, et en ceci je
ferai remarquer encore qu'elle n'est point l'expression de
la société, car à quelle époque la science a-t-elle été plus
popularisée, à quelle époque une plus grande masse de
connaissances a-t-elle été répandue dans le public ? Mais
les hommes de lettres semblent pour la plupart se tenir
en dehors de ce mouvement. Souvent ils se lancent dans
la carrière en quittant les bancs du collège où ils n'ont fait
qu'ébaucher leurs études ; quelquefois même ils n'en ont
pas fait du tout. Grâces au développement de la presse
périodique, ce monstre aux mille bouches qu'il faut ali-
menter sans cesse, quiconque sait tenir la plume, trouve à
végéter à l'entour de ses ateliers en attendant que l'ins-
piration lui vienne. Une fois entré dans cette voie, la pente
est glissante, le tourbillon vous emporte et il n^y a plus
moyen de réparer le temps perdu. Ignare on a vécu, ig-
nare on mourra. En effet, au milieu des luttes de la polé-
mique quotidienne, ou des triomphes éphémères du feuil-
leton, la science n'est rien moins que de rigueur et l'on
n'a pas un instant à soi pour y songer.
A ceux donc qui veulent cultiver la littérature avec
X INTRODUCTION.
IVuil^ qui aspirent à lui rendre son lustre et à produire des
œuvres durables , nous dirons : Ne débutez pas par vous
faire journalistes, attendez d'avoir beaucoup lu, beaucoup
vu , beaucoup observé. Ne vous pressez pas non plus de
vous faire homme de lettres. Pour le plus jjrand nombre,
c'est un triste métier, semé de déboires et de misères de
toutes sortes ; dès que l'inspiration est obligée de céder
la j)lace au calcul, le génie s'en va, le talent baisse et les
regrets arrivent ; souvenez-vous qu'il faut vivre pour
écrire et non pas écrire pour vivre. Tâchez donc de n'ai-
mer la littérature que pour elle-même, d'y voir une ré-
création de l'esprit plutôt qu une occupation industrielle,
et surtout , gardez-vous de l'isoler de la science qui doit
toujours l'éclairer de son flambeau. Voyez où nous a
conduit la littérature toute seule. Combien d'extravagantes
élucubrations, sans compter les rêveries du St-Simonisme,
du fouriérisme, du messianisme, du communisme et tous
les autres grands mots en isme, avec lesquels on veut ré-
générer le monde. Ce sont là les produits de sa prétendue
émancipation. L'homme de lettres ne se contente pas
longtemps de sa renommée de littérateur, il désire bien-
tôt y ajouter celle de publiciste, d'autant plus que son
imagination se meut dans le vide qui n'a point de bornes,
et embrasse tous les sujets avec une égale audace
parce qu'il est sur tous d'une égale ignorance. Il fait
donc de l'économie sociale comme il fait du roman, et
ne craint pas d'exploiter le domaine des sciences morales
et politiques , parce que celles-ci , ne pouvant point,
comme les autres , s'appuyer à chaque pas sur l'expé-
rience , se prêtent plus aisément à toutes les fantaisies ca-
pricieuses d'une imagination désordonnée. Mais il est facile
de comprendre les funestes résultats d'une œuvre pareille.
INTRODUCTION. \!
C'est ainsi que le dt^sorclre se glisse dans les esprits , que
les doctrines les plus absurdes , les plus subversives pé-
nètrent dans les masses, et que l'instruction populaire,
([u'on regardait comme un signe de progrès, comme une
garantie pour l'avenir de la société, devient linstrument
le plus dangereux, l'agent de dissolution le plus actif qui
puisse menacer l'ordre social. Alors on s'en prend à la
littérature, on l'accuse de tout le mal, tandis que la pau-
vre malheureuse en est bien innocente et se trouve la
première victime de ses faux disciples, qui ont commencé
par la séparer de son appui, de son auxiliaire naturel.
Que du moins la leçon ne soit pas perdue. Pour ne
point imiter de si déplorables erreurs , travaillez à re-
nouer le lien rompu , à rétablir l'alliance entre les scien-
ces et les lettres. La gloire sera moins prompte, sans
doute, mais plus vraie et plus durable. Les fruits mûris
dans une serre chaude ne valent pas ceux que porte l'ar-
bre en pleine terre. Du courage, du zèle, de la persé-
vérance, et surtout n'oubliez jamais que la littérature,
étant l'expression de la pensée, la première condition
nécessaire pour bien écrire , c'est d'apprendre d'abord h
bien penser.
ERRATA
DD NUMÉRO DE DECEMBRE 1841.
Pag'e 395, ligne 30, au lieu de supérieur, lisez inférieur.
Page 405, ligne 3, au lieu de sincère, lisez sévère.
REVUE CRITIQIJE DES LIVRES PiOCVEADX.
JANVIER 1842.
LITTÉRATURE, HISTOIRE.
L4 CHRONIQUE. Revue mensuelle. Paris , 57, rue Neuve Saint-
Augustin, et cnez A. Hugot, 10, rue Christine, in-32, i fr.
Décidément notre siècle tourne à la faribole; la bluette
triomphe, et celte jeunesse sérieuse qui, disait-on, avait fait
la révolution de i83o, jette le masque de la gravité pour re-
prendre la marotte de la folie. Aux luttes passionnées des par-
tis, à la vive polémique de la presse, aux lourdes et nuageuses
dissertations pliilosophico-ampliibologico-politiques, enfin aux
coups de fusils et aux barricades , succède une guerre d'épi-
grammes, de coups d'épingles, de sarcasmes et de plaisan-
teries, moins dangereuse et beaucoup plus amusante. La vieille
gloire des grands journaux pâlit devant le succès de ces petits
in-32 qui viennent chaque mois frappera notre porte, et nous
demander l'hospitalité qu'ils paient généreusement par quel-
ques heures d'insouciante gaîté. La balance penche volontiers
en leur faveur, car ils nous font, du moins pour un instant, ou-
blier les préoccupations du jour dans lesquelles les autres, au
contraire , nous replongent chaque matin plus profondément,
avec leurs longues colonnes de premier ou de second Paris.
Ce genre léger et badin convient d'ailleurs à merveille aux
allures do l'esprit français. Quoiqu'il v ait, sans doute, dans le
nombre, beaucoup de lazzis assez niais, beaucoup de platitudes
et de sottises, cependant je ne crois pas qu'on puisse parcourir
un seul de ces recueils lilipuliens, sans y rencontrer quelque
trait piquant, quelque saillie originale.
Sous ce rapport, la Chronique ne reste pas en arrière de
ses devanciers. Le numéro que j'annonce ici , renferme une
foule d'articles fort récréatifs, parmi lesquels je citerai , entre
autres, la physiologie du Lion , qui nous représente cet inté-
ressant animal sous toutes ses formes , tant parisiennes que
provinciales, et la biographie de M. Victor Hugo, écrite dans
le style de ses préfaces. Si la Chroiiifjue coiMÏnue ainsi à mettre
en relief tous les ridicules de l'époque, nous lui prédisons une
longue carrière, car la matière ne lui manquera pas plus que
les applaudissements.
LirTEBATUBB ,
r.lJlUOSITBS cl anecckties italiennes, par M. \'alery. Paris, 1 vol, 8",
7 f r. 50 c.
C'est clans le but de compléler son travail sur l'Italie que
M. \ alerv publie ce volume , où se trouvent réunis une (ouïe
«le matériaux (]ui n'avaient pu entrer dans le cadre de ses
Vovai^es. Ce sont des anecdotes littéraires et arlislif|ues , des
cilalions d'anciens ouvrages peu connus, des notices biogra-
phiques sur un assez grand nombre d'hommes célèbi'es, des
faits curieux propres à jeter du jour sur l'histoire de la langue
et lies mœurs italiennes, enfin des détails fort piquants sur la
société contemporaine et sur les personnages distingués que
l'auteur a connus, soit à Rome, soit en d'autres villes d'Italie.
M. Valéry déploie ici beaucoup d'érudition , luais sans pédan-
terie, ni prétention. Il raconte avec simplicité, jette du charme
jusque sur ses rechercbes philologiques , et son espi it, plein
de bonhomie, porte un cachet tout à fait original. Dans un li-
vre de ce genre il ne peut y avoir ni ordre , ni méthode ; ce
sont des mélanges sans autre liaison que le litre général qui
leur sert de rubrique ; mais ce défaut est amplement racheté
par la variété des sujets. On y trouve des aperçus ingénieux,
des portraits fort bien tracés , des peintures spirituelles et
vraies. D'ailleurs, l'imagination n'y joue cjue le moindre rôle;
ce sont dei données toutes empruntées à l'histoire , soit du
passé, soit du présent.
L'auîeur n'imite point le bavardage de nos littérateurs tou-
ristes. Sa personnalité s'efface constamment derrière les hom-
mes el les choses qu'il veul mettre en relief. Il s'altache surtout
à faire ressortir toul ce qui peut contribuer à augmeulc;r le
luslre de celle Italie pour laquelh; il professe un véritable
amour. Mais ce n'est pas avec un enthousiasme aveugle , et
l'on voit que son unique but est d'en présenter l'image la plus
fidèle possible. Ses éludes sur la lillératurc el les arts lui ont
peinn's de rectifier bien des erreurs, de léparer bien des ou-
blis conmiis par ses devanciers. Il complèle ainsi l'œuvre dont
le succès rapide a déjà prouvé les mérites supérieurs, el nous
ne douions pas (pie ce nouveau voUune ne soil également bien
accueilli du public, car il offie une leclure pleine d'altrait.
H1ST0IIU-. ;i
l.K MIDI l)i; L'AMJ: 5 par Alatl, IJ. I.e.sgiiitloii. Paris, chez Aniiol,
ti, nie (le la Paix, i aoI. S", 7 IV. 50 c.
L'auleur i\e Rêveuse , de Rosées, et i\o Rajons (T Amours ,
poursuit son œuvre de poésie , sans se laisser décourager , ni
détourner du but qu'elle croit noble et utile. Elle lutte avec
persévérance contre les dédains trun public tout préoccupé
d'intérêts nuilériels, contre l'esprit positif de noire époque in-
dilîérenle et sourde à la voix des poètes, f /inspiration la pousse
à exprimer tout haut les pensées secrètes, les sentiments et les
vœux de la femme, qui ne sauraient, en efïet, avoir d'organe
meilleur que la douce et harmonieuse poésie. Sous ce rapport,
M""^ Lesguillon a certainement mieux compris sa tâche que la
plupart de ses contemporaines qui aspirent à pénétrer dans le
sanctuaire de la philosophie, et prétendent, par leurs écrits ,
réformer Tordre social tout entier. Plus modeste, elle ne porte
pas ses vues si haut, elle se contente de revêtir la plainte et
l'espoir, des formes qui lui paraissent les plus propres à
émouvoir les cœurs, à toucher les âmes. Faire vibrer les cordes
sympathiques partout où elle les rencontre . c'est là son uni-
que ambition. Elle dévoile les souffrances, gémit sur les plaies
sociales, chante l'espérance d'un avenir meilleur , exalte les
rêves généreux de la philanthropie, mais elle ne se mêle point
tle vouloir juger la société, ni la réorganiser sur de nouvelles
bases.
Le Midi de V Ame, c'est
.... une heure ardente où tout brûle e! sVnllamnie ,
Où tout bondit sur terre, où tout grandit dans rànie ;
Où se fanent parfois les germes des printemps !
C'est l'âge de lutte, de souffrance et de force :
Midi le souflle de la vie ,
Midi , Taube des passions ,
Le soleil où tombe pâlie
La fleur de pos illusions!
C'est donc le moment où la fougue de la jeunesse prend une
direction nouvelle, et, sans rien perdre encore de sa bouillante
ardeur, commence à mieux entrevoir le véritable but de la
vie. L'auteur développe celte pensée en débutant par une
pièce intitulée : L' An^e et la Femme. On y trouve la peinture
d une de ces femmes, comme il y en a tant , qui se lamentent
sans trop savoir pourquoi , (pu ne peuvent se résigner à leur
vie paisible et obscure , qui , possédant tous les éléments du
bonheur, se persuadent qu'elles sont infiniment malheureuses.
i LITTÉRATURE.
Dans un songe, son ange protecteur lui apparaît, lui demande
la cause de ses larmes, et lui montre le chemin quelle doit
suivre pour échapper au doute qui l'assiège, aux folles rêveries
qui la poursuivent :
Vis sans penser à toi, comme Teau solitaire
Qui féconde, en glissant, les germes de la terre,
Nourrit les herbes et les fruits ;
Donne ta vie à boire à l'enfant qui sV'Iè\ e ;
Sois l'ange de la terre, et que l'œuvre s'achève
Sans regrets, sans larmes, sans bruits!
Partant de cette donnée, ^1""= Lesguillon consacre toutes les
autres pièces de son recueil , soit à Tamour maternel, soit à
Tamitié, sauf pourtant Le Rci^e du l'am're, et l'épître A Fictor
Considérant , qui sont de hrillantes apologies du fouriérisme
et de toutes les merveilles du phalanstère.
En général , les vers de M'"'' Lesguillon sont faciles , gra-
cieux et flatteurs à l'oreille, mais souvent le fond est complète-
ment sacrifié à la forme. Ils sont surchargés d'épithètes qui ne
paraissent pas toujours très-justes, de mots sonores qui sem-
hlent fort étonnés de se trouver ensemhle. l/auleur ne calcule
pas assez la portée de ses expressions et se joue un peu trop
de la langue qu'elle prétend plier arbitrairement à tous ses
caprices. Ainsi dans le morceau suivant :
Viens, mou beau rayon d'or, vJfciis tomber sur mon àme,
Ouvre-moi tes grands yeux où déborde la flamme ;
Suspends à mon plafond ta lampe aux jets fleuris ;
Jeune et doux, couche-loi sur mes pieds engourdis :
J'ai froid d'ennuis sans noms et de vagues alarmes;
Mon toit sombre n'a plus ni ciel, ni Heurs, ni charmes:
Mon foyer monte pàli; , et son factice feu
Me laisse sans chaleur ; la terre donne peu ;
Qu'est ce que les grands yeux d'un rayon d'or? et les
jcls fleuris d'une lampe? Peut-on dire : J'ai froid d'ennuis et
d'alarmes? Et ce foyer qui monte pâle , qu'est-ce que cela si-
gnifie? De pareilles expressions, aussi creuses que sonores, ne
sont pas rares dans les poésies de M""^ Lesguillon. C'est un
travers de l'école moderne que nous voudrions lui voir aban-
donner. Ses vers lui coûteraient peut-être un peu plus de tra-
vail, ils ne couleraient pas si abondants et si prompts , mais
ils seraient plus limpides, plus purs , et si, après le Midi de
l'âme, elle veut nous donner le Crépuscule du cœur et le Soir
de la pensée, nous serions heureux d'avoir à signaler chez elle
un progrès qui ne pourrait qu'être éminemment favorable à
son talent.
HISTOIRE. 5
OF.LvnES SACRÉES de Pabbc Métastase, traduites en français, par
AI. Th. Tl)ierry. Paris, chez A, Hugot, 10, rue Christine, 18°, 2 fr.
Les sept drames sacrés que renferme ce volume, sont tles
compositions lyriques que l'auteur fit pour la chapelle de
l'empereur à Vienne, et qui furent représentées avec accom-
pagnement de musique. Ils perdent donc beaucoup à être tra-
duits en prose, car c'est leur ôter leur principal mérite. Comme
productions dramatiques , ils ne sont pas assez remarquables
pour supporter cette métamorphose Ce ne sont plus que des
paraphrases dialoguées, mais froides et peu intéressantes de
quelques scènes de la Bible , et nous les aimons mieux alors
sous leur forme primitive, telles qu'elles se trouvent rappor-
tées dans les livres saints. M. Thierry ne nous semble, d'ail-
leurs , pas toujoui s heureux dans sa traduction. Son style
manque, en général, d'énergie et de noblesse. Sous sa plume,
l'accent lyrique s'éteint complètement, et les drames de Tabbé
Métastase prennent, en quelque sorte, l'aspect des mystères
du moyen âge. Du reste, ce n'est pas tout à fait sa faute , car,
il est bien évident que la poésie et la musique sont des acces-
soires sans lesquels de semblables conceptions perdent tout
leur charme.
QUINZE ANS D'EXIL dans les états romains, pendant la proscrip-
tion de Lacien Bonaparte par le C'e de Chatillon. Paris, 2 vol. 8".
%, 16fr.
La plupart des voyageurs qui visitent l'Italie nous en rap-
portent de belles descriptions du pays, du climat, des poéti-
ques aspects de cette contrée favorisée de la nature; ou bien
de savantes dissertations sur les antiquités dont elle est jon-
chée; ou bien encore de superbes commentaires sur les chefs-
d'œuvres artistiques qui remplissent ses musées. Mais M. le
comte de Chatillon ne suit point leurs errements, il dédaigne
cette route battue, et s'enfonçant dans les sentiers perdus des
forêts et des montagnes, il va chercher des inspirations plus
saisissantes encore, loin du monde civilisé, au miUeu de scènes
qui louchent presque à la barbarie. Le typ^ qu'il préfère à
tout, qu'il étudie con ainorc, qu'il poursuit avec l'ardeur d'un
infatigable touriste, c'est le brigand italien. Pendant ses quinze
années d'exil, il a passé tout son temps à recueillir tous les dé-
6 LITTÉRATURE,
tails possibles sur les plus fameux brigands qui faisaient la ter-
reur des Fatals-Romains. Bien mieux, il pai'aît avoir recbercbé
leur société, car il parle do plusieurs d'entre eux comme les
ayant personnellement connus, et nous donne leurs portraits
dessinés d'après nature. Ses récils plairont sans doute beau-
coup aux amateurs d'aventures de ce genre. Malheureusement
ils sont écrits avec une certaine emphase assez faliganle. Slvle
et dessins, tout est dans le ton du mélodrame, c'est-à-dire em-
preint de mauvais goiàt.
OEUVRES complètes d'Homère, traduites du grec, par Alad. Dacier,
MM, Trianonet E. Falconnct. Paris, chez Lefèvro, 6, rue de l'Epe-
ron. 2 gros vol. 12°, 7 l"r.
Traduire Homère est une entreprise séduisante que , qui-
conque sait assez de grec pour bien saisir tous les mérites du
chef-d'œuvre original , est tenté d'essayer, mais qui présente
des obstacles presque insurmonlables contre lesquels viennent
échouer les plus habiles. TjCS difficultés sont d'autant plus
grandes que ce poème est à la fois le seul monument littéraire
et l'unique document bistoriquc qui nous reste de l'époque re-
culée dont il nous retrace le tableau, ei que nous ne connais-
sons, en quelque sorte, que par lui. Aussi, malgré les travaux
de plusieurs écrivains d'im talent incontestable , Homère n'a
pas encore trouvé un interprèle complélemcnt digne de son
génie. Quoique les diverses traductions que nous en possé-
dons, offrent cliacune un mérite particulier, aucune n'est tout
à fait satisfaisante. Celle de M™" Dacier se distingue par le
mérite de la fidélité, par une intelligence profonde du texte et
par des efforts, souvent heureux, pour s'approcher, autant
que possible , du génie de la langue grecque. C'est pourquoi
M. Triauon l'a choisie de préférence. Il a pensé que de telles
qualités valaient mieux qu'une élégance de style, que d'autres
n'avaient atteinte qu'à leurs dépens, en subsliluant leurs pro-
pres inspirations à celles du poète. Celte manière de voir nous
paraît assez juste, car, si l'œuvre de M'"'- Dacier n'est pas
aussi parfaite qu'on peut le désirer, elle a, du moins, l'avan-
tage de présenter, comme vme espèce de canevas susceptible de
recevoir toutes les broderies , tous les perfectionnements que
les progrès de la philologie permettent d'y enchâsser , sans
trop s'éloigner du modèle qu'on veut reproduire. En sorte
qu'avec des corrections bien ménagées , M. Trianon a pu lui
HISTOIRE. 7
(louiier une physioaomic nouvelle, la rajeunir et la compléter
sous certains rapports, tout en lui conservant cette exactitude
scrupuleuse, ce parfum d'antiquité dont la savante M'"'' Dacier
avait si bien su lui imprimer le cachet. Ainsi modifié, son tra
vail parait supérieur à celui des autres traducteurs qui sont
venus après elle. A la suite de l'Odyssée , les éditeurs ont
ajouté la traduction de la Catrachomjomachie , par M. Tria-
non, et celle des Hymnes par M. Falconnet. Toutes les œuvres
d'Homère se trouvent ainsi renfermées dans deux volumes,
d'un format commode, d'une exécution typographique très-
élégante, et d'un prix tout à fait modique.
RÉVOLCTIOIVS des peuples du Nord, par J.-M. Chopin. Paris, chez
Cor[uehert, A8, rue Jacoh. 2 vol. 8°, 15 fr.
Les peuples du INord, qui, dans les temps antiques, n'ap-
paraissent que comme des barbares à demi sauvages , tout à
fait étrangers à la civilisation du midi, ont joué le rôle le plus
important dans Thisloire moderne, et sont venus à leur tour
exercer une puissante influence sur les institutions et les
mœurs de TEurope occidentale. Lorsque l'esprit de conquête
des Romains eut aUeiiit ses limites extrêmes , et que son acti-
vité dévorante, n'ayant plus d'aliment à l'extérieur, se tourna
vers les dissenlions intestines , les peuples du J\ord se réveil-
lèrent tout à coup de l'espèce de stupeur dans laquelle sem-
blait les avoir jetés la vue des aigles romaines, et débordèrent
comme un torrent impétueux sur l'empire dont ils consom-
mèrent bientôt la ruine. Dès cette époque ils figurent au pre^
mier rang sur la scène de l'histoire; leur génie domine toute
la réorganisation sociale et c'est à eux que sont dûs presque
tous les progrès de la civilisation cuiopéenne. Tel est, à peu
près , le thème que M. Chopin s'est proposé de développer
dans le tableau qu'il nous présente. Son ouvrage ne renferme
pas une histoire complète et suivie des peuples du Nord ; une
pareille entreprise ne pourrait être convenablement exécutée
que sur des bases beaucoup plus larges, et il n'a point la pré-
tention de la resserer dans le cailie étroit qu'il a choisi. Ce
n'est qu'un aperçu général des principaux événements qui ont
agi sur les destinées de ces peuples. Il se borne à retracer les
grandes phases de leur existence et à rechercher dans leur
passé , aussi bien que dans leurs circonstances actuelles , des
données propres à jeter quelque jour sur leur avenir.
8 LITTÉRATURE,
M. Chopin paraît avoir fait une élude profonde de son sujet;
il le manie avec aisance, il en est maître et sait en faire jaillir
des considérations ingénieuses, des vues pleines de justesse et
de sagacité. Son style grave, mais élégant, rapide et incisif,
jette beaucoup de charme sur ce résumé dans lequel l'histoire
n'est, sans doute, qu'esquissée, mais de manière à faire res-
sortir ses traits les plus caractéristiques. Nous recommandons
cet estimable travail à nos lecteurs , comme un livre du plus
grand intérêt, qui nous semble devoir èlre placé au nombre
des meilleures productions de la littérature sérieuse, dont le
réveil est un sujet de joie pour tous les vrais amis des lettres.
FRÉDÉRIC ET LÉONIE j ou vertus et malheurs , par Ac. Duval. Pa-
ris, chez Ch. Leclère, 10, rue Gît-le-Cœur. 2 vol. in-8, 15 fr.
Ce roman ne renferme rien que de tout à fait moral^ et la
mère pourra, sans aucun scrupule, en permettre la lecture à
sa fille. Je crains seulement que celle-ci n'en use guère , car,
il faut bien le dire, le talent de l'écrivain n'est pas précisément
à la hauteur de ses excellentes intentions. Dans son zèle
d'honnête homme, il oublie un peu ti*op que la première con-
dition de succès, pour un roman, c'est de savoir intéresser les
lecteurs. Il est vrai qu'à cet égard il ne nous prend pas en
traître, car dès la première page de sa préface, il nous pré-
vient qu'il (( ne faut pas, dans sa lecture, chercher seulement
le plaisir, qu'on serait loin de rencontrer à chaque pas , mais
se résigner à écouter de temps en temps la discussion résumée
d'opinions plus ou moins graves, et sinon toujours justes , du
moins consciencieuses. » Mais alors il eut mieux fait de choisir
une autre forme pour présenter ses opinions : les lecteurs de
romans ne se soucient guère de graves discussions, quelque cons-
ciencieuses qu'elles soient, et les amateurs de celles-ci, pro-
fessent, en général, un grand mépris pour tout ce qui s'ap-
pelle roman. Ainsi , M. Ac. Duval risque fort de ne satisfaire
personne. Cependant son but était digne d'un meilleur sort ;
la pensée qui dirige sa plume est des plus estimables. Il cher-
che à montrer que dans toutes les situations de la vie, le droit
sentier est toujours le meilleur ; que l'homme trouve dans la
vertu la plus douce récompense de ses efforts, le refuge le plus
sur contre les atteintes du malheur. Son héros est un nouveau
Grandisson qui, fort d'un cœur pur et d'une âme religieuse,
navigue , sans échouer, au milieu des écueils du monde. I^a
HISTOIRE. 9
pauvreté, l'abanclon, la vie périlleuse du soldat, rien ne peut
î'ébrauler. Toujours et partout il porte avec lui le calme d'une
conscience en paix avec elle-même, il conserve le caractère
de riionnèle homme. En vain, des peines de toutes sortes l'as-
siègent, sou courage ne se dément point, et s'il n'atteint pas le
bonheur, si difficile à rencontrer ici-bas , du moins il soutient
noblement la lutte et succombe avec honneur, laissant après
lui des regrets bien mérités, une renommée sans tache.
Ainsi que l'annonce M. Duval, ce récit est semé d'une foule
de digressions morales, philosophiques ou religieuses, qui sont
dictées par un excellent esprit. Malheureusement il n'offre rien
de dramatique et manque tout à fait de couleur et de mouve-
ment. En dissertant moins , en s' effaçant davantage derrière
ses acteurs et en laissant ceux-ci agir plus librement, l'auteur
réussirait certainement beaucoup mieux à captiver l'intérêt et
à produire l'effet moral qu'il se propose.
CHOIX des meilleurs morceaux de Fénélon ou recueil des passages les
plus remarquables de ce grand écrivain , sous le rapport du style et
de la pensée. Paris, chez Belin- Wandar , 5, rue Christine,
in- 18°, 1 fr. 50.
Ce petit volume renferme des extraits bien choisis de toutes
les œuvres de Fénélon. Ce sont d'excellents modèles de style
pur et noble , mais ils offrent peu de variété. Fénélon est un
écrivain du plus grand mérite, sans doute; cependant son ta-
lent porte un certain cachet de monotonie, il est toujours
semblable à lui-même, il affectionne certaines allures, certains
tours de phrases qui reviennent sans cesse ; et quelque sujet
qu'il traite, il ne quitte guère le Ion élevé, mais parfois un peu
trop tendu, de la prose poétique. Il nous semble donc que ,
comme étude de style, il convient d'en faire un usage modéré,
car c'est un genre qui ne supporte pas la médiocrité, qui pré-
sente des écueils nombreux contre lesquels une servile imi-
tation échouerait infailliblement. Sous le rapport de la pensée,
au contraire, il est bien peu d'auteurs qui puissent fournir une
raine aussi riche de leçons précieuses , de conseils salutaires ,
des directions morales, unissant le charme de l'expression h
l'attrait de la forme ingénieuse. Son traité sur l'existence de
Dieu, ses dialogues des morts, ses lettres sur la religion, aussi
bien que le Télémaque, les fables et l'éducation des filles, ren-
ferment une foule de morceaux très-propres par leur clarté ,
10 LITTÉRATURE,
leur simplicité, leur intérêt et leur utilité pratique à servir
trenseignemenls à la jeunesse.
LA POLOGNE illustrée, contenant Thistoire de Pologne et les variétés
polonaises, publiée sous la direction de L. Chodzko. Paris, 9, rue
St-Germain-des-Prés, 1 beau vol. grand in-8. orné de vues et de
portraits gravés par les meilleurs artistes. 20 fr.
Cet ouvrage, auquel nous avons déjà consacré un article
dans notre numéro de septembre i84i, est maintenant. ter-
miné. 11 forme le complément de la Pologne pittoresque du
même auteur, mais peut aussi s'en détacher sans nul inconvé-
nient, car il renferme tout ce que la Pologne offre de plus re-
marquable sous le rapport historique et littéraire. Dans la
pensée de l'auleur, c'est un monument élevé à la nationalité
polonaise, destiné à constater à la fois sa gloire passée , sa vie
actuelle, malgré l'espèce de mort apparente dont elle semble
frappée , et les nombreux signes de réveil qui se manifislent
au milieu de ses débris épars sur la terre d'exil. On ne peut
qu'être vivement frappé de cette protestation éclatante contre
la force brutale du despotisme. C'est l'inlelligence qui survit
à toutes les persécutions, qui se révolte contre ses oppresseurs
et brave hautement ceux qui ont prétendu l'étouffer sous leur
joug de fer. Un pareil spectacle est certes bien digne d'exciter
le plus haut intérêt, d'éveiller les sympathies les plus vivesj
et les plus indiflérenls ne sauraient se défendre d'une certaine
émotion en voyant cette noble lutte de l'esprit contre la ma-
tière, dans laquelle se trouve, en quelque sorte, résumée toute
l'histoire du monde, tout le grand combat; de la civilisation aux
prises avec la barbarie.
Il ne faut pas exiger de M. Chodzko la froide impartialité
de riiislorien. Le sentiment profond de patriotisme quia guidé
sa plume ne lui laisse pas le calme nécessaire pour envisager
les faits avec une entière abnégation de tout intérêt personnel.
Il plaide la cause de son pays et répond à des adversaires sou-
vent passionnés, il se lève seul contre les nombreux courtisans
de la puissance russe , et si l'irritation perce (juelquefois dans
ses paroles, elle est certainement bien excusable. D'ailleurs,
il s'abstient, en général, de toute déclamation violente. Son
but est simplement de prouver que la Pologne , malgré ses
fautes , qu'il ne nie point , n'a jamais mérité d'être rayée du
rang des nations , qu'elle est encore digne d'y reprendre sa
HISTOIRH. 11
place el que l'avenir lui réserve peut-être des destinées plus
hrillanlos encore que son passé. M. Cliodzko ne pouvait mieux
prouver la juslice de cet espoir qu'en oHVanl ainsi le tableau
de la vie inlellecluelle et morale qui a, jusqu'à nos jours, animé
la nation polonaise et (ait sortir de son sein tant d'hommes
distingués dans tous les i^enrcs.
Les nombreuses gravures qui accompagnent ce volume
sont exécutées avec une grande perfection et en font Tune
des plus belles publications illustrées de la presse française.
HISTOIRE DE JÉRUSALEM, tableau religieux et philosophique, par
M. Poujoulat ; tome I. Paris. 1 vol. in-8, 8 fr.
M. Poujoulat entreprend d'écrire l'histoire de Jérusalem,
et son style noble et sévère nous paraît convenir admirable-
ment à un pareil sujet. Il sait donner à son récit une couleur
tout à fait orientale. Sa plume revêt des allures poétiques qui
rappellent la manière de M. de Chateaubriand avec plus de
correction et de simplicité. Ce n'est pas de l'histoire philoso-
phique. La critique ne préoccupe guère l'écrivain qui s'aban-
donne plutôt avec bonheur aux inspirations de son enthou-
siasme religieux. Prenant la Bible pour base principale de son
travail , il en résume habilement les divers livres dans une
narration suivie , oia la voix des prophètes se confond avec les
témoignages des écrivains profanes , de manière à présenter
un ensemble harmonieux, bien fait pour altirer l'intérêt de
tous les lecteurs. Les uns y trouveront de quoi satisfaire leur
foi vive, leurs inclinations pieuses; les autres le liront avec ce
plaisir pur que fait éprouver unbeau poème plein de grandeur
et de majesté. Tous s'accorderont, sans doute , à reconnaître
l'incontestable talent de l'auteur. Mais en examinant de plus
près cet ouvrage , on doit avouer que ce n'est _, en réalité, ni
une histoire dans le sens ordinaire du mot, ni une œuvre pu-
rement Uiéologique. M. Poujoulat admet toutes les données de
la Bible sans se permettre aucune réflexion critique, tandis que
d'une autre part il ne s'astreint point dulout à suivre le texte
sacré, mais en modifie la forme suivant sa fantaisie , ne con-
servant que les passages qui peuvent s'enchâsser dans le ca-
dre qu'il s'est tracé. IjCS notes et indications de source sont
peu nombreuses, car l'auteur n'a*pas voulu s'embanasser d'un
cortège d'érudition qui aurait elTaroucbé facilement la classe
de lecteurs qu'il a principalement en vue , c'est-à-dire , le?
12 LITTERATURE,
gens du monde. Son récit, plein de pompe , marche avec ai-
sance, sans efforts ni fatigue. Le merveilleux s'y présente sous
la forme la plus attrayante , et se lie tout naturellement aux
faits matériels de l'histoire.
Ce premier volume renferme depuis l'entrée des Hébreux
dans le pays de Chanaan, jusqu^à l'avènement du christia-
nisme. En bon catholique , M. Poujoulat nous représente Jé-
sus-Christ comme le fondateur de l'Eglise, non paschrétienne,
dans le sens général du mot , mais catholique romaine. Il
nous raconte la vie de la vierge Marie, avec beaucoup plus de
détails qu'il ne s'en trouve dans les Evangiles , et appuie sur-
tout sur ce qu'elle avait fait vœu de virginité , voulant établir
ainsi que cet état serait, pour la femme, la plus haute des ver-
tus chrétiennes. Toute celte partie du travail de M. Poujoulat
ne peut convenir qu'à ceux qui partagent ses croyances ; les
autres la trouveront probablement assez niaise et empreinte
d'un caractère presque superstitieux. Mais ces défauts nous
ont paru rachetés par le charme du style qui est vraiment fort
remarquable. Comme œuvre littéraire, V Histoire de Jérusalem
place M. Poujoulat au premier rang. D'ailleurs, le second vo-
lume, qui racontera rétablissement du christianisme, les croi-
sades, le rovaurae français fondé en terre sainte, et la domina-
lion musulmane jusqu'à nos jours , ne peut manquer d'offrir
un intérêt plus vif encore, surtout plus historique. L'auteur
connaît bien le pays qu'il a parcouru dans tous les sens, et l'é-
lude qu'il a faite de ses habitants, de leur caractère et de leurs
mœurs, jettera , sans doute, sur sou récit une couleur pleine
de vie et d'originalité.
LA SYRIE sous le gouvernement de Méhémet-AIi jusqu'en 18/10, par
iNI. F. Perrier, aide-de-canip de Soliman-Pacha. Paris. 1 vol. in-8,
7 IV. 50 c.
Après les nombreux ouvrages publiés sur le gouvernement
de Méhémet-Ali, on s'étonnera, sans doute, d'en voir paraître
encore, car il semble que le sujet soit épuisé, qu'il n'y ait plus
rien de neuf à dire. Cependant on aurait grand tort de pro-
noncer un pareil jugement avant d'avoir parcouru le volume
que nous annonçons ici. Nous engageons nos lecteurs à l'on -
vrir, et nous sommes certains qu'ils ne s'en repentiront pas.
Ils y trouveront du savoir, de la bonne foi, des détails fort cu-
rieux, tuie connaissance profonde du pays, de ses habitants et
HISTOIRE. !>
de ses ressources. M. F. Périer, Suisse ilii canton de Frihoiiri^,
a servi sous Soliraan-Paclia, pendanl les campagnes de i838,
i83() et i84o. Sa qualité d'aide-de camp du général le plus
distingué qu'ail eu le pacha d'Egvpte, Ta misa même de tout
voir et bien voir. Il Ta suivi dans toutes ses campagnes . a pu
pénétrer ainsi dans des contrées jusqu'ici presque tout à fait
inabordables pour les Européens, s'est trouvé en rapport avec
des hommes de tous les rangs et de toutes les peuplades, et
parlant la langue du pavs, il a eu, sur la plupart des autres
voyageurs, l'avantage de pouvoir se passer de drograan, ce
tléau de l'Orient , qu'un dicton populaire lange à côté de la
peste et de l'incendie.
Ce n'est point un admirateur passionné de Mébéraet-Ali ,
quoi(ju'il rende hommage au génie de cet homme remarqua-
ble. La justice et l'impartialité président, en général, aux ju-
gements qu'il porte sur l'administration du pacha. M. Perrier
ne cherche pas à dissimuler les vices du despotisme, mais il
s'attache à montrer que cette forme de pouvoir est la seule
propre à cicatriser les plaies de l'anarchie ; et les faits nom-
breux qu'il cite , prouvent que tous les elForts de Méhémel
n'avaient encore pu réussir à détruire complètement les habi
tudes d'arbitraire contractées sous l'empire de la domination
musulmane. D'ailleurs, il dispense le blâme aussi bien que l'é-
loge, et fait ressortir, avec beaucoup de force, les désastreuses
conséquences des exactions du fisc oriental. Sous ce rapport,
l'ordre apporté dans l'administration par le pacha d'Egvpte ,
n'avait guère contribué qu'à rendre le fardeau plus lourd, et
le bien qui devait en résulter ne se faisait encore sentir que
dans les caisses de l'Etat. Mais on ne saurait nier l'avantage de
cette régularité qui tendait à chasser petit h petit des rapports
administratifs, ce pouvoir arbitraire qu'y avait établi la domi-
nation musulmane, et à substituer la loi aux volontés capri-
cieuses de chaque subalterne. On comprend que pour accom-
plir une pareille œuvre, le despotisme était une nécessité. Les
résistances que rencontrait le pacha étaient loin , sans doute ,
d'être tout à fait vaincues malgré l'énergique fermeté de son
caractère. Mais il avait obtenu déjà plus d'une victoire; l'ordre
commençait à s'établir, la justice encore bien barbare prenait
des allures plus régulières, les supplices les plus cruels étaient
abolis, et si la tvrannie continuait à opprimer le peuple, du
moins le pouvoir se concentrait de plus en plus entre les mains
d un seul, et l'on semblait arriver à cette phase que l'histoire
de toutes les nations nous montre comme une transition indi-
spensable pour le triomphe de la civilisation. Du reste, M . Per-
rier signale, avec une grande sagacité, les défauts du gouver-
14 LITTÉRATURE, HISTOIRE.
nctuenl égyplieu. Dans les divers sujels qu'il traite, il déploie
une intelligence vive , un esprit cultivé , un talent d'observa-
tion très-remarquable. La première partie de sou livre reu-
ièrme un aperçu rapide de la géographie et de riiisloire de la
Syrie. Il trace ensuite un tableau fort piquant du caractère et
des mœurs de ses habitants. Un séjour de sept années au mi-
lieu d'eux, lui a permis de les étudier de près et de pénétrer ,
mieux que ne peuvent le faire la plupart des voyageurs, daus
le sanctuaire des habitudes domestiques. Il rectifie, à cet égard,
beaucoup d'opinions erronées, beaucoup de faits mal compris
ou mal rendus. Les notions qu'il expose sur la jurisprudence,
sur la couslilulion de la propriété, sur le commerce, l'indu-
strie, sur la famille et les relations des deux sexes offrent le
plus grand intérêt. La médecine , les superstitions , les diver-
tiss(;menls lui fournissent une foule de données curieuses dans
lesquelles l'auteur sait jeter beaucoup d'attrait, sans jamais
oublier les convenances les plus scrupuleuses. Dans la seconde
partie, il passe en revue les diverses populations de la Syrie,
Musulmans, Druses, Métualis, Ansariens, Kurdes, etc., etc.;
puis, en parlant du Liban et des Maronites, il raconte la vie du
vieil émir Beschir, et termine par une notice sur deux p^erson-
nages extraordinaires, le général Louslannau et lady Slanbope,
qui furent longtemps un objet de curiosilé pour tous les voya-
geurs en Orient,
RELIGION, PHILOSOPHIE , MORALE, ÉDUCATIOIN.
LE NOUVEAU TESTAMI!:iVT traduit fidèlement du texte original grec,
et commenté sur tons les points qui ont liesoin «l'explication. Paris,
chez Am-el, 158, rue St-Honoré, et chez Cherbuliez et C^, l vol. 8",
L'auteur de celle nouvelle traduction s'esl attaché surloulù
rendre exactement le sens du texte dans un style clair et agréa-
ble. De nombreuses noies offrent toutes les explications né-
cessaires pour aider l'inlelligeuce des lecteurs les moins versés
dans la connaissance de l'histoire, des institutions et des mœurs
de la Judée. En lêle du volume se trouve une préface dans
laquelle le traducteur expose les preuves de l'authenticité du
Nouveau Testament, qui lui paraissent ne laisser aucun doulc
RELIGION, PHILOSOPHIE, MORALE, ÉDUCATION. 15
possible sur la véracité des évangélislos, et mériter la plus en-
tière eoiifiaiice. Mais il ne les appuie point sur l'inspiration
divine, et considère les évangiles connue une oeuvre puremeni,
humaine, écrite par des hommes simples, peu lettrés , qui
n'ont fuit que raconter les fails dont ils ont été témoins, répéter
les paroles qu'ils ont entendues, et qui n'ont jamais eu la pré-
tention détreinfiùlliblesou inspirés. Dès lors les contradictions
de détads qui se remarquent entre les diverses parties du
Nouveau Testament n'ont plus aucune espèce d'importance;
elles viennent même plutôt confirmer la bonne loi des écri-
vains qui, placés dans des circonstances difîerenles, et ne pou-
vant disposer des mêmes matériaux , n'ont point cherché à
tromper le public par un accord calculé^ par une harmonie
parfaite dont on n'aurait puadmetire la possibilité, puisqu'elle
ne se rencontre cbez les historiens d'aucune époque. Du
reste, cela n'ébranle en rien la divinité de Jésus-Christ, que le
traducteur admet avec toutes ses conséquences. Il condamne
seulement la superstition aveugle qui pousse la doctrine de
l'inspiration jusqu'à l'absurde, en prétendant retrouver celle-
ci dans la lettre même d'un texte, sujet à tant d'interprétations
diverses. Ce point de vue ne manque pas d'originalité , mais il
aurait exigé plus de développement , et nous craignons que la
courte introduction dans laquelle il est exposé ne suffise j as
pour le faire bien comprendre. Il est vrai que l'auteur a déjà
présenté les mêmes vues dans un ouvrage intitulé : La Ueli-
gion défendue contre les préjugés et la superstition. Sa tra-
duction du Nouveau Testament en forme comme le troisième
volume, et pour bien saisir la portée de son système * il faut
avant de lire celui-ci étudier les deux autres.
On y trouvera d'ailleurs une curieuse manifestation du
besoin de réforme qui agite un grand nombre d'esprits, au
sein même de l'Eglise catholique.
LE P.\TER de Fénélon, par S.-H. Kerthoud. Paris, chez Lebrun, G,
rue (les Petits Augustins, in-18, fig., 2 fr. 30.
Je ne sais si le récit de M. Berlboud repose sur quelque
document bislorique, itiais comme disent les Italiens, se non e.
vero , e bcn troi'ato. De toutes les prières qui aient jamais été
faites, il n'y en a, certes, pas de plus belle à la (ois et de plus
simple que l'Oraison dominicale-
Tous les devoirs du chrétien s'y trouvent exposés de la ma-
16 RELIGION, PHILOSOPHIE,
nière la plus précise el la plus complète, sans inyslicisme ob-
scur , sans exagératiou austère. C'est la religion tout entière
dans sa morale si pure, dans sa sublime grandeur. Ou ne peut
donc qu'applaudir à Ibeureuse idée d'eu avoir fait le caté—
cbisme de Fénélou, le manuel élémentaire dans lequel il puise,
enfant, le principe des nobles vertus dont il devait, plus tard,
donner le bel exemple. Il est vrai qu'on a mis en doute le ca-
ractère de ce digne prélat, mais que n'a-t-on pas mis en doute
dans notre siècle sceptique , et si Fénélon fut un bomme sus-
ceptible de faiblesses, comme tous ses semblables, ses écrits
n'eu sont pas moins de précieux trésors qu'il nous a légués, et
<|ui lui donnent des droits incontestables à la reconnaissance
de la postérité. L'épisode raconté par M. Bertboud, qu'il soit
bistorique ou non, n'a donc rien que de Irès-vraisemblable. Il
nous montre Fénélon élevé avec uu petit émule , fds d'un
paysan auquel son père devait la vie, sous la direction d'un
jeune abbé plein d'une piété douce et élevée, qui s'attacbe à
développer cbez ses élèves , les sentiments généreux du cœur,
encore plus que les brillantes qualités de l'esprit. Ce sage
précepteur prend, pour unique base de son enseignement re-
ligieux , le Pater dont il inculque successivement les diverses
parties, dans la mémoire des deux enfants, par des applications
ingénieuses qui frappent leur jeuue imagination et leur fout
saisir les admirables préceptes que renferme cette prière. Cba-
que demande forme le sujet d'un cbapitre auquel se ratta-
cbent les incidents du récit. Il y a beaucoup de simplicité dans
cette espèce de commentaire pratique, où l'on volt se déve-
lopper eans effort, tout naturellement, l'intluence salulaii'edes
idées religieuses sur la conduite de la vie. Les questions de
dogme sont adroitement écartées , il n'est question que de la
morale chrétienne, qui se montre sous son jour le plus vrai et
le plus séduisant, en sorte que ce petit volume, écrit par un
calbolique, peut, sans nul inconvénient, être placé entre les
mains des enfants, à quelque communion qu'ils appartiennent.
D'ailleurs, la lecture en est agréa!)le, et les incidents sont mé-
nagés de manière à soutenir l'intérêt jusqu'au bout , sans ja-
mais sortir, cependant, du cadre restreint, du but spécial que
s'est proposé l'auteur. De nombreuses gravures accompagnent
le texte, mais elles nous ont, en général, paru très-inférieures
à celui-ci. Elles sont conçues dans un mauvais style, exécu-
tées sans goût, ni grâce, et rappellent trop le genre de ces pi-
toyables images de saints dont sont ornés les missels el les li-
vres d'beures.
MORALE , ÉDUCATION. H
FHA6MENTS philosophiques, par le marquis G. tle CaAour. Turin,
chez Al. Kontana ; Genève et l'aris, chez Ab. Cherbuliez et C*.
1 vol. in-8. 7 fr. 50.
Ces fragments ne forment pas un tout bien lié , bien suivi.
I/auteur a reculé devant l'idée de présenter une doctrine com-
plète , et convaincu du danger des vues trop systématiques , il
s'est contenté d'examiner lune après l'autre les questions les
plus importantes dans une série tle morceaux détachés, grou-
pés simplement autour d'une pensée commune qui les domine
tous. Celte méthode présente les véritables avantages de l'é-
cleclisme et, quoi qu'on ail dit, c'est bien la meilleure , sinon
pour arriver à la solution définitive du problème philosophi-
que , du moins pour constater et résumer les conquêtes de
l'esprit humain sur la route de la vérité.
M. de Cavour part du point de vue religieux. Il regarde le
mouvement philosopliique de notre époque conmie un moyen
providentiel de ramener les esprits aux doctrines chr tiennes
après avoir permis , dans des vues profondes , que les fonde-
ments de toutes les croyances humaines subissent une épreuve
redoutable et décisive , en passant au creuset du doute et du
scepticisme. Cette tendance imprime parfois à ses idées une
couleur uq peu mystique ; cependant comme elles sont tou-
jours larges et élevées , cela ne rétrécit nullement le champ
de sa philosophie , et la clarté de ses définitions n'en est point
trop altérée.
Les fragments de M. de Cavour se rangent sous cinq chefs
principaux , savoir : i" Marche et caractère général des scien-
ces philosophiques ; 2" Histoire de la philosophie moderne j
3° Esquisse de la doctrine métaphysique de l'abbé Rosmini ;
4° Essai sur la nature du principe moral; 5" Sur la philoso-
phie du christianisme.
On comprend qu'il est à peu près impossible d'analyser un
ouvrage de ce genre. Chaque morceau est lui-même une ana-
lyse rapide du sujet qu'il traite , et l'auteur ne s'est point
astrernt à un ordre régulier qui permette d'en embrasser
l'ensemble d'un seul coup d'oeil. Aussi nous contenterons -
nous de recomm tnder ce volume à nos lecteurs , et nous
le faisons en toute confiance, bien persuadé qu'ils ne se re-
pentiront pas d'avoir suivi notre conseil , car ils trouveront
dans ces fragments une foule d'aperçus ingénieux , de pen-
sées profondes, de sentiments nobles et purs, revêtus de tous
les charmes d'un style élégant et facile.
18 RELIGION, PHILOSOPHIE,
LE BRACELET on IVlourdie corrigée, suivi de Théodore et Constan-
tin ou les amis de collège, par Mad. C. Lebrun, Paris, chez Pesron,
15, rue Pavée St-André, l \o\. in-12, 5tï\
De cos deux, contes . le premier a pour but de faire res-
sortir les inconvénients de l'étourderie ; le second , de mon-
îrer les dangereux écarts dans lesquels la présomption peut
entraîner un jeune homme qui néglige ses devoirs et prétend
réussir sans étude ni travail. L'un s'adresse aux petites fdies,
Tautre aux jeunes garçons. Il nous semble donc que l'auteur
aurait mieux fait de ne pas les réunir dans un même volume.
La morale eu est également bonne sans doute, mais chacun
a une deslii alion tout à fait spéciale. Tous deux ne sauraient
d'ailleurs convenir au même âge. Le Bracelet peut être lu par
de tiès-jetuics enfants , tandis que l'histoire de Théodore et
Constantin ne doit être mise qu'entre les mains des adoles-
cents, car elle renferme sur le monde et ses écueils des don-
nées qu'il est pour le moins inutile d^exposer trop !Ôt à la
jeunesse. Nous regrettons aussi que M""*^ Lebrun n'ait pas res-
serré davantage son cadre. L'action se traîne au milieu d'une
foule de détails puérils , de longueurs fatigantes qui font per-
dre de vue, l'intention morale. L'intérêt languit et les inci-
dents ne sont pas assez liabileracnt ménagés poursoulenir l'at-
tention des lecteurs. Il y a bien aussi quelques reproches à
lairc au style, qui manque do grâce, souvent même de correc-
tion. Mais on nous accusera d'être trop sévères , il est vrai
que , si cet ouvrage n'est pas un chef-d'œuvre, il se distin-
i;ue, du moins, par le bon esprit qui l'a dicté ; il ne renferme
que d'excellentes leçons, et mérite certainement d'être admis
dans la bibliothèque de l'enfance.
LA VEI\TU VM EXEMPLES, par M. le C"= P. de Ségur, et la Bn^^ dé
Norew. Paris, chez D. Eymery, 1 5, quai Voltaire, in-1 2 , fig. -2 fr. 50.
Ces petits contes sont, en général, bien écrits, conçus dans
un esprit sage et vraiment éducatif. Ils renferment d'excel-
lentes leçons présentées avec art, cachées sous des récits bien
faits pour captiver l'inlérêl des jeunes lecteurs auxquels ils
sont destinés. Nous reprocherons seulement à quelques-uns
d'entre eux, tels que le Collier de Perles et la Fausse Magie,
d'offrir des incidents un peu trop compliqués , de faire jouer
MORALE, EDUCATION. 19
hoaucoup pins de rcssorls (ju'il n'en laiil pour arriver au bnt,
(Tentasser inutilement les eireonstanecs exlraoï'dinaires, et de
sVearter un peu Irop des sentiers de la vie eomniune. La qua-
lité la plus essentielle pour se faire eoniprendre des enfants .
pour ai^ir sur letu" intellii^enee et laisser quelque trace sur
leur esprit, c'est la simplicité. I^es auteurs oublient souvent
(pudle est la portée du })uhlic auquel ils s'adressent. Il est vrai
(pie c'est un écueil bien diflicile à éviter dans ce genre d'écrits.
On s'abandonne, saus ypenser, aux fantaisies de sou imagina-
lion, et l'on Irancliil insensiblement la limite qui sépare le
conte moral du roman. Du reste, M. de Ségur ne mérite pas
précisément ce reproche, mais il a trop de penchant à faire
usage du merveilleux, comme moven d'éducation.
ALPHABIÎT (le la bonne mère, par INIacl. Midy ; illustré par 12 jolies
graMu-es, Paris, chez Mlle Eymery, 15, cjuai Voltaire, in-12. 2 iV.
L'enseignement de la lecture a subi , depuis plusieurs an-
nées, des modilications qui sembleraient devoir rendre les al-
phabets inutiles. L'épellation est assez généralement abamlon-
née , et au lieu de commencer par apprendre aux enfants à
connaître les lettres, c'est par là qu'on finit. Mais l'ancienne
méthode compte , cependant, encore des partisans nombreux.
Elle a pour elle l'habitude, qui ne se déiacine pas aisément,
et le préjugé qui prétend qu'elle rend l'étude de l'orthographe
beaucoup plus facile. Celte dernière objection est bien mal
fondée, car, avant d'être en âge d'étudier rorlbograpbe, l'en-
fant a de reste le temps d'oublier ces premiers rudiments par
lesquels on l'a fait passer pour apprendre à lire. Quoi qu'il en
soit, les alphabets sont encoie très-usités, et celui que nous
annonçons ici trouvera, sans doute, beaucoup d'amateurs. Tl
renferme de petites historiettes fort simples, empreintes d'une
piété douce et de sentiments élevés , très-propres à produire
sur les enfants, des impressions salutaires , tout en excitant
leur intérêt. Les gravures dont il est orné sont mieux exécu-
tées que celles ([ui se trouvent d'ordinaire dans les livres de ee
genre.
30 RELIGION, PHILOSOPHIE,
RÉPEI'.TOIRE dramatique des familles et des pensionnats, jiar J. Miil-
hauser. Paris, 1 "^^ série, in-12. 2 l"r. 50.
En publiant ce petit ouvrage, M. Mûlhauser, rend uu vrai
service aux pensionnais et en général à toutes les personnes
qui se mêlent d'éducation. Ses pièces sont parfaitement adap-
tées au but auquel il les destine. Elles peuvent être très-bien
représentées, soit par des jeunes garçons, soit par des jeunes
filles. Le langage en est convenable, le sens moral, et l'intri-
gue fort simple. La plupart de ces petits drames sont dans le
genre sentimental , et propres à exciter des émotions douces
et salutaires. Quelques-uns sont plutôt du genre comique
mais toujours avec une gaîlé convenable et de bon goîu. Il ne
s'y trouve pas un mot, pas une situation qui prêle à l'équi-
voque. Ou voil que l'auteur possède une certaine expérience
éducative , qui est la première condition nécessaire pour un
semblable travail. Du reste, il met de côté toute prétention
littéraire , et ne cberclie point à cacher les emprunts qu'il
a faits aux écrivains dramatiques , toutes les fois qu'il a trouvé
da4is leurs ouvrages des données qui convenaient à son plan.
Sou style est d'ailleurs coj'rect , élégant, et bien adapté au
sujet. Ou ne saurait donc qu'approuver l'entreprise de M.
Mulliauser et l'encourager à la continuer, en suivant l'excel-
lente voie dans laquelle il est entré , car le théâtre lui offrira
une abondante mine de scènes très-susceptibles d'être enchâs-
sées dans sou répertoii'e avec les modifications convenables
pour qu'elles puissent être représentées par des jeunes gens.
GENEVE , IMPRIMERIE DE FERD. RAMBOZ.
cvm (îirtttque
DES LIVRES IVOUVEAUX.
S^évtiev 1842.
LITTERATURE, HISTOIRE.
LE RHIN y lettres à un ami, par Victor Hugo. Paris, 2 vol. in-8.
16fr.
'M. Victor Hugo a fait son tour d'Allemagne , c'est-à-dire
une promeuade sur le Rhin, et il en a rapporté deux gros vo-
lumes d'impressions de voyages, beaucoup plus prétentieuses
et moins anuisautes que celles de M. Alex. Dumas. Comme
lui, il vise à l'originalité, il court après l'esprit, mais c'est une
allure qui ne lui va guère, et son style, quelquefois gracieux
lorsqu'il décrit en poète, quelquefois éloquent lorsqu'il aborde
des sujets graves et nobles , devient lourd dès qu'il veut être
bouffon. D'ailleurs, les deux idées qui le préoccupent exclu-
sivement n'appartiennent point au genre léger ou badin. La
première est un enthousiasme d'antiquaire pour les moindres
ruines architecturales du moyen âge ; la seconde une préten-
tion fort ambitieuse de se poser en prophète politique , en lé-
gislateur inspiré, qui, du haut de son trépied, embrasse d'un
coup d'œil les destinées des peuples et des empires, et semble
dicter des arrêts souverains au monde entier.
M. Victor Hugo ne nous fait pas grâce d'une ogive , d'un
cintre ou d'un transept. Il se pâme d'admiration devant le
plus obscur pan do muraille où il peut retrouver le cachet de
son époque favorite , et comme les mines abondent sur la
route qu'il parcourt , on rencontre presque à chaque page de
son livre un curieux étalage d'érudition architectonique, pour
l'intelligence duquel la plupart des lecteurs auraient besoin
4
22 LITTÉRATURE.
d'un glossaire explicatif. Cela peut être fort savant, mais c'est
bien monotone et passablement ennuyeux , malgré les efforts
tic l'auteur pour soutenir Tintérêt par de petites anecdotes fa-
cétieuses ^ semées au milieu do ces pierres noires et froides.
Il est vrai que ces anecdotes sont, en général, d'une parfaite
niaiserie. Tantôt c'est une compagne de diligence qui appelle
son mari mon pauvre chîat, ou bien c'est une conversation de
relai , semblable à celle-ci : (( Dis-donc , liée I — Dis-donc,
(( bée! — Qu'est-ce que c'est que cette rosse-là? Je n'en veux
{( pas ; c'est le gigoteur. — Et Monsieur Simon ? où est Mon-
(( sieur Simon? — Monsieur Simon? bah, il travaille^ il tra-
(( vaille toujours ; il travaille pire quun malsenaire. n Tantôt
c'est un garçon d'hôtel allemand qui appelle des pigeons , des
bichons, ou bien un compatriote français^ sans doute quelque
commis-voyageur, qui plaisante agréablement , nommant le
vin de Moselle, du vin de demoiselle^ et remarquant que Veau
du Rhin ne faut pas le mn du Rhin^ etc., etc. En vérité , si
ce sont là toutes les impressions que l'homme de génie re-
cueille dans ses voyages, il ferait mieux de rester dans son ca-
binet. Mais ce qu'il y a de plus singulier encore dans les lettres
de M. Victor Hugo, c'est qu'après nous avoir entretenus pen-
dant environ sept cents pages d'absides et de frises, entremê-
lées d'une foule de balivernes sur les touristes anglais ou fran-
çais, sans un seul mot sur les mœurs et les institutions, sans
une seule observation qui dénote chez lui la moindre étude
des pays qu'il traverse, il change tout à coup de ton, et con-
clut par dix-huit chapitres d'élucubrations bistorico-philoso-
phiques du style le plus tranchant et le plus ampoulé. C'est
un parallèle de ce qu'était l'Europe, il y a deux cents ans,
avec ce qu'elle est aujourd'hui. Ce morceau renferme de belles
choses bien pensées et bien dites ; l'histoire y est traitée à
grands traits , et la hardiesse de l'expression , quoique trop
souvent recherchée, y produit quelques efïels heureux. Mais
c'est de l'antithèse, toujours de l'antithèse, seule forme ora-
toire que semble connaître l'auteur, et dont il abuse étrange-
ment. D'ailleurs, la conclusion finale de cette longue conclu-
sion est l'éternel thème de l'orgueil national, c'est-à-dire que
la France est le premier pays du monde , que la nation fran
çaise est la grande nation par excellence. « Qu'on songe à ce
que c'est que la France. »
« Vienne, Berlin, Saint-Pétersbourg, Londres, ne sont que
des villesj Paris est un cerveau. »
D'où il résulte que Paris doit tout dominer, tout régir, tout
asservir, et que l'Europe ne saurait être heureuse et tranquille
tant que Paris ne sera pas content.
HISTOIRE. 23
On voit que cv ii'esi qu'un nouveau développement de l'i-
dée déjà conlciuie dans le discours de réception de M. Victor
Hugo à TAcadémie française. L'auteur, toujours également
sourd aux remontrances de la critique, persiste à la soutenir,
malgré le peu de succès qu'elle a obtenu. Il est douteux que
cette insistance convertisse les incrédules. Pour nous l'ouvrage
de M. Victor Hugo serait, au contraire, un motif de repousser
de toutes nos forces l'influence parisienne, autant, du moins,
qu'il la représente sous le rapport littéraire. En effet, jamais
plus rude atteinte ne fut portée à la langue française, jamais
la belle prose que nous ont léguée les deux derniers siècles
ne fut plus maltraitée que dans ce style abrupte, heurté, tout
à la fois trivial et enflé, qui ne ménage ni le goût, ni l'oreille.
Nous ne citerons rien, afin de laisser aux lecteurs le plaisir de
la surprise, nous dirons seulement que tout le système de l'au-
teur se résume dans cette exclamation qui lui est arrachée par
la vue d'un incendie. « Vraiment, c'était hideux, mais c'était
beau. »
LA MARQUISE de Parabère, par Mad la comtesse Dash. Paris, i
vol. in-8. 15 fr.
La marquise de Parabère , maîtresse du régent , est une de
ces femmes qui , foulant aux pieds la première vertu de leur
sexe, ont acheté au prix de leur honneur l'avantage de jouer
un rôle dans l'histoire de France. Nous ne sommes heureuse-
ment plus au temps où le prestige de la cour suffisait pour ef-
facer de pareilles taches, et où on donnait presque en exemple
à nos jeunes fdies ces maîtresses de rois, dont on faisait des
héroïnes d'amour , de grandeur d'âme et de piété. M™*^ la
comtesse Dash n'a point la prétention d'écrire un livre de mo-
rale ou d'éducation. Elle ne cherche pas à excuser le vice,
ni à le parer de couleurs aimables. La peinture qu'elle fait de
la cour du régent est trop vraie pour être dangereuse. Elle
jette cependant peut-être encore un peu trop d'intérêt sur ma-
dame de Parabère , mais c'est pour satisfaire aux exigences
du roman , et , d'ailleurs, le rôle qu^elle lui donne n'est que
celui d'une femme éminemment coquette, légère et ambi-
tieuse, quoiqu'elle lui fasse terminer sa carrière par la dévo-
tion, refuge ordinaire de ces déesses d'un jour, lorsque leur
règne est passé. Son style élégant et facile fera lire ce roman,
qui n'est , du reste , pas fort remarquable sous le rapport de
24 LITTÉRATURE ,
J'imagination. C'esl du verbiage, du caquet de salon et de bou-
doir , comme celui qu'on rencontre dans les innombrables
mémoires dé|à publiés sur cette époque. Les caractères n'y
sont que faiblement esquissés, et l'action manque à la foi de
but et d'unité.
RKCUEIL de morceaux choisis en vers et en prose, en patois suivant
les divers dialectes de la Suisse française , recueillis par un araatear.
I>ausanne, chez B. Corbaz, livr. 1 à 3. in-12. 90 c.
Celte petite collection promet d'être assez curieuse. En
effet , c'est en patois que sont écrits la plupart des chants ua-
tionaiix de la Suisse française, tels que les ranz des vaches des
cantons de Fribourg et de Yaud, et les chansons de Tesca-
lade du canton de Genève. On y trouve la véritable ex-
pression des sentiments populaires , le cachet original de ce
que nous pouvons, en quelque sorte , regarder comme les
temps héroïques de notre histoire. Le patois a été la langue
de nos ancêtres, il se parlait dans nos villes presque autant que
dans nos campagnes. C'est une ruine du passé qui mérite
d'exciter notre intérêt autant que notre curiosité. Son élude
n'est, d'ailleurs^ pas sans utilité sous le rapport philologique.
Elle nous donne la clef de maintes expressions locales, de
maints dictons que nous employons souvent sans en bien com-
prendre le sens. Le recueil que nous annonçons ici sera donc,
nous n'en doutons pas , généralement apprécié. Le cboix en
est bon, et la traduction française de quelques-unes des pièces
les plus difficiles, ['crmet au lecteur de se familiariser bientôt
avec les formes étranges et un peu rudes de ce langage gros-
sier, mais énergique.
LE PI-PA-Kl ou rhistoire du luth, drame chinois de Kao-Tong-Kia,
représenté à Pékin en laod avec les changements de Mao-Tseu;
trad. par M. Bazin aîné. Paris, i vol. in-8. 7 fr. 50 c.
La litlératnre dramatique des Chinois s'est développée plu-
sieurs siècles avant la nôtre. A une époque où l'on commen-
çait à peine, en Europe, à représenter de grossiers mystères,
le théâtre chinois possédait déjà des chefs-d'œuvre fort re-
HISTOIRE. 55
marquables. Ainsi le Pi-Pa-Ki se distingue, soit par le talent
de la conception, soit par la marche de rinlriL;ue, soit par
l'intérêt et la vérité des détails. Les caractères sont bien tra-
cés, bien soutenus, l'action se développe naturellement et l'on
voit que l'auteur emprunte à la vie réelle tous les incidents
de son drame. C'est un tableau de mœurs plein d'originalité,
qui nous fait pénétrer dans l'intérieur de la vie chinoise, nous
offre une image fidèle des coutumes de ce singulier pays , et
nous initie à la connaissance de cette civilisation si différente
de la nôtre. L'immobilité du caractère chinois permet , d'ail-
leurs, de croire que, depuis quatre cents ans, les choses n'ont
guère changé , de telle sorte que la peinture n'a presque rien
perdu de son prix et qu'elle peut sans doute encore nous
donner une idée assez exacte de l'état actuel du céleste em-
pire.
Le sujet du drame est fort simple. Le jeune bachelier Tsai-
Youg vit avec sa femme auprès de ses parents dont il veut
adoucir les vieux jours, en se consacrant tout entier aux soins
de la piété filiale. Mais son père lui rappelle qu'il doit aussi
servir son souverain, être utile à son pajs , et il exige qu'il
parte pour la capitale , afin d'acquérir les titres honorifiques
qui lui manquent. Ïsai-Yong essaie vainement de résister à
la volonté paternelle, le respect lui impose la soumission et il
se décide enfin à quitter tout ce qui lui est cher pour aller,
sou luth en mains, chercher la gloire et la fortune. En Chine,
la carrière lettrée est la seule qui conduise aux honneurs ; les
offices sont l'apanage des divers grades scientifiques. Aussi
Tsai-Yong débute par faire un examen dans lequel il l'em-
porte sur tous ses rivaux. C'est une scène fort curieuse et qui
donne une idée peu brillante de l'érudition chinoise. Les
épreuves auxquelles sont soumis les candidats ressemblent
beaucoup à certains jeux de société , tels que les bouts-rimés ,
le mot à double sens ou le propos interrompu. Tsai Yong est
récompensé de son habileté par la faveur impériale qui en fait
bientôt un personnage important et le désigne pour époux de
la fille d'un de ses grands officiers. Quoique déjà marié, Tsai-
Yong est bien obligé d'obéir à la décision impériale. Il épouse
la belle Nieou-Chi et se trouve placé, par cette union , dans
la position la plus honorable. Fortune , rang , considération ,
rien ne lui manque de ce qui peut flatter un ambitieux , mais
son cœur n'est pas satisfait. 11 est triste, il soupire et gémit
sans cessej son vieux luth est brisé et sur le nouveau il ne peut
retrouver ces sons enchanteurs qui charmaient autrefois ses
heures de loisir. Cependant que sont devenus ces vieux pa-
rents abandonnés? La misère et le chagrin les a fait descendre
26 LITTÉRATURE,
daus la lombe araul le temps, et leur bru , qui s'est eu vain
sacrifiée pour leur procurer quelque soulagement, réduite
elle-même au dénuement le plus complet, obligée de mendier
sur les grandes routes , se met à la recherche de Tsai-Yong
dont elle ignore tout à l'ait la destinée. Le hasard l'amène en-
fin dans la maison des nouveaux époux, elle se fait connaître,
apprend à Tsai-Yong la mort de ses parents, et trouve, dans
un accueil plein de tendresse, la récompense de sa vertueuse
fidélité.
On voit que la piété filiale est le sentiment que les Chinois
mettent au-dessus de tous les autres. Elle est à leurs yeux,
la première des vertus, el il j a beaucoup d'art dans la ma-
nière dont l'auteur la présente sous ses divers aspects, soit
chez Tsai-Yong qui ne peut se consoler, au milieu de ses suc-
cès, d'avoir quitté la maison palornelle, ; f;ii chez sa première
femme qui en remplit les devoirs avec un courage infatigable,
malgré les préventions d'une belle-mère injuste et soupçon-
neuse qui travaille sans cesse à faire partager sa défiance à
son mari.
Mais ce qui nous frappe le plus dans ce drame , ainsi que
dans tous les autres empruntés au théâtre chinois , c'est la
haute tendance morale qui dirige constamment la plume des
auteurs. Pour eux , la littérature n'est pas seulement une af-
faire d'art ou une simple récréation de l'esprit , c'est un
moyen d'enseignement, une source de leçons fécondes et sa-
lutaires.
DIX ANNÉES D'ÉPREUVES pendant la révolution, par Ch.Lacré-
telle. Paris. 1 vol. in-8. 7 fr. 50 c.
L'époque révolutionnaire est un champ fertile où , malgré
les nombreux moissonneurs qui, les premiers, en ont fait de-
puis longtemps la récolle, chacun trouve encore à glaner
quelques épis. Tous les hommes qui ont traversé cette terrible
période ont leur mémoire pleine de souvenirs qui ne s'efifacent
point , et qu'ils éprouvent le besoin de léguer à la postérité
comme un enseignement , comme une leçon de l'expérience.
Ceux mêmes qui n'ont pas été appelés à jouer un rôle impor-
tant daus les événements politiques, ne peuvent résister au dé-
sir de rendre la leçon plus forte et plus efficace en montrant ,
par leur exemple , que les désastres d'une révolution n'épar-
gnent personne, que le bouleversement de l'Etat réagit sur
HISTOIRE. 27
l'existence de tous les citoyens, quel cjoe soient leur rang,
leur fortune ou leur position. L'utilité de ce but ne saurait être
eonlestée. Aussi c'est toujoursavecun vif iulérèt que nous par-
courons les publications de ce genre, quoique nous y rencon-
trions sans doute , le récit dos mêmes faits, la description des
mêmes scènes que nous savons déjà par cœur. L'individualité de
Féciivain leur donne souvent un aspect nouveau, et, d'ailleurs,
dans cet immense tableau n^y a-t-il pas toujours quelque détail
omis ou laissé dans l'ombre par d'autres , qui , mieux mis
en relief, jette une nouvelle lumière sur quelqu'une de ses
parties?
Le témoignage des spectateurs ou des acteurs les plus obs-
curs de ce grand drame ne doit pas être dédaigné. Mais l'in-
térêt est bien plus fortement excité lorsqu'il s^agit d'un écri-
vain connu , distingué par son talent aussi bien que par son
caractère j peu importe alors qu^jl n'ait pas figuré au premier
rang parmi les bommes d'action. Observateur expert , il juge
avec une grande sagacité les choses qu'il a vues , les person-
nages qu'il a connus, et ses souvenirs sont rendus plus at-
trayants encore par le charme du style dont il sait les revêtir.
Ceci s'applique tout particulièrement à M. Lacrélelle, dont la
plume , aimable et facile, nous a toujours paru faite pour ce
genre de travail. Ses Dix années cVépreiwc sont écrites avec
un esprit plein de bonhomie et de simplicité. C'est une galerie
de portraits fort piquants , quoique sans la moindre tendance
satyrique. Les goûts et les occupations littéraires de l'auteur
l'avaient mis en rapport avec la plupart des personnages mar-
quants de l'époque révolutionnaire. Par ses tendances et ses
sympathies, il se trouvait rangé parmi les modérés, et, comme
tant d'autres , il fut en butte à la persécution sans avoir rien
fait qui semblât mériter un pareil honneur. Obligé , d'abord ,
de se cacher, puis de recourir à la ruse pour obtenir un sauf-
conduit , il dut enfin , malgré ses dispositions naturellement
peu belliqueuses, aller chercher un refuge à l'armée. Le récit
qu'il fait de ses campagnes est assez curieux, en ce qu'il oflre
une image fidèle de ce qu'étaient ces régiments improvisés à
la hâte, envoyés sur le champ de bataille avant même d'avoir
reçu les premiers éléments de l'instruction militaire, et man-
quant, le plus souvent, des objets les plus nécessaires au sol-
dat. Du reste, il s'abstient de toute broderie , de toute fanfa-
l'onnade et ne cache pas le désappointement qu'il éprouvait
eu comparant la monotonie de son sort, avec les incidents glo-
rieux et variés des héros d'Homère dont il avait emporté
l'Iliade et l'Odyssée dans son havresac. Rentré dans la vie
civile , il se lança dans la polémique des journaux et prit une
28 LITTÉRATURE ,
part plus active aux derniers événements de la révolution jus-
qu'au moment où Napoléon vint y mettre un terme par son
audacieuse usurpation.
M. Lacrélelle montre une grande impartialité dans la ma-
nière dont il apprécie les divers partis qui figurèrent, soit à
l'Assemblée constituante , soit à la Convention. Les hommes
de la terreur sont les seuls pour lesquels il n'ait pas d'indul-
gence; il ne peut en parler sans luie clialeureuse indignation,
qui n'est, d'ailleurs, que trop bien motivée parles détails
qu'il donne sur les effets de leur déplorable système. Mais à
côté de ces hideuses figures , qu'il peint en quelques traits
bien caractérisés, il se plaît à faire ressortir la noble individua-
lité du vertueux Larochefoucauh-Liancourt, dans l'intimité
duquel il eut le bonheur de vivre pendant quelque temps.
Le public accueillera sans doute ovec faveur le volume de
M. fjacrételle, et prendra bonne note de la promesse qu'il
semble nous faire, en terminant, d'un ouvrage du même genre
sur le règne impérial.
OIME SINGLE RULE determining the french genders , by Achilles
Albitès. London, \^"hittaker and C<^, ave-maria lane, in 8.
Les genres des noms sont une des grandes difficultés de
notre langue , surtout pour les Anglais qui n'ont qu'un seul
article invariable pour rendre le, la, les, et ne changent ja-
mais la forme de l'adjectif, quel que soit le substantif avec le-
quel il s'accorde. M. Albitès, qui professe la langue française
à Londres , a donc cherché à donner la solution de ce pro-
blème dans une formule simple et générale. C'était un vérita-
ble tour de force grammatical, car nous ne possédons aucune
règle certaine qui puisse nous servir à déterminer le genre
des noms. L'usage seul est notre maître à cet égard, encore
nous laisse-t-il bien des doutes qui forcent souvent l'écrivain
le plus habile, à recourir au dictionnaire.
Voici le résultat des recherches de M. Albitès : ce sont
quatre vers qui, dit-il, donnent la clef de la plupart des cas où
l'étranger se trouve embarrassé pour reconnaître le genre
d'un nom :
Tous les noms en consonne , en voyelle sonore ,
Et ceux terminés en /ce, ide, ile, ire, igite, ore,
Ble, dre, ge, me, pte, sque, ste, ze sont masculins;
Ceux en aison, ion, té, tous autres féminins.
HISTOIRE. 29
On voil tout do suite ([ue celle règle est sujelle à un giarul
nombre d'exceptions, car le mol type du genre féminin .Jciume,
se trouve dons la catégorie de ceux terminés en me , qui de-
vraient, suivant ces vers, être tous masculins.
Mais, en fait de grammaire, il n'y a guère de règle absolue,
et M. Albilès, pour compléter son travail , a réuni toutes les
exceptions dans deux bislorieltes , l'une sur le Règne du Na-
poléon , ne renfermant que des noms masculins; l'autre sur
Elisabeth, reine d' Angleterre ^ ne renfermant que des noms
féminins. De cette manière il suffit de s'adresser deux ques-
tions pour résoudre toutes les difficultés qui se présentent :
1° IjC nom a-l-il l'une des terminaisons indiquées dans les
trois premiers vers?
Oui, alors il est masculin. — Non, alors il est féminin.
1'^ Mais se trouve-t-il dans le Règne de Napoléon , ou dans
V Histoire d'Elisabeth?
S'il est dans le premier de ces morceaux , il est masculin ,
s'il est dans le second, féminin. Et s'il ne se rencontre ni dans
l'un, ni dans l'autre, la réponse à la première question est suf-
fisante. Celte métbode , toute mécanique, présente quelque
cbose d'assez ingénieux , et nous croyons qu'elle peut, en
effet , faciliter aux étrangers, la connaissance de nos genres
si fantasques et si capricieux, dans leur détermination arbi-
traire.
BIBLIOGRAPHIE GITHOLIQUE j revne critique des ouvrages de re-
ligion, de philosophie, d'histoire, etc., etc., U<= année. Paris, rue
Cassette, 13. Il parait chaque mois une livraison de 2 feuilles in-8.
Prix : 1 0 fr. par an.
On trouvera singulier, peut-être, que nous annoncions ici
un Recueil qui doit nécessairement faire concurrence au nô-
tre. Mais le travail auquel nous nous livrons par goût, par
amour des lettres, n'est point une affaire de pure spéculation.
Persuadé de l'utilité précieuse d'une œuvre semblable, nous
sommes beureux de voir notre exemple imité, et de penser
que nos efforts auront pu contribuer, pour une | élite part du
moins, au réveil de la critique en France.
D'ailleurs, la Ribliographie catholique a des tendances tout
à fait différentes des nôtres. Elle prend pour point de départ
un principe que nous nous sommes souvent permis de com-
battre, celui de l'autorité, qui doit, par conséquent, lui im-
primer une direction toute spéciale , et lui donner surtout
30 LITTÉRATURE ,
accès auprès d'un public auquel l'espril de libre o.xamen que
notre Revue a toujours professé, ne peul qu'inspirer de la dé-
fiance. Son but est de défendre les intérêts de la religion et de
la morale, sous le point de vue catholique. Or, quoique nous
ne partagions point ses idées, nous reconnaissons qu'elles ont
aussi leur mérite , et peuvent rendre service à la cause des
lettres.
Du choc des opinions jaillit la lumière : ce dicton, que l'on
répète souvent sans en bien comprendre les conséquences ,
nous l'acceptons franchement dans sa signification la plus
large , et tout en étant prêt à défendre notre manière
de voir, comme la meilleure, nous ne prétendons point lui
donner un sens exclusif, nous poser comme étant seuls pos-
sesseurs de la vérité absolue.
La Bibliographie catholique nous paraît en général bien
rédigée. Sans doute l'esprit qui la domine est parfois con-
traire à l'impartialité des jugements, mais ceux-ci sont toujours
motivés avec convenance , et le lecteur , dûment averti du
point de départ , peut aisément rectifier ce qu'ils offrent de
trop exclusif. Les rédacteurs se distinguent également par le
talent du style et par celui de l'analyse. Ils savent éviter avec
bonheur l'écueil contre lequel échouent la plupart des aris-
tarques de la presse; leurs articles sont courts , mais clairs et
bien nourris. Ils s'attachent à faire connaître le contenu des
livres et ne se contentent pas , après la simple inspection du
titre , de discourir sur le sujet qu'ils traitent , en substituant
leurs propres élucubrations à celles de l'auteur. La nature
spéciale de leur Reuue indique, du reste, de quels genres d'ou-
vrages ils s'occupent plus particulièrement. Les publications
rehgienses et celles relatives à l'éducation tiennent la place
principale. L'histoire vient en seconde ligne , et la littérature
légère n'y figure que rarement.
HISTOIRE POLITIQUE de l'Espagne moderne, par M. de Marliani,
2^ édit. Paris, chez Paulin, 55, rue de Seine. 2 vol. in-8. 16 fr .
Nous avons annoncé déjà cet ouvrage en 1840, lors de sa
première publication. Son succès a justifié nos éloges. Les
données que l'auteur fournit sur la situation poUtique de l'Es-
pagne sont d'un haut intérêt. Elles sont comme un fil conduc-
teur, propre à nous diriger au milieu du labyrinthe de cette
question si compliquée en elle-même , et si défigurée par les
HISTOIRE. 31
journaux des divers partis. M. Marliaui ledit avec raison dans
sa nouvelle préface ; on semble prendre h lâche de fausser
l'opinion publique , de présenter sous le Jour le moins vrai ,
soit les mœurs , soit le caractère et les institutions de l'Espa-
gne. Il n'y a pas , jusqu'aux voyageurs , qui loin de chercher
à reproduire l'image fidèle de ce qu'ils ont vu , préfèrent em-
prunter à leur imagination des traits et des couleurs tout à fait
en désaccord avec la réalité. Les récits des littérateurs touristes
qui vont chercher des impressions de voyage au delà des Py-
rénées, ne jettent pas la moindre lumière sur ce qu'il nous im-
porterai! le plus de bien connaître , sur la vie morale du pays,
ses tendances et ses ressources. Ils négligent les faits les pius
dignes d'exciter notre intérêt ,pour ne s'attacher qu'à des formes
dont la poésie les séduit, et qu'ils brodent au gré de leur fan-
taisie, sans se soucier le moins du monde d'être exacts et véri-
diques.
Aussi , les nouveaux incidents qui surgissent en Espagne
trouvent toujours, non-seulement dans la presse , mais encore
chez les hommes d'étal , la plus complète ignorance de leur
cause et de leur portée. Ils sont jugés avec autant de préven-
tion que de légèreté , d'après des idées préconçues , qui repo-
sent sur de fausses données et engendrent des erreurs déplo-
rables. C'est ce qui a engagé M. Marliani à consacrer, dans
cette seconde édition, un long chapitre aux événements de
i84o. Celle addition lui a paru d'autant plus nécessaire que la
conduite d'Esparlero n'a guère trouvé dans les journaux fran-
çais que des détracleors plus ou moins injustes , plus ou moins
passionnés. On a représenté le général espagnol comme uu
ambitieux vulgaire , sans talent et sans courage. M. MarHani
n'hésite pas à prendre sa défense, et c'est par le simple exposé
des faits qu'il réfuie victorieusement toutes ces ridicules accu-
sations. Il prouve que dans les divers actes de sa carrière glo-
rieuse , Esparlero n'a jamais eu d'autre mobile qu'un patrio-
tisme aussi vrai que désintéressé ; que dans sa lutte contre la
reine Christine , il n'a fait que défendre les intérêts bien en-
tendus de la liberté , que le peuple espagnol lui rend pleine
justice à cet égard et voit en lui le véritable organe de ses,
vœux, le ferme soutien de ses droits. En efiet, de quoi s'agis-
sait-il , sinon de détruire les franchises municipales, si vivaces.
en Espagne, pour y transplanter le système de la centralisa-
tion française , dont un parti s'est épris aveuglément, sans se
soucier s'il convenait aux circonstances du pays , s'il était eu
harmonie avec le caractère national? Or , ces franchises mu-
nicipales ne sont-elles pas le meilleur élément de liberté, la
seule base sur laquelle puisse s'asseoir son développement ,
32 LITTÉRATURE, HISTOIRE.
large et salutaire? Pour l'Espagne surtout , il est évident que
là se trouve le véritable principe de vie et de progrès , eu
même temps que le lien qui doit servir à rattacher l'avenir au
passé. Envisagée sous cet aspect, la conduite d'Espartero ne
saurait plus donner lieu à aucune espèce de soupçon, et mé-
rite certainement les plus grands éloges. M. Marliani le re-
garde comme le libérateur et le pacificateur de l'Espagne.
Mais il avoue que la tâche est encore loin d'être terminée.
Il appelle de tousses vœux la réorganisation administrative de
son pays , et termine eu exprimant l'espoir de voir bientôt
cesser cette espèce de marasme ou de consomption qui menace
de ruiner tout à fait l'Espagne, si l'on n'y apporte un prompt
remède.
RELIGION , PHILOSOPHIE , MORALE , ÉDUCATION.
HISTOIRE DE SAINT-BERNARD et de son siècle, par Aug. Néander,
traduit de l'allemand par Th. Vial. Paris. 1 vol. in-8. 7 fr. 50 c.
C'est un fait assez curieux que Tempressemeut avec lequel
des écrivains catholiques s'emparent des travaux les plus re-
marquables des théologiens protestants de l'Allemagne , et se
chargent de les faire connaître en France par leurs traduc-
tions. Déjà V Histoire de la Papauté , de Ranke, et V Histoire
et Inocent III, de Hurter , ont obtenu, par ce moyeu, une pu-
blicité certainement beaucoup plus grande que celle qu'aurait
pu leur donner un traducteur protestant. Il en sera sans doute
de même de Y Histoire de St. Bernard, et ici du moins , il n'y
a point d'intention suspecte, point d'arrière-pensée qui se ca-
che sous l'hommage rendu à l'impartialité de l'auteur. M. Vial
n'imite pas M. de St. Chéron, il ne nous représente pas Néan-
der comme inclinant au catholicisme , parce qu'il se montre
juste envers une de ses gloires les plus brillantes. La qualité
du théologien protestant est simplement , à ses yeux , un titre
de confiance , car elle a du ôter aux recherches de l'auteur
toute vue exclusive, toute prévention trop marquée en faveur
de l'homme dont il écrit l'histoire. Il se contente de témoiguer
RELIGION, PHlLOSOPHlli , MORALE, ÉDUCATION. 33
une liaule oslinie pour le lalenl el le savoir du docteur Néan-
der , qui est en effet l'une des principales lumières de l'Eglise
allemande.
Si Bernard naquit en 1091 , au cliàteau de Fontaines, près
de Dijon. Elevé par sa mère au milieu des pratiques austères
d'une vie dévole , entouré dès son enfance de moines, il con-
tracta de bonne heure un goût bien décidé pour la retraite el
Tétude. Aussi , lorsque après la mort de sa mère, ses amis
voulurent l'engager à quitter la solitude pour le monde, leurs
efforts échouèrent devant sa ferme résolution el ils se virent,
au contraire, entraînés à le suivre dans la retraite qu^il choisit
pour fonder avec eux un ordre nouveau qui devait se distin-
guer par la ferveur de son zèle et par le plus entier renonce-
ment à toutes les vanités mondaines. A celte époque , les moi-
nes jouissaient encore d'une très-grande considération , mais
ils s'en montraient en général peu dignes. Les couvents
étaient souvent Tasile du luxe cl des jouissances sensuelles.
Les abbés menaient un train de prince , avec une suite nom-
breuse et des meutes pour la chasse. Et comme , d'un autre
côté, le goût de l'étude se réveillait chez le public, de jour en jour
le contraste devenait plus frappant , el l'Eglise était menacée
de voir la direction du mouvement intellectuel lui échapper ; les
esprits, dégagés de toute espèce de liens, allaient se lancer
dans des roules nouvelles dont elle avait su , jusques-là , leur
interdire l'accès. Si. Bernard comprit alors la nécessité de
combattre celle tendance dissolvante, de couper le mal dans
sa racine , en rendant à la vie monastique sa pureté, son aus-
térité primitives , unies à des éludes profondes et sérieuses.
Plein d'ardeur el de courage, il éleva la voix avec force contre
les abus qui s'étaient glissés dans tous les rangs du clergé , il
prêcha la réforme des couvents el donna lui-même l'exemple
par une conduite digne des temps apostoliques. Son talent,
son activité, son éloquence , le firent bientôt reconnaître pour
un homme supérieur. On ne larda pas à comprendre que
l'Eglise avait trouvé dans ce simple moine un ferme champion
dont le zèle importun allait troubler la vie molle el dissipée
des prélats el des abbés. On lui suscita des obstacles; puis ,
voyant que sa constance n'en devenait que plus inébranlable ,
on voulut le séduire par l'appât des dignités et des honneurs.
Mais Si. Bernard ne fut pas plus accessible à l'ambition qu'à
la crainte , ou plutôt son ambition, dédaignant les hochets de
la vanité, n'aspirait qu'à la gloire plus haute de dominer par
la seule influence de son génie, de sa volonté puissante et de
son caractère irréprochable. Il voulait réhabiliter le froc du
moine, et pour a teindre ce but, il fallait qu'il restât moine jus-
qu'au bout.
M BELIGION, PHILOSOPHIE,
Dans les Iiilles qu'il eut à soulonir, il déploya uue vigueur
peu commune. Ce fui lui le plus redoutable adversaire d'A-
beilard , et , non content de veiller ainsi sur le dépôt sacré des
doctrines de l'Eglise, il se montrait également jaloux de lui
rendre sa discipline primitive, de défendre son indépendance
contre la faiblesse de ses cliefs , et contre les empiétements du
pouvoir civil, [ia hardiesse avec laquelle il admonestait les
évêques cl quelquefois même le pape , nous prouve quelle
était la considération universelle donl il jouissait, combien il
avait réussi , par ses seuls efforts, à obtenir cet ascendant mo-
ral que ne donnent à un si haut degré ni les honneurs mon-
dains , ni la force matérielle. La tâche devant laquelle quatre
siècles plus tard recula Luther , et où nous avons vu de nos
Jours encore , échouer un autre homme de génie , il l'accom-
plit autant qu'il était possible de le faire. Il redonna la vie au
catholicisme languissant et releva TEglise , qui commençait à
chanceler sur sa base. Sous ce rapport , il fut véritablement
un grand homme , et son histoire nous oflfre un tableau du
plus haut intérêt. L'ouvrage de Néander la divise en trois
époques , savoir : la vie domestique et monastique , poli>iqne
et scientifique , et enfin la vie apostolique du saint. Il nous le
peint sous ces divers aspects en traits nobles et purs , bien
dignes d'un si beau type intellectuel. Mais il n'y a point en lui
d'enthousiasme aveugle , il n'oublie pas que son héros fut un
homme qui eut ses travers et ses faiblesses, el tout en rendant
hommage à ses grandes qualités , il ajoute : « Cependant , il
n'y avait pas lieu à l'appeler saint , comme le fit , après sa
mort, son Eglise. Les saints ne se rencontrent que là où l'es-
prit mnlin n'a point accès , où le vin est pur. Ils se trouvent
difficilement parmi ceux qui furent engendrés par la femme ,
parmi ceux qui, jouissant de considération dans le monde ont
des moyens puissants d'action sur lui. En effet, il est difficile ,
il est grand, il est beau d'y renoncer quand on s'y trouve dans
de telles conditions. Quel vin , disait le spirituel Bérenger ,
faisant allusion à St. Bernard, peut séjourner dans la poix sans
changer de goût 1 »
ESSAI SUR LES CARACTERES MORAUX et sur la classification
qu'ion peut en faire, à l'usage des moralistes, des parents et des
instituteurs, par M. F.-L. Duby. 1 vol. in-12. 2 fr.
li'influence des classifications sur la marche des sciences est
trop généralement reconnue pour qu'il soit nécessaire d'iu-
MORALE, ÉDUCATION. S5
sislcr beaucoup sur leur utilité. L'histoire naturelle, par exem-
ple, leur doit ses progrès rapides. Sans elles, jamais on n'au-
rait pu réussir à gix)uper les ohservations éparses , de ma-
nière à former un ensemble bien coordonné qui vint jeter
quelques lumières sur les lois générales de la nature. On com-
prend donc que les moralistes cberchent à s'appuyer aussi sur
ce précieux auxiliaire pour rendre leurs recherches moins in-
certaines et plus fécondes. Mais , dans la sphère qu'ils exploi-
tent, les faits n'ont point ce caractère positif, bien déterminé ,
qui permet à tout oliservateur attentif d'en apprécier aisément
la valeur réelle, et de s'en servir comme de bases générale-
ment reconnues. Ce sont des faits d'un ordre tout diflérent,
dont la nature varie beaucoup , suivant la disposition particu-
lière de ceux qui les observent et qui les décrivent. La classi-
fication devient donc singulièrement difficile^ car il s'agit
d'abord de faire accepter la définition de chacun des éléments
sur lesquels on veut la faire reposer. Ainsi, pour arriver à
classer les caractèi-es moraux. M. Duby commence par définir
les facultés, les naturels et les penchants dont ils se composent.
Or , tous ces points sont autant de sujets de discussion qui
peuvent conduire à des résultats très-divers suivant la ma-
nière de les envisager. Ensuite viennent les modifications ap-
portées par l'éducation, autre source d'opinions fort diver-
gentes entre lesquelles on ne saurait espérer que la fusion
s'opère de sitôt. Cependant , l'auteur ne recule pas devant ces
obstacles , et il a raison , car si Tentreprise est chanceuse on
ne peut nier qu'elle ne soit utile, et n'eut-il d'autre mérite que
d'avoir le premier frayé la route, ce serait déjà bien assez
pour le récompenser de ses travaux. Mais nous pensons qu'on
verra dans son œuvre plus qu'une simple ébauche. Son sys-
tème, susceptible sans doute de modifications et de dévelop-
pements nombreux, nous semble à la fois ingénieux et logique.
Il divise les caractères en trois grandes familles. La première
qu'il appelle somatique , d'un mot grec qui signifie corps ,
renferme les caractères dans lesquels les penchants l'empor-
tent sur les facultés. Ce sont les hommes dont le tempéram-
ment est en quelque sorte plus fort que la volonté. Les types
des divers genres de cette classe sont empruntés aux animaux
dont ils se rapprochent en effet par leur penchant à se laisser
dominer par des instincts plutôt que par des sentiments. C'est
le léi'rier , caractère résultant de la combinaison du naturel
constant et du naturel vif. « Ceux qui sont ainsi doués auront
assez de capacité pour les affaires , ils y apporteront , non
sans doute de grandes conceptions , mais des aperçus de dé-
tails assez heureux , une précieuse persévérance ; ils seront
36 RELIGION, PHILOSOPHIE,
irritables, liendronl fortemeul à leurs opinions et à leurs anti-
pathies. » C'es\.\e taureau, combinaison du naturel constant
et du naturel fort : caractère volontiers Ijrannique, intolérant,
opiniâtre , qui peut faire d'un homme le fléau de sa famille et
de la société , mais qui renferme aussi de précieux éléments.
«Vouloir fortement et vouloir constamment, voilà en toute
chose le secret du succès. Ce fut celui de tous les grands
hommes qui préparèrent de loin quelque entreprise impor-
tante et triomphèrent , par leur persévérance , de tous les
obstacles qui les auraient arrêtés ; ce fut celui de Richelieu ,
qui fit tout fléchir devant lui et parvint à abaisser les Hugue-
uots, les grands seigneurs, les communes, qui osaient souvent
rivaliser avec la royauté ; de Bonaparte , dont la volonté de
fer était bien connue de tous ceux qui étaient admis dans ses
secrets. » C'est le mulet, combinaison du naturel constant et
du naturel actif , heureux accord lorsque celui qui le possède
dirige ses efïorts vers un but utile , porte ses investigations sur
la science à laquelle il fait faire des progrès rapides , obéit
à des penchants sympathiques qui le rendent le bienfaiteur de
la société. C'est le chet^al , qui unit la force à la vivacité, se
montre violent , impétueux , énergique dans les circonstances
difficiles , mais qui manque de persévérance , de suite dans
ses idées et dans sa conduite; le lapin, qui n'a que de l'activité
et de la vivacité , semble ne pouvoir jamais goûter aucun re-
pos et n'être né que pour troubler celui des autres ; enfin le
lion , résultat du naturel actif combiné avec le naturel fort,
caractère remarquable, qui ne peut passer inaperçu dans la
société , qui imprime le mouvement à tout ce qui l'entoure el
entraîne tons ceux qui n'ont que la velléité de lui résister.
La seconde famille, so mato-pneuma tique ^ renferme les ca-
ractères dans lesquels les penchants l'emportent sur le naturel
et les facultés , et la troisième ou la famille pneumatique est
composée de ceux dans lesquels les facultés dominent, tant les
naturels que les penchants. Dans ces deux dernières classes ,
ce sont des personnages célèbres qui servent de types aux
genres établis par l'auteur.
Tel est le canevas de la classification proposée par M. Duby.
Sans doute elle peut donner lieu à un grand nombre d'ob-
jections. Mais l'auteur ne s'en sert que comme d'un moyen
d'ordre et de méthode. Son livre est moins destiné à défendre
son svstème qu'à offrir une lecture agréable , riche en obser-
vations fines, en remarques judicieuses. Il cherche surtout h
présenter des données susceptibles d'application , des conseil»
salutaires dont ou puisse profiter pour la conduite de la vie
la plus commune. Sous formes de notes, il a inséré à la fin
MORALE, ÉDUCATION. 37
«lu volume , un appendice dans lequel se Irouvent une foule
de principes d'éducation pratique, qui nous paraissent, enge-
ndrai , pleins de sngesse et de modération. Nous ne saurions
donc trop vivement recommander cet excellent petit ouvrage
à nos lecteurs, et cette fois du moins, nous sommes bien cer-
tains qu'ils ne se repentiront pas d'avoir eu quelque confiance
dans notre jugement.
MISSION DE LA FEMIUE , ouvrage traduit sur la 9^ éiJition an-
glaise, par Mad. F. Trembicka. Paris, chez Lachèze, 24, rue des
Malhurins Sl-J. 1 vol. in-1 2. 5 fr, 50 c.
En voyant ce titre, vous croirez peut être d'abord , comme
moi , qu'il s'agit de la mission de la femme telle que l'enten-
dent les St-Simoniens ou les Fourriéristes, et vous serez tentés
de repousser le volume sans l'ouvrir. Mais, détrompez-vous ,
car vous commettriez une grande injustice , et vous vous pri-
veriez d'une lecture qui vous procurera sans doute quelques
moments agréables, de laquelle vous pourrez même retirer
quelques fruits salutaires. En effet, ce livre n'a pas le moindre
rapport avec les doctrines de l'émancipation St. Simonienne.
Son auteur voit au contraire la mission de la femme, précisé-
ment dans ce qu'on a prétendu appeler son esclavage. Il la
renferme dans la sphère de la vie de famille, étroite en appa-
rence , mais qui certes ne Test pas en réalité, puisque c'est là
que l'homme s'élève , se forme , puise les impressions et 1rs
principes qui doivent le suivre dans le monde et exercer leur
action sur toute sa destinée. Le foyer domestique est , à ses
yeux , le sanctuaire des devoirs les plus élevés , les plus im-
portants , de ceux qui ont la plus grande influence sur la con-
duite de la vie. Partant de ce principe, il veut que l'éducation
des femmes ail pour but de former des mères de famille.
C'est là que se trouve leur véritable rôle , et si elles le rem-
plissent bien, elles en retireront plus de gloire que ne pourrait
leur en procurer jamais l'émancipation civile et politique.
En effet, n'est-ce pas d'elles que dépend le premier développe-
ment de l'enfance , dont la direction est si importante, et dont
l'empreinte demeure iuelïaçable? N'est-ce pas à elles qu'est
abondonné le soin de cultiver le cœur et d'y déposer les se-
mences qui doivent plus tard porter leurs fruits?
«( Mous gouvernons le monde, et les femmes nous gouver-
nent , » a dit un poëte polonais. En effet , si nous possédons le
38 RELIGION, PHILOSOPHIE,
pouvoir , elles ont l'inflnence , et bien souvent ce qu'une vo-
lonté de fer ne peut obtenir est accordé à Taclion de celle force
moins directe et plus douce qui s'exerce en quelque sorte à
Tinsu même de ceux qu'elle domine. La mission de la femme
n'est donc pas de se placer à côté de l'bomme sur toutes les
voiesdeson activité physique et morale, mais deplaner au-des-
sus, et, sans sortir de la sphère domestique, de travaillera for-
mer descitoyens utiles et dévoués, des jeunes filles dignes d'èlre
leurs compagnes et capables à leur tour d'en élever d'autres.
C'est une tâche assez belle, certes, quoique sans doute elle ne
réponde pas tout à fait aux vues ambitieuses de celles qui re-
cherchent l'éclat et les succès mondains, car elle se compose
d'une foule de petits devoirs obscurs et peu bruyants. Mais ,
l'auteur le dit avec raison , « il y a de la médiocrité à dédai-
gner les petits devoirs. » Ce volume semble, du reste, être en
quelque sorte , un résumé du livre de M. Aimé Martin , qui
s'y trouve cité presque à chaque page.
RAPPORT à la commission des écoles primaires, par .1. Martin , pas-
teur et inspecteur des écoles protestantes du Canton de Genève.
18/11, in-8.
Le système d'enseignement adopté dans les écoles primaires
du Canton de Genève ayant été depuis quelques années le
sujet d'une polémique assez vive , le rapport que nous annon-
çons ici présente un grand intérêt, en ce qu'il jette du jour sur la
question et fournit un nouvel élément propre à bien faire con-
naître l'état des choses. Les circonstances actuelles qui vont
peut-être amener à Genève un changement complet d'admi-
nistration lui donnent d'ailleurs une grande importance ,
comme document officiel destiné à diriger ceux qui voudront
introduire des réformes dans cette partie de l'instruction pu-
blique. Les écoles primaires du Canton de Genève ont été
fondées sur la méthode de l'enseignement mutuel. Or , cette
méthode, qui jouissait naguère d'une si brillante renommée,
est tombée tout-à-coup dans un discrédit complet. Elle a
subi le sort des caprices de la mode, qui , une fois l'engoue-
ment passé, deviennent souvent un objet de dédain et de mé-
pris pour ceux-là même qui les avaient accueillis avec le
plus de faveur. Après l'avoir prônée comme un admirable
moyen de développer l'intelligence , on s'est aperçu qu'elle
ne produisait point tous les merveilleux résultats qu'on en
MOHALE. RDUCATfON. 39
attendait^ et passant d un excès dans un autre, on a prétendu
n'y voir plus qu'un iustruntenl sans valeur, un rouage inutile
qui ne servait qu'à retarder la marche de renseignement et
donnait des résultais précisément contraires à ceux que l'on
s'était promis. De là ces attaques violentes contre les écoles
primaires. On a réclamé l'adoption de la méthode simultanée
comme un progrès indispensahle, et sans tenir peut-être assez
compte des obstacles pratiques qui s'opposent toujours à un
changement subit de méthode , on s'est hâté de condamner
l'administration parce qu'elle ne semblait pas s'empresser
d'accéder à des vœux exprimés avec tant d'insistance.
Le rapport de M. Martin se ressent un peu de la vivacité
de celte polémique. Il tient à réfuter les assertions de ses aii-
versaires, il veut disculper l'administration de tous les repro-
ches qui lui ont été adressés. La principale des attaques diri-
gées contre l'enseignement mutuel, l'enquête faite par la
Société d'Utilité publique, lui a paru surtout mériter une ré-
futation détaillée, et il s'attache à démontrer qu'elle repose sur
des faits mal observés, mal compris, qui ont été l'unique source
d'accusations injustes et quelquefois malveillantes. Nous con-
cevons fort bien que des hommes consciencieux, qui remplis-
sent leurs fonctions avec zèle et dévouement, éprouvent quel-
que irritation en voyant ainsi leurs efforts suspectés, leurs
intentions méconnues. Mais n'ont-ils pas c|uelque tort de lais-
ser s'accréditer des notions erronées , ne devraient-ils pas
s'empresser de rectifier, dès qu'ils sont énoncés, les faits
inexacts sur la foi desquels on argumente contre eux? Dans
un pays où règne en général la publicité la plus complète, il
nous semble qu'il est du devoir des fonctionnaires de s'en
servir le plus souvent possible pour rendre compte de leurs
actes, pour éclairer l'opinion publique qui sans cela risque
d'être aisément faussée. Si la commission des écoles avait pu-
blié plus tôt son rapport, certainement la discussion eût à la
fois été plus féconde et plus modérée. On aurait entendu le
pour et le contre, le débat contradictoire se serait établi et l'on
aurait pu du moins asseoir son jugement sur une connaissance
réelle des faits et de leur portée. Ceci nous paraît d'autant
plus regrettable qu'au fond la querelle reposait sur un jna-
lentendu. Les adversaires de l'administration lui opposaient
à tort un système absolu dont ils prétendaient qu'elle ne vou-
lait point se départir , et la force d'inertie qu'elle opposait
seule à leurs attaques semblait justifier cette opinion.
Or, il résulte du rapport de M. Martin que la commission
n'a jamais voulu faire prévaloir un système exclusif. Elle re-
coimaît les défauts de l'enseignement mutuel, et, si elle croit
40 RELIGION, PHILOSOPHIE.
devoir en conserver quelques applications qui lui paraissent
utiles, c'est en le modifiant autant que possible par Tinlroduc-
tion de la méthode simultanée partout où l'emploi de celle-ci
peut être avantageux. I -a voie du progrès graduel lui semble
préférable à celle des changements brusques, et l'on ne sau-
rait qu'approuver cetle marche qui tend à écarter toute vue
systématique, exclusive ou absolue. Le r.ipporl constate plu-
sieurs améliorations opérées dans ce but, et prouve par des
faits nombreux que les écoles primaires du canton de Genève
ne sont point inférieures à celles des pays voisins , n'ont au-
cun résultat important à leur envier. Elles sont encore loin
sans doute de la perfection, mais la commission travaille aussi
sans relâche à favoriser leur développement. Sous ce rapport,
un point surtout a fixé son attention, c'est la nécessité de for-
mer de bons régents, car si les méthodes sont des instruments
précieux , c'est à la condition d'être mises en œuvre par des
ouvriers habiles. L'établissement d'une école normale n'est
guère possible dans un pays aussi restreint que le nôtre. Elle
propose donc d'y suppléer par deux autres mesures d'une
exécution plus facile et qui pourraient produire des résultats
à peu près semblables. La première consisterait dans la créa-
tion d'un certain nombre de sous-maîtres qui seraient fort
miles dans les écoles nombreuses et feraient ainsi une espèce
d'apprentissage pratique très-propre à les rendre capables de
devenir régents à leur tour. La seconde serait l'établissement
d'une école de perfectionnement, où les régents et les sous-
maîtres viendraient, pendant deux ou trois semaines chaque
année, suivre des cours destinés à compléter leur instruction,
à les tenir en haleine et à leur faire secouer le joug de la rou-
tine. L'exécution d'un semblable projet nous paraît très-dési-
l'able, et il faut espérer que le Rapport de la commission des
écoles trouvera faveur auprès de la nouvelle administration
qui sera chargée de gouverner le canton de Genève.
MELANGES moraux et instructifs, par l'auteur de l'Ami des enfants
vaudois. Lausanne, chez B. Corbaz. in-12. i fr. — L'ABEILLE ou
les veillées du village. Lausanne, chez B. Corbaz. 2 vol. in- 12. 2 fr.
Ces deux ouvrages font partie d'une bibliothèque instruc-
tive et amusante à l'usage de la jeunesse, qui se publie sous
les auspices de la Société vaudoise d'Utilité publique. Ils sont
destinés aux écoles et renferment une foule de notions intéres •
MORALE, EDUCATION. 41
s.mles, enlremélées de sages coiisoils «.t de rétlexioiis pieuses.
C'est une leclure excellenle pour les enfants, clans larpielle
l'instruclion est mise à leur portée sous une forme agréable ,
variée et tout à fait propre à fixer leur attention. Les Mélanges
sont en partie traduits de l'anglais, ou plutôt imités de ma-
nière à mieux répondre aux besoins du public suisse, et le
traducteur y a joint deux notices biograpliiques fort bien faites
sur Pestalozzi et Fréd. C. De la Harpe. \i abeille est un re-
cueil d'enseignements , d'anecdotes , de traits bistoriques , de
méditations religieuses , remarquable, soit par le cboix judi-
cieux des pièces dont il se compose , soit par la manière sim-
ple dont les sujets sont traités. Au milieu des nombreuses col-
lections de ce genre qui se publient, la Bibliotbèque vaudoise
mérite d'être distinguée comme l'une des meilleures, et c'est
peut-être la seule qui puisse être mise avec fruit entre les
mains des enfants de la campagne.
CONTES de ma mère TOie, par Mlle S. Ulliac Tremadeure ; ornés
de 12 belles lithographies , par Chandellier et Montaut, Paris, chee
Bréauté, passage Choiseul. 1 vol. in-8, fig. 5 fr.
On ne saurait qu'applaudir à l'idée qu'a eue M"« Ulliac de
ressusciter la Mère TOie et d'augmenter le nombre de ses
charmants récils qui font toujours les délices de l'enfance.
Avec son talent fécond et ingénieux elle nous semble bien
faite pour une pareille entreprise; d'une part son imagination
no lui fera pas défaut, et de l'autre les excellents ouvrages
d'éducation que nous lui devons déjà , nous garantissent
<|u'elle saura mieux que nul autre , présenter sous les dehors
les plus aimables, les leçons de la morale la plus pure. Mais
la haute estime que nous avons pour M"" Ulliac doit aussi
nous rendre plus exigeant avec elle, et précisément parce que
nous la croyons très-capable de bien remplir la lâche qu'elle
s'est imposée, nous n'hésiterons pas à lui soumettre les obser-
vations critiques qui nous ont été suggérées par la lecture de
son premier volume.
Les contes qu'il renferme sont cerlainement remarquables
sous plus d'un rapport; ils sont écrits avec charme, on j
trouve des observations piquantes, des peintures originales ,
de spirituels portraits. Cependant ds ne nous paraissent point
satisfaire complètement aux exigences de leur titre commun.
En efTet, quel est le caractère dislinclif des contes de ma Mère
42 RELIGION, PHILOSOPHIE,
l'Oie? Le succès de ces récils merveilleux esl dû à la naivelc
parfaite de leur allure qui , donnant à tous les détails l'appa-
rence de la réalité, fait oublier l'extravagance de la forme et
les rend, en quelque sorte, d'autant plus vrais qu'ils sont plus
invraisemblables.
Le talent de l'écrivain consiste à employer le merveilleux
comme un instrument propre à donner plus de force aux le-
çons morales qu'il présente, en frappant vivement l'imagina-
tion de ses petits lecteurs. Il revêt la vérité des couleurs bril-
lantes de la fiction dans le seul but de la rendre plus séduisante
et plus efficace. Or, c'est ce que M'''' Ulliac nous semble avoir
un peu trop oublié. Le premier et le plus long de ses contes,
le Nid du Corbeau, est beaucoup plus romanesque que mer-
veilleux. C'est un épisode du moyen âge qui offre certaine-
ment de l'intérêt , dans lequel on iccoiinaît une plume fort
exercée et fort habile , mais qui n'est point du tout fait pour
les enfants et trouverait mieux sa place dans tout autre re-
cueil que celui-ci. Vient ensuite Mon Cousin le Hâbleur, es-
quisse assez plaisante d'un caractère qu'on rencontre fré-
quemment parmi les vieux soldats. Puis enfin , La Fée des
Mousses , Le Cierge béni et Le Don de prét^ision, sont bien
des contes où le merveilleux Joue un certain rôle, mais ils ont
une portée un peu trop philosophique, un sens trop profond
pour les jeunes lecteurs auquels s'adresse surtout M^'" Ulliac.
Ce n'est pas ainsi que procédait ma Mère l'Oiej elle ne vou-
lait que récréer ses petits-enfants , et il s'est trouvé que ses
modestes chefs-d'œuvi-e ont également amusé jeunes et
vieux, petits et grands. M"*" Ulliac, au contraire, semble s'être
surtout préoccupée du grand public. Il en résulte que ses
contes manquent en général de cette simplicité qui a fait le
succès des autres, sont souvent au-dessus de l'intelligence en-
fantine et donnent à la Mère l'Oie une certaine teinte de gra-
vité, mieux en harmonie peut-être avec l'esprit de notre épo-
que , mais qui n'était pas dans son caractère primitif et
s'accorde mal avec la naïve bonhomie du bon vieux temps.
Puisque M"*^ Ulliac veut ressusciter celte aimable conteuse
qui a fait le charme de nos jeunes ans , qu'elle nous la rende
telle qu'elle était avec tous ses atours qui sont passés de mode
sans doute, mais n'en offriront que plus d'originalité. C'est une
entreprise bien digue d'elle et nous ne doutons pas que ses
efforts, mieux dirigés, ne soient couronnés d'un plein succès.
La seconde série qu'elle nous promet nous fournira bientôt ,
nous l'espérons, l'occasion de compenser par un éloge com-
plet, les légères criliques (juc nous avons cru devoir adres-
MORALE, EDUCATION. 43
ser à la première, qui forme, du resle , uu beau volume
illustré par de nombreuses lilliograpbies Irès-Jolimcnl dessi-
LEGISLATION, ECONOMIE POLITIQUE, ETC.
MANUEL DE DROIT ROMAIM ou explication des Institutes de Jus-
tinien par demandes et réponses , par Eiig. Lagrange, doct. en
droit; Inédit. Paris, chez IMansutfils, 50, place St-André-des- Arts.
1 vol. in-18. 6 fr.
Ce petit volume est une espèce de catéchisme destiné spé-
cialement aux étudiants qui se préparent pour leurs examens.
II est rédigé suivant Tordre des Institutes et d'après les meil-
leurs commentaires. Les demandes sont nombreuses , les ré-
ponses courtes , mais claires et suffisantes pour expliquer les
points les plus difficiles et rappeler à la mémoire les dévelop-
pements dont ils sont susceptibles. Dans une introduction bien
faite, l'auteur présente un résumé rapide de l'histoire du droit
romain, puis il donne à la suite le catalogue des meilleurs ou-
vrages qui traitent de ses différentes branches. Ce manuel
n'est pas exempt sans doute du défaut commun à tous les livres
de ce genre qui peuvent servir d'oreiller de paresse aux jeu-
nes gens peu laborieux, pour lesquels la mémoire vient ainsi
remplacer l'étude et suppléer au travail qu'ils redoutent. Mais
il peut également être utile à l'étudiant studieux comme une
espèce de mémorandum propre à lui faciliter des exercices de
répéfition, comme un questionnaire qui lui fournira le moyen
de se rendre compte à lui-même du résultat de ses efforts et
de la marche de ses progrès.
a LÉGISLATION ,
COURS DE RÉDACTION NOTARIALE ou nouveau recueil de modè-
les des actes et contrats accompagnés de tableaux synoptiques , par
N.-H. Cellier. Paris, chez Joubert, 14, rue des Grès. 1 vol. gr. 8°.
9fr.
La réilaclion notariale est un objet de la plus haute impor-
tance. Chacun le comprend facilement, car on sait combien de
grands procès n'ont d'autre origine qu'une légère erreur dans
un acte de cette espèce. Los notaires devraient être obligés
d'en faire une étude d'autant plus parfaite, que leur langue
n'est pas celle de tout le monde , et que souvent eux seuls
comprennent complètement le sens des formules qu'ils em-
ploient. Mais ce n'est pas seulement aux notaires que le livre
de M. Cellier peut être utile. Chacun y trouvera des directions
précieuses dont il aura plus ti'uiu- occasion de profiter dans le
cours de sa vie. Avec certaines notions sur la valeur des mots
et sur leur signification légale, on peut s'éviter beaucoup d'en-
nuis et de fâcheux contre-temps. Il est bon, du moins, de pos-
séder une connaissance générale du langage notarial pour être
en état de surveiller soi-même la rédaction des contrats dans
lesquels on se trouve engagé. M. Cellier donne des modèles
de tous les genres d'actes, et s'attache à bien faire comprendre
le sens de chaque formule. Ses explications sont très claires
et suffisamment développées. Il ne se borne pas à transcrire
servilement les usages de la routine, il cherche aussi à intro-
duire des formes plus simples, plus correctes et mieux à la
portée de tons. Enfin, ne perdant pas de vue les modifications
que le développement de l'industrie amène dans les transac-
tions, il a réuni, dans son travail, les éléments nécessaires pour
satisfaire aux exigences des cas imprévus qui peuvent se ren-
contrer dans la pratique. On voit que c'est un formulaire rai-
sonné, bien fait et plus complet qu'aucun de ceux qui existent.
ÉCONOMIE POLITIQUE. 45
LETTnES à un Américain sur la constitution genevoise et sur les évé-
nements actuels, par A.-E. Cherbuliez, professeur de droit, n"* •
à 6. Genève, in 8. — LETTUES d'un Américain à M. Cherbuliez.
Lausanne. N°^ 1 à 7, in-8. — COUI' D'OEIL sur le 22 novembre par
M. Uupin 1). AI. Genève, in-8. — LETTRES au peuple, par .lames
B'azy. xN«^ I à â. Genève , in-8. — J. C.-L. DE SISMOIVDI à TAsso-
cialion du Trois-Mars. Genèxe, in-8.
Après avoir longtemps échappé au mouvement démocra ti-
que qui, tlepiiis une douzaine d années, agile la plupart des
cantons suisses, Genève vient d'avoir son tour. Une révolu-
tion, toutà fait inattendue, l'a tirée subitement de cet état de
prospérité paisible qui faisait l'admiration de tout ceux qu'un
sé|"our de quelque durée, mettait à portée de la bien juger.
Le 2;! novembre dernier, au moment où son Conseil Re-
présentatif s'assemblait pour discuter plusieurs projets de ré-
formes constitutionnelles, une émeute l'a forcé d abdiquer son
pouvoir en décrétant une Constituante, cbargée de reviser la
Constitution tout entière , et d'adopter le suffrage universel
pour base de l'élection de cette nouvelle assemblée. Le canton
a été divisé en lo collèges électoraux, qui ont dû nommer
I i5 députés, à raison de i pour 5oo habitants, et la Consti-
tuante, ainsi formée, s'est mise immédiatement à l'œuvre.
Pour l'étranger, qui savait qu'à Genève le cens électoral
était de 3 fr. 5o c, et pouvait être payé par quiconque le dé-
sirait ; qui connaissait la liberté parfaite de cet heureux petit
pays, où le gouvernement ne coûtait presque rien, et appelait
sans cesse, sur tous ses actes, le contrôle des citoyens ; cette
révolution ne peut qu'être une véritable énigme. Et elle de-
vient encore bien plus inexplicable, lorsqu'd voit la Consti-
tuante, sortie des nouvelles élections, renfermer yq membres
du Conseil Représentatif, et présidée par le clief même du
gouvernement contre lequel était dirigée l'émeute. Ce singu-
lier résultat n'est, en effet, pis très-facile à comprendre. C'est
une preuve frappante de la puissance extraordinaire de cer-
taines formules sur la foule avide de grands mols,et toujours
prompte à suivre l'impulsion des agitateurs qui savent l'émou-
voir par leur langage sonore. Souveraineté du peuple et suf-
frage universel, telle est la recette avec laquelle on tait les ré-
volutions, n'importe en quel pays et en quelles circonstances.
La constitution sous l'empire de latjuelle Genève s'était re-
constitué en iBi4, faite à la hâte par des hommes amis de leur
pays sans doute, mais un peu trop préoccupés des intérêts du
moment et obéissant à des tendances aristocratiques assez pro-
46 LÉGISLATION ,
noncées , n'avait iamais été populaire. Malgré les modifica-
tions nombreuses qu'elle avait subies, il lui restait toujours sa
tacbe originelle qui était un continuel sujet de vexation pour
l'amour-propre national. Une association s'étant donc formée
il y a dix mois , dans le but d'obtenir quelques réformes et
d'agir à cet effet sur l'opinion publique par une série de pe-
tits écrits, tous dirigés contre les côtés faibles de cette constitu-
tion, le peuple qui saisit volontiers les questions sous leur forme
la plus simple et la plus trancbée, n'a rien trouvé de plus na-
turel que de faire acte de souveraineté en renversant l'édifice
(ju'on lui proposait de réparer. L'idée d'une Constituante s'est
présentée comme le meilleur moyen de faire cesser le débat par
un appel au pays, et on Ta d'autant mieux accueillie que c'é-
tait l'expédient auquel on avait eu recours dans les autres
Cantons.
Malheureusement la position de Genève n'est point la même
que celle de ses confédérés. En faisant table rase de ses insti-
tutions civiles et politiques , il ne peut rompre certain traité
qui le lie, au sujet des communes que la Savoie lui a cédées
en i8i5. Une foule de problèmes délicats, dont la solution est
épineuse, se trouvent engagés par cet agrandissement de ter-
ritoire qui a donné au Canton de Genève une population ca-
tholique assez considérable. Aussi les hommes à vues élevées
n'ont pu envisager sans terreur cette reconstitution qui allait
dévoiler au grand jour des plaies qu'on avait mis jusque-là
tant d'adresse et tant de soin à pallier en suivant un système
de perpétuelles transactions. Dès le 22 novembre, M. le pro-
fesseur Cherbuliez protesta en plein conseil contre la votation
arrachée par une pression extérieure, puis il publia une série
de lettres où l'Association du 3 mars est vigoureusement atta-
quée soit dans son but, soit dans ses moyens. Bientôt l'illustre
historien, M. de Sismondi, fit également entendre sa voix pour
proclamer l'excellence de la Constitution qu'on venait d'abat-
tre, et stygmatiser ceux qui l'avaient, suivant lui, calomniée.
Enfin un honorable citoyen, M. !e docteur Dupin, ne put re-
tenir un cri d'indignation contre l'illégalité du 22 novembre.
De son côté, la révolution ne manqua pas de défenseurs, entre
lesquels M, J. Fazy se distingua par la fianchise de son lan-
gage et la hardiesse de ses théories. Le caractère général de
ces divers écrits est le courage avec lequel chacun émet ses opi-
nions, dit toute sa pensée, au milieu de l'agitation des esprits,
dans un moment où l'on pouvait croire qu'il y avait quelque
danger à le faire. C'est un trait assez remarquable, et qui nous
semble faire l'éloge du caractère genevois. Un autre trait non
moins frappant, c'est la fécondité merveilleuse de tous ces écri-
ÉCOiNOMlL POLITIQUE. 4 7
vains qui, dans l'espace Je huil à dix jours, ont inondé le pays
do plus de cincfuanle !)rocluires, dont la plupart se distinguent
par le talent du style et la force de la pensée. Certes, quoique
le théâtre soit petit, il y a Imcu là de <pioi exciter vivement l'at-
tention de tout observateur.
Mais ce ne sont en quelque sorte que les préliminaires de
l'œuvre. On s'est, en général, abstenu jusqu'ici de discuter les
graves questions que la Constituante devra résoudre. Une seule
se trouve abordée dans les Lettres d'un ^iniéricain, que l'on
croit écrites par une plume vaudoise. L'auteur, homme de la-
lent, qui paraît être très-versé dans tout ce qui touche à son
sujet, traite des rapports de l'Eglise avec l'Etat, et pose en
principe la séparation complète. Il voudrait que Genève don-
nât le premier exemple en Europe de cette liberté religieuse
dont les Etats-Unis ont fait, dit on, une heureuse expérience.
Les difficultés de l'application , les circonstances spéciales du
pays, qui semblent la rendre presque impossible, ne l'arrêtent
point ; il tranche la question fort lestement , et il entre dans
tous les détails de l'exécution avec l'aplomb d'un homme qui
connaît très-bien l'état des choses , qui en a fait longtemps
l'objet de ses recherches et de ses études.
Eu théorie, son opinion trouvera beaucoup de partisans ,
cela n'est pas douteux. La séparation complète de l'Eglise d'a-
vec l'Etal est en effet la seule base logique de la véritable li-
berté religieuse. Mais quand on veut aborder la pratique, les
obstacles se multiplient à chaque pas, et la Constituante recu-
lera sans doule devant la solution de ce difficile problème. Au
reste, le résultat de ses travaux ne tardera pas à être connu,
et seulement alors la discussion pourra s'engager sérieusemenl
sur tous les points du projet qui fera la base de ses délibéra-
lions. En attendant, les divers écrits que nous annonçons peu-
vent donner une idée assez juste de la position actuelle, et ser-
vir de documents à ceux qui désirent suivre le curieux specta-
<;le d'un petit peuple intelligent el éclairé, Iravaillanl à refaire
sa Constitution d'après les données que peuvent lui fournir
soit une longue habitude de la liberté, soil les progrès récents
de la science sociale.
IDEES sur le pouvoir social et rinilueiice morale de la musique, cx|)<)-
sées à Tacarlémie de Lausanne, par Ed.Lenz. 8" i fr. 5o c.
l/auteur di' cet opuscule est un nmsicien endiousiaste, (|ui
voit dans son art le moven le plus puissant de favoriser le dé-»
48 LÉGISLATJON,
veloppoment ialellecluel el moral des sociétés Imniniiies, de
leur donner une civilisation plus pure el plus noble, de coni-
batlre avec succès les causes dissolvantes dont leur avenir sem-
ble menacé. Sans partager entièremeni la confiance a])Solue de
M. Lenz dans le pouvoir de la musique, on doit reconnaître
que ses vues reposent sur un principe vrai et renferment une
foule de considérations ingénieuses, d'idées fécondes dont l'ap-
plicaliou ne saurait produire qued'beureux résultats. Les deux
buts qu'il se propose sont de prouver les bienfaits d'un ensei-
gnement musical basé sur le sentiment religieux, et de s'élever
contre le mauvais goût de notre époque, contre le danger des
tendances individuelles qui frappent la musique d'impuissance
et de stérilité. Passant rapidement en revue l'bistoire des siè-
cles précédents, il montre que la musique n'a pu atteindre un
haut degré de perfection que dans les pays où elle était en
quelque sorte devenue Tun des éléments constitutifs de la vie
nationale, qu'aux époques où son alliance intime avec les idées
religieuses lui permettait de retremper son inspiration aux
sources vives de la foi, el donnait à ses œuvres une action puis-
sante sur les masses. Il suit sa décadence parallèle au déclin
du sentiment religieux et nous fait voir comment, faute d'a-
voir su s'emparer d'un antre mobile également universel, elle
s'est petit à petit retirée du monde,, renfermée dans le sanc-
tuaire de l'inspiration individuelle et réduite aux mesquines
proportions d'un dillettantisme sans portée et sans profondeur.
Il stjgmatise avec une verve pleine d'indignation « cette fu-
neste tendance à propager le virluosisrae , tendance si com-
mune de nos jours, ce désir inconcevable de beaucoup de per-
sonnes de perdre leur temps, leurs idées, et pour ainsi dire la
plus belle part de leur sentiment moral , pour apprendre à
exécuter, soit en chantant, soit sur un instrument quelconque,
des morceaux de musique dépourvus d'idées élevées , respi-
rant la volupté et le désir de satisfaire les exigences d'un
amour-propre ridicule. » Il déplore la manie de «ces airs va-
riés, devant donner le change à un public, qui finit par croire
que l'exécutant sachant le mieux croiser les doigts, ou faisant
le plus de notes, est un homme supérieur à celui qui , avec le
vrai sentiment du beau dans le cœur, oublie ses propres suc-
cès personnels, en communiquant à son auditoire les pens es
et les inspirations des vrais maîtres.»
C'est bien là le travers de notre époque, et l'on ne peut frap-
per plus juste sur le véritable défaut de la musique actuelle.
M. Lenz, persuadé que la puissance réelle de la musique
réside dans les effets salutaires de l'harmonie, voudrait donc
que, renonçant aux jouissances étroites du dillettantisme, ou
ÉCONOMlIi POLITIQUE. 49
dirigeât ses efforts vers l'éducalion musicale des masses. Le
chanl nalionni , le cliant patriotique doit jouer aujourd'hui le
rôle que remplissait jadis le chant religieux. D'ailleurs l'un
n'exclut point l'autre, au contraire, il existe entre eux une con-
nexion intime, et leur union ne saurait être qu'émineramenl
avantageuse. M. Lcliz croit que la musique pourra devenir
ainsi le moyen le plus sûr < d'harmoniser entre elles toutes les
branches de l'éducation, qui ne s'appuiera plus, elle-même,
que sur l'esprit de fraternité parmi les hommes, el sur leur
devoir d'apprécier le mérite des autres, chaque iudividu pos-
sédant une vertu ou une aptitude spéciale el soci île, qui man-
que à tous les autres. » Il y voit de plus une garantie d'ordre
public, et cite à cet égard l'exemple de ses compatriotes , les
Allemands, qui ont dû, dit-il, à rinlluence de la musique, de
résister jusqu'ici au souffle révolutionnaire qui agite les autres
peuples. C'est à elle qu'est réservée, suivant lui, la belle tâche
de détruire à tout jamais ce fléau qu'on appelle l'esprit de parti.
Enfin, dans son enthousiasme original, il en fait une espèce de
paratonnerre social qui seul pourra nous préserver des orages
dont notre avenir est menacé. Il y a certainement de l'exagé-
ration dans ces brillantes espérances, et ce serait déjà beau-
coup d'obtenir la réalisation d'une seule d'eutre elles, mais la
difficulté de la tache ne doit pas arrêter les efforts et, pour tout
promoteur d'idées nouvelles, l'enthousiasme est la première
et la plus indispensable condition du succès.
SCIENCES ET ARTS.
L'UIMIVEllS expliqué par la révélation, ou essai de philosophie-posi-
tive, par L.-A. Chaubnrd. Paris, i gros volume in-8. 7 l"r.
M. Chaubard a déjà publié, il y a quelques années, des Elé-
ments de géologie, dans lesquels il s'est attaché à faire ressor-
tir l'accord de la science avec la Genèse. Le succès obtenu par
ce premier ouvrage paraît avoir excité chez l'auteur un sen-
timent de satisfaction , bien naturel sans doute, mais un peu
trop exagéré. Son amour-propre s'est exalté , le résultat de
ses recherches lui est apparu comme une révélation nouvelle,
et il s'est cru chargé d'une mission divine pour soulever le
50 SCIENCES ET ARTS.
voile qui cachait aux yeux des hommes le mystère de la créa-
tion. C'est dans cette conviction qu'il nous annonce aujour-
d'hui que son livre renferme tout à la fois une explication de
l'Univers parla révélation, un traité de pliilosophie positive,
c'est-à-dire une théorie de la science universelle, un commen-
taire scientifique des six journées de la création, et la philoso-
phie antédiluvienne restituée sur son principe fondamental.
C'est heaucoup de choses, en vérité, et la moindre d'entre
elles suffirait à la gloire d'un écrivain moins amhitieux. Mais
ce n'est pas trop peut-être pour celui qui se pose en serviteur
choisi par Dieu lui-même , pour accomplir ce que l'éternelle
et impénétrable sagesse a résolu de toute éternité. D'ailleurs
il confesse en toute humilité qu'il ne joue dans cette affaire
que le rôle d'un instrument passif. « Il n'y a rien dans les idées
mères et originales de ce livre, rien où à peu près rien, dont
lu puisses tirer vanité sans devenir un vrai foa à tes propres
veux. Laisse donc l'ineptie des sots se mettre à genoux devant
les réputations que sa propre ignorance déifie, et garde-toi de
te laisser ainsi encenser toi-même. » Cependant il se ravise,
et sachant la chair faible, il ajoute : « Et si tu ne peux l'empê-
cher, garde-toi de faire comme ces enfants d'orgueil, hommes
superbes, mais en réalité simples amas de poudre organisée
comme tous les êtres , et qui s'imaginent valoir plus que le
reste dos hommes, parce que des sots le leur disent, n
Il est vrai que suivant la sagesse des nations : Qui dit trop
ne dit rien, et sans doute le public ne pourra s'empêcher de
trouver quelque peu de charlatanisme dans cette orgueilleuse
humilité avec laquelle l'auteur se présente à lui. Pour l'excu-
ser, du moins faudrait-il que son livre renfermât une exposi-
tion claire et éloquente de son suj.et. Or c'est précisément ce
qu'on n'y trouve point. Il y a beaucoup de faits entassés pêle-
mêle, un grand nombre de découvertes nouvelles que M.Chau-
bard paraît avoir faites , maintes assertions contraires à la
science telle que l'ont comprise les physiciens les plus distin-
gués. Mais tout cela est si confus, si péniblement déduit , que
malgré la curiosité vivement excitée par ces théories étranges
qu'on nous donne pour une révélation divine, il sera bien dif-
ficile à tout lecteur consciencieux non-seulement de compren-
dre, mais encore même d'étudier ce monstrueux assemblage.
Pour nous, c'est en vain que nous avons essayé d'en faire l'a-
nalyse. Après d'inutiles efforts nous avons dû renoncer, et
nous contenter de recommander la philosophie antédiluvienne
à ceux qui aiment les idées originales quelque bizarres qu'elles
puissent être. M. Chaubard leur en offre de quoi les satisfaire
et ne craint pas d'entrer en lice avec Newton et toutes les Aca-
démies scientifiques du monde.
SCIENCES ET ARTS. 51
BIBLIOïHEQI;E des scieuces et des arts : Nouveau discours sur les ré-
volutions dit globe , par Aj. de Gr. et P. suivi d'un article sur les
changements de température du globe, et sur les volcans, par M. F.
Arago. 2 vol. in-32. fig. 1 fr. GO. — Ossements et coquilles fossiles, par
MINI. J.-J. Huot et Deshayes. 2 vol. in-â2 , fig. 1 IV, 60 c. Paris, 1 5,
rue de Bussy.
Ces quatre petits volumes forment un cours de géologie,
très-abrégé sans doute, mais bien suffisant pour ceux qui ne
cultiveut la science qu'en amateurs et se contentent d'avoir des
données générales sur l'ensemble de ses découvertes. Les noms
des savants distingués qui ont pris part à leur rédaction , sont
d'ailleurs un titre précieux à la confiance publique. On sait
combien M. Arago s'entend à populariser la science , et MM.
HuoI et Desbayes se sont fait déjà depuis longtemps connaître
par des travaux importants. Aussi trouve-t-on dans ces résu-
més plus d'intérêt que n'en offrent d'ordinaire les livres de ce
genre. Les principaux faits sont présentés d'une manière at-
trayante, dégagés de tous les détails secondaires, et cependant
assez développés pour satisfaire l'intelligence. On n'y rencon-
tre point cette sécheresse, cette aridité qu^offrent trop souvent
les Manuels scientifiques où Ton se borne à donner des no-
menclatures bien complètes, mais sans aucun attrait pour ce-
lui qui ne se propose pas de collectionner et de classer. Le
discours sur les révolutions du globe est extrait des Piincipes
de géologie de Tjyell, en sorte que s'il n'y a pas le savoir pro-
fond et l'éloquent style du fameux discours deCuvier, il donne
du moins un aperçu très-exact de l'état actuel de la science
géologique. L'article de M. Arago, quoique partant d'un point
de vue tout autre, et s'appuyant sur l'ancienne opinion pluto-
nienne, aujourd'hui presque abandonnée, n'en forme pas moins
un appendice du plus vif intérêt, et ajoute certainement un
grand prix à ce petit ouvrage. Le travail sur les ossements fos-
siles est dîi à M. Huot, et celui sur les coquilles à M. Des-
bayes. Tous deux sont remarquables par la clarté, la préci-
sion et les vues ingénieuses dont ils sont remplis.
DE L'AIR COMPRIME et dilaté comme force motrice, ou des forces
naturelles recueillies gratuitement et mises en réserve, par MM.
Andraud et Tessié du Motay. Paris, chez Guillaumin , 5 galeries de
la Bourse. 8°, fig. 3 fr.
Ilemplaccr la vapeur por l'air comprimé^ subslilnrr ;i tirs
52 SCIENCES ET ARTS.
moteurs coûleiix el dangereux un moteur qui ne coule rien et
n'oflre aucun danger, tel est le but que s'est proposé M. An-
draud. Il paraît avoir fait beaucoup d'expériences curieuses ,
si l'on en juge, du moins, d'après les résultats qu'il nous offre,
car il n'entre point dans les détails de ses opérations el ren-
voie pour loule la partie scientifique aux ouvrages spéciaux
(|ue chacun peut consulter s'il lui plaît. Un seul fait le frappe,
c'est que la nature renferme des forces puissantes dont nous
n'avons jusqu'ici lait aucun usage quoiqu'elles fussent à notre
portée et que nous n'eussions , comme on dit vulgairement,
qu'à nous baisser pour en ramasser. Ainsi l'air se trouve par-
tout en abondance el il suffit de le comprimer pour obtenir un
moteur qui fera marcher nos voitures , avancer nos navires ,
fonctionner nos machines sans rien consommer , et, par con-
séquent, d'une manière beaucoup plus économique que tous
les procédés inventés jusqu'à ce jour. C'est bien, direz- vous
sans doute, mais l'air ne se comprime pas tout seul, et il faut
avoir recours à des procédés assez dispendieux. Bah.' vous
plaisantez. Eh ! n'avons-nou.< pas les fleuves dont le cours ra-
pide ne demande qu'à nous servir gratis el sans relâche'? N'a—
vons-nous pas les vents qui seront à notre disposition dès que
nous voudrons utiliser leur souffle impétueux.'' M- Andraud
couvre la lerre de roues hydrauliques el de roues éoliques
qui bientôt deviendront d'inépuisables sources d'air comprimé
où chacun ira prendre la quantité de force dont il aura besoin
pour son industrie ou ses menus-plaisirs. Il est vrai qu'il fau-
tlra pour cela des machines assez compliquées, mais M. An-
draud ne doute pas qu'on ne parvienne à les établir de la ma-
nière la plus simple et la plus durable, d'ailleurs, il renvoie
cet objet aux mécaniciens que cela concerne tout spécialement.
Théoriciens el praticiens, mettez-vous à l'œuvre , rivalisez de
zèle pour accomplir toutes les merveilles que nous promet
M. Andraud. Il vous montre le but, c'est à vousde l'atteindre.
Avec un peu de bonne volonté vous pourrez réaliser des pro-
diges qui laisseront bien loin derrière eux , ceux des Mille et
une Nuits. Non-seulement chacun pourra porter dans sa po-
che , peut-être même dans sa tabatière une quantité de force
suffisante pour lui tenir lieu d'ouvriers, pour le dispenser d'a-
voir des chevaux à l'écurie el des bœufs à l'élable, mais en-
core ce maudit combustible qui renchérit tous les jours, qui
menace de devenir de plus en plus rare ne sera plus du tout
nécessaire pour produire la chaleur dont nous avons besoin.
Avec quelques douzaines de miroirs, nous saurons bien forcer
le soleil à se montrer moins avare de ses dons. De tous cotés,
au milieu de nos places et sur nos grandes routes s'élèveront
SCIENCES ET ARTS. 53
lies fourneaux économiques où le moindre rayon solaire sera
tlécuplc , cenluplé , au profil de quiconque en voudra faire
usage. Et combien d'autres perfectionnements encore décou-
leront de cet emploi judicieux des agents que la nature nous
prodigue avec tant de largesse! Au moyen de l'air com-
primé, le problème de la navigation aérienne sera bientôt ré-
soluj la poudre à canon serait avantageusement remplacée et
obaque ville aurait son réservoir d'air comprimé toujours prêt
à lancer des milliers de boulets à la fois sur l'ennemi j la terre
pourrait être perforée jusque dans ses entrailles et fournir
ainsi des sources de chaleur qui, bien ménagées, chaufferaient
toutes les habitations sans autres frais que l'établissement de
conduits solides; la poste adopterait les voies pneumatiques et
les lettres chemineraient par des canaux souterrains, presque
aussi rapides que la pensée : soixante lieues à l'heure .' On
pourra écrire de Paris à Marseille et recevoir la réponse le
même jour ! Enfin , l'acoustique prendrait un développement
dont on n'a jusqu'à présent nulle idée; que sont nos concerts-
monstres exécutés à grand'peine par la réunion de plusieurs
centaines de musiciens, à côté de ces concerts-colosses pour
lesquels il suffira d'un seul orgue; lorsque nos récipients, avec
leur poitrine de fer, soufflant quarante atmosphères, feront
vibrer de fortes lames d'acier ou de longues cordes métalli-
ques l Et Tair comprimé ne permettra-t-il pas aussi de faire
entendre la voix humaine à plusieurs lieues de distance ? Alors
peut-être se réaliseront les rêves sociétaires du fouriérisme ,
alors le monde entier pourra n'être plus qu'un vaste phalan-
stère où l'homme régnera en souverain maître, ayant pour es-
claves les agents naturels qui lui laisseront à peine le temps
de formuler un désir.
On se défiera sans doute de l'imagination de M. Andraud ,
on craindra qu'il n'y ait plus d'illusions que de réalité dans le
tableau qu'il nous offre. Cependant il paraît avoir fait une foule
d'essais fort ingénieux. La partie expérimentale, pour laquelle
il s'est associé M. Tessié du Motay, prouve qu'il ne s'est pas
borné simplement à la théorie, mais qu'il est entré dans la voie
plus chanceuse de la pratique, et la voiture à air dilaté et com-
primé dont le modèle accompagne son écrit, fonctionne sur un
chemin de fer construit exprès dans l'atelier de ces messieurs ,
à l'ancienne fonderie de Chaillot.
54 SCIENCES ET ARTS.
ELEMENTS DE GEOGllAPHIE j à l'usage des écoles primaires , par
M. Desdouits. Paris, chez E. Bar, rue du Bac, 1 25. 1 vol. in-18 cart.
75 c. — PETIT ATLAS élémentaire du même auteur. 18° cartonné.
ÎJOc.
Ces deux petits ouvrages destiués à renseignement primaire
renferment les premières notions de la géographie, accompa-
gnées de caries lithographiées fort réduites , mais suffisantes
pour donner une idée juste de la forme des pays et de la si-
tuation des principales villes. Dans les Eléments de géogra-
phie l'auteur a su résumer avec clarté les faits les plus impor-
tants, les données statistiques les plus propres à jeter quelque
intérêt sur la nomenclature dont l'aridité rebuterait sans cela
l'intelligence des enfants. Ils sont très-abrégés, et cependant
contiennent tout ce qu'il faut, parce que les détails inutiles en
ont été soigneusement élagués. Ou en peut dire autant de
l'atlas, qui renferme 19 cartes très-claires et joliment dessi-
nées; pour éviter la confusion , un petit nombre de villes seu-
lement y sont indiquées , mais les cbaînes de montagnes et le
cours des fleuves s'y trouvent de manière à bien représenter
la forme générale des diverses contrées.
DESCRIPTIONS et figures des céréales européennes, telles que orge
seigle, blé, niviera, avoine, phalaris, riz, millet, maïs, etc., par INI.
C. Seringe. Paris , chez Boucha rd-Huzard , 7, rue de l'Eperon,
l'e livr. a» fig. d fr. 50 c.
La famille des céréales est sans doute peu remarquable par
la beauté de ses fleurs. Mais elle est la plus utile de toutes, et
présente d'ailleurs dans son organisation de curieux phéno-
mènes à étudier. Sa monographie intéresse donc non-seule-
ment les botanistes, mais encore les agriculteurs qui peuvent
y puiser une foule de notions précieuses dont la connaissance
est presque indispensable pour eux.
M. Seringe avait déjà publié una première esquisse de ce
travail dans ses mélanges botaniques, sous le titre de Céréales
de la Suisse. Des recherches ultérieures lui ont permis d'éten-
dre son sujet, d'embrasser une sphère plus vaste, et cette se-
conde édition est en quelque sorte un ouvrage tout nouveau.
L'auteur s'attache à bien décrire d'une manière claire et com-
plète toutes les diverses espèces , en indiquant les caractères
SCIENCES ET ARTS. 55
particuliers que chacune d'elles présente ainsi que les res-
sources qu'elle peut offrir, soit pour l'alimentation de l'homme,
soit pour d'autres usages de l'économie domestique.il expose
les procédés de culture, de conservation et de préparation qui
doivent être employés , les conditions nécessaires pour le suc-
cès et la valeur comparative des produits. Enfin il passe en re-
vue les différentes maladies auxquelles sont sujettes les céréa-
les, et par l'élude des causes cherche à découvrir les meilleurs
moyens de les prévenir. Quoique fait sous une forme scienti-
fique, ce travail est à la portée de toutes les intelligences; le
style est simple, les explications faciles à comprendre , l'au-
teur se montre aussi bien versé dans l'économie rurale que
dans la botanique. De nombreuses figures dessinées et gravées
avec une grande netteté permettent de suivre l'analyse des or-
ganes Jusque dans leurs moindres détails. L'ouvrage complet
formera 4 livraisons avec 3o à 35 planches. La première que
nous annonçons ici renferme :
1 ° Description des organes des Graminées céréales ;
a" Dictionnaire et tableau des noms d'organes employés par
les auteurs qui ont écrit sur les graminées.
3° Description des genres Orge et Seigle.
Les suivantes contiendront les antres genres , et les 5 der-
nières parties traitant de la conservation des céréales, de leur
usage dans l'économie rurale et domestique, de leurs prépa-
rations industrielles, de l'analyse de leurs produits et de leurs
maladies.
BIBLIOTHÈQUE des sciences et des arts: De la marine, par i\I. Le-
i, comte , in-32, fig. 80 c. — Petit dictionnaire de marine, par Ed. Lamy.
32"'. 80 c. — Traité élémentaire de géographie physique. 52°, cartes.
80 c. Paris , rue de Bussy.
La science du marin ne peut s'acquérir que par de longues
études. Elle exige des connaissances positives , profondes , et
qu'il n'est guère possible de présenter sous une forme élé-
" mentaire. Aussi n'est-ce point là ce qu'ont prétendu faire les
auteurs des deux petits volumes annoncés en tête de cet arti-
cle. Laissant de côté la partie scientifique qui ne convient
qu'aux gens du métier , ils se sont proposé seulement d'offrir
dans un résumé clair et concis, les notions générales, les ex-
plications techniques dont chacun a besoin pour bien com-
prendre les relations de Toyage et les autres livres dans les-
56 SCIENCES ET ARTS.
«juels la marine joue un rôle quelconque. Un semblable se-
cours est devenu surtout nécessaire depuis que nos romanciers,
quittant la terre ferme, sont allés cbercber leurs inspirations
au sein de la plaine liquide. M. Lecointe esquisse rapidement
les progrès et les développements de la marine dès les temps
les plus anciens jusqu'à nos jours. Il passe en revue les prin-
cipaux moyens de navigation , les ressources de la marine, le
caractère et les mœurs du marin. L'bistoire de la marine aux
dix-septième et dix-huitième siècles lui fournil la matière d'un
chapitre fort intéressant, et il termine par quelques considé-
rations techniques sur le gouvernail et sa puissance. Le petit
dictionnaire de M. Lamy complète heureusement cette espèce
de manuel dont Futilité sera certainement bien appréciée par
la plupart des lecteurs. Il est extrait du grand ouvrage de
M. le vice-amiral Willaumez, et renferme tous les principaux
termes qui sont le plus fréquemment usités dans le langage
maritime.
La Géographie physique est encore une de ces sciences
qui se résument difficilement , et auxquelles on ne peut re-
trancher l'espace qu'aux dépens de l'intérêt. Resserrée dans
la forme élémentaire , elle n'ofifre qu'une nomenclature aride
de chiffres, de noms propres et de résultats scientifiques dont
on ne saurait comprendre la portée sans entrer dans les dé-
veloppements qu'ils exigent. Les auteurs du traité que nous
annonçons n'ont pu vaincre ces obstacles tout à fait insurmon-
tables. Ils ont bien rassemblés les données principales, les
faits les plus importants, mais leur travail manque d'unité ,
de liaison , et semble fait pour servir de mémorandum à ceux
qui possèdent déjà des connaissances assez complèles , plutôt
que pour fournir le moyen d'en acquérir les éléments. Il se-
rait injuste, cependant, de leur en faire un reprochej la place
leur a manqué pour développer convenablement leur sujet,
et dans les limites qui leur étaient sans doute imposées, ils
so sont acquittés de leur tâche aussi bien que possible.
GENEVE , IMPRIIYIERIB I>E FERU. RAIHBOZ.
Hetiue Critique
DES LIVRES I\[OUVEAUX.
clllUat(S:^ 1842.
^^rgiS>^
LITTERATURE, HISTOIRE.
DONA OLIMPIA par E.-J. Delécluze. Paris, 2 vol, in-8. 15 fr.—
LE PÉCHÉ originel , par J.-A. David. Paris, 2 vol. ia-8. 1 5 fr.
M. Delécluse s'est proposé de noas reiracer sous forme de
roman un lablean du pontifical d'Innocent X. Olimpia est la
belle-sœur du pape, femme adroite et ambitieuse qui avait su
s'emparer de son esprit et gagner sa faveur, à tel point qu'elle
dirigeait presque seule les affaires de la cour de Rome. Elle
jouait assez ouvertement le rôle de la favorite da saint Père,
et la malignité publique y trouvait une source abondante de
scandale qui affligeait profondément les amis de l'Eglise, et
fournissait à ses adversaires des armes dont ils ne manquaient
pas de profiler. Dans le roman de M. Delécluze on retrouve
toutes les intrigues qui signalèrent la fin du règne d'Innocent X,
qui séparèrent ce vieillard de sa famille et de ses amis, qui Ti-
solèrent si bien, qu'après sa mort son corps fut abandonné sans
bière ni linceul aux soins d'un pauvre ouvrier maçon , à la
piété duquel il dut de ne pas devenir la proie des rats avant
d'être enterré. L'auteur ne s^est pas beaucoup donné de peine
pour imaginer une action. On peut dire en quelque sorte qu'il
n'y en a point ; ce sont plutôt des scènes spirituellement dé-
crites, dans lesquelles les caractères des personnages les plus
éminenls de l'époque sont peints avec beaucoup de finesse.
M. Delécluze a un talent d'artiste qui se dislingue par une lou-
6
58 LITTÉRATURE,
che délicaie et des traits assez piquants; mais il ne possède pas
précisément les qualités nécessaires pour faire un bon roman-
cier. Il copie plutôt qu'il n'invente, et son œuvre n'offre guère
qu'un intérêt purement historique, ce qui du reste sera peut-
être une recommandation de plus auprès d'un bon nombre de
lecteurs.
M. J.-A. David est au contraire essentiellement romancier,
et de plus mi des plus grands faiseurs de feuilletons de la
presse parisienne. Son imagination et sa plume sont égale-
ment promptes à inventer et à écrire, avec une merveilleuse
facilité, des récits qui ne brillent pas toujours par la vraisem-
blance, mais qui sont pleins de vie, de mouvement et d'attrait.
De semblables romans n'offrent pas sans doute un mérite, bien
solide. Ce sont en quelque sorte les éphémères de la littéra-
ture qui brillent un jour, puis disparaissent pour faire place à
d'autres. Mais on y trouve une lecture assez amusante qui vous
procure quelques instants de distraction, et c'est tout ce qu'on
leur demande. Le péché originel est une œuvre de ce genre
qui se ressent un peu du procédé de fabrication, et qui se com-
pose de deux histoires assez mal cousues ensemble. L'auteur
nous introduit d'abord dans la petite ville de Melun. Son hé-
ros est un jeune procureur du roi qui vient faire part de sa
nomination récente à son oncle, vieux garçon fort riche, dont
il flaire d'avance l'héritage. Il trouve l'oncle au café où chaque
soir l'appelle la classique partie de dominos. Taudis qu'ils s'en-
tretiennent ensemble, entre un grand jeune homme pâle, dé-
vasté, qui se fait servir deux flacons d'eau-de-vie qu'il avale
tout d'un trait sans rien dire à personne, avec la froide réso-
lution d'un malheureux qui veut se tuer. En effet, le lende-
main il se fait sauter la cervelle, et le procureur du roi dont la
curiosité est vivement excitée par ce personnage énigmatique
s'empare d'un manuscrit qui contient ses Mémoires. Cette his-
toire de l'inconnu remplit le premier volume. Elle est assez bi-
zarre et peu morale, mais ne manque pas d'intérêt. L'auteur
nous introduit dans l'intérieur d'une famille dont tout le bon-
heur est détruit par la jalousie. Le père du jeune homme pâle,
persuadé que ce fils est le fruit d'un amour adultère, le prend
en haine et passe sa vie à tyranniser sa femme, sans vouloir
jamais s'expliquer sur l'origine de ses soupçons, qui ne se dé-
voile qu'à la conclusion du drame et tient en suspens jusqu'au
bout la curiosité du lectem' vivement excitée par une foule
d'incidents mystérieux. Le jeune homme, victime d'une mau-
vaise éducation, se perd dans les excès les plus honteux, et
devenu orphelin, privé par les injustes préventions de son
père du bien qui devait lui appartenir , se trouve conduit au
HISTOIRE. 59
suicide par lequel débute le roman. Ensuite l'auteur reprend
riiistoire du procureur du roi, qui n'est pas tout à fait aussi
tragique. Au grand déplaisir du neveu, dont les espérances de
fortune sont ainsi singulièrement menacées , l'oncle se met en
tète de se marier avec une jeune veuve qui habite près de Me-
lun. Mais il se trouve que cette prétendue veuve est une an-
cienne maîtresse du procureur du roi, une grisette qu'il a dé-
laissée après en avoir eu un enfant quand il faisait ses études
à Paris, et pour comble de malheur une de ses amies, qui suit
la carrière théâtrale et que le hasard amène à Meluu, s'obstine
à vouloir lui faire épouser son perfide amant, qu'elle trouve
fort piquant de forcer ainsi à réparer sa faute et à renoncer
aux projets ambitieux qu'il rêvait pour son avenir. Cette intri-
gue est habilement conduite. I/auteur déploie un esprit fertile
en ressources ingénieuses, mais il se montre en général peu
scrupuleux sur le choix des mojens.
UN niVEK à Majorque , par G. Gand. Paris. 2 vol, in-8. 15 fr.
Dans un accès d'enthousiasme poétique, M'"'^ Sand eut la
fantaisie d'aller s'enterrer loin du monde, dans une solitude
an peu sauvage où elle put vivre à sa fantaisie et retremper
son imagination au milieu des beautés de la nature. Elle se
rendit donc à Majorque avec ses enfants et un ami dont les
goùls sympathisaient avec les siens. La retraite était bien choi-
sie. M'"'' Sand nous peint le' pays sous les couleurs les plus
brillantes,* c'est une terre fertile, une végétation magnifique,
un sol accidenté comme celui de la Suisse avec un climat déli-
cieux. Rien n'y manque donc pour en faire un séjour tel que
peut le désirer un poète ou un artiste. Mais, hélas I le plus
beau rêve perd souvent tout son charme en devenant une réa-
lité. Il semble quelquefois qu'il y ait chez le poète deux êtres
distincts et même opposés ; l'un prend plaisir à errer dans un
monde idéal qu'il peuple à son gré de personnages imaginai-
res auxquels il attribue toutes les qualités qui lui plaisent ; l'au-
tre renfermé dans le cercle étroit de la vie positive, courbé
sous le joug des instincts matériels, des petites passions et des
penchants égoïstes, paraît obéir aux sentiments les moins no-
bles, et prendre à tâche de détruire une à une toutes les illu-
sions du premier. M™"-' Sand nous offre un exemple frappant
de ce singulier phénomène. Du moins c'est l'impression que
nous a faite la lecture de son livre. Dès les premières pages
60 LITTÉRATURE.
de sa relation, le poète disparaît pour faire place à la femme
du monde, que les succès et la flatterie ont rendue fort exi-
geante, et qui se trouve très-désappointée de se voir traitée
en inconnue, de ne pas recevoir de tous ceux qui l'entourent
les hommages auxquels elle est habituée. S'élanl embarquée
sur le bâtiment qui fait le service habituel de Majorque et sert
au transport des marchandises encore plus qu'à celui des pas-
sagers, elle s'indigne de ce que le capitaine s'occupe beaucoup
moins d'elle que de sa cargaison de cochons qui ont le mal de
mer. Elle en tire aussitôt une foule de corollaires très peu flat-
teurs pour le peuple espagnol qui est déclaré ignorant, super-
stitieux , manquant de foi et de charité, avide, égoïste et
fourbe, le tout parce qu'un petit capitaine caboteur a manqué
de politesse et d'égards envers M""*" Georges Sand. En vérité,
ceci rappelle un peu les femmes rousses et acariâtres du tou-
riste anglais, et n'annonce pas beaucoup de charité ni de bien-
veillance chez l'auteur. Dans cette disposition d'esprit, elle ar-
rive à Majorque très-décidée à trouver les habilauls détesta-
bles , et à ne pas leur faire grâce du moindre défaut. Nous
voulons bien croire qu'il y a du vrai dans les reproches qu'elle
leur adresse, que les Majorquins ne brillent pas par excès de
civilisation, et que pour une française surtout les mœurs de ce
pays ont peu d'attrait. Mais quand on voyage il faut savoir se
faire à tout, ne pas être trop exigeant , et se souvenir que les
usages sont une affaire de convention qui varie suivant les
lieux et les temps, et qui le plus souvent ne touche en rien aux
qualités solides et vraiment estimables d'un peuple. Ainsi ,
parce que M""^ Sand a rencontré un capitaine peu galant, un
propriétaire méticuleux et avide, clés voisins importuns, nous
ne voyons pas là de raison suffisante pour faire un procès à
toute la nation espagnole et la condamner en masse. Sans sor-
tir de Paris, il serait facile de faire les mêmes rencontres et
bien d'autres encore, ce qui n'empêche certainement pas que
le peuple français ne soit très- justement réputé pour l'un des
plus aimables, et des plus faciles à vivre. Mais M"^ Sand,
toute poète et philosophe qu'elle soit, paraît aimer l'existence
confortable, et l'on doit bien avouer que ce n'est pas en Espa-
gne qu'il faut aller chercher les aisances de la vie. La pro-
preté y est un luxe à peu près inconnu ; la vermine et les scor-
pions sont les hôtes habituels de tout lit d'auberge, et il n'est
pas même permis de s'en plaindre ; enfin l'ail étant l'un des
condiments les plus essentiels de la cuisine espagnole, il en ré-
sulte que dans des réunions, du reste fort respectables et même
assez brillantes, l'odorat se trouve péniblement affecté. Ce sont
là, nous en convenons volontiers, de graves inconvénients qui
HISTOIRE. 61
ne rendent pas le séjour de Majorque bien attrayant. Cepen-
dant qaand on y va pour vivre dans la solitude, loin du monde,
il nous semble assez facile d'y échapper, et la description que
l'auteur fait de sa retraite montre qu'elle avait trouvé moyen
de s'arranger, sinon splendidement, du moins d'une ma-
nière passablement confortable. Mais on voit qu'après avoir
cberciié la solitude et le repos, elle a été déçue dans ses rêves
de bonheur, et n'a pu se faire à l'isolement dans lequel la lais-
saient ces braves Majorquins^ qui ne semblaient pas seulement
se douter de l'honneur qu'ils avaient de posséder au milieu
d'eux, l'une des gloires contemporaines de la littérature fran-
çaise. Il est juste de dire aussi que les éléments eux-mêmes
paraissaient se conjurer pour détruire les illusions du poète et
ramener sans cesse son esprit aux petites misères de la vie hu-
maine. Un hiver pluvieux est toujours fort pénible dans un
pays dont les habitations ne sont construites que pour servir
d'abri contre les rayons d'un soleil brûlant, et pour comble de
malheur, le compagnon de voyage de notre auteur fut atteint
d'une maladie qui lui donna de graves inquiétudes.
Quoi qu'il en soit, M™'^ Sand termine par une réflexion qui
vient malheureusement à l'appui de ce que nous disions tout à
l'heure des poètes :
« Et la morale de cette narration , puérile peut-être, mais
sincère, c'est que l'homme n'est pas fait pour vivre avec des
arbres, avec des pierres, avec le ciel pur, avec la mer azurée,
avec les fleurs et les montagnes , mais bien avec les hommes
ses semblables.
« Dans les jours orageux de la jeunesse, on s'imagine que
la solitude est le grand refuge contre les atteintes, le grand re-
mède aux blessures du combat ; c'est une grave erreur, et l'ex-
périence de la vie nous apprend que là où l'on ne peut vivre
en paix avec ses semblables, il n'est point d'admiration poéli-
tique ni de jouissances d'art capables de combler l'abîme qui
se creuse au fond de l'âme, h
L'aveu est naïf de la part d'un auteur dont tous les écrits
sont autant d'attaques plus ou moins violentes contre la vie so-
ciale. Il faut espérer qu'il s'appliquera sa morale à lui-même,
qu'il comprendra que pour bien vivre avec les hommes ses
semblables, la première chose nécessaire est de se soumettre
aux conditions sans lesquelles toute société serait impossible ,
et que par conséquent, il ne faut pas employer son talent à
semer le dégoût, le doute et le découragement.
En attendant, Un kU'cr à 'Majorque trouvera sans doute de
nombreux lecteurs qui pourront aussi profiter de la leçon.
C'est une relation piquante, spirituelle, où l'écrivain montre
62 LITTÉRATURE,
beaucoup plus de simplicité, beaucoup plus d'abandon que
dans la plupart de ses précédents ouvrages. 11 ne pose pas ici
comme dans les L&ttres d'un voyageur, mais se livre tout na-
turellement, sans effort ni recherche, et nous permet ainsi d'ap-
précier beaucoup mieux son vérilablccaractère.
LA GOUTTE D'EAU j par Emile Souvestre. Paris. 2 vol. in-8. 15 fr,
iVous avons eu déjà plusieurs fois l'occasion d'exprimer no-
tre sympathie pour les productions de M. Emile Souvestre.
Nous aimons ses romans, ils nous paraissent dignes d'être ran-
gés parmi les meilleurs de l'époque actuelle, et c'est avec sur-
prise que nous les voyons passer presque inaperçus, dédaignés
ou même xuallraités par la critique des grands journaux. Ils
nous semblent infiniment supérieurs à tant d'autres que l'on
prône comme des chefs-d'œuvre. L'observation y est plus
vraie, le style plus pur et plus correct, l'intention plus mo-
rale. Mais M. Souvestre nous apprend que précisément à
cause de ces qualités on méprise ses écrits et l'on prétend les
décrier aux yeux du pubhc. Ce n'est pas de l'art, dit-on, c'est
tout simplement du naturel simple et vrai. Comment estimer
un écrivain qui se contente de copier la nature et ne se bat pas
les flancs pour créer des femmes incomprises et des caractères
exceptionnels! Ce serait renier tous les principes de la nou-
velle école, porter atteinte aux arrêts de la mode et faire la cri-
tique de ses coryphées. En effet M. Souvestre ne s'est point en-
régimenté sous leur drapeau , il a voulu garder son indépen-
dance, et a su demeurer original en suivant une route qui n'est
pas la leur. Au lieu de s'attacher à faire de l'art en dépit du
bon sens, il a préféré nous offrir dans ses œuvres les fruits de
l'élude et de l'observation, et chercher en général à leur don-
ner un but utile et salutaire. Nous comprenons que pour les
admirateurs du talent d'un Balzac ou d'un Fréd. Soulié, une
pareille tendance a peu d'atlrait. Ils n'y trouvent point une
dose suffisante d'émotions fortes, ni le charme de ces analyses
mycroscopiques dans lesquelles ils voient le comble de l'art,
ni ce fumet de corruption raffinée qui plaît tant à leur goût
blasé. Mais M. Souvestre a bien raison de ne pas s'arrêter à
leur dédain et de croire que leur approbation n'est point ab-
solument nécessaire pour assurer à ses romans succès et durée.
IjC public reviendra tôt ou lard à lui , parce ^le le mauvais
goût n'a qu'un temps, et quele naturel et la simplicité sont des
qualités qui conservent toujours leur prix.
HISTOIRE. 63
Dans La Goutte d'eait^ l'antcnr peint ane classe de la so-
ciété dont la vie humble et obscure attire eu général fort peu
l'attention , mais qui n'en offre pas moins un sujet d'études
Irès-intéressanles pour robservateur. Le titre ne nous semble
pas heureux , et nous n'avons pas trop compris l'explication
qu'en donne M. Souvestre. Mais il y a longtemps que les écri-
vains imitent en ceci les boutiquiers, qui choisissent des ensei-
gnes sans aucun rapport avec la nature de leurs marchan-
dises.
Les personnages de ce roman sont de petits employés et des
sous-officiers de l'armée ; la scène se passe dans des villes de
garnison, au commencement de la restauration, et le sujet de
l'intrigue est l'amour d'un jeune caporal pour la nièce d'un
vieux prêtre constitutionnel en butte à la défiance qu'inspi-
raient alors tous ceux qui , par un acte quelconque , avaient
donné leur adhésion au régime révolutionnaire. La jalousie
d'un sergent vient traverser cet amour ; le pauvre caporal est
victime à la fois de la tyrannie disciplinaire et des vieux fer-
ments de haine que les souvenirs de la guerre civile réveil-
laient si facilement à cette époque dans une province comme
la Bretagne, qui avait été si longtemps le théâtre d'une lutte
acharnée. De nombreux incidents bien ménagés soutiennent
l'intérêt , l'action marche sans efforts, et tout en se renfermant
dans le cercle de la vie la plus commune , l^auteur nous pré-
sente maintes scènes d'un effet très-dramatique.
NOTICE sur le général La Fayette, parM.-A. Boullée. Paris, chez
Desenne, 28, rue Hautefeuille. Genève, chez Ab. Cherbuliezct C^,
i vol. ia-8. 3 fr. 50.
Le général La Fayette est certainement l'un des hommes les
plus remarquables que la révolution française ait mis en évi-
dence. Mais il est peut-être aussi l'un de ceux qu'il est le plus
difficile de bien apprécier. Eu clFet, son caractère ne présente
pas ces traits fortement accentués qui distinguent le chef de
parti et permettent d'embrasser d'un seul coup d'œil les di-
verses phases de sa conduite, de déterminer les principes qui
l'ont dirigé dans toutes les circonstances de sa vie. Il semblait
obéir aux événements plutôt qu'il ne les dominait, et si son
rôle fut toujours celui d'un honnête homme^ il manqua sou-
vent de prévoyance et de fermeté. Son cœur généreux était
facilement accessible aux illusions de l'enthousiasme, et sa haute
64 LITTÉRATURE,
raison se laissait quelquefois égarer par le charme magique de
certaines idées qui s'offraient à lui entourées de l'auréole sé-
duisante de la popularité. Plusieurs actes de sa carrière sont
entachés de cette faiblesse qui lui valut tour à tour la malveil-
lance des divers partis et le fit plus d'une fois accuser de tra-
hison. Cependant on peut dire qu'un véritable amour de la li-
berté ne cessa jamais de diriger toute sa conduite ; malgré les
reproches d'inconséquence qui lui furent souvent adressés, il
demeura certainement plus fidèle que bien d'autres aux prin-
cipes qu'il avait adoptés dès l'origine. Mais celte constance
même avec laquelle il suivit la ligne qu'il s'était tracée, ne fai-
sait pas les affaires de l'esprit de parti , dont la nature est de
franchir bientôt les bornes de la modération et de se révolter
contre quiconque essaie de mettre un frein à ses excès. Après
avoir mis ses talents et sa fortune à la disposition de l'indépen-
dance américaine, La Fayette revint en France saluer avec
transport les premiers symptômes de la révolution. Il fut l'au-
teur de la déclaration des droits de l'homme, et devint d'abord
le chef du mouvement démocratique. Mais avec celte droiture
vertueuse qui le distingua toujours , an milieu des ambitions
de toute espèce que là tourmente révolutionnaire faisait surgir,
il demeura pur de toute vue personnelle , il s'oublia pour ne
songer qu'à l'intérêt du pays, et n'hésita point à sacrifier sa
popularité dès qu'il crut que son devoir l'exigeait. M. Boullée,
avec une impartialité qu'on ne saurait trop louer, rend hom-
mage aux nobles efforts de La Fayette pour sauver le roi. Il
s'attache à dissiper tous les doutes qu'on a voulu jeter sur sa
conduite à cet égard , et nous le montre allant expier dans
l'exil, dans une prison étrangère, son dévouement pour la fa-
mille royale, ses efforts pour opposer une digue au déborde-
ment révolutionnaire. Puis il fait ressortir sa noble indépen-
dance vis-à-vis du gouvernement impérial et la franchise avec
laquelle il se rangea d'abord au système pacifique de la restau-
ration. Enfin il nous le peint rentrant dans les rangs de l'oppo-
sition, devenant l'adversaire le plus redoutable du gouverne-
ment, se retrouvant après la révolution de i83o encore une
fois maître des destinées de la France , et voyant encore une
fois aussi son désintéressement chevaleresque payé d'ingrati-
tude et d'abandon. Cette dernière partie de la vie de La Fayette
est jugée plus sévèrement par M. Boullée ; cependant il ne se
laisse point aveugler par l'esprit de parti, et paie un juste tri-
but d'éloges au caractère si respectable de ce grand citoyen. Sa
notice écrite avec talent présente un vif intérêt. Elle nous pa-
raît digne d'être recommandée à nos lecteurs comme la plus
complète et la meilleure qui ait été publiée jusqu'ici.
HISTOIRE. 65
LETTRES sur la Hollande, par X. Marmier. Paris, 1 vol- in-i2.
3 fr. 50.
M. X. Marmier s'entend fort bien à faire des relations de
voyage, intéressantes et pleines d'attrait. Ce n'est cependant
pas un observateur bien profond ; il parcourt assez rapide-
ment les pays qu'il visite, et , comme tous ses compatriotes ,
il abuse parfois de cette promptitude de perception , qui est
l'un des traits distinctifs de l'esprit français. Mais il se montre
en général exempt de préjugés nationaux , il n^est pas sans
cesse préoccupé de la supériorité française , et reconnaît vo-
lontiers ce qu'il y a de bon et de beau cbez les autres peuples.
Dailleurs il décrit avec cbarme, sans recbercbe ni prétention,
les contrées dont l'esprit le frappe , il juge avec bienveillance
les usages étrangers , et s'il ne séjourne pas assez longtemps
pour se livrer à des observations bien complètes, il sait admi-
rablement profiter de celles des autres, se les approprier en
quelque sorte par l'art avec lequel il les encadre dans son ré-
cit. Ainsi, ses lettres sur la Hollande offrent un résumé bien
fait de tout ce qui a été publié sur ce pays ; seulement M. Mar-
mier modifie, d'après ses propres impressions, les jugements
qui lui paraissent entacbés d'injustice ou de prévention fâ-
cheuse. Il ne partage ni le dédain railleur de Voltaire qui
s'écriait en quittant la Hollande : Adieu canaux, canards, ca-
naille , ni le mépris du poète anglais Butler qui comparait
les Hollandais à des poissons cannibales mangeant d'autres
poissons , et servant sur leurs tables leurs cousins-germains.
Il ne s'amuse pas non plus à nous conter des bistoires fabu-
leuses sur la propreté bollandaise , sur les villages dont le
pavé est entretenu avec des soins plus minutieux que ne le
sont les parquets de nos salons , et où l'on prétend que le
voyageur ne peut entrer qu'après avoir déposé sa cbaussure.
M. Marmier n'imite pas ces touristes bableurs qui se livrent à
toutes les fantaisies de leur imagination, sans respect pour la
vérité. Il cbercbe à instruire ses lecteurs non moins qu'à les amu-
ser , et veut autant que possible être exact dans ses descrip-
tions de mœurs et de paysages. Le tableau qu'il trace de la
Hollande nous parait digne d'exciter vivement l'intérêt de ses
lecteurs II fait ressortir d'une manière très-piquante les traits
caractéristiques de ce peuple marcband , mais il signale en
même temps les excellentes qualités qui le distinguent, et il
entremêle agréablement sa relation de traits et d'anecdotes
propres à nous le faire connaître sous le jour le plus favora-
ble. On voit que l'babiludc de voyager dans le Nord a rendu
66 LITTÉRATURE,
M. Marmier plus capable que ne le sont d'ordinaire ses com-
patriotes , d'apprécier les vertus domestiques , les jouissances
de la vie de famille qui sont en général l'apanage des pays
septentrionaux.
Plusieurs de ses lettres sont consacrées à la littérature hol-
landaise. L'auteur passe en revue ses productions anciennes
et modernes. Il nous donne un aperçu rapide mais plein d'in-
lérèl'du développement littéraire et scientifique de la Hollande,
qui a eu de brillantes époques, et compte encore des écrivains
d'un grand mérite. Enfin il termine par quelqifes données
statistiques sur l'élat actuel du commerce et sur les riches co-
lonies qui font la prospérité du pays. Ce petit volume forme
le complément des autres ouvrages que M. Marmier a déjà
publiés sur la Suéde , la Norvège, l'Islande et le Dannemarck.
Nous ne doutons pas qu'il n'obtienne un égal succès.
HISTOIRE POLITIQUE des peuples musulmans , depuis Mahomet
jusqu'à nos jours , suivie de considérations sur les destinées futures
deTOrienl, par J.-J. Barreau. Paris. 2 vol. in-8. i5 fr.
M. Barreau nous paraît avoir un certain faible pour le Ma-
hométanisme. Dès les premières pages de soïî livre, il prend
la défense du prophète de la Mekke et nous le peint sous des
couleurs beaucoup plus favorables que ne le font la plupart
des historiens. Au lieu d'un fanatique ou d'un imposteur , il
nous le montre comme un enthousiaste animé des sentiments
les plus nobles, obéissant aux inspirations les plus généreuses.
Suivant lui , la religion de Mahomet serait un déisme pur ,
élevant l'homme par d'ingénieuses et simples pratiques qui le
rapprochent sans cesse de la divinité. Si sa mission s'accomplit
par le glaive, ce fut la faute, non de sa doctrine, mais des cir-
constances qui le forcèrent d'adopter ce remède héroïque con-
tre les obstacles qu'on opposait à la réalisation de ses grandes
vues. Il reconnaît bien que la polygamie, l'esclavage et la fa-
talité sont trois principes funestes qui condamnent la religion
musulmane à l'immobiUlé, mais il paraît les mettre sur le
compte des exigences de l'époque, et croire que plus tard on
aurait pu facilement modifier sous ce rapport les doctrines de
Mahomet. Cette tendance qui domine dans les idées de M. Bar-
reau , imprime à son livre un cachet assez original. Il nous
raconte d'une manière tout à fait dramatique les diverses cir-
constances de la vie du prophète d'Allah, et nous fait suivre avec
HISTOIRE. 67
beaucoup d'intérêt le développement de la puissance arabe jas-
qu'à l'époque où elle atteignit en Espagne l'apogée de sa gloire.
Le tableau qu'il trace de celte civilisation brillante qui contras-
tait avec la barbarie dans laquelle était alors plongé le reste
de l'Europe est rempli de détails fort curieux. Il nous montre
les savants musulmans s'occupant à faire passer dans la langue
arabe les travaux de la science et de l'érudition grecques , et
sauvant ainsi de l'oubli des matériaux précieux qui^ sans cela
peut-être, ne seraient point parvenus jusqu'à nous. Il est vrai
qu'après avoir jeté cet éclat remarquable mais éphémère, la
civilisation musulmane disparut rapidement pour faire place
au despotisme le plus ignorant et le plus brutal. lia race turque
vint faire prédominer l'élément barbare qui se trouvait dans
la religion de Mahomet; aussi, l'empire ottoman vit-il bientôt
décliner sa puissance et tomba-t-il graduellement dans cet état
de dissolution qui depuis longtemps aurait entraîné sa ruine ,
si la politique européenne n'avait eu intérêt à maintenir son
existence.
M. Barreau termine par quelques considérations sur l'ave-
nir de l'Orient. Il regarde le partage de la Turquie comme
inévitable , parce que sa régénération lui semble tout à fait
impossible , soit qu'on essaye dans ce but de réveiller le vieil
esprit musulman, soit qu'on tente encore une fois les réformes
4ans lesquelles le sultan Mahmoud et le pacha Mehemet-Ali
ont obtenus si peu de succès. Mais ce partage, c'est à la France
qu'il en adjuge l'arbitre , et elle devrait suivant lui , prendre
pour sa part l'Egypte , donner Conslantinople à la Russie , la
Syrie à l'Angleterre , le reste à l'Autriche , puis faire de
Smyrne une ville libre , entrepôt de toutes les nations com-
merçantes, centre de civilisation dont les rayonnements s'éten-
draient petit à petit sur toute l'Asie. Cependant il ne voit nul
avantage à brusquer un tel projet, et croit qu'il est d'une sage
politique d'attendre patiemment que les circonstances viennent
faciliter son exécution.
ALBUM de la Suisse romande , rédigé par les principaux littérateurs
de la Suisse et orné de gravures et de lithographies par les premiers
artistes de ce pays. Genève, chez Ch. Gruaz. in-4. Prix : 18 fr. par
an. Il paraît chaque mois une livraison de 2 feuilles et 2 dessins.
Nous avons annoncé déjà cet Album lorsque le premier nu-
méro fut publié, vers la fin de l'année dernière. Depuis lors,
68 LITTERATURE ,
deux nouvelles livraisons ont paru , et nous en reparlerons
d'autant plus volontiers , que nous avons eu mieux le temps
d'en apprécier le mérite. Les écrivains et les artistes se sont
empressés de répondre à l'appel de l'éditeur j avec leur con-
cours sa publication marche régulièrement et n'est pas indigne
de figurer à côté des meilleurs recueils de ce genre qui se pu-
blient à Paris. Des paysages de M. Calame , de M. Guigon ,
une statuette de Pradier, de beaux portails lithographies par
M. Hébert, une vue de l'ancien palais Gondebaud, par M. Ay-
monier, tel est le contingent fourni par nos artistes ; les noms
des auteurs nous dispensent de tout autre éloge , les uns sont
déjà connus comme les maîtres de l'école genevoise, les autres
en sont des élèves distingués , et il nous suffira d'ajouter que
les lithographies sont en général exécutées avec beaucoup de
soins.
Quant à la partie littéraire , elle nous semble également
remarquable par la variété des genres et par un style assez
élégant et pur , qui dénote un véritable progrès sous ce rap-
port chez les écrivains Suisses. Pour la poésie, jusqu'à présent
c'est à M. Pelit-Senu qu'appartient la palme. Son talent , mûri
par le travail et la méditation prend un essor plus élevé. Disant
adieu à la poésie légère qu'il mania longtemps avec autant de
grâce que d'esprit, il fait rendre à sa lyre des sons plus graves,
il cherche ses inspirations dans un sentiment plus profond ,
plus réfléchi, et quoique la transition ait pu d'abord paraître
étrange , on ne saurait nier que celte nouvelle tendance ne
prête à sa voix de nobles accents pleins de grandeur et d'har-
monie. Nous citerons pour exemple les strophes suivantes de
son épître au père Ludovico du couvent de Cimier :
La main du temps fait tout , sous ses pas tout se brise ;
Cimier fut une ville et nVst plus qu'une église ;
De ses temples croulants le culte est aboli ;
Ton cloître a remplacé l'antique hôtel-de-ville ,
L'amour pour le Sauveur, une crainte servile ,
Où l'homme a commandé , Dieu seul est obéi.
En face de l'Église et devant son portique
Des fermiers d'alentour est la place publique;
Là, tous les jours de fête on les voit réunis :
Jamais de vils excès n'y souillent le dimanche ;
Leurs jeux sont innocents , leur allégresse est franche ,
Et , comme leurs travaux , leurs plaisirs sont bénis.
Là, de l'espoir du juste impérissable image,
Des chênes vénérés à l'éternel feuillage
Chassent de leur abri la pluie et la chaleur :
L'ombre en vient caresser les escaliers du temple,
HISTOIRE. 69
Comme pour engager celui qui les contemple
A monter vers Pautel qui calme la douleur.
De cet enclos céleste où ton destin s^écoule
Quelle vaste étendue à tes yeux se déroule !
Elle charme tes jours dont aucun n'est amer,
Tu peux voir à tes pieds Tonde au loin tourmentée;
De mille passions une ville agilée,
Les tempêtes du cœur , et celles de la mer.
Car, ainsi que la mer, la terre a ses- naufrages.
Poussé par ses désirs , impétueux orages ,
Le pécheur égaré tend ses bras vers le port ;
Mais la foi monte au ciel sans rien qu'elle redoute ;
Point d'obstacle à son vol , point d'écueil sur sa route ,
Jésus est sa boussole et l'Eternel son nord.
A côté de ce morceau, les autres vers de TAlbum sont bien
pâles. Ceux de M. Favre , sur Hégésippe Moreau , quoique
faciles et harmonieux , ressemblent trop à tout ce qu'on a déjà
dit cent fois sur un pareil sujet ; nous ferons le même repro-
che au petit conte de M. Auquier, qui n'a pas su rajeunir par
le charme de l'expression , une donnée assez piquante, mais
bien usée. La petite pièce de M. Porchal fait seule exception ,
et l'on regrettera que l'auteur n'ait pas envoyé à l'Album de
nouvelles productions de son aimable et gracieux talent.
Nous avons déjà mentionné dans notre premier numéro le
coup d'œil de M. Manget sur les langues de la Suisse. C'est
un morceau fort intéressant , bien écrit, plein de vues ingé-
nieuses et dans lequel on trouve une érudition solide, accom-
pagnée de beaucoup d'esprit. La notice de M. J. Coindet sur
la manière dont Genève rentra en possession de ses canons ,
et celle du docteur Ch. , sur l'ancien palais Gondebaud , sont
deux fragments historiques de genres irès-différents, mais qui
offrent un égal intérêt. Enfin la littérature d'imagination a pour
sa part , outre l'épisode de M. Rilliet-Conslant et une traduc-
tion de M. J. Fazy , dont nous avons déjà parlé, le Fin du
dernier adieu ^ par M. Gaudy Le Fort, et La Régleuse^ conte
de la fabrique, par Mme G. Cette dernière nouvelle, dont la
première partie seulement se trouve dans la troisième livrai-
son de l'Album , est écrite avec une simplicité charmante;
c'est une peinture de mœurs locales qui préseule de l'attrait
et dont les lecteurs seront sans doute impatients de connaîtra
la suite.
70 RELIGION, PHILOSOPHIE,
RELIGION , PHILOSOPHIE , MORALE , ÉDUCATION.
OEUVRES françoises de J. Calvin, recueillies pour la premici-e fois,
précédées de sa vie par Th. de Bèze, et d'une notice bibliographique,
par P.-L. Jacob. Paris. 1 vol. in- 12. 5 fr. 50.
Le mérite littéraire de Calvin, après avoir été laissé long-
temps dans l'oubli , en est sorti tout à coup de la manière la
plus inattendue. En même temps que l'animosité de l'Eglise
catlioli(jue se réveillait et clierchail de nouveau par ses accu-
sations violentes , à ternir la gloire du grand réformateur,
quelques érudils se sont avisés d'aller découvrir que Calvin
fut aussi l'un des écrivains français les plus distingués du sei-
zième siècle, l'un de ceux qui exercèrent la plus heureuse in-
fluence sur le développement de la langue. Son nom a retenti
dans les cours publics à coté de ceux de Rabelais , de Mon-
taigne; des extraits de ses écrits ont pris place dans les chres-
tomalbies, enfin voici le bibliophile Jacob qui publie le recueil
de ses opuicules français dans l'une de ces élégantes petites
bibliothèques, dont le format commode cl le prix modique
concourrent si heureusement à populariser les chefs-d'œuvre
de notre lilléralure. L'auslère réformateur s'y trouvera sans
doute en étrange compagnie, mais il n'en pénétrera que mieux
partout et , grâce à ce cortège un peu profane pour lui , ses
écrits seront lus d'une foule de gens qui , sans cela , n'en au-
raient pas seulement connu l'existence. C'est une chose cu-
rieuse que la coïncidence de celle réhabililation tardive avec
le réveil du zèle calholique. Nous serions presque tentés d'y
voir un signe providentiel , l'indice d'une réaction prochaine
en faveur de la Réforme. En effet , si les opuscules de Calvin
exercèrent de son temps une puissante influence sur l'esprit
de ses contemporains , ne peul-on pas espérer qu'ils produi-
ront de nos jours un résultat à peu près semblable? Les mê-
mes abus, les mêmes préjugés , les mêmes superstitions sub-
sistenl encore. I^^es bûchers de l'inlolérance arrêtèrent l'œuvre
salutaire de la Réforme qui était en bon cliemin de rompre
avec tous ces liens dans lesquels l'ignorance retenait les es-
prits enchaînés ; puis le scepticisme du dix-huitième siècle qui
sembla d'abord tendre bien plus sûrement au même but , n^a
guère servi, par ses imprudents excès , qu'à préparer leur
nouveau triomphe dont nous sommes aujourd'hui les témoins.
MOBALE , ÉDUCATION. 71
Il n'est donc pas inopportun d'évoquer l'ombre du grand ré-
formateur, d'appeler encore une fois au secours de la bonne
cause sou puissant génie, dont les productions n'ont presque
rien perdu de leur actualité , dont l'éloquence vigoureuse n'a
pas tellement vieilli qu'elle ne puisse être encore intelligible
pour la foule et trouver de l'écho dans plus d'un cœur.
Le volume que publie M. Jacob renferme deux petits traités
théologiques : l'un sur la condition et vie des âmes après la
vie présente, l'autre sur la Sainte^Cèiie ; quatre sermons
traitant des matières fort utiles pour notre temps; V exposition
sur le psaume S'y; la préface des psaumes traduits par Clément
Marot ; la confession de foi des églises réformées de France,
et quatre petits pamphlets, le premier contre l'astrologie, le
second sur le très-grand projit qui ret'iendroit â la chré-
tienté s'Use faisoit im'entaire de tous les corps saints et reli-
ques qui sont tant en Italie quen France, Allemagne, Espa-
gne et autres royaumes et pays ; le troisième contre un fran-
ciscain, sectateur des erreurs des libertins , le quatrième
intitulé : Réformation pour imposer silence à un certain bélî-
tre nommé Antoine Cathelan, jadis cordelier d'Albigeois.
On sera surpris sans doute de ne pas voir figurer ici la fa-
meuse dédicace à François l*'". Mais l'auteur a préféré réser-
ver ce morceau, qu'il regarde comme l'une des plus belles
choses que possède notre langue, pour le publier dans un au-
tre volume avec V Institution de la religion chrétienne à laquelle
il sert de préface.
En lisant ces opuscules divers on est frappé de l'admirable
souplesse avec laquelle le style de Calvin se plie à tous les
tons. Tour à tour il édifie, il console , il porte la conviction,
la terreur ou l'espoir au fond des âmes, ou bien s'armant du
fouet de la satire il flagelle sans pitié ses adversaires , les
poursuit de ses saillies piquantes , de ses mordantes railleries,
el ne les lâche pas qu'il n'ait détruit une h une toutes leurs
assertions, renversé tous leurs arguments quelque bien écha-
faudés qu'ils soient.
On comprend quel effet devait produire celle espèce d'ar-
tillerie légère de la réforme. Ses coups portaient juste , et cha-
cun d'eux faisait trou dans le manteau brillant sous lequel
l'Eglise romaine cachait ses plaies Ils ballaient en brèche
l'édifice de la superstition , se servant des arguments les plu?
propres à frapper le bon sens populaire, et ne craignant pas
d'employer l'arme du ridicule dans l'intérêt de la sainte cause.
Cette polémique un peu grossière dans ses allures , comme
le comportaient les mœurs de l'époque, abonde en traits spiri
tuels , en verve satirique pleine de vigueur et d'originalité.
72 RELIGION, PHILOSOPHIE,
Le Traité des reliques et la réponse à un certain be'litre
nommé Antoine Cathelan sont de petits chefs-d'œuvre dans
ce genre. On y trouve à la fois une vive image de la lutte du
seizième siècle et maintes saillies qui n'ont en quelque sorte
rien perdu de leur mérite , car elles sont dirigées contre des
abus ou des travers qui, malgré le progrès des lumières,
sont encore loin d'avoir complètement disparu. Le réveil de
l'esprit catholique nous semble même donner à cette publica-
tion une espèce d'à-propos tout à fait piquant.
LE DEVO'lR 5 livre de toutes les classes sociales, par P. Baessard.
Paris, chez A. Hugot, 51, rueSt-André-des-Arts. 1 vol. in-32. 1 fr.
Au milieu de toutes les utopies par lesquelles on prétend
régénérer la société, M. Buessard entreprend une œuvre qui
nous paraît beaucoup plus raisonnable et plus utile. Il veut
ramener les hommes à l'idée du devoir, en la leur présentant
comme le véritable moyeu de se procurer, dans toutes les po-
sitions sociales, la plus grande somme de bonheur possible. Il
s'attache à prouver que la plupart des maux de ce bas-monde
proviennent de l'oubli du devoir, et qu'en suivant à cet égard
les directions de la conscience , on parviendrait , sinon à les
guérir tous, du moins à en soulager le plus grand nombre.
En effet, accomplir ce qu'on doit à Dieu , à ses semblables et
à soi-même, c'est assurément travailler de la manière la plus
efficace au bien-être de la société. M. Buessard traite ces di-
vers points avec beaucoup de hou sens et donne une foule
d'excellents conseils qui , s'ils étaient suivis, ne tarderaient
sans doute pas à produire les résultats les plus salutaires.
Mais le mobile auquel il a recours pour rappeler les hommes
au devoir ne nous semble pas très-bien clioisi. Croyant l'élé-
ment religieux trop faible aujourd'hui pour exercer une in-
fluence réelle, il s'adresse à l'égoïsme et veut fonder le devoir
sur l'intérêt personnel. Celtemorale utilitaire, quelque spécieuse
quelle puisse être en principe , n'offre pas dans son applica-
tion des rapports assez clairs pour être facilement comprise
de tous 11 est à craindre qu'elle ne favorise trop les instincts
égoïstes et ne crée de nouveaux dangers en faussant l'idée du
devoir qui , pour conserver sa puissance féconde, doit être
puisée à une source plus haute et plus noble. Cependant,
nous ne faisons qu'émettre un doute, car, ainsi que le dit
M. Buessard, il faut bien prendre les hommes tels qu'ils sont
MORALE, EDUCATION. 73
et chercher à tirer le meilleur parti possible de la nature et de
la société telles qu'on les trouve dans chaque siècle. Les ef-
forts qu'il tente pour réveiller le senlimcnl du devoir chez la
nation française, méritent d'ailleurs d'élre encouragés. C'est
une tache très-difficile, hérissée d'obstacles et remplie d'écueils,
mais quand il n'aurait fait que donner le signal et montrer le
but, ce serait déjà, il faut bien le reconnaître, un immense ser-
vice rendu à la cause de la vraie civilisation.
LE LIVRE des mères de famille et des institutrices sur l'éducation pra-
tique, par Mlle de Lajolais. Paris, chez Didier, quai des Augustins.
1 gros vol. in-12. 3 fr. 50 c.
Si nos enfants ne sont pas bien élevés ce ne sera pas faute
de livres sur l'éducation Jamais on n'a tant écrit qu'aujourd'hui
sur cette matière imporUinte et difficile. On ne se contente plus
comme dans le siècle dernier d'émettre des idées générales,
de bâtir des systèmes dans le domaine de la théorie ; on sent
le besoin d'aborder l'application, de faire descendre dans la
pratique ce qu'offraient de bon et de vrai les conceptions des
philosophes qui les premiers ont attiré l'attention publique sur
la nécessité de réformer les méthodes éducatives. Ija lâche
n'est pas aisée, car on se trouve obligé de lutter à chaque pas
contre des obstacles de toutes sortes. La France surtout est
moins avancée sous ce rapport que bien d'autres contrées. Les
révolutions politiques dont elle est le théâtre depuis plus de
5o ans, n'ont pas été très-favorables au perfectionnement de
l'éducation. On peut dire que la famille s'y ressent encore
cruellement de la désorganisation de tous les éléments sociaux.
Au despotisme de l'ancien régime a d'abord succédé l'anar-
chie, puis le mouvement industriel, Tesprit mercantile et les
préoccupations politiques ont détourné l'attention, produit l'in-
différence. On a confondu l'éducation avec l'instruction , on a
cru qu'il suffisait de développer rintelligeuca<rijns s'occuper du
cœur, et tous les efforts se sont dirigés vers l'enseignement
public comme l'unique moyen de répondre aux besoins de l'é-
poque. L'éducation est ainsi devenue un métier dont les pères
et mères ont abandonné le soin à ceux qui en faisaient leur pro-
fession spéciale. Mais la spéculation s'étant bientôt mise en de-
voir d'exploiter ces grandes fabriques qu'on appelle des insti-
tuts ou des pensionnats, on a reconnu que si elles offraient des
ressources précieuses pour la culture intellectuelle, elles n'é-
74 RELIGION, PHILOSOPHIE,
laient pas également fécondes pour le développement des qua-
lités morales, sans lesquelles rinslruction n'est qu'un don as-
sez stérile, souvent même funeste. On a compris que rien ne
pouvait remplacer l'influence du fojer domestique, et que l'é-
ducation devait être replacée au sein de la famille si Ton vou-
lait rendre à celle-ci sa vie et son action salutaire sur la société.
C'est vers ce but que tendent tous les écrits des moralistes de
nos jours ; c'est aussi celui que s'est proposé M"'' de Lajolais.
Mais tenant compte des préjugés, des liabitudes et des obsta-
cles réels qui s'opposent à la réalisation immédiate et complète
d'une semblable réforme, elle s'adresse aux instituteurs aussi
bien qu'aux parents, et les préceptes qu'elle expose peuvent
s'appliquer à l'éducation du pensionnat comme à celle de la fa-
mille. Sou livre ne traite que de ce qui concerne les jeunes
filles ; elle paraît en avoir fait une étude spéciale , et d'ailleurs
c'est là que le mal est le plus grand, le remède le plus néces-
saire, car il importe avant tout de former des mères capables
d'élever leurs enfants. M'i«= Lajolais s'atlacbe surtout à donner
des directioDS pratiques, applicables à toutes les circonstances
que peut présenter la diversité si grande des caractères et des
positions. Sa médiode n'a rien de systématique, elle est toute
expérimentale, et se modifie suivant les faits sans prétendre
follement faire plier ceux-ci devant des djéories préconçues.
Ce ne sont pas sans doute des idées bien nouvelles, ses obser-
vations renlerment beaucoup de lieux communs, mais les vé-
rités ont besoin d'être souvent répétées sous toutes les formes
pour obtenir quelque crédit ; l'intelligence populaire est un
peu comme la barre de fer qui ne se forge qu a coups redou-
blés. M'**^ de Lajolais traite tour à tour de l'éducation pbysi-
que, de la culture intellectuelle et du développement moral.
Elle insiste avec force sur la nécessité de commencer l'éduca-
tion en quelque sorte avec la vie, et signale l'influence des pre-
mières impressions, des premières liabitudes, dont le cacbet
reste quelquefois empreint d'une manière indélébile dans le
caractère des enfants. Les mères et les institutrices pourront
puiser d'excellentes directions dans cet ouvrage , qui est en
général écrit ave clarté, sans recberclie de style ni déclama-
tions prétentieuses. Nous reprocberons seulement à l'auteur
d'avoir donné une forme un peu trop scientifique à la partie
qui traite de l'âme. On aimerait y trouver un peu plus d'en-
traînement, un peu moins de raideur pédagogique, un langage
fjui s'adressât au sentiment encore plus qu'à la raison. Dans la
dernière partie où sont résurpés les divers objets qui doivent
composer l'instruction des femmes, l'auteur a cberché tout à
la fois à indiquer la marcbe qu'il faut adopter pour l'enseigne-
MORALE, EDUCATION. 75
ment, Tesprit dans lequel il convient de le diriger et les ouvra-
ges élémentaires qui lui paraissent le plus propres à faciliter la
tache des mères el des institutrices. C'est une espèce de guide
pratique bien fait et qui peut ctre fort utile. Cependant M"* de
Lajolais prononce parfois des jugements un peu légers, comme
lorsqu'elle nous dit que la langue allemande manque de sou-
plesse, de richesse et d'harmonie, que sa prononciation est ai-
guë, monotone et sourde, ou lorsqu'elle nous représente l'an-
glais comme la plus expressive de toutes les langues. Ce sont
là des opinions personnelles fort sujettes à discussion et qu'elle
eût mieux fait de ne pas émettre sous forme d'axiomes sans
les appuyer sur de plus amples développements.
LEGISLATION, ECONOMIE POLITIQUE, ETC.
TRAITÉ de la législation et de la jurisprudence des chemins de fer ,
par H. Nogent-St-Laureus. Paris, chez Colomb de Batines, 15,
quai Malaquais. 1 vol. in- 8. 8 fr.
IjCS^ chemins de -fer sont à l'ordre du jour. Partout on s'en oc-
cupe ; déjà de nombreuses lignes sont en activité, d'autres sont
en voie d'exécution, el bientôt leur réseau couvrant l'Europe
rapprochera les dislances, rendra les communications rapides
et changera peut-cire toute la face des relations internationales.
C'est parmi les inventions modernes, celle qui semble promet-
tre les résultats les plus vastes, dont l'avenir paraît devoir être
le plus important dans son influence sur tous les autres rap-
ports sociaux. Il n'est donc pas étonnant que l'allenlion pu-
blique soit vivement excitée par ce nouveau développement
industriel qui domine aujourd'hui tous les autres. D'ailletirs,
il soulève une foule de questions intéressantes, relatives soit à
la propriété , soit à la police administrative et aux droits res-
pectifs de l'Etat et des particuliers. Ou peut dire qu'il exige
toute une législation spéciale, cl que ses progrès ne pourront
prendre une marche régulière que lorsque celle-ci sera bien
déterminée.
L'ouvrage que nous annonçons ici a pour but de constater les
faits établis déjà par la jurisprudence et d'éclairer les questions
encore douteuses par une discussion approfondie. Dans un précis
76 LÉGISLATION ,
rapide, l'auteur expose d'abord Thistorique des chemins de fer
depuis leur première origine jusqu'à l'époque actuelle. Il traite
ensuite avec beaucoup de détails ce qui concerne la conces-
sion, la formation des compagnies, et leur mode de procéder.
On V trouve toutes les instructions nécessaires sur les diverses
opérations d'une semblable entreprise, telles que l'expropria-
tion pour cause d'utilité publique, la compétence et les attri-
butions du jury, le paiement des indemnités, etc. Puis viennent
les tarifs, l'impôt, la réception des travaux et les difiérentes
parties de l'exploitation. A la suite de ces données, en quelque
sorte théoriques, se trouvent de nombreux litres et documents
qui peuvent être considérés comme en renfermant l'application
pratique. Un dictionnaire abrégé de la jurisprudence, présente
l'explication de tous les termes relatifs à la législation des che-
mins de fer, et l'ouvrage est terminé par des tables statistiques
fort intéressantes offrant l'état actuel des chemins de fer en An-
gleterre, en Belgique, aux Etats-Unis et en France. A la suite
de ces tables sont insérés les statuts approuvés ou projetés des
principales compagnies françaises. Cet aperçu nous semble
suffisant pour faire apprécier l'importance de cette publication
qui sera, comme le dit l'auteur, un Manuel pour l'industrie
el la propriété, un guide sûr pour l'homme étranger à la lé-
gislation et en même temps un recueil utile aux professions ju-
diciaires. Les projets dont s'occupe actuellement la chambre
des députés lui donnent de plus un intérêt de circonstance qui
ne peut manquer de contribuer à son succès.
ESSAI SUR LA VIE et les doctrines de Fréd.-Ch. de Savigny, par
Ed. Laboulaye. Paris, chez Joubert, 1 i, rue des Grès.
M. de Savigny est le représentant de l'école historique alle-
mande qui a fait faire de grands progrès à la science du droit.
Tandis qu'en France les praticiens dominaient presque exclu-
sivement et semblaient prendre à tâche de renfermer la juris-
prudence dans le cercle restreint de l'application, en Hollande
d'abord, puis en Allemagne, la théorie était cultivée avec zèle,
et l'étude du droit envisagée sous un point de vue philosophi-
que ne se bornait point à la simple interprétation des paroles
du législateur. Celte marche était certainement bien plus fé-
conde, elle tendait à substituer la science au métier, et par des
j-echerches savantes elle devait naturellement conduire à Tal-
liance heureuse du droit avec l'histoire. En effet la théorie en-
ÉCONOMIE POLITIQUE. T7
fantant des systèmes plus ou moins absolus , il fallut recourir
aux sources historiques pour les comballrc ou les soutenir, et
l'on reconnut que là se trouvait le véritable auxiliaire de la ju-
risprudence, le flambeau qui devait l'éclairer de sa vive lu-
mière. Ainsi rattaché à la vie même des nations, dans laquelle
il joue d'ailleurs un si grand rôle, le droit prend une toute au-
tre importance, son étude offre un intérêt bien plus général,
et l'on comprend quelle iniluence peut exercer sur son déve-
-loppement cette direction nouvelle.
M. de Savigny est à la fois le fondateur et le chef de l'école
historique. A peine sorti des bancs de l'école, il débuta comme
professeur et s'acquit d'abord une grande réputation par la va-
riété de ses connaissances, par son éloquence pleine de charme
et par la chasteté de son enseignement. Après avoir tour à
tour abordé dans ses cours maints sujets divers, comme pour
s'essayer, le jeune professeur rencontra enfin la direction na-
turelle de son génie. Alors il publia son premier livre ; le Droit
de possession, qui obtint un grand et légitime succès, car mal-
gré les attaques dont il fui l'objet, c'est encore aujourd'hui le
travail le plus remarquable que l'on possède sur cette difficile
matière. Celte publication fît beaucoup d'honneur à M. de Sa-
vigny et lui attira des propositions avantageuses de la part de
plusieurs Universités. Mais, venant de se marier, il désira se
réserver quelques années de loisir avant de se vouer à l'ensei-
gnement. Ce ne fut que plus tard qu'il accepta une chaire de
professeur , aulour de laquelle il a vu dès lors les élèves se
presser en foule , et qu'il n'a pas cessé d'occuper malgré les
hautes charges qui lui ont été confiées. Constamment fidèle à
l'amour de la science, il n'a jamais perdu de vue ses études fa-
vorites, et loin que l'âge ait ralenti son zèle, il s'occupe main-
tenant d'un grand ouvrage sur le droit romain, qui sera comme
le résumé des travaux de toute sa vie, et présentera l'œuvre
la plus remarquable et la plus considérable qui ait été pro-
duite depuis Domat et Podiier.
En publiant celle notice, M. Laboulaye s'est proposé tout à
la fois de rendre hommage à la haute supériorité du juriscon-
sulte allemand , et de contribuer à répandre en France les
idées et l'esprit de l'école historique.
78 LÉGISLATION,
DE L'ASSOCIATION DOUANIERE entre la France et la Belgique,
par P.-A. Delà Nourais. Paris. 1 vol. in-8. (j fr.
Le succès de l'association des douanes allemandes, le déve-
loppement qu'elle prend chaque jour et les résultats qu'en ont
retirés les pays qui en fout partie, ont suggéré l'id; e d'une
association du même genre entre la France et la Belgique, à
laquelle pourraient peut-être s'adjoindre plus tard quelques
autres Etals du centre ou du midi de l'Europe. On commence
à comprendre qu'avec son système restrictif et prohibitif la
France risque de finir par s'isoler complètement , renfermée
dans l'étroite enceinte de ses propres douanes au milieu de
l'essor général que la liberté commerciale prendra chez tous
ses voisins par une fusion bien entendue de leurs intérêts di-
vers. En effet, il est évident que si elle persiste dans son déplo-
rable système contre lequel surtout est dirigée l'union doua-
nière, elle se trouvera quelque jour au ban des nations, et ne
pourra que bien difficilement échapper à une révolution vio-
lente qui viendra jeter une brusque perturbation dans tous les
éléments de sa prospérité. C'est donc à prévenir celte triste ca-
tastrophe qu'elle doit mettre aujourd'hui tous ses soins. Deux
voies se présentent à elle pour atteindre ce but. La première
serait d'abaisser graduellement ses tarifs , de renoncer à ses
prohibitions, d'abandonner ses monopoles et de se mettre
franchement à l'œuvre pour amener sans secousse celle li-
berté commerciale qui menace de l'envahir de Ibrce si elle
continue à lui fermer ses portes. Malheureusement de puis-
sants intérêts particuliers sont engagés dans le maintien de ce
qui existe, et leur voix étouffe celle de la science et de la rai-
son. Chaque session de la Chambre des députés nous en offre
des exemples frappants, et la volonté d'un ministre éclairé vient
se briser contre cet obstacle insurmontable. Le second moyen
consisterait à former une association douanière assez forte pour
lutter contre l'union allemande. Il en résulterait également une
diminution des tarifs, mais en compensation les fabricants fran-
çais verraient de nouveaux débouchés s'ouvrir à leurs pro-
duits. Aussi celte idée a-t-e!le rencontré moins d'objections
que l'autre, et des conférences ont eu lieu pour chercher à la
réaliser avec la Belgique, dont la position semblait tout à fait
favorable à l'accomplissement d'un tel projet. Il s'agissait de
combiner ensemble les tarifs dos deux pays de façon que d'une
part l'industrie française put supporter la diminution des droits
d'entrée, et que de l'autre les consommateurs belges n'eus-
sent pas trop à souffrir de leur augmentation. Malheureuse-
ÉCONOMIE POLITIQUE. 79
incnl il paraît que tlc$ deux cotes l'on a rais en avant des pré-
teolious exagérées qui ont rendu l'accord impossible, et renon-
çant à l'union projetée il n'est plus question que d'un simple
traité de commerce. M. de la Nourais regarde celle issue
comme très-fâcheuse ; il croit qu'un traité ne saurait offrir au-
cun avantage réel, et s'attache à démontrer qu'on s'effraie à
tort des obstacles qui s'opposent à l'association, qu'il ne s'agit
que d'éclairer convenablement la question pour dissiper les
préjugés et faire comprendre combien les deux pajs sont in-
téressés à sa réalisation. M. de la Nourais est partisan de la
liberté commerciale, et il considère les associations douanières
comme une transition nécessaire pour y arriver. Aussi n'bé-
site-t-il pas à demander à la France tous les sacrifices qui lui
paraissent justes pour compenser ceux que devrait s'imposer
la Belgique. Il fait très-bien ressortir les avantages que les fa-
bricants français pourraient trouver dans le libre accès des
marchés belges, et cherche à leur prouver que la concurrence
qu'ils redoutent tant n'aurait pour eux aucun résultat funeste.
On ne saurait en effet trop insister là-dessus , car la Belgique
ayant un des tarifs les plus modérés qui existent en aucun
pays, l'union ne peut être acceptable pour elle qu'à la condi-
tion que la France modifiera considérablement le sien qui est
au contraire l'un des plus exagérés. Une autre considération
encore qui doit rendre la Belgique exigeante et qui n'est pas la
moindre difficulté du sujet, c'est qu'il faudrait qu'elle renonçât
à la contrefaçon qui constitue maintenant l'une des principales
branches de son industrie. Sans doute, sous le point de vue
moral, la contrefaçon n'est pas une industrie très-licite, mais
on peut dire que les monopoles et les industries privilégiées
qui ne se soutiennent en France qu'avec l'appui de la prohibi-
tion ne le sont guère davantage. M. de la Nourais traite donc
la question un peu légèrement lorsqu'il repousse comme une
absurdité l'indemnité demandée par les libraires belges, et pré-
tend que les intérêts de la contrefaçon ne méritent pas seulement
qu'on s'y arrête. Suivant lui celte industrie ne produit aucun
bénéfice, quelques individus seuls seront lésés par son aboli-
tion, et les magasins auront le temps de se vider entre l'épo-
que oij l'association sera conclue et celle où son exécution
commencera. Voilà qui s'appelle couper le nœud gordien, et
c'est faire bien bon marché d'un problème qu'on croyait eu
général assez difficile à résoudre. Cependant si la contrefaçon
ne produit pas de bénéfice, comment se fait-il qu'elle ait pris
un si vaste développement? Est-ce dans l'unique but de faire
la guerre aux libraires français que l'on a consacré des millions
à créer des imprimeries montées sur un pied tel qu'on peut
80 LÉGISLATION ,
réimprimer à Bruxelles en moins de huit jours les nouveaulés
qui arrivent de Paris? El d'un autre côlé, si ees maisons sont
en effet représentées par quelques individus, complera-t-on
pour rien les nombreux ouvriers qu'elles emploient? D'ail-
leurs M. de la Nourais cherehe eu vain à atténuer le gain que
retirerait la France de la destruction de cette terrible concur-
rence, les plaintes et les réclamations des libraires de Paris
sont là pour répondre à ses assertions. Mais cette ignorance
des véritables intérêts de la librairie ne nous étonne pas beau-
coup, quand nous songeons à la loi ridicule votée l'année der-
nière, sans discussion, par la Chambre des députés, sur l'entrée
des livres en France , loi contre laquelle la librairie n'a cessé
dès lors de réclamer, et à l'exécution stricte de laquelle on a
été forcé de renoncer dès le début.
Du reste, sauf ce point sur lequel M. De la Nourais a sans
doute manqué de données suffisantes, son livre offre un grand
inlérêl et renferme une foule de renseignements précieux ,
bien propres à jeter du jour sur les nombreuses difficultés
contre lesquelles sont venus échouer les projets d'association
douanière. Il examine la question sous toutes ses faces, en
homme qui a bien étudié la matière , et il entre surtout dans
de curieux détails sur les contributions indirectes dans les-
quelles il voit avec raison la question principale, celle qui sou-
lève le plus d'objections, et dont la solution ne laisserait presque
plus aucun obstacle sérieux à la réalisation du projet. Nous
voudrions espérer que ses vues ingénieuses trouveront faveur
auprès des hommes d'état qui dirigent les affaires des deux
pays. Mais cela nous paraît bien difficile , surtout après avoir
consulté le tableau comparatif qui se trouve à la fin du volume.
On y voit en présence le tarif des douanes belges et le tarif
des douanes françaises. Or la différence est telle, qu'en ad-
mettant même qu'on prit une juste moyenne, entre les deux
extrêmes, nous douions fort qu'on parvienne jamais à la faire
adopter soit par les intérêts particuliers si dominants en France,
soit par les consommateurs belges accoutumés aux bienfaits
d'une concurrence illimitée. Sous ce rapport, la Belgique est
dans une position à peu près semblable à celle de la Suisse.
T/une et l'autre ont vu leur prospérité industrielle se déve-
lopper sous le régime de la liberté , et l'on aura bien de la
peine à les engager dans xme association douanière quelcon-
que , à moins qu'on ne leur offre eu retour des avantages po-
sitifs et considérables.
SCIENCES ET ARTS.
LE MÉCAIVICIEIV ANGLAIS ou description pratique des arts mécani-
ques de la Grande Bretagne , par J. Nicholson , nouvelle édition
accompagnée de cent planches gravées, revue, corrigée et nugmen-
tée d'un appendice sur les chemins de fer et les machines à vapeur,
par F. et P. Tourneux. Paris, chez Ledentu, 51 , quai des Augustins.
2 vol. in-8, fig. 16fr.
Ce livre, traduit et publié pour la première fois en France,
eu 1826, y reçut un brillant accueil. I/édilion, tirée à grand
nombre, s'écoula rapidement , et depuis plusieurs années déjà
elle ne se trouvait plus dans le commerce. C'est qu'en effet
c'est un ouvrage d'un mérite réel, un inventaire précieux des
ricbesses mécaniques de l'Angleterre, dans lequel on trouve
la description claire et détaillée de toutes ces merveilleuses
macbines qui sont venues opérer une si grande révolution dans
le monde industriel. Toutes les personnes qui sont appelées à
construire ou à exploiter de semblables macbines, peuvent y
puiser d'utiles notions propres à leur rendre le travail plus
facile et à leur éviter bien des recliercbes pénibles. L'auteur
a voulu réunir en un seul corps tout ce qui concerne les divers
arts dont le concours est nécessaire pour la fabrication et la
mise en œuvre des macbines, ainsi que les données scientifiques
qui se ratlacbent à cbacun d^ux. Il a fait ainsi un résumé
commode, destiné à remplacer des livres coi^iteux el spéciaux
qui ne sont guère à la portée des industriels, el l'on peut dire
que son traité forme une véritable encyclopédie pratique , à
l'usage des ingénieurs et des mécaniciens. Les amateurs qui
se plaisent à suivre la marche de l'industrie y trouvent égale-
ment une lecture fort instructive et pleine d'intérêt.
Afin de bien faire comprendre le petit nombre d'éléments
simples sur la combinaison desquels reposent les macbines
en apparence les plus compliquées , l'auteur débute par ex-
poser quelques observations sur les forces auxquelles la ma-
tière est soumise, sur le frollement el sur le centre de gravité.
Ces premières notions de mécanique sonl accompagnées d un
petit traité des macbines simples. Vient ensuite l'explication
des choses nécessaires à la confection d'iui moulin , avec les
meilleures manières d'appliquer les forces motrices, soit la
force animale , l'eau , le vent el la vapeur , puis la description
des diverses sortes de moulins à blé. Les macbines bydrau-
82 SCIENCES ET ARTS.
liques et quelques mécauiques accessoires complètent la série
des connaissances nécessaires au lecteur pour bien compren-
dre les divers procédés mentionnés dans le cours de l'ouvrage
et en apprécier tous les avantages. Après cette espèce d'intro-
duction, l'auteur donne : i" une revue des arts dits manuels;
2° un traité de l'art de bâtir , avec un appendice contenant un
court traité de géométrie pratique; 3" un traité d'arpentage;
4" une collection de recettes; 5" un glossaire explicatif des
termes techniques. Enfin, un chapitre supplémentaire est con-
sacré spécialement aux chemins de fer et aux machines loco-
motives. C'est à cette dernière partie que les nouveaux tra-
ducteurs ont surtout ajouté des développements que rendaient
nécessaires les progrès de la science depuis la publication du
traité de Nicholson. lis ont de plus apporté les plus grands
soins à la correction du style, afin de lui donner toute la clarté
désirable, et traduit les mesures anglaises en mesures métri-
ques, afin d'épargner au lecteur un travail ennuyeux et péni-
ble. Les nombreuses planches dont cet ouvrage est orné sont
fort bien exécutées ; c'est un beau livre, que son prix singu-
lièrement modique met à la portée de toutes les bourses.
L'AMI DES CHEVAUX, ou petit manuel vétérinaire, à l'usage des
gens du monde, par un membre du Jockey's Club. Paris 1 vol. in-
t2,fig. 3fr.
Ce petit ouvrage est fait pour servir de guide à l'amateur
de chevaux. Il renferme une description bien détaillée des
caractères zoologiques du cheval, tontes les directions néces-
saires pour déterminer le choix de l'acheteur, et les principes
généraux de l'hygiène vétérinaire, avec l'indication des soins
propres à prévenir les maladies ou les accidents, ainsi que celle
des moyens d'y remédier. Rédigé avec clarté par un homme
qui paraît posséder fort bien la matière, il nous semble rem-
plir parfaitement ie but auquel il est destiné. A la fin du vo-
lume se trouvent quelques notions de petite chirurgie el un
choix de formules et médicaments très- simples.
SCIENCES ET ARTS. 83
VERITES sur les Landes de la Gascogne et sur la culture forestière des
pins, par un paysan des Landes. Paris, chez Hagot, 5/1, rue Sl-An-
dré-des-Arts. In-8. 5 fr.
Cet opuscule renferme de curieux détails sur le parti qu'on
pourrait tirer de la culture des pins dans les landes de la Gas-
cogne. Celle culture, qui n'exige d'aulres frais que raclial d'un
sol favorable et la dépense du semis, présenterait, suivant Tau-
teur, d'énormes bénéfices. Il ne s'agit pour cela que de la faire
sur une grande échelle et d'apporter à l'entreprise toute l'é-
comie , l'ordre et la suite qu'elle exige. Les landes paraissent
très-propres à ce genre de culture j dans toutes les places qui
ne sont pas sans cesse dévastées par les troupeaux , les pins
croissent naturellement, et eu plusieurs endroits des essais de
plantation faits par des propriétaires, ont obtenu le plus com-
plet succès. L'auteur donne le tableau de l'opération telle qu'il
la conçoit avec les chiffres de toutes les dépenses et recettes
pendant une période de soixante années , c'est-à-dire jusqu'au
moment où les arbres ayant atteint leur croissance , peuvent
être coupés. En calculant sur un espace de 25,ooo hectares, il
trouve qu'à la vingtième année, le total des avances avec leurs
intérêts composés, s'élèverait à 4,590, 'jg3 fr. Dès lors , les
rentrées commencent à se faire, soit par les éclaircies, soit par
le résinage , et à la trentième année, non-seulement le capital
se trouve complètement couvert , mais encore il reste un bé-
néfice de 5^3g9,2!i fr. , qui va toujours croissant jusqu'à la
soixantième année où le produit final de la forêt abattue eu
totalité, le porte à la somme énorme de 101,774,221 fr.
On objectera sans doute à ces calculs l'insuccès de presque
toutes les spéculations qui, à différentes époques, ont eu pour
objet le défrichement des landes. Mais à cela l'auteur répond
que l'incurie ou la mauvaise foi des entrepreneurs ont été les
principales causes de ces mécomptes, et prouve par d'aulres
chiffres que la même opération cju'il vient de montrer si avan-
tageuse , présenterait un tout autre résultat , Cjuand la plus
stricte économie ne présiderait pas à sa marche. Alors , au
lieu d'offrir un bénéfice , elle solderait en définitive par une
perle de 17 millons. C'est ce qu'il appelle une hypolhèse irra-
tionnelle, tandis que la première est à ses yeux l'hypothèse
normale. Malheureusement de nos jours, en fait de spécula-
tions , l'irrationnel se montre beaucoup plus souvent que le
normal.
84 SCIENCES ET ARTS.
PETIT MAINUEL DU RENTIER, ou tables pour faciliter le calcul
des intérêts, etc. Lausanne, chez B. Corbaz. 18". 75. c. — TABLES
pour la réduction de Targent de France en argent de Suisse, et 'vice-
-versa. Lausanne, chez B. Corbaz. 18". 30 c— RECUEILS DE TA-
BLES pour connaître le rapport des mesures métriques françai-
ses avec les mesures fédérales suisses , et en particulier avec celles
du canton de Vaud. Lausanne, chez B Corbaz. 18" iâ c. — GUIDE
du marchand de vin ou tables pour connaître le ra})port du pot
de Vaud avec l'ancien pot de Berne, le nouveau pot fédéral, et le
litre français. Lausanne, chez B. Corbaz. in-18, 50 c.
Tous ces petits livrets sont fort précieux pour abréger les
calculs. Ils renferment des comptes tout faits et des formules
expéditives propres à faciliter singulièrement les réductions
de monnaie, ainsi que la connaissance des rapports entre les
mesures suisses et les mesures françaises. Leur format porta-
tif permet de les mettre dans sa poche et de les trouver sous
la main toutes les fois qu'on peut avoir besoin de leur secours.
Imprimés avec soin stir de joli papier collé, ils sont d'un usage
tout à fait commode.
JOURNAL du magnétisme animal, publié par MM. J.-J.-A. Ricard
et Eue. Villemin. Paris, 575, rue St-IIonoré. Il parait chaque mois
un cahier de 4 feuilles in-8. Prix: 20 fr. par an.
Si vous croyez aux merveilles du magnétisme animal, vous
trouverez dans ce recueil de quoi vous satisfaire, car ses
rédacteurs n'omettent aucun des faits qui peuvent venir à leur
connaissance, et ils les rapportent dans les plus grands détails,
n'oubliant rien de ce qui peut exciter l'intérêt ou frapper l'i-
magination. Si vous n'y croyez pas , je doute que votre con-
viction soit bien fortement ébranlée par ces histoires de som-
nambules auxquelles le magnétisme donne la science infuse ,
qui pratiquent la médecine en dormant , mieux que les plus
doctes facultés du monde, et lisent couramment avec l'esto-
mac ou le bout des doigts tel livre dont, à yeux ouvert», elles
seraient incapables de déchiflfrer une seule ligne. Mais vous y
trouverez, du moins, de quoi satisfaire votre curiosité, de
quoi vous procurer quelques instants de récréation. L'attrait
du merveilleux n'est pas sans charme, et sous ce rapport le
magnétisme offre certainement une mine des plus fécondes.
D'ailleurs, une doctrine qui depuis si longtemps est l'objet
SCIENCES ET ARTS. 85
d'une vive polémique, qui compte parmi ses adeptes des
hommes dislmguës par leurs talents, respectables par leur
caractère, mérite bien d'attirer l'attention de tous les vrais
amis de la science. Ou peut ue pas accepter toutes ses
données, mais il u'est pas permis de refuser de s'éclairer, et
ceux qui nient sans examen peuvent être rangés sur la même
ligne (jue ceux qui croient sans savoir pourquoi. L'obstination
des uns et des autres serait également digne d'être attribuée
à la sottise de l'ignorance , sans qu'ils fussent en droit de se
plaindre.
MM. Ricard et Villerain sont sans doute de fervents admi-
rateurs du magnétisme; leur foi paraît même singulièrement
robuste, mais ils ne fuient pas la discussion et leur journal,
tout entaché qu'il est d'une partialité bien prononcée, offre un
moyen précieux d'étudier et de suivre la marche du magné-
tisme animal au milieu des obstacles qu'il rencontre sur sa
route.
OEUVRES DE A. CARÊME '. Vart de la cuisine française au XIXe
siècle. Paris, o vol. in-8, fig. 26 IV. 50 c. — Le Pâtissier royal parisien.
2 vol. în-8, fig. 16 fr. — Le Pâtissier pittoresque , \ vol. grand in-8.
fig. 10 fr. 50 c, — Le Maître d'hôtel français. 2 vol. in-8, fig. 16 fr.
— Le Cuisinier rorw/ parisien. 1 vol. in-8, fig. 9 fr.
Les œuvres de Carême forment une véritable bibliothèque
culinaire. L'auteur fut un des hommes les plus éminenls dans
sa partie ; il aimait son art et eu faisait Tobjet d'études conti-
nuelles. Aussi son talent était-il généralement apprécié , et
plus d'une fois il fut appelé dans les cours étrangères pour
présider aux solennités gastronomiques de la diplomatie. Peu
versés nous-mêmes dans les secrets de cette science, dont
nous apprécions cependant les résultats merveilleux, nous
transcrirons ici, pour l'édification de nos lecteurs , les détails
que renferment à cet égard le prospectus publié par les édi-
teurs.
Carême a présidé à ces dîners fastiques de quarante-huit
entrées que M. le prince de Talleyrand a donnés en 1804,
dans ses magnifiques galeries de la rue de Varennes j Carême
a travaillé aux extrémités du monde mangeant , il a travaillé
pour le grand seigneur et le pauvre; il a traité toutes tes bran-
ches de son art , les a liées et a donné à chacune d'elles ses
proportions, sa grâce, ses qualités dislinctives.
Ses livres sont tous résultés de sa pratique; avec les années,
86 SCIENCES ET ARTS.
il esl passé d'une branche à une autre ; — il décrit, dans le
Cuisinier Royal parisien , le simple régime d'une bonne mai-
sou, d'une famille aisée. Dans \'y/rt de la Cuisine française
au dix~nem'ièine siècle , il en expose les parties principales :
ici, les différentes branches de Tari réunies marchent ensem-
ble dans l'ordre des services; aussi ce travail , résultai d'une
longue expérience, a été sa dernière publication.
Dans le Pâtissier Boyal parisien , Carême a repris atlenti-
vemenl l'une des parties les plus difficiles de la cuisine j il l'a
traitée avec cette clarté qui charme les hommes spéciaux et
aide les jeunes gens. Cet excellent travail , aujourd'hui placé
si haut, a obtenu depuis vingt ans un succès européen. Les
premières éditions se sont tirées à 5ooo et se sont vendues
sans annonces, sans autre bruit que celui de la renommée du
célèbre praticien. Plus tard, dans l'éclat de sa réputation, Ca-
rême est revenu avec les plus beaux modèles sur la confection
des pièces montées, sur le décor , dans un ouvrage capital , le
Pâtissier Pittoresque. C'est là qu'il traite à fond de l'extérieur,
du décor de l'art. Cent vingt-six dessins qu'il a composés et
tracés lui-même ornent ce splendide volume. Carême avait
reçu d'affectueux conseils , dans le dessin d'ornement , de l'il-
lustre M. Percier.
Un autre ouvrage de Carême , uu ouvrage unique, le Maî-
tre d' Hôtel franc ai s , contient la collection complète des me-
nus de l'année. Chaque jour a sa recette, suivant la saison et
le pays où l'on est, soit Paris, Vienne, Ijondres, Saint-Péters-
bourg, Milan , etc. — Tous les menus que présente Carême
ont été confectionnés par lui, soit dans des opérations séparées,
soit pour les tables de Georges IV à Londres , d'Alexandre à
Saint-Pétersbourg , de M. de Talleyrand , du prince royal P.
de Wurtemberg à Paris, soit à Vienne lors du congrès, chez
le marquis de Londonderry*Caréme s'est rencontré exécutant
sa belle et saine cuisine à tous les congrès, à Aix-la-Chapelle,
à liaybach, à Vérone, etc.
Ce qu'il a cherché avant tout, c'est l'ordre et le goût dans
la magnificence, la délicatesse et la sainelé dans l'exécution.
— C'était un homme dont les soins, l'ordre et l'activité d'es-
prit n'étaient jamais épuisés. Plus son service était long, diffi-
cile, et plus il était brillant. — Assainir, simphfier, voilà son
but. " Il a prêché l'ordre et l'économie dans la somptuosité et
en a révélé le secret, n dit M. de Cus,sy. — Ses traités sont les
plus clairs, les plus complets que nous ayons. Non-seulement
Carême n'acceptait pas une recelte sur parole, mais il la véri-
fiait plusieurs fois avant de la rédiger. Sa supériorité domine
donc de très-haut dans la science. Carême a été honoré d'ami-
SCIENCES ET ARTS. 87
tiés illustres, de princes, de savants. — M. le marquis de
Cussy l'a cité vingt fois comme le chef de l'école française •
— I\I. Rrillal-Savariu partageait ce sentiment; — llossini l'a
comhié d'éloges experts; — ses travaux étaient, dans les der-
nières années de M. Orimod de la Reynicre , un des objets
qui arrêtaient le plus son esprit; — M. Roques, l'élégant et
savant peintre des Chûnipigjions , le cile à chaque page de
son livre; — Dupujtren , Broussais, feu Marcel Gauhert^ ces
sérieux et profonds esprits aimaient l'entretien de Carême,
qu'ils trouvaient riche et vif. Lady Morgan a rappelé dans sou
dernier ouvrage tout ce qu'elle avait trouvé'dinléressant dans
la conversation de cet artisan modeste et supérieur. Elle a ra-
conléqu'à l'avéuement de Georges IV au trône d'Angleterre,
Carême avait été l'un des premiers objets de la sollicitude du
roi : il l'avait fait redemander; — il lui offrait eu rentes le
convertissemenl d'un énorme traitement ; mais Carême, déjà
malade, occupé des dernières parties de son Traité de la Cui-
sine au dix-neuvième siècle^ ne put aller reprendre son service
chez Georges IV. Lady Morgan a pubhé la lettre dans la-
quelle i( il remercie le roi de son affectueux souvenir. » En
effet, il succombait quelques années après, au moment oii
il venait d'achever son livre , dans les travaux , modestes
pour lui, d'une des maisons les plus opulentes de l'Europe , la
maison de madame la baronne de Roischild.
Le chapitre de la cai>e, qui n'a pu être terminé d'une ma-
nière satisfaisante, sera complété par le docteur Roques, aux
loisirs duquel la gastronomie doit des pages si spirituelles et
si savantes, et par un négociant très-expérimenté, M. Joubert,
qui a étudié les vins dans l'exploitation des premiers crus de
France, dans les célèbres caves de MM. Barlou et Guettier,
de Bordeaux.
LE 3I0IMTEUR cle la librairie ancienne et moderne, de la typogra-
phie et des industries qui s'y rattachent , publié sous les auspices»
d'une Société de bibliophiles, d'imprimeurs et de libraires, et avec
la collaboration de MiVl. Ch. Nodier, Pericaiid , Leroux de
Lincy, etc., etc. Paris, chez Colomb de Batines, 15, quai Maiaquais.
II paraît le 1 et le 15 de chaque mois, un numéro d'une feuille in -8.
Prix de l'abonnement , 1 4 fr. pour Paris.
C'est avec plaisir que nous voyons paraître ce nouveau
journal, car il nous semble tout à fait propre à favoriser
les progrès de la bibliographie, à en répandre le goût et
surtout à rendre un peu plus générales parmi les libraires
88 SCIENCES ET ARTS.
des connaissances qui leur sont indispensables pour exer-
cer leur métier avec inlelligence et d'une manière ulile aux
lettres. Les publications nouvelles de la presse française s'y
trouvent enregistrées suivant l'ordre des matières , et dans
une division à part sont indiqués lés livres publiés à l'é-
tranger dont on fait parvenir l'annonce aux éditeurs. Ensuite
une petite revue de livres rares et curieux renferme d'intéres-
santes notices rédigées par les bibliograpbes les plus distin-
gués de notre époque. Un cbapilre est destiné aux ventes pu-
bliques de livres , et nous offre l'énumération des articles les
plus remarquables avec les prix auxquels ils ont été adjugés
et les noms des aclieteurs. Enfin sous le titre de Variétés sont
les nouvelles qui se rattacbent soit à la librairie, soit à l'impri-
merie, puis des notices nécrologiques, et tous les faits qui
peuvent intéresser les diverses industries auxquelles cette
feuille s'adresse plus spécialement. Les trois premiers numéros
que nous avons sous les yeux nous paraissent fort bien rédigés.
Ils renferment plusieurs articles de MM. Charles Nodier, Le-
roux de Lincy et Colomb de Batines. De pareils noms sont
une recommandation précieuse , et nous ne doutons pas que
s'ils continuent à prendre part à sa collaboration , le Moniteur
de la librairie n'obtienne bientôt un succès brillant et désira-
ble. Nous le souhaitons vivement, car cela nous semble le mel-
leur moyen de faire sortir la librairie de l'état d'infériorité
dans lequel l'ont fait tomber depuis longtemps les spéculateurs
qui l'ont exploitée dans un tout autre intérêt que celui des
lettres et de la science.
GENEVE, IMPRIMERIE DE FERU. RAMBOZ.
Hetiite Critique
DES LIVRES IVOUVEAIJX.
ofevtif 1842.
*®«^*«
LITTERATURE, HISTOIRE.
PORT-ROTALj par C.-A. Sainte-Beuve; tome second. Paris, in-8.
7 fr. 50 c.
Pour un talent minutieux , qui se plaît aux délails , comme
celui de M. Sainte-Beuve, aucun sujet ne pouvait mieux con-
venir que l'histoire de ces pieux solitaires de Port-Royal, dont
la vie patiente et résignée se compose d'une foule de petits
incidents qui échapperaient à tout autre. Il faut voir avec quel
amour il les suit dans leurs travaux , dans leurs discussions ,
dans les moindres circonstances de la lutte qu'ils eurent à sou-
tenir contre leurs adversaires ; avec quel art il sait faire saillir
les traits les plus fugitifs et en apparence les moins signifiants
qui peuvent mettre en relief la noble élévation de leur carac-
tère , la piété profonde et vraie dont ils étaient animés. Quoi-
que nous n'aimions pas, en général, la manière de M. Sainte-
Beuve , ni les allures équivoques de son style laborieusement
naïf et recherché à force de vouloir être simple, nous recon-
naissons qu'il nage ici en pleine eau, qu'il a trouvé son vérita-
ble élément , et que nul n'était plus apte que lui à traiter sem-
blable matière. On se sent entraîné malgré soi ; l'auteur vous
fait partager ses sympathies ; on est tout surpris des richesses
inconnues que lui fournit celle mine qu'il exploite en homme
plein de goût, d'érudition et de sensibilité. C'est tout un monde
qu'il tire de la poussière d'une tombe oubliée, et dont son esprit
8
90 LITTÉRATURE ,
habile à lire au fond des âmes discrètes, fait revivre à nos yeux
les vertus sublimes et modestes, les dévouements admirables.
On y trouve une face jusqu'ici presqu'ignorée du siècle de
Louis XIV , une des gloires les plus intéressantes de ce bril-
lant règne , et en même temps l'une de ses taches les plus in-
effaçables, car le caractère de celui qu'on appelle le grand roi,
apparaît sous des proportions bien mesquines dans la persé-
cution Iracassière qu'il laissa diriger contre des hommes tels
que MM. de SaintCyrau, Arnauld, de Saci, Pascal, Racine,
et tant d'autres , dont le seul crime était de chercher dans la
solitude et la méditation, un refuge contre les orages du monde
et la tyrannie de l'Eglise. Il est intéressant de suivre les di-
verses phases de cette lutte dans laquelle on peut voir comme
une nouvelle tentative de réforme, moins âpre , moins hostile
que la première , où l'esprit, au Heu de prétendre proclamer
son indépendance absolue , se borne à réclamer en quelque
sorte la liberté de ses aspirations vers Dieu, à vouloir se dé-
gager des liens qui gênent son essor religieux , choisir lui-
même son sentier sur la route que l'Eglise lui montre pour le
conduire au ciel.
M. Sainte-Beuve nous fait connaître les principaux person-
nages qui marquèrent, dans le débat , par leurs actes et leurs
écrits. C'est à eux qu'est consacrée la plus grande partie de"
son travail, mais il n'oublie pas non pins leurs fidèles et modes-
tes compagnons , et nous voyons ceux-ci figurer sur le second
plan de la manière la plus propre à les faire ressortir sous leur
véritable jour. Ce second volume renferme depuis M. de Saint-
Cyrau jusqu'à Pascal. Chemin faisant, l'auteur, appelé à parler
de Montaigne , qui fut sévèrement jugé par les solitaires de
Port-Royal , donne quelques pages fort remarquables à l'ap-
préciation de cet ingénieux écrivain. On y retrouve toutes les
qualités précieuses qui ont fait de M. Sainte-Beuve l'un des
meilleurs critiques de notre époque. Seulement il nous paraît
qu'il se laisse un peu trop entraîner par ses sympathies pour
Port-Royal , et condamne bien rigoureusement ce pauvre
Montaigne , comme sceptique et incrédule , sans égard pour
îe temps et la société dans lesquels il vécut. Cela fait surtout
contraste avec les éloges, mérités sans doute , mais non tout
à fait impartiaux , qu'il prodigue aux Provinciales de Pascal ,
dont l'ironie mordante n'est pas non plus entièrement irrépro-
chable, si on la juge an point de vue de l'orthodoxie.
D'après la marche lente et détournée que suit M. Sainte-
Beuve, flânant le long de sa roule et s'arrêtant volontiers pour
cueillir les fleurs que lui ofifrent les champs voisins , on peut
prévoir que son livre aura bien quatre ou cinq gros volumes.
HISTOIRE. 91
Cependant ce n'est pas nous qui lui en ferons un sujet de re-
proche, car nous avons trouvé dans celui-ci beaucoup plus
d'intérêt que dans le précédent ; il nous semble être un de ces
homniesqui gagnent à être connus et dont il faut pratiquer quel-
que temps le commerce pour bien apprécier tout le mérite.
D'ailleurs le sujet en vaut la peine j plus ou l'approfondit,
mieux on en comprend l'importance et la riche fécondité.
HISTOIRE DE JERUSALEM, tableau religieux et philosophique, par
M. Poujoulat. Tome second. Paris. 1 vol. in-8. 7 l'r. 50 c.
Ce second volume commence après la mort de Jésus-Christ,
et nous offre un tableau fort intéressant des premiers progrès
de la religion chrétienne , du zèle admirable que déployèrent
les apôtres, et des cruelles persécutions qu'ils eurent à souffrir.
L'auteur nous peint également , avec beaucoup de vivacité ,
les vexations que la domination romaine imposait au peuple
Juif. Le joug devenait de plus en plus insupportable, et ce fut
alors que de fervents Israélites entreprirent de prêcher la ré-
volte, se répandirent dans les difiérentes villes de la Judée pour
organiser la résistance. Ils réussirent à réveiller chez un cer-
tain nombre de leurs compatriotes l'amour de l'indépendance,
et à produire quelques soulèvements partiels, à la suite des-
quels s'engagea une lutte désespérée qui ne devait finir que
par l'aifëanlissement de la nation juive, condamnée désormais
à l'exil, au morcellement, et au mépris de tous les autres peu-
ples. Cette tentative, cependant, semblait digne d'un meilleur
sort; elle avait pour mobile l'amour de la patrie appuyé sur
de profondes convictions religieuses , et le trait suivant que
raconte M. Poujoulat prouve de quels sentiments énergiques
étaient animés ses auteurs.
« L'attaque de la citadelle de Massada, située dans les mon-
tagnes du coté d'Engaddi, donna lieu , de la part des assiégés,
à une résolution terrible, qui révèle d'indomptables caractères.
Les assiégés étaient de ceux que Josèphe appelle sicaires ,
armés , comme les zélateurs , pour l'indépendance nationale ,
et qui , durant les calamités de Jérusalem , avaient exercé des
violences en divers points de la Judée. L'incendie d'un mur
qui devait les défendre contre les machines des Romains , ne
leur montre d'autre perspective qu'une défaite certaine. Eléa-
zar, leur chef, repousse comme une honte toute idée de fuite
ou de soumission. Il rassemble les plus vaillants de ses com-
92 LITTERATURE ,
pagnous , leur rappelle le serment de ne jamais subir aucune
domination étrangère , et de reconnaître IDieu seul pour -maî-
tre : Si nous tombons vivants au pouvoir des Romains , leur
dit-il , le désbonneur et l'esclavage le pins cruel nous atten-
dent, nous qui avons été les premiers à secouer le joug et qui
sommes les derniers à résister. Eléazar les exhorte à mourir
volontairement et glorieusement: ils sont encore libres, et,
par une détermination courageuse, ils peuvent sauver leurs
femmes et leurs enfants des outrages et de la servitude, et s'ar-
racher eux-mêmes au mauvais destin que leur préparent les
vainqueurs. Encore un assaut, et il n'en sera plus temps ! Il
faut donc que leur fer devance celui des Romains. Le chef de
la troupe accuse de lâcheté ceux àe ses compagnons qu'il voit
pleurer sur leurs femmes et leurs enfants et sur eux mêmes....
Eléazar cite les Indiens se jetant dans le feu pour se mettre
plus tôt en possession des félicités futures. Les désastres de
Jérusalem et de la Judée lui paraissent de nature à dégoûter
de la vie ; il ne veut laisser que deg corps morts entre les
mains de l'ennemi ; il espère ainsi le contraindre à admirer
des hommes qui ont méprisé le trépas pour garder riionneur.
« Le cliâteau de Massada offrit alors un spéciale qui ne
s'est pas renouvelé deux fois dans les annales de la guerre j
les paroles d'Eléazar ont fait battre ces coeurs farouches ,
un moment surpris par la faiblesse ; le désir de la mort y
est entré comme une brûlante passion. Tous ces Juifs, décidés
à ne plus se servir de leurs épées que contre les objets
de leur plus tendre affection et contre eux-mêmes , embras-
sent en pleurant leurs femmes et leurs enfants, leur par-
lent de la nécessité d'une mort volontaire pour échapper à
l'ignominie et aux fers, et, api-ès les derniers adieux et les
derniers baisers , les immolent avec toutes les angoisses du
désespoir. Ils entassent et brûlent leurs objets les plus pré-
cieux j ensuite on tire au sort pour savoir quels sont ceux qui
feront l'office de bourreaux. Les dix, chargés de cet effroyable
ministère, remplirent leur tâche sans horreur ; chaque homme
se faisait égorger en tenant étroitement embrassés les corps
de sa femme et de ses enfanis. Lorsque les dix demeurèrent
seuls au milieu de cette héroïque boucherie, il yen eut un que
le sort désigna pour frapper les neuf qui devaient mourir ;
quand les neuf eurent expiré , l'unique survivant de ce drame
sanglant passa en revue tous ses compagnons pour s'assurer
que nul n^avail besoin de son épée , mit le feu autour de lui ,
et , se plaçant à côté des corps de ses proches , se perça le
cœur. »
Ces sublimes eftorts étaient comme les dernières convul-
HISTOIRE. 93
sions d'un peuple destiné à périr. Une seconde révolte fut le
prétexte que les Rx)mains saisirent pour exécuter ce jugement
terrible. Les Juifs furent dispersés, le séjour de Jérusalem leur
fut interdit , et après quelques années de persécution le chris-
tianisme, enfin victorieux, régna presque sans partage sur les
lieux mêmes qui avaient vu son divin fondateur expirer
comme un malfaiteur dans le snpplice de la croix.
IVI. Ponjoulal donne des détails d'un grand intérêt sur les
évêques qui occupèrent successivement le siège de Jérusalem,
sur la vie intérieure de la nouvelle Eglise , sur les hommes
distingués qui prirent part à ses luttes et contribuèrent à sa
gloire. Il nous montre ensuite Mahomet, profitant de l'état de
décadence dans lequel se trouvaient les anciennes religions de
l'Orient pour leur substituer un déisme dont il avait puisé les
plus belles idées dans la doctrine chrétienne, et ses sectateurs
exaltés , venant à leur tour chasser les Chrétiepsde la Judée.
Dès lors, l'accès des lieux saints devient presque impossible à
ceux-ci. Ce n'est qu'au prix des plus dures fatigues, des périls
les plus redoutables , (ju'ils peuvent acheter le bonheur d'ap-
procher du saint sépulcre. Mais la ferveur grandit en propor-
tion des obstacles, et c'est alors que commencent ces pieux
pèlerinages dont M. Poujoulat peint si bien le côté noble et
poétique.
c( La religion répandait sur les mœurs une touchante poésie
dans ces vieux lempè , où le désir d'a'ler prier à Jérusalem
saisissait tout à coup un homme qui , souvent , n'était jamais
sorti de son lieu natal ; il recevait de son pasteur, à la messe
paroissiale : le bourdon , la pannetière et la bénédiction j une
lettre de son évêque on de son prince le recommandait à
toutes les autorités religieuses , à tous les fidèles qu'il pouvait
rencontrer sur son chemin ; ses proches et ses amis raccompa-
gnaient à une certaine distance, l'embrassaient eu pleurant,
lui redisaient leurs pieux souhaits de bon voyage, et deman-
daient à Dieu de faire marcher devant lui ses anges j puis ou
se séparait, et les amis continuaient à suivre des yeux le pè-
lerin jusqu'à ce que l'espace ou la montagne l'eussent dérobé
à leurs tristes regards. L'évêque et le prêtre, le chapelain,
l'abbé et le prieur, lui accordaient en route une fraternelle
hospitalité. Le pèlerin était affranchi des péages, et tout hom-
me portant les armes , n'aurait pu sans félonie , refuser son
secours au pauvre pèlerin menacé. IjOrsqu'il s'embarquait
pour se rendre aux côtes de Syrie, on réduisait à peu de chose
le prix de son passage; les navires de Marseille le portaient
gratuitement en Terre-Sainte. Après avoir visité Jérusalem et
tous les lieux révérés , le pèlerin s'embarquait souvent sur un
94 LITTÉRATURE,
navire de Gênes , de Pise ou d'Amalti, se dirigeait vers Kouie,
et regagnait par les Alpes la ville on le hameau d'où il était
parti. Plus d'une fois on allait à sa rencontre en procession ;
on le conduisait à l'Eglise au bruit des chants sacrés j la palme
cueillie dans la vallée de Jéricho était déposée sur l'autel de
la paroisse. Quelle fêle que ce retour ! avec quel respect on
s'approchait de celui qui avait touché de sa main le saint tom-
beau et le Calvaire, qui était entré dans l'élahle de Bethléem,
et s'était baigné dans les saintes eaux du Jourdain ,' Que de
questions on lui adressait ! Avec quelle curiosité pieuse on lui
redemandait les mêmes détails sur des lieux si chers à leur foi!
En le voyant, en l'écoutant, en le touchant, les fidèles croyaient
respirer l'air de la Judée , entendre les bruits bibliques du
montSion et du mont des Olives, et embrasser le sol foulé par
Jésus-Christ .' »
Ces pèlerinages firent bientôt naître l'idée des croisades.
M. Poujoulat passe rapidement en revue les principaux évé-
nements de ces grandes expéditions , dont l'histoire a été si
bien racontée par son ami et maître, M. Michaud , à l'ouvrage
duquel il renvoie le lecteur. Ensuite il esquisse à grands traits
les destinées de l'Orient depuis cette époque jusqu'à nos jours,
et termine en jetant un coup d'oeil sur l'état actuel de l'em-
pire turc. Sa restauration lui paraît impossible , il croit que
l'avenir de l'Orient est tout entier entre les mains des nations
chrétiennes , et il se prononce pour l'alliance de la France
avec la Russie , comme le meilleur et le seul moyen de résou-
dre convenablement la question.
On voit que celte histoire , qui commence avec l'entrée des
Hébreux dans le pays de Canaan, vient ainsi se rattacher aux
préoccupations de la politique contemporaine. Ce mérite d'op-
portunité joint au talent remarquable de l'écrivain , et à l'in-
térêt constamment soutenu de son récit, ne pourra que con-
tribuer au succès de cet ouvrage qui nous paraît , à bien des
égards , digne de fixer à un haut degré l'attention publique ,
quoique nous ne partagions ni tous les principes, ni toutes les
vues de l'auteur.
UNE MERE ambitieuse par Chasserot. Paris, chez H. Souverain»
5, rue«îes Beaux-Arts. 2 vol. in-8. 1 5 fr.
Le roman honnête et moral commence à oser reparaître
sur l'horizon littéraire. De temps en temps quelque auteur
bien intentionné s'essaie dans ce genre, qui à force d'être ou-
HISTOIRE. 95
blié a le mérite d'être presque nouveau. Malheureusement ce
sont en général des plumes encore peu habiles et peu con-
nues qui tentent celle entreprise chanceuse, pour laquelle il
faudrait au contraire une de ces réputations toute faites dont
le public accueille, yeux fermés, toutes les productions. Mais
cette obscurité môme impose à la critique le devoir de juger les
auteurs avec indulgence, de les encourager par ses conseils dans
la route qu'ils ont choisie, de leur en montrer les écueils et de
chercher à les soutenir dans leurs efforts louables. Nous félici-
terons donc M. Chasserot d'avoir su faire un roman riche en
incidents, et qui ne manque ni d'invention, ni de mouvement
dramatique , sans avoir recours aux attraits du vice élégant ,
sans employer ces moyens violents par lesquels l'art excite
l'intérêt aux dépens de la vertu et de la vérité. Mais nous lui
dirons aussi que l'intention, quelque bonne qu'elle soit, ne suf-
fit pas pour atteindre le but. La morale a besoin d'être parée
pour plaire aux lecteurs, surtout aux lecteurs de romans. Il
faut que le sourire vienne dérider son visage grave , et même
un peu sévère. Il faut que le charme des détails, des situa-
tions variées et piquantes , vienne suppléer à l'absence des
écarts de la passion ou des scènes d'amour et de meurtre. On
ne doit pas oublier que l'attrait puissant de celles-ci demande à
être remplacé si l'on veut ramener le public à des idées plus
saines en matière de goût. La décadence littéraire provient de
l'impuissance des écrivains qui , à défaut de ressources dans
leur esprit, ont appelé à leur aide toute la vieille défroque du
mélodrame. Or c'est ce que M. Chasserot n'a pas bien compris.
Son roman, très-moral, très-honnêle, manque un peu d'inté-
rêt. L'action, quoique très-compliquée, languit et ne captive
que faiblement l'attention. Les personnages sont très-nom-
breux, mais ce sont des figurants plutôt que des acteurs. Les
caractères sont à peine esquissés , et l'auteur raconte tou-
jours, au lieu de faire agir et parler le monde qu'il nous pré-
sente. Nous ajouterons que sous le rapport du style, M. Chas-
serot a besoin de beaucoup acquérir j sa phrase s'allonge en
périodes lâches et embarrassées qui manquent à la fois de grâce
et de mouvement. S'il veut réussir dans la tâche qu'il a entre-
prise, nous ne saurions trop lui recommander de perfection-
ner son style. Dans les ouvrages d'imagination, la forme est
d'une haute importance, et sous ce rapport les adversaires
contre lesquels il doit combattre ne sont en général que trop
bien doués. Du reste, nous applaudissons avec plaisir toute
tentative qui a pour but d'épurer le roman et de le sortir de
cette espèce d'égout dans lequel l'ont plongé nos écrivains h la
mode.
96 LITTÉRATURE ,
BIÉMOIRES du comte Belliard, lieutenant-général, pair de France ,
écrits par lui-même , recueillis et mis en ordre par M. Vinet, l'un
de ses aides-de-camp. Paris , 5 vol. in-8. 21 fr.
Le comte Belliard était na de ces viens soldats de la révo-
lution dont le nombre diminue chaque jour. Distingué par sa
bravoure, il était rapidement arrivé à de hauts grades dans les
guerres de l'Empire. Réintégré dans la Chambre des pairs en
iSig, il y soutint la cause de l'opposition jusqu^en i83o, où
il fut choisi par S. M. Ijouis-Philippe pour aller notifier son
avènement à la cour de Yienne. Puis il accepta plus tard le
poste d'ambassadeur en Belgique, et prit une part active aux
diverses transactions politiques de ce pays pour lequel il éprou-
vait une vive sympathie. Le généralBelliard est morten i832,
frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante tandis qu'il tra-
versait le Parc royal à Bruxelles-
Ses mémoires se composent de documents assez curieux
pour l'histoire contemporaine. La première partie renferme
des détails intéressants sur les guerres de l'Empire et éù par-
ticulier sur la mort de Murât, auprès duquel le général Bel-
liard fut envoyé connue ministre plénipotentiaire en i8i5. La
seconde partie consacrée aux événements de i83o contient
une foule de notes sur les rapports du général avec Louis-
Philippe, et la troisième est consacrée aux divers épisodes de
sa mission en Belgique. On voit que c'est un recueil de piè-
ces plutôt que des Mémoires dans le sens ordinaire du mot.
Le travail de M. Vinet s'est borné à mettre de l'ordre dans
leur arrangement, et à les faire précéder d'une courte notice
biographique sur leur auteur. De nombreux fac-similé ornent
celle publication qui est, dit Téditeur, un monument élevé à la
mémoire d'un bon citoyen, d'un brave et loyal soldat.
H
DEUX ANS en Espagne et en Portugai~pendant la guerre ci%'ile, 1858-
1840, par le baron Ch. Dembowski. Paris, chez Ch. Gosselin, 9,
rue Saint-Germain-des-Prés. 1 vol. in-8. 7 fr. 50c..
Cet ouvrage offre une lecture très-amusante. Quoique l'au-
teur soit étranger, il manie la langue française avec assez d'ai-
sance , et si son style n'est pas d'une pureté parfaite , il ne
manque cependant ni de grâce, ni d'originaUlé. D'ailleurs c'est
un homme de beaucoup d'esprit, bon observateur, qui voyage
avec le désir d'étudier les mœurs et les usages de» pays qu'il
HISTOIRE. 97
parcourl, el ne néglige aucune occasion de les bien connailre.
Il cherche à voir beaucoup el à bien voir, il ne se borne pas à
fréqucnlcr les salons ilu grand monde, il pénétré dans tous les
rangs de la société, suivant les plaisirs et les occupations du
menu peuple avec autant d'intérêt que ceux des hautes clas-
ses, décrivant tour à lour les merveilles des arts et les plaisirs
rustiques d'une fête populaire., ou bien les scènes piquantes
de la place publique, l'our un touriste de celte rare espèce au-
cun théâtre ne saurait mieux convenir que celui de la guerre
civile eu Espagne et en Portugal. L'anarchie qui renverse
toutes les barrières, qui rompt toutes les chahies, confond tous
les rangs, donne un libre cours à tous les instincts, à toutes
les tendances individuelles, ne pouvait manquer de lui offrira
chaque pas quelque sujet d'étude curieux el intéressant. Aussi
dès son début il éveille rattention du lecteur- par les portraits
de ses compagnons de vojage, nobles Espagnols , que divers
motifs obUgenl à garder l'incognito pour traverser sans périls
la frontière alors infestée par les bandes de don Carlos. Il peint
avec gaîté les terreurs paniques qui les accompagnèrent pres-
que jusqu'aux portes de Madrid. Une fois arrivé dans la capi-
tale, M. Dembowski se loge, non pas à l'hôlel, mais dans une
maison particulière, cliez une vieille doua Doiores , et s'em-
presse de se plier aux'usages de la vie espagnole afin d'être
plus vite à même de les bien étudier. Il se mel tout de suite au
courant de la chronique du jour, et l'une de ses premières let-
tres renferme le récit de la surprise de Sarragosse par les
carlistes. Nous donnons ici ce morceau, qui nous a paru rap-
peler singulièrement la fameuse tentative des Savoyards con-
tre Genève en 1602. ....
M Informé par ses émissaires que San Miguel-, en sortant de
Sarragosse pour marcher au secours de Gandesa , n'y avait
laissé que trente hommes de troupes sous les ordres du géné-
ral Esteller, officier abhorré à cause de sa défection aux Fran-
çais devant Tarragone en 1823, Cabrera conçut le projet de
s'emparer de la ville par un hardi coup de main, dont il con-
fia l'exécution à l'intrépide Cabanero. Celui-ci partit de Le-
cera dans la nuit du 3 mars, cl lelle fut la rapidité, tel fut le
secret de ses mouvements, qu'après avoir parcouru, à la lête
de cinq bataillons et de cinq cents chevaux, quatorze lieues du
pays en moins de douze heures, il arrivait dans la soirée du 4
en vue de la place, pendant que les habitants le croyaient en-
core à Lecera. A la nuit tombante, trente de les carlistes dé-
guisés en paysans, portant des guitares et des triangles entrè-
rent dans la ville confondus avec le peuple ; les factionnaires
les avaient laissé passer, les prenant pour des faubouriens qui
98 LITTÉRATURE,
se rendaient à une sérénade. Sur les dix heures on euleudit
des coups de feu dans plusieurs directions, maison n'y fil pas
attention, on crut que c'étaient les alertes ordinaires des sen-
tinelles. A minuit Cabanero se présente avec ses troupes sous
les murs de la ville, les conjurés lui descendent des échelles,
et bref, sur les trois heures du matin Saragosse est envahie
par deux mille cinq cents carlistes, à Tinsu des habitants, à
î'insu des autorités qui dorment à qui mieux mieux. C'en était
fait sans la vigilance d'un factionnaire posté au palais du
Principal. Il entend les pas des carlistes qui viennent sur lui,
et leur crie le qui vive! Fii^'a Carlos Quinto y la Inquisicioti !
lui répondent les assaillants, tellement ils sont sûrs de la vic-
toire. La sentinelle fait feu sur eux, tout le poste se replie sur
le théâtre en tiraillant, et un tambour s'établissant sur le balcon
de la façade bat la générale de toute sa force, et travaille à éveil-
ler la population du quartier, oii le hasard voulait que demeurât
aussi le courageux chef politique de Saragosse, don José Moreno.
Il accourt à sa croisée, et, sur la nouvelle que la ville était
surprise par l'ennemi, donne le signal d'une résistance digne
de Saragosse, en ouvrant le feu de ses propres balcons. Bien-
tôt après, une grêle de plomb, de pierres , de meubles, de
tuiles, pleuvait de toutes paris sur les hommes de Cabanero.
Les miliciens descendirent dans leurs étroites ruelles et les car-
listes furent refoulés sur tous les points. Ceux qui ne purent
sortir par les portes ou sauter des remparts , se renfermèrent
dans le couvent de San Pablo ; mais ils se rendirent bientôt à
discrétion aux premiers coups de canon. Cabanero , qu'on dit
blessé , est parvenu à s'échapper avec le gros de la troupe ,
emmenant avec lui une centaine de miliciens enlevés dsns les
premiers moments de la surprise. C'est, dit-on, un ancien prê-
tre rempli de bravoure et d'énergie ; son premier acte en en-
trant dans Saragosse a été de frapper, pour lui et son état-
major, un impôt de chocolat chez l'avocat Mainar , dont il
trouva la maison ouverte. Tout ce drame, surprise et déli-
vrance, s'est passé dans trois heures de temps, tout juste la
durée d'une pièce de théâtre à Franconi.»
L'auteur raconte ainsi d'une manière simple, mais assez pi-
quante, tous les événements qui préoccupent les esprits pen-
dant son séjour eu Espagne. Il est en général sobre de ré-
flexions , et laisse les faits parler eux-mêmes. Cependant on
s'aperçoit aisément que la révolution espagnole a toutes ses
sympathies ; il ne cache pas l'impression favorable que fait sur
lui le caractère des habitants , non plus que sa confiance dans
l'avenir du pays, malgré l'apparence de désorganisation et d'a-
narchie qu'il présente. Il se plaît à peindre tous les détails qui
IHSTOIKE. 9!)
lui paraissent propres à faire connailre les mœurs espagnoles.
Aucun trait caractéristique ne lui échappe. C'est une galerie
fort animée clans laquelle on passe en revue les différents or-
dres de la société, depuis le grand seigneur jus(ju'au pauvre
agitador, depuis la belle dame orgueilleuse de sa noblesse, jus-
qu'à la îJianola qui ne Test pas moins de ses charmes et de sa
fîère indépendance. Ce dernier type, tout à fait propre à l'Es-
pagne, mérite une mention particulière : « La inanola a le nez
au vent, le teint pâle, et des paupières admirables. Sa taille
est bien prise, et sa robe, qui dépasse à peine le mollet, laisse
apercevoir un pied mignon couvert d'un bas de soie à jour et
finement chaussé. Elle abhorre le chapeau et tresse ses che-
veux en nattes menues, dont elle forme une corbeille fort éle-
vée. Elle encadre avec beaucoup d'art sa physionomie dans
une mantille garnie de velours, et se pavane à pas lents, une
main sur la hanche, sans que jamais le sourire vienne effleu-
rer ses lèvres. Elle provoque le passant par un orgueilleux
çué hciyl (que me voulez-vous?) et lui tourne le dos avec mé-
pris, si elle aperçoit quelque froideur oflfensanîe pour ses char-
mes. Craignez de roffèuser, car elle sait se venger. Bon nom-
bre d'elles portent encore le couteau dans la jarretière de la
jambe droite, ou bien dans un gousset cnclié sous la fente de
la robe, et qui sert aussi à renfermer le pécule.»
M. Dembowski nous fait assister au combat de taureaux, et
après tant de descriptions déjà faites de ce cruel spectacle, la
sienne se laisse encore lire avec intérêt parce qu'elle est sim-
plement écrite, sans recherche ni prétention. Il nous introduit
également dans la salle des Corlès , et fait poser devant nous
l'un après l'autre les principaux orateurs, les hommes émi-
nents des différents partis. Il nous montre les joyeuses espiè-
gleries des étudiants, les sérénades des caballeros, les proces-
sions dévoles, les danses et chansons populaires ; enfin il nous
conduit à l'exécution de trois condamnés à la garolle, supplice
qu'on ne pratique plus guère qu'en Espagne, et qui consiste à
étrangler le patient assis sur la sellette la tête appuyée contre
un poteau.
C'est une véritable lanterne magique dont les scènes sont
tour à tour sérieuses ou gaies, plaisantes ou lugubres, mais eu
général pleines d'originalité. Avec une curiosité infatigable ,
M. Dembowski parcourt TEspagne et le Portugal, cherchant à
voir autant que possible par lui-même, et ne laissant jamais
échapper aucune occasion de profiler des informations que
d'autres peuvent lui donner. Son récit manque souvent d'or-
dre et de méthode ; il passe sans transition d'un suiet à un au
Ire, enregistrant ses observatious à mesure qu'elles se présen-
100 LITTÉRATUBE,
lent et s'inquiétanl peu de la confusiou qai eu résulte. On voit
qu'il a réunilesmalériauS. d'une correspondance familière qui
n'avait pas été d'abord destinée à l'impression. C'est un défaut
sans doute j on reconnaît l'œuvre d'un débutant qui ne sait pas
encore bien ce que c'est que faire un livre. Mais ce désordre
même n'est pas non plus sans cbarme; le lecteur y trouve
Tatlrafit de la variété ; son attention est sans cesse réveillée par
des tableaux, piquants ; il suit le voyageur dans sa course va-
gabonde, et trouve toujours dans chacune de ses lettres quel-
que trait ingénieux véritablement empreint de couleur locale.
D'ailleurs, M. Dembowski ne néglige rien de ce qui peut jeter
quelque jour sur les événements si compliqués de la révolu-
tion espagnole. Il nous fait connaître la plupart des hommes
qui y ont joué un rôle, et au lieu de les juger d'après ses pro-
pres vues, il préfère rapporter fidèlement les jugements qu'on
porte sur eux dans le pays même. De cette manière son livre
représente avec une grande exactitude l'état actuel de l'Espa-
gne. Sous ce rapport il peut servir de document pour l'inlelli-
gence de cette guerre civile si difficile à suivre dans ses phases
diverses, et apporter quelque lumière dans la question que les
récits des gazettes ont si bien embrouillée. Si le succès se pro-
portionnait toujours au mérite réel des livres, celui-ci devrait
certainement en obtenir un plus grand que les impressions de
voyage de tel ou tel auteur à la mode. Malheureusement il
n'en est point ainsi. M. Dembowski , étranger et inconnu,
n'aura pour lui ni les éloges complaisants de la presse, ni l'a-
vantage d'un nom tout fait, aussi lui faudra-t-il de la patience
pour arriver. Cependant qu'il ne se décourage pas, doué comme
il l'est, nous n'hésitons pas à lui prédire qu'avec du travail et
quelques efforts il réussira, moins promplement peut être que
bien d'autres, mais aussi d'une manière plus durable. 11 pèche
par la forme beaucoup plus que par le fonds, et c'est une ex-
ception assez rare aujourd'hui.
NOTICE HISTORIQUE sur Barëre, député à rassemblée constituante,
à la convention nationale , et à la chambre des représentants, par
ÎM. Carnot. Paris, chez J. Labitte ,3, quai Voltaire. 1 vol. in-8.
M. Carnot, chargé par Barère du dépôt et de la publication
de ses mémoires, a puisé dans l'étude des matériaux qui lui
ont été confiés une estime profonde pour le caractère de cet
homme, représenté par la plupart des historiens de la révolu-
tion comme un démagogue sanguinaire'. Il a donc jugé conve-
HISTOIRE. lot
uabletle chercher à redresser l'opinion publique à cet égard,
el c'est dans ce but qu'a élé composée la notice que nous
annonçons ici. C'est moins une liistoire de sa vie qu'une
apologie de ses actes et de ses discours. L'auteur s'attache sur-
tout a prouver que la vie privée de Barère a constamment dé-
menti les sentiments qu'on lui prêtait, et qu'on a toujours dé-
naturé le sens des paroles qui ont été le principal sujet des
reproches de ses détracteurs. Suivant M. Carnot , la gravité
des circonstances autorisait les mesures les plus énergiques, et
Barère n'eût d'autre tort que dé demeurer jusqu'au bout fi-
dèle à ses convictions intimes. Il avait salué la révolution
comme le signal de l'affranchissement des peuples, et il pen-
sait qu'on ne devait reculer devant aucun des obstacles qui pou-
vaient s'opposer à sa marche. Aussi, quoique ses goûts et ses
halMludes littéraires semblassent marquer sa place dans le parti
des Girondins, il ne tarda pas à se séparer d'eux, et les accusa
de vouloir exciter la guerre civile en pr-oposaut Tappel au peu-
ple pour la condamnation de liOuis XVI. Il approuva les me-
sures révolutionnaires les plus violentes, quoiqu'il blâmât la
manière inhumaine dont elles étaient exécutées. Après la chute
de Pvohespierre, à laquelle il prit part malgré son faible pour
l'austérité républicaine de ce cruel dictateur, Barère. parut re-
venir à des opinions plus modérées, mais cet adoucissement ne
surfit pas pour le garantir de la réaction qui devait nécessaire-
ment s'opérer avec d'autant plus de force que le mouvement
contraire avait été plus violent. Il se vit arrêté , jeté dans une
prison , puis obligé de se cacher et de vivre en proscrit jus-
qu'au 18 brumaire qui lui rendit sa liberté. Alors, dans l'ef-
fusion de sa reconnaissance, le rigide républicain se sentit plein
de sympathie pour la gloire naissante de Napoléon. Il essaya
de remplir auprès de lui le rôle difficile de conseiller officieux
et indépendant, puis ses avis ayant déplu, il se retira dans la
vie privée, se livrant avec bonheur à l'élude et à la méditation
jusqu'en i8i5; le retour des Bourbons viiU le forcer à s'exi-
ler. En i83o seulement, la révolution de juillet lui. permit de
revoir sa patrie, où de nouveaux Chagrins attendaient le vieil-
lard presque octogénaire, car ce ne fut qu'après de pénibles
procès avec plusieurs membres de éa famille qu'il pût rentrer
en possession d'une partie de son patrimoine. La marche du
nouveau gouvernement blessait d'ailleurs toutes ses idées dé-
mocratiques qui n'avaient été modifiées ni par l'âge, ni parles
épreuves; et jusqu'à sa mort, qui eut lieu en janvier 1841, il
s'occupa de rédiger des notes critiques pleines de traits acérés
contre les hommes et les choses de l'époque actuelle. M. Car-
not a inséré dans sa notice une foule de fragments curieux qui
102 LITTÉRATURE,
feront attendre avec impatience la publication des Mémoires
de Barère. Ce n'est qu'en lisant ceux-ci qu'on pourra juger
jusqu'à quel point la mémoire de cet homme mérite eu effet
(rélre réhabilitée.
HISTOIRE de la restauration , suivie d\in précis de la révolution de
Juillet, par E. Renai'd. Paris. 1 vol. in-8. 7 fr. 50 c.
L'époque de la restauration est encore trop près de nous
pour qu'il soit possible d'en bien écrire l'histoire. Les événe-
ments ne sont bien vus sons leur vrai jour qu'à distance ; le
temps seul peut redresser les erreurs de l'esprit de parti. Mais
M. Renard n'a point la prétention de nous donner une histoire
détaillée et complète. Il s'est simplement proposé de prouver
que le gouvernement de la restauration a dû sa chute à ses
propres fautes, et que c'est une erreur de croire qu'il lui était
impossible d'échapper à celte triste destinée. En effet, si les
Bourbons eurent le malheur de rentrer en France à la suite
des armées étrangères , ils n'en furent pas moins acceptés
comme une nécessité par la grande majorité de la nation lasse
de la guerre et du régime impérial. Presque tons les partis
s'accordèrent à reconnaître le nouveau gouvernement, et les
hommes qui ne voulurent pas lui prêter leur appui se con-
tentèrent d'abord de se retirer de la scène politique, sans faire
aucune opposition à ses premiers actes. Il semblait donc qu'a-
vec une conduite sage et prudente Louis XVIII parviendrait
facilement à se concilier tous les esprits modérés. Malheureu-
sement il ramenait avec lui un parti qui, aigri par l'exil, n'a-
spirait qu'à exploiter son triomphe et croyait pouvoir traiter la
France en quelque sorte comme un pays conquis. Quelque peu
disposé que fût le roi lui-même à céder aux exigences des émi-
grés, les prétentions de ceux-ci ne tardèrent pas à semer la
défiance et le trouble. Le premier résultat de leurs intrigues
fnt de faciliter le merveilleux retour de l'empereur, et lorsque
après les Cent jours Louis XY III eut senti la nécessité d'oc-
troyer une charte constitutionnelle, tous leurs efforts s'unirent
pour en atténuer les conséquences , pour empêcher le déve-
loppement régulier et graduel qu'elle semblait promettre à la
liberté. Puis quand Charles X monta sur le trône , ce parti
trouvant un auxiliaire dans le monarque donna libre cours à
ses projets réactionnaires , qui vinrent aboutir à la révolution
de i83o. L'auteur peint d'une manière fort intéressante l'o-
rigine et les progrès de l'opposition. Il s'attache à faire ressor-
HISTOIRE. 103
tir loiUes les fautes clc la cour, et à prouver qu'elle-même a
plus fail que ses adversaires pour préparer sa chute. Ce ré-
sumé bien fait, écrit sans passion ni prévention aveugle, nous
parait digne d'être recommandé à nos lecteurs.
PRÉCIS d'histoire générale, rédigé spécialement pour l'usage des
collèges, des écoles moyennes, et des écoles supérieures de "jeunes
filles, par H.-E. Gauilieur ; approuvé par le conseil de Tinstruc-
tion publique du canton de Vaud. Tome 1'^'' : histoire ancienne et
histoire romaine. Lausanne, chez Marc Ducloux , 1 vol. in-t2. 2 fr.
50 c.
Les progrès récents de la science historique n'ont jusqu'ici
guère pénétré dans l'enseignement élémentaire. Taudis que la
critique savante et hardie attaquait et renversait sans miséri-
corde toutes les traditions fabuleuses, celles-ci n'en demeu-
raient pas moins répétées dans les livres destinés à la jeunesse.
Il semble qu'on ait cru nécessaire de continuer à surcharger
la mémoire des enfants de notions erronées qu'il leur faut en-
suite abandonner lorsqu'ils arrivent à Tâge des véritables études
historiques. Cependant, il serait tout aussi facile de leur pré-
senter dès l'abord des connaissances réelles , exactes et en
harmonie avec les travaux modernes dont l'iiistoire a été l'ob-
jet. C'est dans cet esprit que M. Gauilieur a rédigé son Précis,
destiné aux collèges et aux écoles. Sans prétendre mettre à la
portée des enfants , des idées systématiques qui ne sont point
faites pour eux, il cherche à les faire , autant que possible,
profiter des résultats auxquels on est arrivé ; il éclaire la route,
il en écarte la plupart de ces préjugés et de ces superstitions
dont elle est encombrée , il offre , à côté du récit évidemment
fabuleux, l'hypothèse la plus raisonnable par laquelle on puisse
l'expliquer. En même temps il s'efforce de donner à l'ensei-
gnement historique une direction vraiment féconde , en ne la
renfermant pas dans le cercle étroit de la chronologie , et en
s'appliquant surtout à faire suivre le développement do l'esprit
humain , la marche de la civilisation, le progrès des institutions
politiques. Cetessai nous semble heureux. Il est exécuté avec
talent , et son utilité ne saurait être contestée dans un pays
comme la Suisse , cù l'établissement de la démocratie exige
que les jeunes gens soient initiés de bonne heure à la connais-
sance des droits et des devoirs civiques. Ecrit, d'ailleurs, d'une
manière fort agréable, il offre plus d'intérêt que n'en ont d'or-
dinaire les ouvrages de ce genre , et nous ne doutons pas qu'il
104 LITTÉRATURE,
ue soil accueilli avec joie par le jeane public auquel il s'a-
dresse. La pratique seule, sans doule , pourra .prouver si M.
Gaullieur a bien atteint le but qu'il s'est proposé ; mais en al-
lendaut, nous croyons. que renseignement élémentaire, ainsi
présenlésous une forme attrajante , dépouillé de toute séche-
resse, de toute aridité, ne saurait produire que de bons fruits.
ÉLÉMENTS .GÉNÉRAUX de Phistoire comparée de là philosophie ,
de la. littérature et des événements publics , depuis les temps les
plus reculés juscju''à nous,, avec un appendice sur l'histoire du Droit,
de la Théologie , des Sciences et des Arts ; par M. Gatien-Arnoult.
Paris, chez Hachette. 1 vol. 4°.
Frappé des défauts de l'enseignement universitaire, M. Ga-
tien-Arnoult s'est appliqué à en découvrir la cause, et ses
recherches l'on conduit à reconnaître que par quelques mo-
difications de détails, on pourrait. corriger ce que cet enseigne-
ment offre de défectueux , sans bouleverser, son organisation,
à certains égards très-précieuse. En théorie , l'université de
France lui paraît une institution fort belle et digne d'être
admirée. Mais la pratique ne réalise pas tout à fait les espé-
rances qu'on avait conçues et ne satisfait pas surtout l'idée
d'ensemble et d'unité qui domine le système. L'ordre et l'har-
monie manquent trop souvent à l'enseignetaent des collèges.
Les diverses branches de la science n'y sont point coordonnées
d'une manière logique, liées les imes avec les autres, comme
il le faudrait pour qu'elles se prêtassent un appui mutuel et
travaillassent de concert au développement de l'intelligence.
Dans quelques-unes de ces branches même , on ne suit point
de méthode régulière j ainsi pour l'histoire on passe d'une
époque à une autre époque, d'un pays à un autre pays , sans
aucun égard pour la chronologie ; on met tour à tour entre
les mains des élèves V Epitome historiœ sacrœ , qui traite de
l'histoire du peuple juif j puis V Epi tome historiœ grœcœ ,.qni
traite de l histoire du peuple grec ; puis le Deviris illustribus,
consacré à l'histoire du peuple romain ; après quoi l'on donne
Cornélius Nepos ; qui traite de nouveau de l'histoire grecquej
puis le commencement de Justin ,• qui est consacré à l'histoire
ancienne de certains peuples ; puis le Selectœ historiœ , qui
est un recueil d'anecdotes de tous les temps et de tous les
pays , etc., etc., eu sorte qu'à la fin de ses années de collège,
le jeune homme ne possède aucune notion claire et précise de
l'histoire, quoiqu'il ait la mémoire surchargée de faits entassés
HISTOIRE. 105
sans ordre ni naélliode. Il en est de même pour les sciences
natarcUes et exactes , qui , an lieu de marcher de front avec
les éludes littéraires , en sont isolées , ne s'y rattachent nulle-
ment , ne tiennent à rien, et sont en général presque comme
si elles n'étaient pas. C'est là que M. Gatien-Arnoult voit le
véritable vice de renseignement universitaire, et c'est dans le
désir d'y remédier qu'il a composé le livre que nous annon-
çons ici. Il ne prétend pas faire de grandes innovations , pré»
senter des théories nouvelles , renverser ce qui existe pour y
substituer tout un autre système. De semblables réformes ra-
dicales lui paraissent n'aboutir le plus souvent qu'à des déran-
gements, qu'à des détériorations réelles, et il croit que les
inconvénients signalés peuvent être corrigés sans grande peine,
ni grand bruit , que le bien qui se fait en silence est souvent
le meilleur. Dans ce but, il propose simplement d'introduire
dans l'enseignement une légère modification qui consisterait
à faire résumer de temps en temps aux élèves, les connaissan-
ces qu'ils doivent avoir acquises. L'utilité de ces exercices
synthétiques lui paraît incontestable, car ils remédieraient aux
inconvénients de tout défaut d'harmonie , en remettant les
choses à leur place, en rétablissant l'ordre brisé par une ana-
lyse anti-méthodique, en donnant l'intelligence nette de ce que
l'absence de méthode enveloppe d'une grande obscurité ; ils
combleraient les lacunes résultant de leçons restées incom-
plètes ; ils graveraient de nouveau , et pour toujours , dans la
mémoire , tout ce qui aurait été bien appris, et tout ce qu'il
est le plus important de retenir ; enfin, forçant les élèves à se
rendre compte de ce qu'ils savent, ils leur montreraient mieux
tout ce qu'il leur reste à savoir, et en les éclairant sur le passé,
ils serviraient aussi à les guider pour l'avenir.
Dans ce but , l'auteur a dressé une suite de tableaux des-
tinés à former comme un atlas chronologique de l'histoire, de
la philosophie, de la littérature, des sciences et des arts. Le
premier de ces tableaux est une espèce de mappemonde qui
offre , d'un seul coup d'œil , l'ensemble de l'histoire consi-
dérée sous ces différents rapports. Puis un tableau général est
également consacré à chaque branche en particulier. Mais
comme tous les détails nécessaires ne peuvent y trouver place,
viennent ensuite des tableaux semblables pour chaque époque,
et, outre l'avantage de rétablir ainsi l'ordre des événements et
leur liaison avec les progrès de l'esprit humain, on comprend
quel puissant secours mnémonique les élèves peuvent trouver
dans de tels résumés méthodiques , dont la forme matérielle
se grave si facilement dans leur mémoire. Le texte qui les ac-
compagne renferme des explications claire* , précises , tout à
9
106 LITTÉRATURE,
fait propres à servir de guide pour les développements dont
ils doivent être Tobjet. Il nous paraît évident que celte mé-
thode bien employée, serait en effet le moyen le meilleur de
féconder l'enseignement universitaire et d'y ramener l'har-
monie , dont l'absence est certainement un vice capital qu'il
importe de faire disparaître. Le livre de M. Galien-Arnoult
mérite de fixer l'attention des maîtres. C'est un beau travail ,
fruit d'une érudition profonde , unie à un esprit philosophique
de haute portée, qui peut leur être d'une grande utilité. Nous
le recommandons également à nos lecteurs comme une œuvre
remarquable , pleine de vues ingénieuses , et digne sous tous
les rapports d'exciter leur intérêt. M. Gatien-Arnoult , pro-
fesseur à Toulouse, est un de ces hommes laborieux qui ne se
laissent point endormir par la vie obscure et monotone de la
province , qui protestent par leurs recherches patientes , par
leurs efforts généreux contre l'injuste centralisation parisienne.
C'est à nos yeux un motif de plus d'accueillir avec faveur ses
productions, qui d'ailleurs portent l'empreinte d'un talent
très-distingué.
HYMNES de Callimaque , traduites en vers finançais; avec !c texte
grec en regard et des notes, etc., par Alfred de Wailly. Paris. 1 vol.
in-8, 6 fr.
Il faut uu certain courage pour publier la traduction en vers
français d'un poète grec, avec le texte en regard. La compa-
raison ne peut-être en effet que bien désavantageuse pour no-
tre langue, si pauvre et si pâle en présence de la riche et puis-
sante harmonie de cette heureuse rivale. M. de Wailly dit
dans son avant-propos qu'un mot à mot froid et décoloré de
l'auteur grec ne donnerait pas au public une idée juste des
beautés du premier ordre qu'il renferme. C'est vrai, mais il
n'est pas non plus absolument nécessaire qu'une traduction en
prose soit froide et décolorée. En s'approchant plus près du
texte, elle peut au contraire quelquefois rendre avec bonheur
son énergie et sa couleur originale, elle peut plus facilement
prendre une teinte du génie particulier de la langue et de
l'auteur qu'elle doit interpréter. Si à ce travail déjà si péni-
ble, le traducteur vient encore ajouter l'obligation de revê-
tir les formes de la poésie française, de s'astreindre au joug de
la rime, de rhémistiche et des autres règles du vers alexan-
drin, n'est-il pas à craindre qu'il s'éloigne toujours davantage
du texte original sans pouvoir jamais atteindre ces beautés du
HISTOIRE. 10^
premier ordre qu'il a cru pouvoir reuiire ainsi d'une manière
plus frappante? La plupart dos essais de ce genre nous sem-
blent prouver en faveur de notre opinion, et l'œuvre même de
M. de Waillj, quoique faite avec un talent incontestable, n'est
pas non plus de nature h nous convertir. IjC style en est noble
sans doute, les vers sonores, Tharmonie en général assez lim-
pide, mais nous y cherchons vainement Taccent lyrique , le
Ion inspiré que doit prendre le poète qui adresse ses hymnes
aux divinités les plus puissantes de l'Olympe. Considérée
comme production originale, ou la jugerait médiocre, et ce
n'est certes pas là l'intention du traducteur qui prétend au
contraire faire mieux ressortir la supériorité de Callimaque.
C'est que, pour satisfaire aux exigences de la poésie fran-
çaise, il a dû délayer la pensée, affaiblir l'expression, recou-
rir sans cesse à la périphrase. Un seul exemple justifiera notre
critique. Ce vers qui termine l'hymne à Cérès :
lXa9« fjtot, TptXXiCTTc , fxe'ya rypet'oucra S'eâwv.
M. de Wailly le traduit par :
Salut, salut, Cérès! jMniplore ton secours,
Cérès trois fois puissante, écoute-moi toujours!
Certes, cette invocation est bien faible et ne vaut pas le mot à
mot du texte. Et nous pourrions citer maints autres passages
où le traducteur, forcé d'allonger son interprétation, n'a pas
été plus heureux. Mais nous le reconnaissons, la faute doit en
être attribuée moins à lui qu'à la langue, et cela n'ôte rien au
mérite de ses efforts qui, relativement à la difficulté de l'entre-
prise, sont dignes d'éloge.
Des notes savantes et nombreuses ajoutent d'ailleurs à cette
publication un intérêt qui sera vivement apprécié par les ama-
teurs de la philologie.
MEMOIRE sut la statue de Laocoon, mise en parallèle avec le Laocoon
de Virgile , par M. MoUevaut. Paris , imprimerie royale. In-â.
Lessing, dans un ouvrage sur le même sujet oii il examine
les limites respectives de la poésie et de la peinture, conclut,
après une discussion pi'ofonde et lumineuse, que la poésie est
dans le temps^ la peinture dans V espace. M. Mollevaut, adop-
tant ce principe, recherche à son tour lequel de ces deux arts
est le mieux doté, lequel l'emporte en mérite du sculpteur
ou du poète.
108 LITTÉRATURE,
lie temps, dont la poésie dispose, offre an avantage incon-
leslable en ce qu'il lui permet d'embrasser tout l'ensemble de
son sujet dans une œuvre unique, de présenter le drame com-
plet depuis son début jusqu^à son dénouement, et de suivre
ses pbases diverses sans omettre aucun des détails qui les unis-
sent de manière à n'en former qu'un seul tableau. Mais l'art
plastique a de son côté le mérite de donner une forme maté-
rielle à la pensée, de frapper plus vivement les sens , et, s'il
f'st obligé de se borner à retracer une scène unique, toutes
les facultés de l'artiste se concentrant sur elle , il produit des
effets plus puissants, plus instantanés et peut-être aussi plus
durables parce qu'ils ne sont pas exposés aux altérations d'une
langue qui vieillit et qui meurt. Le Laocoon de Yirgile a donc
d'abord la supériorité du temps, « qu'il emploie, dit M. MoUe-
vaut, d'une manière îidmirable quand il montre le lieu , l'in-
stant, la pompe du sacrifice, et ces deux serpents dont la mar-
clie sonore, les crêtes sanglantes et les orbes immenses jettent
au loin l'épouvante , et laissent présager une grande cata-
strophe.»
C'est une magnifique introduction au drame terrible dont
le sculpteur ne peut nous montrer que l'insiant fatal sans nous
y préparer, sans nous expliquer les causes qui doivent l'ame-
ner. Mais aussi quelle impression subite et profonde produit
sur nous l'aspect de cette œuvre qui nous fait assister à la lutte
désespérée d'un père témoin de l'agonie de ses deux enfants et
victime lui-même des monstres qui l'enlacent et le déchirent
avant qu'il puisse essayer seulement de leur arracher leur
proie. Ici le sculpteur triomphe, et son talent dépasse celui du
poète. Sous son ciseau , les deux fils de Laocoon revêtent des
traits différents qui ajoutent à l'effet de la scène une perfection
que Virgile a négligée dans son récit. « Le plus âgé cherche à
rompre les nœuds des reptiles, se raidit contre la douleur, et
porte déjà sur le front un mâle caractère j le plus jeune laisse
aller son corps sous les replis des serpents, lève au ciel un fai-
ble bras, et l'expression douloureuse de sa figure porte toute
l'empreinte de sou impuissance. »
Quelques détails décèlent encore la supériorité du sculp-
teur. Ainsi Laocoon n'est point armé, tandis que Virgile met
dans sa main des traits, sans qu'on puisse comprendre com-
ment le grand-prêtre, occupé d'un sacrifice, se trouve les avoir.
Et puis il nous le montre éprouvant une douleur atroce , sans
doute, mais noble et résignée, digne d'un ministre de la divi-
nité, tandis que le poète lui fait remplir l'air de ses cris.
L'examen de ces détails conduit M. Mollevaut à reconnaî-
tre dans le I^aocoon de Virgile, parfait de style, des taches de
HISTOIRE. 109
composiliou qui ne se renconlreut point dans Taulre ; et il en
conclal que l'espace a mieux servi le sculpteur que le temps
n'a servi le poète. Ce jugement est remarquable tle la part
d'un des plus grands admirateurs du poêle latin. Du reste,
M. Mollevaut pense que l'œuvre du statuaire est postérieure
au poème, et il ne doute pas que s'il en eut été autrement
Virgile n'eut corrigé les imperfections de son récit.
TABLEAU politique et statistique de Pempire britannique dans l'Inde ,
examen des probabilités de sa durée et de ses moyens de défense en
cas d'invasion, par le général comte de Biornstierna ; traduit li-
brement de l'allemand , par M. Petit de Baroncourt. In-8, carte.
8 fr.
Ce volume renferme une foule de détails curieux et de don-
nées intéressantes sur l'état actuel de l'empire britannique
dans l'Inde. C'est un résumé statistique des ressources de tous
genres qu'il peut fournir à ses possesseurs pour asseoir leur
domination d'une manière brillante et durable, et pour résis-
ter avec avantage à quiconque voudrait la leur disputer. I/au-
teur est très-favorable aux Anglais ; il ne dissimule pas son ad-
miration pour leur babileté, ses vœux pour leurs succès. Mais
le traducteur animé de sentiments tout à fait opposés n'épargne
pas non plus les notes critiques et , voyant en présence ces
deux opinions extrêmes, le lecteur pourra se former un juge-
ment assez impartial. M. de Biornstiern s'attache surtout à
prouver l'impossibilité d'une invasion de la part de l'une des
puissances rivales de l'Angleterre ; il semble croire que c'est
là presque le seul danger qu'elle doive redouter , et il oublie
les embarras intérieurs qui la menacent bien plus directement.
Aussi les événements qui viennent de lui porter un coup si
cruel ne sont point prévus dans son livre, et dérangent singu-
lièrement les belles hypothèses de l'auteur sur l'avenir et la
prospérité de cet empire.
S'il est vrai qu'une invasion soit à peu près impossible, il
est d'autres moyens que la politique ne se fait pas faute d'em-
ployer pour arriver à ses fins, et des intrigues habilement con-
duites peuvent exploiter avec succès des désastres tels que
ceux de l'Afghanistan. L'jA^ngleterre le sait bien, l'effort dés-
espéré qu'elle tente en ce moment nous prouve qu'elle sent
chanceler sur sa base cet empire auquel elle a déjà consacré
tant d'hommes et tant de millions.
Mais, quoique sous ce rapport M. de Bioruslicrn ait pu se
ItO LITTÉRATURE, HISTOIRE.
laisser tromper par sa sympathie pour la puissance anglaise,
son livre n'en est pas moins digne d'attirer l'attention publi-
que. On y trouve des notions précieuses sur la religion , les
mœurs, le commerce et l'industrie des peuples divers qui habi-
tent soit l'empire britannique de l'Inde, soit les contrées voi-
sines. C'est un tableau fort instructif qui présente même un
intérêt de circonstance très-grand, et permettra de suivre avec
plus d'intelligence du véritable étal des choses la lutte dans la-
quelle les Anglais sont maintenant engagés. Le supplément
ajouté parle traducteur contient un exposé rapide des princi-
paux faits qui se rattachent à l'histoire de cet empire depuis
son origine Jusqu^à nos jours.
RELIGION, PHILOSOPHIE, MORALE, ÉDUCATION
aux jeunes gens et aux jeunes femmes de toutes les classes de la
été, par W. Cobbett, traduits de l'anglais et précédés d'une
vie de l'auteur, par Vernes Prescolt- Paris et Genève, chez Ab.
Cherbuliez et C^. I vol. in-12. 3 fr. 50 c.
AVIS
société
Ce titre modeste vous paraîtra peut-être offrir peu d'attrait.
Vous croirez qu'il s'agit d'un de ces ouvrages destinés à la jeu-
nesse, dans lesquels on entasse des lieux communs de morale
présentés sous la forme la plus raide et la plus pédantesque ,
comme si l'on avait précisément pour but d'en dégoûter le lec-
teur. Cependant le nom de William Cobbett ne vous est sans
doute pas tout à fait inconnu, vous avez bien ouï parler de cet
infatigable journaliste qui pendant 35 années publia le fameux
Register, à lui tout seul, avec an succès tel que jamais nulle
autre feuille périodique n'en obtint un semblable ; et si la cu-
riosité vous pousse à ouvrir le volume que nous annonçons ici,
sur quelque page que le hasard vous fasse tomber, nous
sommes sûrs d'avance que vous reconnaîtrez aussitôt votre er-
reur, que vous serez entraînés à le lire d'un bout à l'autre ,
que vous ne vous repentirez pas d'avoir un instant prêté 1 o-
reille aux avis de cet ingénieux moraliste. En effet c'est un li-
vré fort remarquable qui s'offre à vous sous cette forme simple,
obscure, dénuée de tout charlatanisme. Vous y trouverez beau-
HELlGlOiN, PIHLOSOrmii, MORALE, ÉDUCATION, ÎU
coup d'esprit, des sentiments nobles et purs, et, ce qui n'est
pas moins précieux, un rare bon sens avec une grande origi-
nalité.
W. Cobbett était le fils d'un fermier, honnête homme, mais
ignorant et pauvre , qui ne put donner à ses enfants d'autre
éducation que de leur apprendre à labourer et ensemencer un
champ. Le petit William avait pourtant un vague souvenir
d'avoir été dans une école tenue par une bonne vieille femme
qui s'était donné beaucoup de peine pour le faire épeler, puis
d'avoir reçu quelques leçons d'écriture et de calcul de sou
père pendant les longues veillées d'hiver. Mais là se bornè-
rent toutes ses éludes, et il semblait destiné à n'être jamais
qu'un obscur laboureur, lorsque, se trouvant un jour chez
des parents qui habitaient près de Portsmouth , la vue de la
mer vint éveiller en lui un vague désir de voir du pays , d'af-
fronter des périls, de chercher des aventures. Il voulut alors
s'engager dans la marine, mais les sages remontrances d'un
capitaine de navire le détournèrent de ce projet. Cependant ,
après celle petite escapade, la charrue n'eut plus d'atlrait
pour lui , sa vie lui parut d'une insupportable monotonie, et
voulant à tout prix essayer d'une autre carrière , il quitta de
nouveau la maison paternelle pour se rendre à Londres où le
hasard lui fit trouver une petite place de copiste chez un avoué.
Ce cliangement ne satisfaisant point encore son humeur in-
quiète, il ne tarda pas à déserter l'étude de son patron pour
s'engager comme soldat dans l'armée de terre. Dans celte
nouvelle position, Cobbett sut mettre à profit tous les instants
de loisir que lui laissait son service pour acquérir quelque in-
struction. Il aimait beaucoup la lecture, et employait tout le
superflu de sa modeste paie à se procurer des livres. Ses ef-
forts se dirigèrent surtout vers l'élude de la grammaire, dans
laquelle il réussit au delà de ses espérances, puisqu'il y devint
assez habile pour pouvoir plus tard publier à son tour l'un des
meilleurs livres qu'on ail fait pour l'enseignement de la langue
anglaise. C'est un exemple frappait de ce que peut une vo-
lonté ferme appuyée sur une persévérance que nul obstacle ne
rebute. En même temps, il remplissait ses devoirs avec une
exactitude et un zèle qui lui permirent de se retirer du service,
au terme de son engagement, muni du grade de sergent-major
et des attestations les plus honorables de ses chefs. Il se rendit
alors en France, puis de là en Amérique où, sous le pseudo-
nyme de Pierre Porc-Epic , il publia une série de pamphlets
pleins de verve et d'éloquence qui furent presque tous réim-
primés avec succès en Angleterre. Le spectacle de là démocra-
tie américaine l'avait rendu ardent royaliste, mais lorsqu'il fut
112 RELIGION, PHILOSOPHIE,
de retour dans sa patrie, la morgue aristocratique de la cour,
qui ne sut pas ménager son amour-propre, lo jeta bientôt dans
le parti contraire. Dès lors il ne cessa pas de harceler les mi-
nistres par une polémique vigoureuse , et il mit plus d'un
homme d'Etat à la torture sur son Gril, surnom qu'on donnait
à son journal, parce qu'il portait en tête une mauvaise vignette
qui devait figurer un registre ouvert, mais ressemblait plutôt
à cet ustensile de cuisine. En ceci Cobbelt ne se montra pas
très-conséquent à ses principes, et le moraliste sévère laissa
voir qu'il avait aussi son côté faible. Ce grand et subit revire-
ment d'opinion n'eut d'autre cause que le dépit de ne pouvoir
être présenté au célèbre Pitt. Ce ministre ayant refusé de le
recevoir, Cobbett, jusque-là le plus ardent soutien de l'aristo-
cratie, devint aussitôt son plus redoutable adversaire. De pa-
reilles métamorphoses ne sont pas très-rares dans la vie pu-
blique, et, chose étrange, elles s'opèrent quelquefois chez des
hommes dont la vie privée offre au contraire un modèle de
fermeté, de constance et de loyauté. Cobbett en est un exemple
bien frappant. Dans sa conduite particulière, au sein de sa fa-
mille , il se montra toujours fidèle à ses principes, ne s'écar-
tant jamais du droit sentier qu'il s'était tracé lui-même, mar-
chant à son but avec une admirable persévérance, remplissant
ses devoirs d'époux et de père avec un zèle et une exactitude
qui ne se démentirent jamais. Sous ce rapport ses Ai'is aux
jeunes gens nous donnent une idée fort avantageuse de son ca-
ractère, et Ton y rencontre presque à chaque page des traits
originaux qui peignent parfaitement l'homme et inspirent une
profonde estime pour lui. Ce volume renferme cinq lettres
adressées à un adolescent, à un jeune homme, à un amant, à
un mari et à un père. On voit qu'il embrasse toutes les phases
de la vie, et passe en revue les diverses positions d'où décou-
lent des obligations de différentes natures. Le premier principe
qui dirigea Cobbett dès qu'il fut en âge d'avoir une volonté,
qui fut le mobile le plus puissant de son intelligence, l'instru-
ment au moyen duquel il se fit une fortune et un nom, c'est
l'amour du travail. Aussi le recomraande-t-il sans cesse, ne
craignant pas de se citer souvent lui-même, et de mettre sous
les yeux du lecteur les innombrables travaux que cette simple
condition lui permit d'accomplir. Yivre de peu et ne point per-
dre de temps, voilà, suivant lui, la meilleure recette pour ob-
tenir succès et bonheur. Elle comprend la tempérance, l'acti-
vité, l'ordre, et conduit naturellement à toutes les vertus d'une
vie sage et régulière. Quiconque n'adopte pas ce pi'écepte lui
semble incapable de devenir jamais un homme estimable. « Il
y a quelques années, dit il, un jeune homme vint se proposer
MORALE , ÉDUCATION. 113
pour élre mou secrétaire. Il me parut très-propre à remplir
celte place. Nous nous entendîmes tout tle suite, et comme j'a-
vais beaucoup de besogne à expédier, je le priai de s'asseoir
et de commencer. Tout à coup il regarde par une fenêtre d'où
l'on apercevait le cadran d'une borloge , et il s'écrie : «Je ne
puis rester à présent, il faut que j'aille dîner. — En vérité, lui
dis-je, il faut que vous alliez dîner I Pauvre ami! Allez vite
dîner et ne revenez pas Nous ne pourrions jamais nous
entendre. »
Comme la plupart des moralistes , Cobbett exagère sans
doute parfois un peu trop la rigueur de ses principes, il pousse
trop loin leurs conséquences , mais c'est toujours avec une
forme piquante qui excite fortement l'attention et fait oublier
ou du moins supporter l'austérité de sa morale. Jamais rien de
pédantesque ni de repoussant dans son langage ; il sait prendre
un ton familier, donner à son style une naïveté ingénieuse qui
jette du charme jusque sur ses leçons les plus sévères. D'ail-
leurs sa morale n'est point chagrine , elle a volontiers le
sourire sur les lèvres, elle repose sur les plus tendres afïec-
tions du cœur, sur les nobles sentiments de l'amour et les dou-
ces joies de la famille. Tout ce qu'il dit des femmes, du rôle
qu'elles doivent jouer dans notre existence, de l'attachement
dévoué que nous leur devons, est empreint d'une sensibilité
vraie, et les détails qu'il nous donne sur les plaisirs purs et
toujours nouveaux dont l'aspect de sa jeune famille était pour
lui la source inépuisable, forment un tableau plein de grâce et
de fraîcheur. Au milieu des idées plus ou moins systématiques
qu'il préconise comme les seules bases de sa conduite, on re-
trouve toujours le véritable secret de sa morale dans une bonté
excellente appuyée sur une religion pratique, réellement fé-
conde dans ses applications de tous les jours.
Le traducteur n'a pas jugé convenable de reproduire l'ou-
vrage de Cobbett tout entier. Il en a élagué les parties qui ne
semblaient pas devoir offrir de l'intérêt au public français. Mais
il l'a fait avec autant de tact que de goût. D'ailleurs ces retran-
chements, auxquels la forme du livre se prêtait fort bien , ne
sont pas très-nombreux et ne fout qu'ajouter un mérite de
plus à ce volume, qui nous semble digne de trouver l'accueil
le plus favorable auprès des lecteurs de tout âge et de tout
sexe.
114 RELIGION, PHILOSOPHIE, MORALE, ÉDUCATION.
MODELES DE LEÇONS pour les salles d''asile et les écoles élémentai-
res ou premiers exercices pour le développement des facuUés intel-
lectuelles et morales, imité de l'anghis. Paris, chezLanglois etLe-
ciercq ,81, rue de la Harpe. In-1 2 cart. 1 f'r, 25 c.
Ce petit volume renferme plutôt des explications que des
leçons, car dans les salles d'asile, il s'agit, non d'instruire,
mais simplement d'occuper les jeunes enfants qu'on y rassem-
ble, dans le seul but de les soustraire aux dangers du mauvais
exemple et de l'oisiveté. Le. maître doit chercher à fixer leur
attention sur des objets à leur portée, capables de les intéres-
ser, et à diriger d'une manière utile les premiers développe-
ments de leur intelligence. Il faut enrichir leur mémoire de
ces notions simples et communes que l'enfant élevé au sein de
la famille puise dans les conversations de ses parents, dans le
commerce habituel de la vie. Pour que de semblables entre-
liens atteignent leur but, il importe de leur ôler autant que
possible l'apparence de leçons préparées d'avance ; ils doivent
être amenés tout naturellement par les objets qui frappent la
vue des enfants, par les petits incidents qui peuvent surgir de
leur réunion sous la surveillance du maître. Aussi ne peut-on
pas faire un manuel qui serve de rèi^Ie constante à cette es-
pèce d'exercice , et l'auteur de celui que nous annonçons l'a
bien compris, puisqu'il ne prétend offrir qu'un modèle propre
à guider les maîtres dans l'application de sa méthode. Il fait
rouler ses entretiens, d'abord sur Dieu et la religion, puis sur
les différentes parties du corps liumain , sur les divers objets
qui sont d'un usage Journalier, sur les nombres, sur les cou-
leurs, sur les animaux; enfin, il termine par un petit exercice
de géographie et de grammaire.
La plus grande simplicité règne eu général dans toutes ces
explications. Cependant il s'y trouve bien çà et là quelques
expressions qui ne sont pas très claires. Pour éviter cet in-
convénient, l'auteur aurait dû s'attacher, plus qu'il ne l'a fait,
à bien définir tous les termes qu'il emploie, afin de sortir le
moins possible du vocabulaire assez restreint qui compose le
langage ordinaire des jeunes enfants. Au reste, il sera facile à
ceux qui se serviront de son livre de modifier les passages qui
leur paraîtront au-dessus de la portée de leurs élèves, et il est,
en quelque sorte, impossible de prévoir d'avance les exigen-
ces de la pratique à cet égard. On ne peut guère donner que
des directions générales, parce que les détails doivent néces-
sairement varier suivant les localités , les mœurs et le degré
de l'instruction commune.
LÉGISf.ATION , ECONOMIE POLITIQUE, ETC.
ESSAI sur les peines et le système pénitentiaire , par Isidore Alauzct
ouvrage couronné par Plnstitut. Paris, imprimerie royale. I vol.
in-8. 6 fr.
Depuis le temps qu'on écrit et qu'on discoure en France sur
le système pénitentiaire , il serait bien à désirer qu'on en vint
enfin à rapplication. De nombreux rapports ont été faits sur
les pénitenciers qui existent, soit en Amérique, soit en Suisse,
des concours ont été ouverts, des mémoires couronnés, des
ouvrages fort remarquables ont traité la question sous toutes
ses faces j mais en se renfermant ainsi dans le domaine de la
théorie, on n'avance pas beaucoup la solution du problème.
Il reste toujours l'écueil de la pratique contre lequel viendront
échouer bien des prévisions, bien des espérances exagérées.
L'expérience faite en Suisse , par exemple, prouve déjà com-
bien la régénération des condamnés est plus difficile qu'on ne
le pensait , combien est peu efficace l'influence de l'intimida-
tion que semblait devoir produire la régularité sévère du nou-
veau régime.
En présence de ce résultat, on se déclare partisan du sys-
tème cellulaire , de l'isolement absolu. Mais c'est bien ici que
se fait sentir la nécessité d'un essai d'application , car rien de
semblable n'existe encore en Europe, on raisonne uniquement
par hvpolbèse, et si, d'une part, ce mode paraît offrir certains
avantages incontestables, de l'autre, il soulève de graves ob-
jections que la pratique seule pourrait détruire, si elles ne sont
réellement pas fondées, linsi , M. Alauzet paraît croire que
l'isolement n'offre aucune espèce de danger, et, en particulier,
il prétend que la raison et la santé des prisonniers n'y sont pas
plus exposées que dans tout autre régime. C^est trancher bien
légèrement une semblable question , et l'on comprend qu'au
milieu de la polémique engagée à ce sujet, des faits seuls
pourront guider le législateur en lui fournissant des lumières
propres à éclairer son jugement. Que l'on tente donc une ex-
périence , que l'on procède d'abord partiellement par voie
comparative, c'est le seul moyen d'atteindre le but, et quel-
ques années d'essai suffiront pour dissiper les incertitudes
«ju'une plus longue discussion ne ferait qu'accroître inulile-
mcnt.
Du reste, le livre de M. Alauzel ne traite pas seulement du
116 LÉGISLATION,
système pénilenliaire j il embrasse le droit pénal tout entier et
signale les réformes dont nos codes sont susceptibles sous ce
rapport. C'est un résumé fort bien fait des travaux de la science
moderne, dans lequel se trouvent discutés avec beaucoup de
soin les résultats auxquels sont arrivés les publicistes les plus
distingués qui ont écrit sur celte matière. En effet , le régime
des prisons n'est qu'un objet secondaire, et il ne doit pas être
détaché de l'ensemble de notre législation pénale. Celle-ci de-
mande à cire mise en rapport avec les mœurs, avec les idées
de notre époque ; elle conserve encore trop de traces d'un
passé qui n'est plus; les diverses modifications qu'elle a subies
lui ont Ole ce caractère d'ensemble logique , dont une loi ne
saurait impunément être privée, et plusieurs de ses dispositions
sont tellement tombées en désuétude qu'on recule toujours de-
vant la nécessité de les appliquer. De là, ces circonstances at-
ténuantes dont on voit les jurys faire un abus si fréquent, et
qui tendent à détruire le respect et la considération sur les-
quels repose, en quelque sorte, tout l'édifice de la justice hu-
maine.
L'auteur entreprend donc de remanier le code pénal jusque
dans ses bases fondameulales. Il examine d'abord quel est le
principe de la peine, son but, ses conditions de légitimité, à qui
est dévolu le droit de l'appliquer, quels effets elle doit pro-
duire el quelles qualités elle doit avoir. Il arrive ainsi à établir
que pour être juste, utile, efficace, la peine doit être morale ,
c'est-à-dire ne pas produire un mal pour arriver à un bien, ne
pas renfermer le principe d'une corruption presque certaine
pour le condamné qui y serait soumis; personnelle , afin que le
coupable seul soit atteint; dwisible , pour qu'elle puisse être
appliquée à tous les degrés de chaque espèce de délit; remissible
et réparable , la justice des hommes n'étant pas infaillible et
ne devant pas imprimer au front du coupable des traces inef-
façables qui persisteraient après l'accomplissement de la peine;
enfin exemplaire parce que c'est le plus sûr moyen de pro-
duire l'inlimidation, et e'gale pour tous , autant que la nature
des choses le permet.
Après avoir posé ces principes qui doivent servir de jalons
à la réforme , l'auteur passe en revue les divers genres de
peines et les différents délits auxquels elles sont applicables.
La peine de mort lui paraît , dans l'état actuel de la société,
juste et utile , par conséquent légitime et nécessaire comme
moyen de répression et d'intimidation. Il ne prétend pas déci-
der qu'elle ne pourra jamais élre abolie, mais l'époque de son
abolition ne lui semble pas encore venue, el il se contente d'en
i-cstreindre, autant que possible, l'application, en la réservant
ÉCONOMIE POLITIQUE. 117
pour des crimes odieux qui doivenl être ainsi séparés tle tous
les autres par la gravité Je la peine qu'ils encourent.
Viennent ensuite les travaux forcés, à l'occasion desquels
M. Alauzel s'élève avec force contre les bagnes et insiste sur
la nécessité d'établir le régime pénitentiaire. Il présente aussi
quelques vues ingénieuses sur la déportation, peine qu'il croit
efficace et qu'il regrette dene pas voir usitée en France. Quant
au bannissement, ce devrait être, selon lui, le châtiment réservé
aux plus graves délits politiques.
Il rejette les peines infamantes, telles que la dégradation
civique et la mort civile, comme tout à fait incompatibles avec
un régime pénitentiaire. La récidive ne lui paraît pas devoir
être l'objet d'une peine particulière ; il voudrait la reléguer
parmi ces circonstances laissées à l'appréciation du juge, et
qui le guident dans le choix à faire parmi les peines comprises
entre le minimum et le maximum fixés par la loi pour chaque
infraction. Enfin, la grâce ne devrait jamais venir interrompre
la peine une fois commencée, mais suivre de près le jugement,
comme cela se fait maintenant pour les condamnations à mort,
afin d'ôler au coupable celte espèce de prime offerte trop sou-
vient à l'hypocrisie.
Tels sont les points principaux du travail de M. Alauzet,
dont les recherches érudites et la rédaction aussi claire qu'é-
légante nous semblent justifier pleinement la distinction qui
lui a été accordée par l'Académie des sciences morales et po-
litiques. Sa seconde partie est consacrée à l'examen du système
pénitentiaire et il terraioe par un projet de loi tnodificatif du
code pénal.
DE LA MISERE 9 de ses causes, de ses effets, de ses remèdes , par
D'Esterno. Paris, i vol. in-8.
Cf travail avait été destiné à concourir au prix proposé par
l'Institut, mais il n'a pas été jugé remplir convenablement
les conditions du programme , et l'auteur nous dit qu'on lui a
surtout reproché d'envisager la question sous le point de vue
de l'économie politique. Ce motif d'exclusion serait bien
étrange, car ou ne peut guère envisager autrement la misère
publique et l'Institut n'avait sans doute pas en vue la misère
privée dont les causes sont innombrables , les remèdes suffi-
samment connus, et qu'on ne peut songer à prévenir ni à dé-
truire, parce qu'elle tient à des circonstances individuelles sur
lesquelles il est impossible d'exercer aucune action générale.
118 LÉGISLATION, ÉCONOMIE POLITIQUE.
Mais peut-être l'ouvrage de M, tVEslerao aura-l-il paru trop
scientifique dans sa forme ^ trop peu pratique dans ses appli-
cations. En effet , il oublie un peu que le programme deman-
dait un mémoire sur la misère, sur ses signes et ses causes eu
divers pays. Il néglige complètement les recherches statisti-
ques que semblait exiger celte donnée, il embrasse la question
dans son ensemble théorique, et s'élève à des considérations
générales qui ne répondent effectivement pas, d'une manière
très-juste , aux intentions du programme. Mais cela n'ôte rien
à la valeur de son travail, et n'empêche pas qu'il ne mérite d'at-
tirer l'attention publique à un haut degré. M. d'Esterno com-
mence par exposer d'une manière fort ingénieuse ce qu'il ap-
pelle la contagion de la misère. Il montre commcul dans un
atelier où les ouvriers gagnaient jusque là de quoi suffire à
Tenlretien de leurs familles , l'arrivée d'un seul malheureux
suffit pour imprimer aux salaires un mouvement de baisse qui
ne s'arrête plus jusqu'à ce que la misère soit devenue générale.
Eu effet, cet homme pressé par le besoin, ne songeant qu'aux
nécessités du présent , offre son travail à tout prix , et le fabri-
cant trouve un iulérét dans la concurrence désespérée qui s'é-
tablit alors entre les ouvriers. Une fois que le mal a grandi ,
le remède est bien difficile à trouver, et tous les palliatifs pro-
posés par la philanthropie n'aboutissent le plus souvent qu'à le
rendre encore plus intense. Aussi M. d'Esterno pense-t-il
qu'on doit plutôt s'attacher à le prévenir en cherchant à com-
battre les causes qui le produisent. La plupart de ces causes se
rencontrent dans des faits sociaux dont Texamen le conduit à
proposer des réformes d'une haute importance. Les principales
sont la révision du code civil , la répression des scandaleux
abus dont les grands spéculateurs donnent continuellement
l'exemple, une meilleure organisation du travail agricole, en-
fin l'emploi des armées permanentes à des travaux utiles. L'au-
teur émet sur ces divers points des vues nouvelles et assez
originales. Mais elles ne sont en général qu'indiquées parce
que tous les développements nécessaires pour faire bien appré-
cier leur portée, n'ont pu trouver place dans le cadre restreint
qu'il s'était imposé.
M. D'Esterno s'adresse ensuite aux ouvriers eux-mêmes,
pour leur indiquer les moyens par lesquels ils peuvent contri-
buer à l'amélioralion de leur propre sort. Cette dernière par-
lie renferme dexcellents conseils, résumés sous la forme d'un
catéchisme industriel que l'auteur propose de mettre entre les
mains des enfants dans les écoles primaires.
Sans partager toutes les opinions de M. D'Esterno, dont
quelques-unes du moins nous semblent exiger une discussion
SCIENCES ET ARTS. pi 9
approfondio , on ne peut qu'approuver Tespril qui a dirigé sa
plume. C'est celui d'une saine critique , qui , tout en rendant
hommage aux généreuses inspirations de la philanthropie mo-
derne, croit qu'il faut les reléguer dans le domaine de la cha-
rité privée, et signale, avec une grande perspicacité, les désas-
treux résultats qu'elles peuvent produire , lorsqu'on prétend
les appliquer à la guérison des plaies sociales.
SCIENCES ET ARTS.
EXPOSITION des méthodes hydriatiques de Priesnitz dans les diver-
ses espèces de maladies ; par H. Heidenhain et H. Ehrenberg. Paris,
1 vol.in-^12. 5 fr. 50 c.
L'eau fraîche a fait son chemin depuis que la naïve apo-
logie de M. Gross a propagé en France la renommée de
Priesnitz et les merveilleuses cures qu'on lui attrihue. Une
méthode si simple en apparence et si peu coûteuse ne pouvait
manquer de trouver de nomhreux amateurs. Toutes les pana-
cées universelles en ont toujours trouvé , et celle-ci du moins
avait l'avantage d'être à la portée de tout le monde. Et puis
elle arrivait à propos , la vogue de l'homoeopathie commen-
çait à décliner, et trouvant la place vacante, elle s'en est em-
parée sans peine. On s'est mis à l'eau comme on s'était mis aux
pillules , avec d'autant plus de facilité que l'homme, passant
volontiers d'un excès dans un autre , il était naturel qu'aux
infiniment petites doses succédassent des doses infiniment
grandes. Les pharmacies de poche ont donc été remplacées
par des tonnes d'eau. On s'est mis à l'eau pour la fièvre, à l'eau
pour la goutte, à l'eau pour le rhume, à l'eau pour les enge-
lures et les cors aux pieds. Le monde fashionahie a pris la
route de la Hongrie pour aller goûter les délices sanitaires
mais peu savoureuses de Graefenherg. On a (ait grand hruit
des cures minfculeuses d'une foule de gens qui en revenaient
guéris de matix que la médecine ordinaire, la médecine savante
n'avait pas su traiter, faute de pouvoir saisir leurs symptômes
invisihles ; mais de ceux qui ne revenaient pas ou qui en rap-
portaient leurs douleurs plus vives et leurs souffrances plus
aiguës, nul n'a parlé parce qu'il faut respecter les morts et les
mourants.
120 SCIENCES ET ARTS.
D'ailleurs , on doit le reconnaître , au fond de ce charlata-
nisme , il se trouve bien quelque chose de vrai , quelques ob-
servations justes et utiles. L/eau peut être employée avec succès
dans beaucoup de cas, et si Priesnitz a tort d'en vouloir faire
l'unique remède à tous les maux , ses efforts du moins auront
ou le mérite d'attirer l'attention de la science sur des procédés
ingénieux, dont l'efficacité n'est pas douteuse. C'est là ce que
MM. Heidenhain et Erenberg s'attachent à démontrer, en
exposant ce qu'il y a de bon dans les méthodes hydriatriques
et en signalant, avec ime critique judicieuse, les apphcations
dangereuses ou imprudentes qu'il faut écarter si l'on veut
rester dans les limites du vrai. L'établissement de Graefenberg
a été visité par l'un de ces deux auteurs qui le juge avec une
grande sévérité , mais cite à l'appui de son jugement maints
faits curieux et des anecdotes fort piquantes.
TRAITÉ pratique de l'art des accouchements par H. Chailly ; accom-
pagné de 216 fig. intercalées dans le texte. Paris, i gros vol. in-8 ,
hg. 9 fr.
Ce livre, rédigé avec un clarté très-grande, est un excellent
manuel pratique à l'usage des accoucheurs et en particulier
des sages-femmes, qui y trouveront des directions précieuses
pour tous les cas qui peuvent se présenter. L'auteur, ex-chef
de clinique d'accouchements de la Faculté de Paris, a consi-
gné dans son Traité les nombreuses observations qui lui ont
été fournies par une longue expérience. Suivant une marche
plus logique que celle adoptée par la plupart de ses devan-
ciers, il étudie d'abord la grossesse dans son ensemble , énu-
mère successivement les accidents qui peuvent la compliquer,
et les moyens de remédier à ceux-ci j puis il envisage sous le
même point de vue l'accouchement dans la présentation du
sommet, dans celle de la face, de l'extrémité pelvienne et du
tronc ; enfin il suit la même marche pour les suites de couches.
Cette division de la matière permet au praticien d'envisager
d'un seul coup d'œil tous les accidents qu''il peut avoir à com-
battre soit dans la grossesse, soit dans chaque présentation du
foetus, soit dans les suites de couches , et de trouver l'ordre
suivant lequel les indications doivent être remplies. En procé-
dant ainsi, M. Chailly est entré dans une foule de petits détails
qui sont d'un grand secours pour bien faire comprendre les
procédés opératoires. Chacune de ses exphcalions est d'ailleurs
accompagnée d'une figure qui en fait mieux saisir encore le sens
par la représentation fidèle des faits auxquels elle se rapporte.
GENÈVE, IMPRllVIERIE DE FERD. RAlffBOZ.
Eetiue Critique
DES LIVRES IVOU VEAUX.
cHltai 1842.
m^SS»S^
LITTÉRATURE, HISTOIRE.
LES FAMILIÈRES , épîtres en ver^ par Ancelot, liv. 1 , 2 et 5. Paris.
In-8. 50 c. chaque livraison.
Notre époque oQre certainement à la verve du poète satiri-
que un vaste champ à exploiter. Ce n'est pas que nous la re-
gardions comme absolument inférieure à celles qui l'ont pré-
cédée. Au contraire, elle présente sous divers rapports des
progrès immenses et renferme des germes précieux qui sem-
blent promettre d'excellents fruits pour l'avenir. Mais c'est iiQ
de ces siècles où la transition se fait sentir de la manière la
plus pénible dans toutes les relations sociales, où tout fer-
mente en attendant la métamorphose, et où l'esprit humain
saisi d'une espèce de vertige se prend à douter de la foi, de la
science, de la tradition, ne croit plus qu'en lui-même et s'a-
bandonne sans frein à tous les écarts de son orgueilleuse fo-
lie. Cette tendance produit des contrastes étranges, des désap-
pointements, des déceptions de toute sorte, un véritable chaos
moral dans lequel l'observateur qui l'envisage sous un point
de vue philosophique un peu élevé peut trouver une mine iné-
puisable pour la satire. Du reste, sans admettre nullement le
fatalisme qui excuse tout par l'action d'une puissance aveugle
et inévitable, on doit reconnaître que notre siècle est la consé-
quence naturelle de ceux qui l'ont précédé, et l'on ne saurait
avec justice le rendre tout à fait responsable de son origine, le
10
122 LITTÉRATURE,
condamner pour des vices qui ne sont qae le développement
d'un mal héréditaire plus facile à signaler qu'à guérir.
La satire s'adresse donc plutôt à Thorame qu'au temps. Ce-
lui-ci n'est que le cadre du tableau. Les diverses époques vien-
nent simplement fournir à l'esprit humain des occasions de
manifester sons une forme un peu différente les penchants et
les faiblesses qui sont inhérents à sa nature imparfaite.
Le siècle dernier, en proclamant la liberté religieuse et po-
litique, ne fit que rompre les chaînes sans y substituer la règle
qui devait servir de guide à l'esprit humain. On s'imagina que
cette émancipation avait une valeur absolue et suffisait seule
pour faire le bonheur de la société. Mais tandis qu'en effet elle
préparait un immense développement matériel , d'un antre
côté l'anarchie se glissait dans les idées, la corruption dans les
mœurs, et petit à petit les passions secouant toute espèce de
frein ont prétendu jouir aussi de la liberté. Tel est à peu près
l'héritage légué à notre époque, et l'on ne doit pas trop lui en
vouloir si elle n'a pu arrêter encore les progrès de la licence
qui se glisse partout. Les bons fruits d'une révolution sont lents
à mûrir, et il faut beaucoup de temps pour réparer les maux
qu'elle fait. C'est une espèce d'amendement destiné à féconder
le sol social.
Attendons! — Lorsqu'un champ, que le sôc fatiga,
Avare maintenant des biens qu'il prodiga ,
Refuse au laboureur les gerbes nourricières ,
La fange des étangs, le limon des rivières ,
La paille qui pourrit sous les pieds des chevaux,
Sont jetés sur le sol rebelle à ses travaux.
Tant que Pimpur amas dans les sillons séjourne,
Le dégoût nous éloigne, et notre œil se détourne !..
Mais, sous le sol fangeux, le grain vit enfermé, ■
Le limon disparaît, la semence a germé ,
Et bientôt les sillons, acquittant leurs promesses.
D'une moisson nouvelle étalent les richesses !
Ainsi pour notre France, un beau jour renaîtra ;
A des germes féconds son flanc se r'ouvrira ;
Nos fils s'enrichiront d'une moisson de gloire :
' Ce siècle est le fumier jeté sur notre histoire!
Attendons!
Mais en attendant ne laissons pas le fumier s'accumuler au
point d'étoufler la semence, et, pour cela, luttons avec courage
contre les agents corrupteurs qui menacent la société d'une
dissolution complète. C'est la lâche qu'entreprend M. Ancelot,
et dans laquelle il déploie un talent vraiment remarquable.
Des trois épîtres que nous annonçons ici, la première est un
tableau général où l'auteur passe rapidement en revue les mer-
HISTOIRE. 183
veilles du progrès politique. Evoquant les souvenirs de l'an-
cien régime, il leur compare le temps présent et ne trouve pas
que les mœurs aient rie»i gagné an changement constitution-
nel. Voici comment il caractérise le gouvernement représen-
tatif :
Des braillards ergoteurs nous fabriquent des lois ,
Qui par d'autres braillards tour à tour renversées,
Avant qu'on les applique ont été remplacées.
Il nous montre la spéculation effrontée siégeant à la Bourse
et la vénalité disposant des emplois publics, régnant en souve-
raine absolue sur toutes les carrières ouvertes au talent et à la
probité. La jeunesse qu'on dit grave et studieuse ne lui paraît
guère digne des éloges qui lui sont prodigués.
J'aperçois les enfants de ce siècle penseur,
Des vices d'un autre âge inflexible censeur !
Ce germe précieux d'une race nouvelle
Par d'austères vertus, sans doute se révèle ?
De leurs aïeux poudrés loin d'imiter les torts ,
A de graves travaux consacrant leurs efforts,
Ils opposent leurs mœurs à des mœurs méprisées ?
Que de nobles projets, dans ces têtes frisées,
Pour le bonheur public mûrissent tous les jours !
Que de goût en leurs jeux, de grâce en leurs amours !
Voyons! J'entends sonner l'heure qui les rassemble:
Regardez !... Ecoutez !... Eh bien ! que vous en semble ?
Au milieu des flacons, des cristaux et des plats
Qui jonchent le parquet ou volent en éclats,
A travers les vapeurs des pipes allumées.
Contemplez avec moi ces beautés enfumées ,
Dont les propos grivois et les gestes lascifs
Aiguillonuent l'ennui de ces jeunes oisifs !
Les voilà les travaux qui consument leurs veilles !
Voilà l'espoir vivant de prochaines merveilles!
Diplomates en herbe, apprentis avocats.
Futurs législateurs, ministres, magistrats,
Joignant dans tous les lieux où leur orgueil se carre.
L'odeur de l'écurie aux parfums du cigare.
Allez donc maintenant, dans ces corps épuisés ,
Où le sang appauvri glace des cœurs blasés ,
Des nobles passions allez chercher la source !
Leur gloire est un cheval ; leurs dangers, une course ;
Leurs salons , des tripots ; leur triomphe, un pari ;
Et leur littérature , uncalembourg d'Ôdry !
La seconde épître est dirigée contre les croix d'honneur, on
plutôt contre l'abus qu'on fait de cette distinction qui, à force
124 LITTÉRATURE,
d'être prodiguée sans mesure et quelquefois sans pudeur, n'eiit
est plus une, en sorte qu'on est, comme le dit M. Ancelot :
Tenté de saluer ceux qui n'ont pas de croix.
La troisième est une promenade dans Paris, où l'auteur
trouve à chaque pas quelque motif de maudire l'industrialisme
qui tue l'art, enfante le mauvais goût et gâte tout ce qu'il tou-
che. Faire vite et à bon marché, économiser le temps et la
place, voilà le seul but que semblent vouloir atteindre nos ar-
tisans du progrès. Le talent et l'étude, l'harmonie et l'élégance
sont laissés de côté. Il s'agit de rivaliser avec les machines, de
faire tout marcher à la vapeur :
Et cette odeur fétide, et ces vapeurs épaisses
Qu'exhalent les tuyaux de toutes les espèces ,
Voilà le seul encens envoyé vers les cieux
Par l'époque sans nom qui fatigue mes yeux '■
Plus d'idéal ! Adieu la sainte poésie !
L'amour du gain , poussé jusqu'à la frénésie ,
Bouleverse nos champs pour creuser des canaux ;
Fait pétiller la houille , enflamme les fourneaux ;
Dépeuple notre sol d'éloquentes ruines ;
Jette partout ses ponts, ses moulins, ses usines j
Et, d'un lourd prosaïsme infectant les esprits,
De nos illusions disperse les débris.
Le corps a tué l'âme , et la matière est reine !
Des grossiers appétits, brutale souveraine,
Sa main dessèche tout, et la réalité
Pèse sur l'univers qu'elle a désenchanté !
M. Ancelot exagère sans doute les travers de notre époque.
Mais c'est le propre de la satire de charger toujours un peu
les couleurs, et l'on doit reconnaître qu'il y a dans ses vers
beaucoup de mérite, beaucoup d'esprit et un talent poétique
très-remarquable. Moins énergique que Barthélémy, moins fou-
gueux que Barbier, il se montre plus pur et plus correct, et
son style toujours élégant, quoique souvent familier, n'a pas
un seul des défauts de la nouvelle école. 11 est classique sans
raideur, et académicien sans pédanterie.
HISTOIRE. 13&
LE lilVRE DES PROVERBES français, par Le Roux do Llncy, pré-
cédé d'un essai sur la philosophie de Sancho Pança, par Ferd. Denis.
Paris, 2 vol. in- 12. 7 fr.
Ce recueil offre uu intérêt assez piquant. Les proverbes s'y
trouvent rangés suivant Tordre des matières avec une table
alphabétique pour faciliter les recherches. Les connaissances
bibliographiques de M. Le Roux de Lincy lui ont été d'un
grand secours, et il a pu puiser à des sources qui n'avaient
pas été exploitées avant lui. Aussi rencontre-ton dans son li-
vre bien des proverbes qui ne figurent point dans les autres
recueils du même genre ; il est surtout riche en extraits des
poèmes et des fabliaux du moyen âge. Mais on regrettera qu^il
n'ait pas donné plus de développements aux notes explicatives
qui accompagnent ses citations. Souvent le sens de ces vieux
dictons est obscur, leur langue n'est plus la nôtre, et pour la plu-
part des lecteurs une traduction serait nécessaire. Il aurait dd
peut-être aussi multiplier davantage les anecdotes sur leur ori-
gine ou leurs applications, car c'est là surtout ce qui excite la
curiosité, et celles qu'il raconte en trop petit nombre forment
certainement la partie la plus allrayante de son travail.
L'essai de M. Denis sur la philosophie de Sancho Pança ne
nous semble pas non plus remplir tout à fait les espérances que
pouvait faire naître un titre original comme celui-là. C'est une
dissertation beaucoup trop grave pour le sujet, où l'auteur per-
dant de vue son but, s'occupe beaucoup plus de faire parade
d'érudition que d'exposer les véritables mérites du bon sens
de Sancho Pança. L'idée était plaisante, mais il ne sait nulle-
ment en tirer parti, et sa plume un peu lourde nous gâte d'une
étrange manière la bonne figure du naïf écuyer de Don Qui-
chotte en voulant le placer à côté des sages de l'antiquité. Nous
préférons à ce morceau prétentieux et guindé l'introduction de
M. Le Roux de Lincy, qui se livre à de curieuses recherches
sur le caractère des proverbes et sur les divers ouvrages con-
sacrés à leur explication. Ici du moins l'érudition se trouve à
sa place et nous offre une foule de données ingénieuses bien
propres à captiver notre attention.
CRANERIES et dettes de coeur, par A. Pommier. Parts , chez Dolin ,
47, quai des grands Augustins. i vol. in-8. 5 fr.
Ce titre seul suffit pour donner une triste idée des nouvelle6
126 LITTÉRATURE ,
poésies de M. Pomi^ier. C'esl avec peine que nous le voyons
suivre celle mauvaise voie , car il possède un talent qui n'est
pas sans mérite, et sa facilité, cerlaineraenl fort remarquable,
pourrait, mieux dirigée, le conduire à des résultats plus dignes
de l'ambition d'un poète. Mais il en abuse et dédaigne le tra-
vail. 11 fait consister l'inspiration à s'abandonner aux plus fol-
les extravagances qui peuvent lui passer par la lèle.
Je fais jouer à l'œil et scintiller mes vers,
Miroirs papillotans où se peint Tunivers,
Bobines de couleurs jusqu'au bout dévidées,
Longues processions d'images sans idées.
J'ai l'air d'avoir pour moi ressuscité Babel ;
Tous les patois du monde accourent à l'appel ,
Et, pour rendre mon vers mieux sonnant et plus riche,
Il n'est expression que ma main ne déniche.
Voilà ce qu'il nous dit lui-même, et il semble se faire gloire
de ses défauts. A ses yeux le goût est l'ennemi du génie, aussi
ue manque-l-il jamais de gâter ses meilleures strophes par
quelque tournure triviale, quelque expression insolite qu'il au-
rait pu facilement éviter, mais qu'il affecte de choisir pour se
montrer indépendant de toute règle, de toute loi.
Avec un semblable principe on peut aller loin, et nous ne
voyons pas trop pourquoi l'auteur s'astreint encore à la me-
sure et à la rime. Que ne brisc-t-il aussi ces viedles chaînes
qui ne sont pas moins lourdes que les autres, que ne proclame-
t-il l'afFrancbissement du vers pour donner libre essor à toutes
ses fantaisies d'écolier?
Cependant à côté de ses travers, M. Pommier a d'excel-
lentes qualités, qui font regretter d'autant plus vivement de le
voir céder à la fougue irréfléchie qui l'enlraîne tout droit vers
l'absurde. Il a de la verve, du mouvement, de l'énergie ; il est
plein d'ardeur pour la lutte, et croit avec raison qu'il vaut
mieux combattre l'indifférence publique par des efforts redou-
blés que de perdre son temps à se lamenter et gémir.
Nous partageons tout à fait la conviction qu'il exprime dans
les vers suivants :
Cette conviction, c'est que l'art doit survivre
A ce combat à mort que notre temps lui livre.
Qu'il prendra sa revanche et qu'on nous reviendra.
Un beau jour, tôt ou tard, chacun s'avisera
Que l'aigre politique et ses disputes vaines.
Misérable foyer de désordre et de haines,
Ne valent pas ces dieux abandonnés par nous,
La lyre et les beaux arts, qui font l'homme plus doux.
HISTOIRE. 12Î
Par son attrait puissant , par sa persé\érance,
La muse, du public vaincra l'indifférence ;
Amis, serrons nos rangs, point de défection ;
Pour nous, il se prépare une réaction.
Il faudra bien enfin que justice se fasse ,
Que la prévention se dissipe et s'effare,
Que le barde inventeur de quelques chants nouveaux ,
Ait sa solde de gloire au bout de ses travaux.
En ce temps, Pépopée et l'élégie et l'ode.
Comme par le passé reviendront de mode;
On verra le public, facile à s'engouer,
Ainsi qu'il nous blâmait , se plaire à nous louer ;
Nous vaincrons pour le vers sa haine invétérée ;
Il boira nos accents d'une oreille altérée,
Et cette poésie , au prestige immortel,
Dont nous n'aurons jamais abandonné l'autel,
Brillera de nouveau sur son trône paisible,
Déesse toujours jeune et ileur immarcessible.
Mais pour atteindre ce but, il faut laisser là les fleurs im-
marcessibles et parler un langage clair, élégant et correct que
tous puissent comprendre.
CHANTS populaires du Nord, traduits en français et précédés d'une
introduction par X, Marmier. Paris, i vol. in-12. 5fr. 50c.
M. X. Marmier semble s'être emparé du Nord comme d'une
mine qui lui appartient et qu'il a seul le privilège d'exploiter.
Il est vrai que personne ne songe à lui contester ce droit, et il
eût été bien fou de ne pas profiter d'un avantage trop rare de
nos jours oii la concurrence a si complètement envahi le do-
maine littéraire. D'ailleurs, cette exploitation n'a rien que de
très-légitime. M. Marmier, choisi par l'Académie française
pour accompagner M. Gaimard en Islande , n'a pas cessé dès
lors de parcourir les contrées septentrionales de l'Europe, et
d'étudier avec un zèle intelligent leurs mœurs, leurs institu-
tions et surtout leurs littératures. S'il n'a pas une érudition
profonde, on ne peut lui refuser le talent de l'observation,
l'art de bien voir et de bien juger. Aussi toutes ses publications
ont été accueillies avec faveur, et celle que nous annonçons ici
nous semble sous tous les rapports digne des précédentes.
La poésie du Nord présente un caractère très-original et
très-prononcé. Ce n'est plus comme dans le Midi l'épanouisse-
ment de l'âme qui reflète les vives impressions d'une nature
généreuse et féconde, d'un monde extérieur plein d'attrait et
128 LITTÉRATURE ,
de voluplé, ou les élans de la passion ardente el impétueuse.
Au sein des friraats les plus rigoureux, obligé de luUer sans
cesse contre les éléments, d'arroser de ses sueurs un sol in-
grat qu'il ne peut féconder qu'à force de labeurs el de peines,
l'homme trouve dans la poésie un ange d'amour el de consola-
tion. (;'rst elle qui lui apporte les joies que le monde lui re-
fuse. Avec son aide il se crée une vie idéale qui lui fait oublier
ses souffrances, embellit ses affections et relève son courage.
L'imagination devient son refuge contre les alteintes de la triste
réalité qui l'ejiloure. Elle jette une teinte brillante sur l'aspect
monotone de ses campagnes stériles et incultes j elle lui crée
un bonheur auquel il tient d'autant plus qu'il est tout entier
son œuvre et n'est fait que pour lui seul.
Tandis que l'habitant du Midi trouve dans la poésie une in-
terprète docile qui traduit ses émotions et ses sentiments en
chants harmonieux, elle se présente à celui du Nord comme
une bienfaisante magicienne qui , d'un coup de sa baguette
puissante , fait surgir du sein de ses neiges et de ses misères
des palais enchanteurs, des jardins délicieux. C'est ainsi que
son empire embrasse le monde entier, et M. Marraier le dit
avec raison, « ne croyez pas que la poésie disparaisse avec le
dernier vallon de verdure et le dernier arbrisseau de fleurs j
elle voltige comme Ariel à travers les brumes de la plage;
elle apporte sur son aile légère les riantes couleurs, les par-
fums, les trésors d'un autre monde, n
Une tradition finlandaise nous la montre exerçant au milieu
des paysans du Nord une influence non moins populaire que
celle d'Orphée dans la Grèôe antique. «Ledieu Voeineraoeïnen
prit sa harpe et en fit vibrer, l'une après l'autre, toutes les
cordes, el ses chants résonnèrent harmonieusement dans l'air
el ébranlèrent toule la nature. Les cascades en l'écoulant s'ar-
rêlèreul dans leur chute ; les arbres cessèrent de se courber
sous le soufde du vent ; l'ours se dressa sur ses pattes pour
l'enlendre, Ledieu lui-même, attendri [ar ses chants, pleura.
Ses larmes coulèrent le long de sa barbe blanche, et traversè-
rent ses trois manteaux et ses trois tuniques de laine, n
M. Marmier a choisi dans les poésies anciennes et modernes
toutes celles qui lui ont paru présenter le plus d'intérêt et d'o-
riginalité. Ce sont en général des chants d'un caractère grave
et mélancolique, dont quelques-inis renferment de curieuses
données sur les mœurs, Thisloire et l'ancienne mythologie de
l'Islande, de Feroé, du Danemark elde la Suède. Sa^rose est
élégante , énergique et fort habilement pliée au caractère de
chacune de ces langues. Quelques essais de traduction en vers
révèlent on lui un talent poéli»|\ie assez remarquable. Nous
HISTOIRE. 129
regrettons seulement rabsence de notes qui auraient pu of-
frir un grand attrait en servant h guider le lecteur au milieu
de traditions et de coutumes qui ne sont pas toutes très-intel-
ligibles. Sous le rapport littéraire, comme sous le rapport his-
torique, un commentaire eût été fort utile. Puisque M. Mar-
mier se propose de donner une suite à ce recueil, nous l'enga-
geons à ne pas oublier ce complément, qui nous paraît indis-
pensable pour lui assurer tout le succès qu'il mérite.
L'OSSUAIRE de Stanz, par Albert Richard, d'Orbe. Genève. In-8.
Ainsi que la plupart des poètes de notre époque , M. Ri-
chard se dit très- malheureux , se peint comme une victime
destinée à lutter sans cesse contre Tabandon et le décourage-
ment. Mais il a peut-être plus qu'un autre le droit de se plain-
dre. En effet , il vil au milieu de la Suisse dominée par les
doctrines radicales de la démocratie , et il faut bien l'avouer ,
la démocratie s'est jusqu'ici montrée fort peu favorable aux
poètes. La supériorité intellectuelle excite facilement sa jalou-
sie, la noblesse du cœur, l'élévation de l'âme sont des qualités
dont elle tient peu de compte ; il lui faut des commis actifs,
des serviteurs soumis pour la gouverner , et le peuple souve-
rain n'est malheureusement pas encore assez développé pour
faire grand cas des jouissances intellectuelles. Le politique de
café , qui sait parler à ses instincts , caresser ses penchants,
flatter ses passions , lui paraît bien au-dessus de tous les litté-
rateurs et de tous les savants dont l'indépendance ne se plie
d'ailleurs pas volontiers à ses exigences impératives. On ne
doit donc pas trop en vouloir à M. Richard , s'il nous parle de
son malheur et si sa personnalité perce toujours dans ses
œuvres. Il est d'autant plus excusable que ses inspirations
sont puisées dans le patriotisme le plus pur et le plus chaleu-
reux. C'est la Suisse qu'il célèbre dans ses chants, ce sont les
vertus de son peuple héroïque , les souvenirs de son glorieux
passé. De tels sentiments semblent certes bien faits pour éveil-
ler de vives sympathies , et l'on conçoit le cruel désenchante-
ment du poète dont la voix se perd sans échos au milieu des
mesquins débats d'une politique de clocher ou de la pitoyable
lutte des ambitions municipales.
L'Ossuaire de Stanz est une pièce assez inégale comme tou-
tes celles que l'auteur a déjà publiées. On y trouve un style
parfois élevé , mais souvent déclamatoire , des pensées lanl*>l
130 LITTÉRATURE ,
communes , lanlôl éuergiques , el de nobles senliments. Du
reste, plutôt que de nous livrer à une critique de détails, qui
ne plairait pas plus à nos lecteurs qu'au poêle, nous préférons
citer les strophes suivantes, dans lesquelles il nous semble
qu'on pourra dignement apprécier son talent.
Sur l'eau, sur terre, en leurs demeures,
Les pâtres ont pendant treize heures
Lutté ; mais il faut que tu meures ,
O peuple si ferme et si grand !
Nu! ne veut fuir , nul ne se rend,
Nul ne regarde à ses blessures ;
Le mourant retient ses murmures ,
Et, parfois, malgré ses tortures,
Brisé, se relève à demi,
PoiH' braver encor l'ennemi.
L'œil sanglant , l'écume à la bouche.
Blessé , le rnont''gnard farouche ,
Avant de rouler sur la couche
Où l'attendent ses frères morts ,
Redouble d'audace et d'efforts ;
En face d'une armée entière.
Il combat et mord la poussière
Sans fléchir d'un pas en arrière.
Tant qu'un brave aura survécu
. Nidwald ne sera pas vaincu.
Du sang ! du sang ! Tout ce qui lue,
Carabine, hache, massue,
Lourds quartiers de roc, fourche aiguë,
Le plomb, et le fer et le feu,
Tout sert dans ce terrible jeu.
La mort ! la mort ! et point de grâce !
Il faut que l'une ou l'autre race
Aujourd'hui s'éteigne, s'efface.
La terre, lasse de leur poids.
Ne peut les porter à la fois.
BRETAGNE par Amand Guérin. Paris, chez Masgana, 12
de l'Odéon, et chez Pesron, 13, rue Pavée-Saint-André. 1
12. Galerie
vol. in-8.
3 fr. 50 c.
De toutes les anciennes provinces de France , la Bretagne
est celle qui a conservé le plus de traits originaux. Ses mœurs
et ses costumes sont encore empreints de leur caractère primi-
tif qui résiste aux envahissements de la civilisation , avec une
ténacité fort remarquable. On retrouve chez ses habitants de
HISTOIRE. 131
nombreux souvenirs du passé , tics clianls populaires qui of-
frent un singulier mélange de superslilious empruntées au
culte druidique et aux croyances chrélienues, des usages bi-
sarres dont l'origine remonte aux temps les plus anciens et qui
se sont perpétués jusqu'à nos jours. On comprend que c'est
une mine précieuse pour les romanciers et les poètes. Aussi,
la Bretagne a-l-elle été depuis quelque temps exploitée avec
un zèle extraordinaire. Mais sauf les ouvrages de M. Emile
Souvestre, et deux ou trois autres qui peuvent être placés sur
la même ligne , elle n'a fourni que des productions assez mé-
diocres. M. Amand Guérin vient à sou tour, tenter de repro-
duire dans ses chants la physionomie originale de cette pro-
vince. Il traduit en vers français quelques-unes de ses tradi-
tions populaires, il s'attache à présenter des tableaux forte-
ment empreints de couleur locale. Le caractère assez étrange
de ses inspirations piquera la curiosité. C'est quelque chose
de neuf qui contraste avec la poésie verbeuse et vide dont nous
sommes saturés. Ici du moins, il y a quelque intérêt dans les
descriptions , dans les détails qui nous font connaître le pays
et ses mœurs. Mais on regrettera que l'auteur n'ait pas ap-
porté plus de soins et de correction à son style. Ses vers en
général faciles , et dans plusieurs petites pièces , pleins de
grâce et de naïveté , présentent souvent des taches qu'un tra-
vail plus opiniâtre aurait aisément fait disparaître. M. Guérin
sacrifie un peu trop aux licences de la poétique nouvelle ; il
ne craint point les enjambements et ne respecte pas toujours
les exigences de l'harmonie. On voit qu'il a plus étudié les
poètes d'aujourd'hui que ceux du XVIl^ siècle. Or, sans
vouloir nullement exclure les premiers , nous croyons qu'on
ne saurait impunément négliger ceux-ci. C'est à leur école que
le goût doit s'épurer , le style se former, et c'est à leurs chefs
d^œuvre qu'il faut recourir pour apprendre à connaître le vé-
ritable génie de la langue française. M. Guérin en est à son
premier essai. Nous nous garderons bien de le décourager,
car ce début annonce du talent, une âme pure , un cœur hon-
nête j mais il nous permettra d'attendre, pour le juger, une
œuvre nouvelle mieux mûrie et plus châtiée.
COURS d'études historiques par P.-C.-F. Daunou. Paris, 2 gros vol.
in-8. 16 fr.
Cet ouvrage renferme le cours professé pendant onze an-
132 LITTÉRATURE ,
n<5es par M. Dauuou, au collège de Fraace. C'est une publica-
tion du plus haut intérêt. I/enseignenient de l'illustre pro-
fesseur se distinguait à la fois par la profondeur des recherches,
par l'élégance de la diction et par une critique ingénieuse et
savante.
Le cours est divisé en trois parties principales. La première
intitulée : Examen et choix des faits , contient la critique
historique et les usages de l'histoire. I/auteur examine d'abord
la valeur relative des sources diverses où se puise l'histoire,
le degré de confiance qu'elles méritent, et les moyens d'appro-
cher autant que possible de la vérité. Puis il expose comment
il faut distinguer entre les faits vérifiés ceux dont la connais-
sance importe à la société, c'est-à-dire, ceux qui peuvent être
considérés comme des expériences propi'Ps à éclairer certai-
nes branches et certains détails des sciences morales et politi-
ques.
Cette partie remplit tout le premier volume et les deux tiers
du second, où se trouvent seulement les premières leçons de
la seconde partie consacrée à la Classification des faits, soit
la géographie et la chronologie.
La troisième partie, qui paraîtra plus tard, présentera V Ex-
position des faits, suivie de l'examen des systèmes philosophi-
ques appliqués à l'histoire , et d'un précis de l'histoire de la
philosophie depuis Platon jusqu'au XIX^ siècle.
LE PRÉSIDENT DES BROSSES, histoire des lettres et des parlements
au XVIIIe siècle par Th. Foisset. Paris. 1 vol. in-8. 7 fr. 50 c.
Le Président des Brosses est le représentant de cette ma-
gistrature qui jouait un si grand rôle en France avant la révo-
lution , et y a laissé tant de souvenirs chers à tous ceux qui
regrettent la vie provinciale dont elle était l'élément le plus
sohde. C'est une figure originale , à traits majestueux et forte-
ment caractérisés.
Il prit part aux dernières luttes des parlements contre le
pouvoir royal et fut un de ceux qui résistèrent avec le plus
de fermeté à l'envahissement de la centralisation parisienne.
M. Foisset nous rapporte avec beaucoup de détails tous les
actes de sa carrière. Il s'étend peut-être même trop longue-
ment sur des débats qui n'offrent plus aujourd'hui qu'un in-
térêt assez secondaire- Mais son travail est curieux sous plu-
sieurs rapports et jette du jour sur une partie peu connue de
HISTOIRE. Iâ3
l'hisloire da siècle dernier. D'ailleurs le Présitlcnl des Brosses
était déplus un litléraleur distingué qui se trouvait en relation
avec les hommes célèbres de son temps et qui eut entr'autres
avec Voltaire, des démêlés assez vifs. Il a laissé quelques écrits
qui ne sont pas sans mérite, quoique M. Foisset exagère
beaucoup leur valeur.
Cette notice, fruit de recherches nombreuses et d'une étude
profonde est un panégyrique bien fait, mais trop étendu et
dans une forme un peu pédantesque.
LES RESSOURCES DE QUINOLA, comédie en cinq actes, en prose,
et précédée d'un prologue , par M. de Balzac. Paris , 1 vol. in-8.
6fr.
Vous avez cru sans doute, comme moi , que Vautrin était
du dernier mauvais , qu'il ne serait pas possible de descendre
plus bas. Eh bien M. de Balzac, qui n'est pas fécond pour rien,
veut nous prouver qu'il peut faire pis encore , et si vous en
doutez , lisez les Ressources de Quinola. Le volume est gros ,
il n'a pas moins de 3i6 pages, mais ne vous laissez pas rebu-
ter par l'apparence , car il y a beaucoup de papier blanc, les
marges sont grandes , et en moyenne vous ne trouverez guère
que dix à douze lignes à la page. L'auteur appelle cela une
comédie. C'est abuser étrangement des termes : le sujet n'est
pas le moins du monde comique, les personnages sont, en gé-
néral , des coquins dans la compagnie desquels on ne se sent
guère en train de rire , et les détails n'inspirent qu'un profond
dégoût. Ce n'est pas tout à fait ainsi que Molière entendait la
comédie. Il est vrai que M. deBalzac ne cherche pas à_marcher
sur ses traces. Il aspire plutôt à être le Beaumarchais de notre
époque. Malheureusement il ne possède ni la verve piquante,
ni l'esprit étincelant du parrain de Figaro. Son Quinola n'est
qu'un triste gueux qui n'a que des haillons en dedans comme
en dehors, et qui n'aurait jamais dû quitter les galères où l'on
avait eu certes grandement raison de le mettre. Mais il parait
que les bagnes d'Espagne ne sont pas mieux gardés que ceux
de France, et Quinola, libre, vient droit an palais du roi pour
implorer non sa grâce, il n'en a plus besoin, mais celle de son
maître , Fontanarès , pauvre savant que l'inquisition retient
dans ses cachots parce qu'il prétend avoir découvert la machine
à vapeur. Chemin faisant, sans doute pour se remettre la main,
il prend part à une tentative d'assassinat qui le rend maître
134 ' LITTÉRATURE,
d'un secret au moyen duquel il obtiendra tout ce qu'il voudra
de la marquise de Mondéjar, favorite du monarque. Il se pré-
sente donc hardiment à la porte du palais , et comme le hal-
lehardier de garde ne veut pas laisser passer ce malotru, il se
dit ambassadeur, demande à parler au capitaine, qu'il somme
de faire venir la marquise à laquelle il intime l'obligation de
lui donner accès auprès du roi. El le capitaine obéit, et la mar-
quise obéit, elle roi vient, et il écoute favorablement Qninola,
et il donne l'ordre de lui amener Fontanarès , et celui-ci est
tiré des griffes du grand inquisiteur au moment où l'on allait
le mettre à la torture, et il promet au roi de faire marcher ses
navires sans voiles ni rames, et le roi de son côté lui promet
de le rendre riche et noble , et Quinola rend à la marquise le
billet qu'il a trouvé dans la poche de son amant qui n^est point
mort quoique assassiné , et vous pouvez faire vos adieux au
roi, à la marquise, à son amant, car vous n'en entendrez plus
parler , leur rôle est fini ; l'auteur n'en avait besoin que pour
son prologue.
Eh bien, qu'en dites-vous ! Avez-vous saisi tout ce qu'il y a
de comique dans celte sinistre figure de Philippe II escorté de
l'inquisition et de la torture, ainsi que dans celle de ce gibier
de potence qui étale au grand jour ses haillons physiques et
moraux 7 Et que pensez-vous d'un style plaisant comme ce-
lui-ci :
(( Marche donc ! O mon cher maître, si la torture ne t'a pas
brisé les os , lu vas donc sortir des cachots de la s — la très-
sainte inquisition, délivré par voire pauvre caniche de Qui-
nola .' Pauvre! qui est-ce qui a parlé de pauvre? Une fois
mon maître libre , nous finirons bien par monnoyer nos es-
pérances. Quand on a su vivre à Valladolid depuis six mois
sans argent , et sans être pincé par les alguazils, on a de petits
talents qui, s'ils s'appliquaient à — autre chose, mèneraient
un homme où 7.... ailleurs enfin! Si nous savions où nous
allons, personne n'oserait marcher.... Je vais donc parler au
roi, moi, Quinola. Dieu des gueux ! donne-moi l'éloquence....
de d'une johe femme, de la marquise de Mondéjar.... »-
Yous voyez qu'à défaut de saillies spirituelles, l'auteur em-
ploie des points , beaucoup de points. C'est plus commode et
l'expédient est du moins à la portée de tout le monde ; il ne
s'agit que d'avoir un acteur qui sache exprimer ce que l'auteur
n'a pas su dire. Je ne désespère pas que celle méthode ne se
perfectionne et que l'on n'arrive h faire des comédies dans les-
quelles il n'y aura que les noms des personnages et puis des
lignes de points pour tout dialogue.
Mais poursuivons. Au premier acte nous relronvons Qui-
HISTOIRE. 135
noia et son maître à Barcelonne, où l'expérience doil avoir lien
sur an navire de TElat que le roi met à la disposition da sa-
vant. Quinola rencontre un ancien camarade de ses nobles ex-
t)loits , Monipodio , qui las d'être poursuivi par les agents de
a police s'est enrôlé dans leur bande et poursuit les autres à
son tour. Les deux coquins font une reconnaissance des plus
touchantes, puis ils se coucerlent ensemble dans le but de pro-
curer à Fontanarès argent et succès. Alors l'intrigue se compli-
que. Fontanarès aime Marie Lolbundias, fille d'un vieil avare,
plus sensible à l'éclat de l'or qu'à celui du génie. De son côté,
Madame Faustiua.Brancadori, maîtresse de Don Fregose, vice-
roi de Catalogne, s'éprend d'un caprice pour le savant, ce qui
excite fort la jalousie dudit vice-roi , et ne le prédispose pas
en faveur de Fontanarès. De plus , l'envie d'un pédant en
charge, nommé Don Ramon vient h la traverse , en sorte que
le pauvre diable d'inventeur se voit arrêté à chaque pas par
les obstacles qu'on lui suscite et surtout par la difficulté de
trouver l'argent nécessaire pour construire sa machine. Ici ,
M. de Balzac introduit un usurier. C'est un caractère qu'il af-
fectionne beaucoup et qu'il paraît avoir étudié tout particu-
lièrement. Mais cette fois il me semble avoir été bien mal ins-
piré. Son Mathieu Magis est un personnage assez niais qui ne
produit aucun effet sur la scène. Il appelle encore à son aide
un banquier, un courtisan, et maintes autres figures aussi fai-
blement esquissées , qui ne font qu'augmenter la confusion
qui règne d'un bout à l'autre de la pièce. Ce sont des scè-
nes d'amour analytique , de jalousie étudiée, d'avidité sans
vergogne et de perfidie sans finesse, qui repoussent et fatiguent
au point qu'on n'a pas même le courage d'éprouver le moin-
dre intérêt pour le héros du drame. Quant au comique, voici
un échantillon du sel dont l'auteur assaisonne son olla po-
drida.
« — Tiens, voici deux écus pour dire ce que je pense....
— Je dirai que vous dépensez. »
Et ailleurs , c'est un dialogue entre le banquier et le cour-
tisan qui complotent la ruine de Fontanarès.
« — Que voulez-vous dans l'affaire?
— Les fonctions de grand-maître des constructions na-
vales....*?
— Mais que reste-t-il donc alors 7
— La gloire.
— Finaud 1
— Gourmand !
— Chassons ensemble , nous nous querellerons an par-
tage. I)
136 LITTÉRATURE,
Et quoi ! cela ne vous déride pas 1 En vérité vous êtes bien
difficile. Peut-être aimerez-vous mieux la scène où Quinola ,
en vieillard centenaire , une figure fantastique dans le genre
de Callot , mystifie ainsi le pédant qui vient proposer à Fon-
tauarès de partager avec lui la gloire de sa découverte :
«■ — Laissez-moi lui donner une leçon de mathématiques, çà
ne peut pas lui faire du bien , mais çà ne vous fera pas de
mal. (^A don Ramon). Tenez, approchez? Çil montre les pièces
de la machine). Tout cela ne signifie rien, pour les savanls ,
la grande chose....
— ■ La grande chose ?
— C'est le problème en lui-même. Vous savez la raison qui
fait monter les nuages?
— Je les crois plus légers que l'air.
— Du tout.' ils sont aussi pesants, puisque Teau finit par
se laisser tomber comme une sotte. Je n'aime pas l'eau , et
vous 7
— Je la respecte.
— Nous sommes faits pour nous entendre. Les nuages mon-
tent autant, parce qu'ils sont en vapeur, qu'attirés par la force
du froid qui est en haut.
— Cà pourrait être vrai. Je ferai un traité là-dessus.
— Mon neveu formule cela par R plus O. Et comme il y
a beaucoup d'eau dans l'air (^admirez le calenibourg) , noua
disons simplement O plus O, un nouveau binôme?
— Ce serait un nouveau binôme ?
— Ou, si vous voulez, un X.
— X, Ah î je comprends. »
Comment, vous ne vous pâmez pas de rire î Alors je dé-
sespère de vous , car, dans ce qui me reste à vous raconter,
rien n'approche de ce plaisant sublime !
Quinola et Monipodio pleins de grandes vertus comme vous
savez que nos romanciers du jour sont habiles à en découvrir
sous l'uniforme de la chiourme , se dévouent pour le succès
de Fontanarès. Ils employent toutes les ressources de leur es-
prit à se procurer les matériaux nécessaires à la construc-
tion de la machine et en fabriquent secrètement toutes les
pièces, en sorte qu'au jour fixé pour l'expérience, le savant est
bien surpris d'apprendre que tout est prêt, que rien ne man-
que et qu'il n'y a plus qu'à chauffer les fourneaux pour faire
cheminer son navire. Le public de Barcelone applaudit avec
enthousiasme, Fontanarès se voit sur le point de recueilUr en-
fin le fruit de sou génie et de ses travaux , mais don Ramon
se trouve là pour lui ravir son triomphe j il s'attribue toute la
gloire de l'invention, el le savant méconnu se venge en faisant
HISTOIRE. 137
couler bas le navire à vapeur. C'est un crime qu'il paierait de
sa léte s'il ne se hâtait de fuir ; il dit donc adieu à l'Espagne et
part pour la France eu la compagnie de Faustine dont l'amour
l'a touché, ainsi que de son fidèle Quinola, qui termine la comé-
die en s'écriant :
« Décidément , je crois que l'enfer esl pavé de bonnes in-
tentions. »
C'est la morale de la pièce sans doute, et elle esl bien digne
du reste. Dès la première représentation, les sifflets du public
parisien ont lait bonne Justice de ces guenilles dramatiques qui
ne trouveront probablement pas un meilleur accueil auprès des
lecteurs , malgré les points, le papier blanc , et l'apologie que
l'auteur y a joints, sans doute pour en grossir le mérite. Mais
il n'est pas sûr que M. de Balzac s'en tienne là. Les chutes ne
sont plus des avertissements aujourd'hui ; au contraire on pré-
tend y voir un encouragement à persévérer dans la route qu'on
a choisie. M. de Balzac se console en accusant le public d'in-
justice et de cruauté; d'ailleurs il a pour lui le suffrage de
Victor Hugo , de Lamartine et de Mme Girardin.
1, — Q. tioratii Flacci epistola ad Pisones de arte poetica, Epîtro d'Ho-
race aux Pisons sur Part poétique; texte revu sur les manus-
crits, etc., précédé d'une introduction où sont traitées diverses
questions relatives à ce poëme, par B. Gonod.
2, — Le même ouvrage traduit en vers français , par C.-F.-X. Chan-
laire , imprimé à la suite du commentaire de Gonod.
3, — Art poétique d'Horace, traduction en vers, par J.-J. Perchât,
de Lausanne. 8", 1 fr. 50 c.
L'érudition critique a , de nos jours , une lâche importante
à remplir, celle d'apprécier avec justesse les idées que les peu-
ples classiques se formaient de l'art et de la littérature, de dis-
tinguer dans ces idées ce qu'elles ont d'essentiel et d'immua-
ble, et les règles conventionnelles qui tenaient à leur genre de
culture, au développement historique de leur constitution in-
tellectuelle. Cette œuvre esl éminemment opportune, parce
que la révolte contre leur autorité est accomplie el que l'i-
vresse d'une liberté nouvelle, mère de tant d'illusions, a fait
place au sang- froid de la réilesion, et au besoin vivement senti
de principes fondés sur la nature intime et universelle de l'es-
prit humain. Que dans un lel état de choses , V Art poétique
d'Horace excite un intérêt tout nouveau et obtienne un vif re-
tour d'estime, c'est un événement dont on peut s'applaudir,
1 1
138 LITTÉBATURE,
mais dont on ne doit guère s'étonner. Sans doute c'est par un
instinct d'éclectisme littéraire , et non dans l'absurde espoir
d'une réaction impossible que l'on se remet à commenter et à
traduire cet ingénieux et singulier poëme. Les savants éclairés,
les littérateurs habiles qui en font l'objet de leurs travaux re-
connaissent que ce code célèbre renferme sa part de vérités
impérissables, et que ces lois admirablement tracées par le sa-
tirique latin ne peuvent être abolies par les sophismes intéres-
sés du mauvais goût. On doit les louer de ne se laisser décou-
rager ni par l'anarchie littéraire de l'époque, ni par les pro-
grès réels d'une esthétique transcendante , ni par les obscu-
rités qui enveloppent encore le véritable but et le plan de ce
poëme, ni par Texcessive difficulté de le traduire.
11 n'est pas étonnant que les orgies de la littérature actuelle
ne dégoûtent point les esprits sensés des règles sévères et des
saines tendances de la critique d'Horace. Elles sont au con-
traire bien propres à faire désirer et regretter la sobriété et la
mesure île cet excellent esprit et de l'excellente littérature
dont il formula les principes. Les crises fébriles de la démo-
cratie absolue et les extravagances de ses orateurs colorent
d'une lumière un peu idéale les jours heureux et calmes dont
une cité a joui sous la constitution qu'ils ont sapée et détruite :
ses imperfections même, ses petites injustices, Tétroite mono-
tonie de ses habitudes paraissent moins choquantes à mesure
qu'on s'éloigne de ce régime bienfaisant et sage. Ainsi les mon-
stres de l'imagination moderne pourraient facilement, si nous
n'y prenions garde, nous ramener à l'aveugle adoration des
Anciens. Il est nécessaire de nous rappeler que leur esthéti-
que manquait^ à quelques égards, d'étendue et de profondeur,
et n'avait pu prévoir toutes les révolutions de l'art, sonder
toutes les profondeurs du génie, pressentir les influences d'une
religion plus intime et les inspirations d'une culture bien plus
irrégulière, bien plus diverse et bien plus vaste que la leur. Ils
ont créé leur théorie d'après leurs chefs-d'œuvre et, par une
erreur très-naturelle, ils ont souvent confondu la forme avec
le fond , les règles avec les conventions. Cette confusion se
trouve dans Horace comme dans Arislote j il a même ajouté
une loi arbitraire à celle du slagyrite, en consacrant comme
une théorie absolue l'usage latin de la division du drame en
cinq actes.
« Neve miuor, neu sil quinte productior actu
c Fabula, quse posci vult, et spectata reponi.
« Pour qu'un drame applaudi longtemps soit de saison
ï Cinq actes suffiront , maiâ ils sont nécessaires. »
HISTOIRE. 139
Mais les recherches hardies et profondes de la philosophie
du heau, les découvertes d'un Schiller, d'un Solger, d'un
Schelling, les puissantes études d'un Hegel n'ont fait que con-
firmer ce que l'épître aux Pisons renfernje d'admirablement
juste : les théories transcendantes, en s'élevant au-dessus du
point de vue vulgaire du sens commun, n'ont point battu en
brèche les saines doctrines du bon sens. De la [)aulenr où elles
se sont placées, il est plus intéressant que jamais d'analyser
ces principes, de définir exactement ce que pensait de l'art cet
admirable artiste, et les questions que la critique érndite a sou-
levées au sujet de cet important ouvrage, en acquièrent elles-
mêmes un plus haut degré d'importance. On sait qu'elle lui a
contesté avec succès son ancien titre A' Art poétique, et ce ré-
sultat négatif, malgré des autorités anciennes, entre antres
celle de Quintilien (Instit. Orat. VIII, 3), ne peut plus être
contesté. Mais si l'auteur n'a pas voulu composer un traité ré-
gulier de poésie, quel but s'est il donc proposé? que faut-il
penser de la destination et de la nature de cet ouvrage? Au-
tour de cette question se sont multipliées les hypothèses j la
plus célèbre est celle de Wieland : il a employé beaucoup
d'esprit à démontrer que l'auteur de l'art poétique avait un
but spécial, celui de détourner le jeune Pison de la manie de
versifier. Celte conjecture , ingénieusement soutenue par ce
grand littérateur, a été modifiée par Wa.lckenaer dans sa vie
d'Horace. «( Il s'y propose, dit ce savant biographe, de dissua-
ix der les jeunes Pisons de faire des vers, si telle n'est pas leur
« vocation, et il leur trace les règles à suivre pour y réussir,
u si, obéissant à limpulsion du talent, ils se sentent entraînés
« dans celte carrière par un penchant invincible. » J'avoue que
cette supposilion , malgré les autorités et les arguments qui
l'appuient, m'inspire une vive répugnance j je regrette de ne
pouvoir développer ici les raisons qui me semblent la com-
battre. Horace avait une habitude qui se trouve chez les poè-
tes moralistes, celle de rattacher aux événements particuliers
de la vie des enseignements d'un intérêt général. Que le sati-
rique, inlime avec les nobles Pisons, s'intéressât à l'éducation
du fils et voulut le sauver d'une manie ridicule, c'est une chose
très-vraisemblable : celle occasion spéciale, dont nous igno-
rons les détails, a pu même déterminer la forme du poëme,
en modifier le plan et les proportions. Mais évidemment la
position du poète dans cet ouvrage est celle d'un homme qui
défend, contre des erreurs dangereuses et absurdes, les prin-
cipes de la véritable poésie. Horace fait la guerre à la mau-
vaise littérature de son temps , comme dans telle de ses odes
il s'élève en patriote contre les vices qui minaient la société
140 LITTÉRATURE,
romaine. Il devait remarquer mieax que personne chez ses
compatriotes les défauts d'une organisation moins heureuse
que celle des Grecs, d'un développement moins naturel, moins
inspiré.
Graiis ingenium , Graiis dédit ore rotundo
Musa loqui.
Une excellente éducation littéraire, la connaissance géné-
rale des principes les plus sains pouvait seule compenser une
si humiliante infériorité ; mais les Romains étaient formés par
les leçons des rhéteurs, par leurs méthodes arbitraires et leurs
routines. D'ailleurs ils avaient à la fois devant les yeux toutes
les productions, tous les âges de la poésie grecque, la littéra-
ture d'Alexandrie et celle des Homérideset des contemporains
de Périclès. Il devait en résulter, pour ce peuple subitement
envahi par la passion des vers, une grande confusion dans les
principes et dans les idées. Chaque jour voyait se multiplier
les poètes ridicules et les ouvrages bizarres. Comment le sati-
rique, doué d'un goût exquis, inspiré d'un vif amour pour les
lettres, déprécié lui-même parles Maevius et lesBavius, aurait-
il pu voir sans effroi et sans indignation ce débordement de
mauvaise littérature? Si le siècle d'Horace nous avait légué des
mémoires secrets, une correspondance pareille à celles de
Grimm ou de La Hs^rpe , quel jour ne répandrait-elle pas sur
cette épître et sur le dessein de son auteur ! Elle serait sans
doute favorable à la thèse dont nous n'avons fait qu'indiquer
les preuves. Elle éclaircirait nombre d'autres questions que
l'ensemble et les détails de celle épître soulèvent depuis des
siècles. Nous n'avons pour les résoudre que les remarques sa-
vantes et ingénieuses des commentateurs, que l'on trouvera
rassemblées dans un ordre satisfaisant et judicieusement ap-
préciées dans le volume indiqué en tête de cet article. C'est
dans l'introduction que M. Gonod examine et discute ces pro-
blèmes. Il est h regretter qu'il n'ait pas donné à ces recherches
critiques plus de développement et d'étendue. Les notes phi-
lologiques placées sous le texte sont très-élémentaires et assez
superficielles. Je citerai entre autres une mauvaise et inutile
élymologie du mot cuparissus. Fja troisième partie, qui ren-
ferme la discussion des variantes et des interprétations, est
d'un mérite bien supérieur. Un catalogue rédigé avec soin et
placé au commencement du volume contient l'appréciation des
manuscrits et des éditions dont l'auteur a fait usage. Plusieurs
de ces dernières sont assez récentes, par exemple celle d'O-
relli, 1837-1838. Il aurait pu tirer parti de quelques program-
mes intéressants publiés en Allemagne depuis cette publication
HISTOIRE. 141
(iu professeur zuricois. EnGn, sous le nom d'Etudes des Pré-
ceptes , une quatrième partie renferme des extraits dont le
rapprochement fait connaître la tradition des principes litté-
raires depuis Horace. Il nous reste à dire quelques mots
des deux traductions indiquées eu tète de cet article. S'il u'est
pas aisé d'expliquer l'art poétique, il est plus difficile encore
d'eu reproduire les beautés dans notre langue. Il faut conser-
ver l'allure libre et familière de l'épîtrc sans rien ôter de leur
piquante concision aux sentences dont elle est semée, à ces
vers maximes que tons les humanistes savent par cœur. Il faut,
tout en conciliant ces qualités opposées, être correct, élégant
et naturel. C'est là le seul système favorable à la reproduction
fidèle du ton et de la couleur de l'original, cette règle fonda-
mentale de l'art de traduire. Les deux nouveaux traducteurs
méritent à ces divers égards des éloges. Mais M . Chanlaire a
mieux su conserver la marche aisée et le mouvement de l'ori-
ginal. M. Porchat semble s'être proposé de condenser l'ex-
pression, de lutter de brièveté avec le latin, et il en résulte une
allure brusque et heurtée dont l inconvénient n'est pas suffi-
samment compensé par la vivacité , l'énergie avec laquelle
sont rendus plusieurs détails. Il est singulier de voir un tel sy-
stème adopté par l'habile littérateur à qui nous devons la meil-
leure traduction deTibuUe, celle où le vers français se rappro-
che le plus de la douce harmonie du mètre élégiaque.
Pour justifier ces remarques, je me contenterai d'une seule
et courte citation. Il s'agit des intimes rapports du génie et de
l'art :
« Natura fieret laudabile carmen, an arte,
s Quaesiturn est. Ego nec sludium sine divite vena,
4 Nec rude quia prosit video ingenium : alterius sic
1 Altéra poscitopem res, et conjurât amice.
a Lequel vaut mieux, dit-on, du génie ou de l'art?
« Que vaudrait Pun sans l'autre où chacun fait sa part?
a IJ'uQ mutuel besoin, bous frères, ils s'attirent,
s Et vers la même fin d'un même effort conspirent.
Œ Porchat.
c On a depuis longtemps agité ce problème,
« Si l'art ou le génie enfante un long poëme ;
K Sans le talent, l'étude est stérile à mon gré;
« Mais que peut le talent, à lui-même livré?
ï L'un de l'autre a besoin, même but les rassemble,
« Et ce sont deux amis qui conspirent ensemble.
« Chanlaire. »
142 RELIGION, PHILOSOPHIE,
M. Porchat est trop bon latiniste pour s'écarter fréquem-
ment du vrai sens de son auteur. Je ne lui signalerai qu'un
seul endroit où on peut lui faire ce reproche.
« Non satis est pulchra esse poemata ; dulcia sunto. »
Celte unique fois, sa traduction devient une paraphrase qui,
je crois, renferme un contresens.
a Vous ornez vos écrits? temps perdu , soins frivoles ,
« D'un style aimable et doux si le pouvoir flatteur
« Ne captive à son gré, n'entraîne Tauditeur. »
Dulcia n'est p;\sun style aimable et doux : il n'est pas ques-
tion du style, mais de l'intérêt dramatique. Horace veut dire
que la beauté de la diction ne suffit pas au succès d'une tragé-
die, qu'il faut y ajouter le charme puissant du pathétique. Les
vers suivants démontrent jusqu'à l'évidence la justesse de cette
interprétation que M. Chanlaire, en moins de mots, a fidèle-
ment reproduite :
« CTest peu «^ue vos écrits soient riches de couleurs,
« Il faut qu'ils soient touchants. »
A. CHERBULIEZ5
Professeur de littérature ancienne.
RELIGION, PHILOSOPHIE, MORALE, EDUCATION.
DU GÉNIE des religions, par E. Quinet. Paris, chez Charpentier.
1 vol. in-8. 7 fr. 50 c.
M. Quinet considère lesreligious sous un point de vu^ assez
original. Il voit dans les diverses phases de leur développe-
ment successif comme une nouvelle Genèse qu'il appelle la
Genèse de l'intclligenoo , par opposition à celle de la matière
dont la force créatrice a cessé d'agir depuis l'apparition dp
rbomme sur la terre Avant celui-ci, des révolutions fréquentes
MORALE , EDUCATION. 143
agitaient la surface du globe comme autant d'essais pour faire
sortir l'ordre du chaos et préparer l'avènement de ce dernier
chef-d'œuvre, après la production duquel la nature semhle être
retombée dans Tinerlie. Mais ce repos n'est qu'apparent , la
création ne s'est pas arrêtée , la puissance de transformation
s'est réfugiée dans le cœur et dans la conscience de l'Iiorarae.
« Il porte eu lui les luttes, la nuit immense , les tempêtes, le
génie de formation qui lourmenlaient , bouleversaient, déchi-
raient auparavant le sein de la nature. Du chaos de l'univers
vivant, surgit un nouveau chaos , plus profond , où dorment
pêle-mêle ensevelis , les ébauches , les germes, les embryons
des sociétés futures
(( La même puissance qui avait appelé les animaux par
leurs noms , appelle à haute voix , de siècle en siècle , les ra-
ces d'hommes , les empires sur le seuil de l'histoire. Fj'univers
organisé ne produit plus de nouvelles formes végétales , ani-
males ; mais des formes sociales , toutes différentes les unes
des antres, s'engendrent dans une succession indéfinie. •>
Il existe d'ailleurs une liaison intime entre ces deux Genè-
ses , la première n'a fait que bâtir le moule dans lequel devait
se développer la seconde. Les grands traits empreints à la sur-
face du globe , ont déterminé les tendances particulières des
différents peuples, et la religion est la manifestation commune
dans laquelle ou peut le mieux reconnaître le génie propre à
chacun d'eux. Ainsi l'Asie , celte contrée où la nature a dé-
ployé avec tant de profusion ses magnificences , sera la terre
du Panthéisme; tout y est Dieu , « parce que TAsie est elle-
même une idole surcliargée d'ornements dans le temple de la
création. » Mais du sein de ses désorts où tout est aride, nu,
incorruptible , où la nature semble morte et en quelque sorte
abolie, surgira l'idée pure du Dieu Esprit C'est de là que sont
sortis les trois cultes de Moïse , de l'Evangile , de Mahomet:
« Jehovah , le Christ , Allah , trois dieux sans corps ,
sans simulacres , sans idoles , sans figure palpable. » Le
premier échappe aux séductions idolâtres du monde orien-
tal , en se sé(|uestranl de tout ce qui Tenloure, en faisant al-
liance avec l'invisible dans la solitude. Le second lutte quelque
temps avec succès par l'énergie de son zèle et l'austérité de ses
formes, puis bientôt il s'énerve, il faiblit et retomb<: dans ce
qu'on peut appeler le doi^rae naturel de l'Asie. Le troisième
trouve son salutdans l'émigration. Ilquitte l'Orient, il se dirige
vers l'Europe et place un abîme entre lui et l'Asie qui fut son
berceau.
Telle est la conception que M. Quinel expose dans son style
pompeux , toujours noble , quelquefois éloquent , mais plus
144 RELIGION, PHILOSOPHIE,
riche en images qu'eu peusées, el où Ton trouve plus de poésie
que de raisonnement. C'est une suite de tableaux fort brillants
plutôt qu'un traité philosophique, et l'on a bien de la peine à
découvrir renchaînemenl logique des idées, quoiqu'on se
laisse volontiers entraîner par le charme de cette imagination
si féconde en contrastes ingénieux et en rapports inattendus.
M. Quinet passe ainsi en revue tous les cultes de l'Orient, et y
rattache d'une manière fort intéressante l'histoire de sa litté-
rature. Il y a certainement beaucoup d'originalité dans ses
aperçus , quoiqu'en général il ne fasse que les indiquer sans
aborder les détails. Ce qu'il dit de la Chine , par exemple, est
très-ciirieux ; la singulière civilisation de cet empire immobile
a, selon lui, sa causedans la base même de sa religion. La ré-
vélation chinoise repose sur Técriture dont les signes sont di-
vins. Leurs élémtnils se réduisent à deux lignes, images des
deux principes dont se compose le monde. L'une, continue,
est l'image du ciel , de la lumière, de l'éternel, de l'infini;
l'autre, brisée, interrompue, est l'image de la terre, du
temps, de la contradiction, du fini. L'écriture devient ainsi le
texte des méditations du sage, l'objet d'une étude continuelle
et profonde , par laquelle on cherche sans cesse à découvrir
de nouveaux mystères dans les combinaisons de ses signes pri-
mitifs, a Ce qui résulte de cette étrange conception de la révé-
lation , c'est que la création de l'écriture a frappé le peuple
chinois plus que la Genèse du monde physique ; et cette idée
une fois admise , si la figure des lettres a été , en effet , impo-
sée par Dieu même, chaque contour , chaque rudiment a en
soi une autorité absolue; dès lors la société tout entière ne
peut et ne doit être dans ses rites, ses codes , ses cérémonies,
ses combinaisons , que la traduction , l'application vivante de
cette géométrie éternelle. Sur ce principe s'établit cet état bi-
zarre qui semblait être placé hors de la loi de l'humanité, el
qui , au contraire , s'explique de lui-même dès qu'on le com-
pare au dogme qui l'a fait naître. »
La forme que M. Quinet a donnée à son livre nous semble
assez peu scientifique ; elle n'est pas favorable à la discussion
et ressemble trop au langage inspiré du prophète. Mais son
élrangetémême excite l'attention, et la richesse du style en fait
nn travail littéraire certainement fort remarquable.
MORALE, EDUCATION. 145
LAO TSEL TAO TE KING. Le livre de la voie et de la vertu , com-
{)osé par le philosophe Lao-Tscu , traduit en français et publié avec
e texte chinois et un commentaire perpétuel, par Stanislas Julien.
Paris, 1 vol. grand in-8.
Le pliilosophe Lao Tseu vivait environ 600 ans avant Jésus-
Christ. C'était un sage qui, après avoir rempli la charge de gar-
dien des archives à la cour des Tcheou, alla terminer sa vie dans
la retraite , où il composa le Livre de la voie et de la vertu.
Sa doctrine diffère de celle de Confucius, dont il fut le contem-
porain, et qui, étant allé le visiter, disait en parlant de lui à ses
disciples : « Je sais que les oiseaux volent dans l'air, que les
poissons nagent, que les quadrupèdes courent. Ceux qui cou-
rent peuvent être pris avec des filets ; ceux qui nagent , avec
une ligne ; ceux qui volent, avec une flèche. Quant au dragon
qui s'élève au ciel, porté par les venls et les nuages , je ne sais
comment on peut le saisir. J'ai vu aujourd'hui Lao Tseu : il
est comme le dragon ! »
Lao Tseu part du principe que le non-agir est le plus haut
degré de la perfection. C'est le moyen d'arriver à l'empire,
et, lorsque le roi le possède , le peuple se convertit de lui-
même. Le Tao ou la voie consiste donc à savoir se dépouiller
complètement de celle activité mondaine qui entraîne l'homme
à la poursuite des richesses et des honneurs, le distrait de la
vie intérieure , chasse la paix de sou âme et remplit son cœur
d'inquiétude el de désirs ambitieux. On voit que c'est la doc-
trine du renoncement que le philosophe chinois expose à sa
manière et au moyen de laquelle il veut aussi rapprocher
l'homme de son Créateur parla contemplation. Celte tendance
est assez curieuse, et présente avec les idées chrétiennes un rap-
prochement fort intéressant à étudier. La pensée de l'auteur
n^est pas toujours facile à saisir , la langue chinoise ne brille
point par la clarté, et son génie si différent de celui de toutes
les autres doit nécessairement offrir au traducteur des ob-
stacles presque insurmontables. On a surtout de la peine à sui-
vre la marche du raisonnement , car ce sont des sentences dé-
tachées qui semblent quelquefois n'avoir pas de lien commun.
Cependant , grâce au savant commentaire de M. Julien, la lec-
ture de cet ouvrage offrira beaucoup d'altrait à tous ceux qui
aimenl à s'occuper d'études philosophiques D'ailleurs, il y a
dans l'expression une originalité piquante, et Ton rencontre
çà el là des traits remarquables qui prouvent la supériorité
réelle de l'écrivain chinois, en nous montrant à la fois la pro-
fondeur et la sagacité de son cspril. Sous le rapport philola-
146 LEGISLATION ,
gique , le travail de M. Julien nous paraît aussi digne d'ex-
citer vivement raltenlion. Non-seulement il donne le texte
chinois imprimé en regard de la traduction , mais encore il se
livre à d'inléressanles recherches sur la signification des mots,
et compare entr'elles les diverses opinions émises avant lui par
d'autres sinologues.
LÉGISLATION, ÉCONOMIE POLITIQUE, ETC.
DES PEINES et des prisons, par le prince Oscar, de Suède, trad. de
rallemand, par Adrien Picot. Paris, chez Guillaumin, 5, Galerie de
la Bourse. In-8. 5 fr. 50 c. *
Ce petit ouvrage est reraarquahle non-seulement parce qu'il
est l'œuvre d'un prince, et que malheureusement il est trop
rare de voir les princes s'occuper de semhlahles éludes, mais
encore parce que c'est un travail hien fait, écrit avec simpli-
cité et rempli de vues vraiment philanlhropif|ues. Nous nous
plaisons à le reconnaître quoique nous ne partagions point les
opinions de l'auteur au sujet du syslème pénitentiaire. Le
prince Oscar se prononce pour le régime de l'isolement com-
plet. Il y voit le seul movea de rendre le svslème vraiment ef-
ficace, de lui faire porter tous ses fruits, et il atlrihue à l'ah-
sence de cette condition indispensahie les échecs éprouvés dans
les divers essais d'application tentés jusqu'à présent en Europe.
Sa convic'.ion s'appuie sur la comparaison des rapports du pé-
nitencier de Philadelphie avec ceux du pénitencier d'Auhurn,
de celui de Genève et d'autres fondés sur le même plan. Il
examine aussi les opinions émises par les nomhreux écrivains
qui se sont occupés du sujet, et y joignant le résultat de ses
propres ohservations , il conclut en condamnant le régime
mixte dans lequel Tisolemcnl nocturne est comhiné avec le
travail en commun, mais silencieux, pendant le jour. Son dé-
sir est de voir étahlir dans son pays le système cellulaire, et il
propose la construction de pénitenciers adaptés à cette destina-
tion de la manière la plus convenable pour atteindre ce but
sans nuire à la santé des détenus. Un plan détaillé accompagne
ce travail bien fait, qui a obtenu un grand succès soit en Suède,
ÉCONOMIE POLITIQUE. 147
soil en Allemagne , et qui en obtiendra sans doute un non
moins grand en Fronce, car le nom seul du troducleur est la
meilleure recommandation auprès de tous les hommes qui s'oc-
cupent de celte matière. M. Adrien Picot est bien connu par
le zèle avec lequel il a étudié tout ce qui touclie au système
pénitentiaire. Quoique nous ne soyons point partisans du ré-
gime de l'isolement continu, nous voudrions en voir faire l'ex-
périence. Alors seulement on pourra bien apprécier sa juste
valeur, et la pratique venant corriger ce que la théorie pré-
sente de trop absolu, la réforme des prisons prendra ime mar-
che plus assurée , s'appuiera sur des faits et produira sans
doute des résultats plus satisfaisants que ceux obtenus jusqu'à
ce jour. Nous croyons qu'il y aura bien des mécomptes encore,
parce qu'on s'est fait beaucoup d'illusions sur la possibilité de
régénérer les hommes vicieux et corrompus , mais nous ne
douions pas que le système pénitentiaire sagement modifié ue
finisse par triompher complètement.
UN HIVER aux Antilles, en 1S39-ao, ou lettres sur les résultats de
rabolition de l'esclavage dans les colonies anglaises des Indes occiden-
tales, adressées à H. Cïay, du Kentucki, par J.-J, Gurney , trad. par
J.-J. Pacaud. Paris. 1 vol in-8. 7 fr. 50.
L'expérience faite par les Anglais dans leurs colonies des
Indes-Occidentales est un sujet d'étude fort intéressant pour
tous ceux qui s'occupent dans un sens ou dans l'autre de la
question de l'émancipation des nègres. Quoique bien nouvelle
encore, elle permet déjà d'apprécier jusqu'à un certain point
les résultats qu'on peut attendre de l'abolition de l'esclavage.
Les abolitionistes y trouvent des faits plus propres que les
meilleurs raisonnements à convaincre leurs adversaires, et les
objections de ceux-ci doivent nécessairement tomber devant
l'évidence de la pratique , si elle est contraire à toutes leurs
craintes et à toutes leurs prévisions. Les lettres de M. J.-J.
Gurney ne semblent plus laisser aucun doute à cet égard. Il a
passé tout un hiver à visiter les Antilles , et partout il a vu le
nègre libre devenu meilleur ouvrier se développer à la fois,
sous le rapport moral et intellectuel, d'une manière très-re-
marquable, l/indépendance et le droit de posséder entraînent
bientôt après eux des habitudes d'ordre, d'économie, d'activité
qui sont totalement étrangères à l'esclave. La vie de famille ne
tarde pas à développer les vertus dont elle est le foyer ; elle
148 LÉGISLATION,
double l'énergie de riiomme qui veut procurer le bien-être à
tous ceux qui l'entourent, et sent qu'il ne dépend que de lui
d'obtenir une honnête aisance pour prix de ses efforts soute-
nus. Aussi, d'après les observations de M. Gurney, rémanci-
pation a-t-elle fait faire aux nègres un pas immense vers la ci-
vilisation. Il a trouvé chez eux tous les signes d'une vie nou-
velle qui semble donner les plus belles espérances pour l'ave-
nir. Cette prétendue infériorité par laquelle, disail-on, la nature
elle même les avait condamnés à l'esclavage, disparaît de jour
en jour à mesure qu'ils commencent à recueillir les fruits de ta
liberté. C'est une population laborieuse, gaie, intelligente, qui
s'avance d'un pas rapide dans la nouvelle carrière qu'on vient
de lui ouvrir. A la place d'esclaves courbés comme des bêtes
de somme sous le bâton d'un régisseur brutal, M. Gurney n'a
vu que d'heureux petits propriétaires travaillant pour leur
propre compte ou pour celui d'un maître qui les paie, et se
montrant en général non moins industrieux que les blancs. Aussi
lé préjugé si puissant dans les pays à esclaves lend-il à s'effa-
cer ; déjà les enfants se mêlent sans aucune répugnance dans
les écoles, et si le mélange par le mariage est encore assez
rare, on peut dire du moins que la couleur n'est plus une bar-
rière entre les deux races. Les avanlages de la liberté pour
l'esclave ne peuvent donc plus être mis en doute. Ces nègres
qu'on représentait comme des mineurs incapables de se pas-
ser de l'appui d'un maître, comme des êtres sans prévoyance
et sans énergie, qui se laisseraient mourir de misère et de faim
dès qu'ils ne seraient plus forcés au travail par la crainte des
châtiments, ont trouvé dans la liberté un stimulant plus actif et
plus salutaire que le bâton ou les cachots de leurs anciens per-
sécuteurs. Ils se sont montrés dignes de l'intérêt que leurs
souffrances avaient excité, et sous ce point de vue la cause de
l'abolition est complètement gagnée. Mais on dira peut-être
que ce n'est là qu'un côté de la question et qu'il n'est pas juste
de ne tenir aucun compte de l'intérêt des maîtres. M. Gurney
ne laisse pas même ce triste argument aux partisans de l'es-
clavage, quoique à la rigueur il pût au nom de l'humanité re-
pousser un semblable calcul dont l'égoïsme a quelque chose
d'odieux. Dans son séjour aux Antilles, il a questionné beau-
coup de grands propriétaires et n'en a pas entendu un seul re-
gretter l'esclavage. Au contraire, tous ont été unanimes à re-
connaître que le travail d'un nègre libre vaut celui de deux et
même de trois nègres esclaves, que l'augmentation des frais,
s'il y en a une, est largement compensée par celle des produits,
que l'administration est plus facile , sujette à moins d'ennuis,
et que le progrès moral se fait vivement sentir dans toutes
ÉCONOMIE POLITIQUE. 149
les relations de la vie. Enfin, pour dernière preuve, contre l'é-
vidence de laquelle toutes les répugnances doivent se faire, il
cite l'accroissement de valeur qu'ont éprouvé les propriétés dans
les colonies anglaises. Cet accroissement est tel qu'un domaine
vaut aujourd'hui un tiers en sus, quelquefois même le double
de ce qu'il valait précédemment avec les esclaves qui en dépen-
daient.
M. Gurney a fait ce voyage en qualité de missionnaire, al-
lant prêcher de paroisse en paroisse. Il a vu les nègres de
près, dans leur intérieur, a pu les étudier mieux qu'un voya-
geur ordinaire. Ses observations portent en général un carac-
tère de simplicité qui inspire la confiance. Mais il faut bien re-
connaître qu'il parie en aboUtioniste déclaré j cependant en
admettant même qu'il y ait dans ses jugements un peu trop de
partialité, les faits qu'il cite sont assez nombreux et assez frap-
pants pour justifier la plupart des conséquences qu'il en tire.
Son livre renferme de plus des descriptions fort curieuses du
pays, et offre une lecture pleine d'attrait.
LETTRE A M. HUMAN'Nj ministre des finances, sur le projet de loi
relatif à la refonte des monnaies de cuivre, par le B" Lamliert, an-
cien commissaire général des monnaies. Paris, chez Bohaire, 6, rue
de Grammont. 8°.
M. Lambert critique le projet deM. Humann sous plusieurs
rapports. Il regarde la marche proposée pour la refonte des
monnaies de cuivre, à la fois comme trop coûteuse et trop lon-
gue. Il blâme l'idée de se servir du bronze pour des monnaies
dont la nature est passagère, qu'un changement de règne ou de
système financier peut faire disparaître à une époque plus ou
moins rapprochée, et, dans tous les cas, ce mode est plus dispen-
dieux. Selon lui, l'on peut accomphr l'opération projetée sans
grever le budget des 14 millions demandés. Une simple avance
de 34.0,000 francs lui paraît suffisante pour fabriquer une va-
leur d'un million de francs en cuivre. Cette somme, appliquée
au retrait de l'ancien billion, permettrait de continuer l'opéra-
tion sans nouvelles avances, et dans un espace de trois ans elle
pourrait être ainsi complètement terminée. A moins de con-
naissances spéciales, il est bien difficile d'apprécier les calculs
de l'auteur. Mais son travail nous paraît du moins empreint
d'un esprit de stricte économie, et sous ce point de vue il mé-
rite certainement d'être étudié, car le projet dont il fait la cri-
tique présente une exagération évidente de tous les frais.
150 LEGISLATION,
M. Lambert pense avec raison qu'ils peuvent être considéra-
blement diminués si l'on en i-etranclie les dépenses de luxe
administratif tout à fait inutiles au but qu'on veut atteindre.
SIR RICHARD ARKWRIGHT ou naissance de Tindustrie cotonnière
dans la Grande-Bretagne, par St- Germain Leduc. Paris, chez
Guillaumin, 5, Galerie de la Bourse. 1 vol. in-18. 2l"r.
En 1760^ il y avait à Mancbester un pauvre diable qui, ne
sacbant que faire pour gagner sa vie, s'était installé dans une
espèce de cave avec celte bizarre enseigne sur la porte : Au
barbier souterrain, on rase pour un penny. Cet homme, qui
s'appelait Richard Arkwiigbt était plein d'activité mais d'un
caractère changeant. Il quitta bientôt l'étal de barbier pour se
livrer au commerce des cheveux, et se mil à courir le pays,
sollicitant toutes les jeunes paysannes de lui vendre leurs bel-
les tresses. Puis la préparation de sa nouvelle marchandise
avant attiré son attention sur certains procédés mécaniques, il
imagina de les appliquer à la filature du coton, et son génie se
manifestant tout à coup, lui suggéra l'idée d'une machine qui
devait opérer une révolution dans l'industrie cotonnière de la
Grande-Bretagne. Richard Arkwright, secondé par des capita-
listes qui ne craignirent pas de faire des avances à cet homme
si ingénieux et si actif, forma un établissement dont la prospé-
rité fut rapide, malgré les obstacles que lui suscitèrenl la jalou-
sie, la routine et l'ignorance. Sa découverte ne tarda pas à pro-
duire l'invention de la inull-jenny, perfectionnement qu'il s'em-
pressa lui-même d'adopter et dont il sut faire un si bon usage,
qu'à sa mort il laissa une fortune de plus de quinze millions de
francs.
Cette histoire est présentée sous une forme très-originale,
comme extraite du journal d'un vicaire de campagne qui
était l'ami de Richard Arkwright et qui, tout en racontant la
merveilleuse fortune du barbier souterrain, nous offre dans le
tableau de sa petite paroisse l'image des souffrances de la classe
ouvrière presque toujours victime, pour quelque temps du
moins, des progrès de l'industrie par le perfectionnement des
machines. Le bon pasteur plaide la cause de la philanthropie,
de la charité, contre son ami le fabricant qui soutient celle de
la civilisation. C'est un contraste piquant, par lequel l'auteur
fait très-bien apprécier les deux faces de la question, et montre
la nécessité de la résoudre par une meilleure organisation du
travail qui vienne poser une limite à l'exploitation inhumaine
de 1 homme par l'iiomine.
ÉCONOMIE POLITIQUE. 151
M. St-Gerraain-Ijeduc termine par quelques considérations
générales fort intéressantes sur la situation actuelle de l'indus-
trie en France. 11 s'élève avec force contre l'opinion de ceux
qui accusent la libre concurrence el qui eu proposent la répres-
sion. Il croit au contraire que le malaise dont on se plaint pro-
vient précisément de ce que celte liberté n'est pas encore as-
sez complète, et demande qu'on fasse disparaître toutes les
entraves. Ce petit ouvrage, écrit avec simplicité, nous paraît
très-propre à jeter de la clarté sur des questions d'économie
politique que les doctrines sociales de diverses écoles moder-
nes n'ont que trop bien réussi à embiouiller. Nous aimerions
voir des publications de ce genre se multiplier et se répandre
dans les écoles et les bibliotbèques populaires. Ce serait le
meilleur moyen de combattre les préjugés qui s^opposent en-
core avec tant de force à toute tentative de réforme dans les
babitudes industrielles.
SCIENCES ET ARTS.
UÉVOLUTIONS delà mer, par J. Adhémar. Paris, chez Malhias, 15,
quai Malaquais. 8°, fig. 1 fr. 50 c.
L'auteur de cet écrit croit trouver dans la précession des
équinoxes la cause des révolutions successives qui ont boule-
versé la surface de la terre. Cette tbéorie, qui nous semble fort
ingénieuse, expliquerait la plupart des pbénomènes géologiques
par le déplacement régulier du centre de gravité de notre
globe. Elle repose sur l'inégalité de température qui existe en-
tre les deux bémispbères. L'année se composant^ pour le pôle
boréal^ de 4)4^4 beures de jour et de 4^296 beures de nuit,
tandis que pour le pôle austral elle est de 4?4G4 beures de
nuit et seulement de 4)^9^ beures de jour, il en résulte que
ce dernier perd plus de cbaleur qu'il n'en reçoit, tandis que
le premier en reçoit plus qu'il n'en perd. Cette diflérence d'a-
bord peu sensible le devient à la longue, et l'on conçoit que ses
effets multipliés par des milliers d'années finissent par être
très-considérables. La calotte glacée qui recouvre les deux pô-
les s'accroît d'un côté, diminue de l'autre, jusqu'à ce que l'i-
négalité de poids qui en résulte soit assez foile pour déplacer
152 SCIENCES ET ARTS.
le centre de gravité. Alors la balance penchant vers le pôle
austral, les eaux y sont entraînées d'abord avec lenteur, puis
l'époque de la précession des équinoxes venant changer l'or-
dre des températures dans les deux hémisplières, le pôle au-
stral se réchauffe, sa calollc s'amolUl, une débâcle arrive, et le
centre de gravité se trouvant brusquement reporté vers le pôle
boréal, les continents sont submergés jusqu'à ce que l'équi-
libre se rétablisse. Une pareille catastrophe aurait lieu tous les
io,5oo ans, et prenant le déluge de Noé pour la dernière, il
y en aurait une nouvelle dans 6,5oo ans. C'est une idée con-
solante pour la génération actuelle , mais il faut espérer que
d'ici là la découverte de M. Âdhémar sera tout à fait oubliée,
car ce serait en vérité une cruelle chose pour le genre humain
de l'an 8344 d'attendre ainsi, à jour et heure fixes, la grande
débâcle qu'il ne pourrait ni éviter, ni combattre.
Les faits semblent du reste venir à l'appui de cette théorie,
et l'auteur trouve la confirmation de ses hypothèses dans les
travaux de presque tous les savants qui se sont occupés soit
des glaciers , soit des révolutions géologiques. I^es ouvrages
récents de MM. Charpentier et Âgassiz lui fournissent surtout
de nombreuses données dont il sait habilement tirer parti.
Mais, avant d'oser se prononcer sur le mérite de cette thèse,
il faut attendre le jugement des experts, car elle touche aux
questions les plus ardues de la science, et ne manquera pas
sans doute de soulever une discussion dn plus haut intérêt.
GENEVR, IMPRIIttERIE DE FERD. RAMBOZ.
îleuue €rtth|ue
DES LIVRES 3V0UVEAUX.
§'
iiiit 1842.
LITTÉRATURE, HISTOIRE.
BARNABY RUDGE , by Ch. Dickens. Paris. 2 vol. in-8, 10 IV.
Barnaby Rudge est un pauvre idiol dans le genre de celui
que l'auteur nous a déjà fait connaître comme le protégé de
Nicolas Nickelby. Il paraît que M. Dickens affectionne ce
genre de personnage, et il le peint du reste avec beaucoup de
talent. Mais celte fois, quoiqu'il en ait fait eu quelque sorte
le héros de son roman, il n'a pas su lui donner le même inté-
rêt. C'est une création bizarre qui excite plutôt la curiosité,
qui produit un effet pénible , et à laquelle il a imprimé quel-
que chose de tout à fait fantastique en lui adjoignant, pour
compagnon, un corbeau qui prononce de temps en temps des
phrases étranges, comme s'il s'entretenait avec son maître
dans un langage qu'eux seuls comprennent. A côté de ces
deux figures principales s'en trouvent d'autres non moins ori-
ginales. C'estd' abord l'aubergiste du Mai, le vieux John Wil-
let, qui passe sa vie avec deux ou trois voisins , autour de sa
grande cheminée, fumant sa pipe très-gravement et exerçant
sur ses alentours un empire passablement despotique contre
lequel se révolte son fils Joe, qui préfère endosser l'uniforme
plutôt que de continuer à être traité comme un petit garçon
dans la maison paternelle. Puis viennent M. Haredale, carac-
tère sombre, morose, mais franc et brusque, et M. Chester,
homme du grand monde , vieux raffiné, sans principes , ni
12
154 LITTERATURE,
mœurs, égoïste et intrigant, qui sacrifie tout à l'accomplisse-
mcnt de ses moindres désirs, qui, pour satisfaire ses passions,
ne recule devant aucune bassesse, devant aucun crime, en
ayant soin cependant de ne Jamais compromettre sa personne.
M. Haredale a une nièce, fille de son frère, mort victime
d'un lâche assassinat ; M. Chester a un fils, et les deux jeunes
gens s'aiment. Mais Chester et Haredale se détestent et leur
liaine les porte à s'entendre pour traverser cet amour. C'est là
l'intrigue capitale du roman, mais elle n'est pas la seule. Joe
aime aussi la jolie fille du serrurier Varden , l'insoucieuse et
coquette DoUy , et il n'a pas moins de deux rivaux : l'un
nommé Hugh, espèce de géant brutal qui fait l'office de pal-
frenier à l'aiiberge du Mai, l'autre , plus redoutable, qui est
M. Tappertit, apprenti serrurier, jeune homme fort satisfait
de lui-même et jouant un certain rôle dans une sorte d'associa-
tion maçonnique dont il est le chef. Voici déjà de quoi fournir
bien des incidents et une action certes assez compliquée. Mais
ce n'est pas tout. L'auteur y ajoute encore la conspiration de
îord Georges Gordon, la révolte des protestants contre les ca-
tholiques, des émeutes et tout le nombreux personnel qu'exige
une pareille misa en scène. Enfin, au milieu de tout ce conflit,
on découvre l'assassin du frère de M. Haredale, qui se trouve
être le mari d'une ancienne domestique du château et le père
de Barnaby. Cette exposition paraîtra sans doute un peu em-
• brouillée, mais elle donne une idée assez exacte du désordre
qui règne dans le roman lui-même. M. Dickens ne semble pas
s'être tracé d'avance un plan bien déterminé. Doué d'une
imagination très-féconde, il s'est laissé entraîner par le plaisir
de créer, et les personnages se sont ainsi multipliés sous sa
plume singulièrement habile à esquisser des caractères origi-
naux. Mais quand il a fallu faire manœuvrer cette foule , met-
tre de l'ensemble et de l'ordre dans sa marche, la patience ou
la force lui a manqué. Il a craint sans doute d'êlre trop long,
et en effet, dans les matériaux qu^il avait accumulés, il y avait
de quoi faire cinq ou six romans au lieu d'un. C'est un défaut
rare de nos jours, oii l'on voit tant d'écrivains faire des volu-
mes avec moins d'élémens qu'il ne s'en trouve dans un seul
de ses chapitres. Mais ce n'en est pas moins un défaut, quia le
grave inconvénient d'éparpiller l'intérêt et d'ôter à Barnaby
Rudge ce caractère d'unilé qui est essentiel à toute œuvre lit-
téraire. Il est vrai qu'un talent aussi supérieur que celui de
M. Dictens, offre au lecteur de larges compensations. C'est
une richesse d'invention qu'on ne se lasse pas d'admirer, c'est
une variété d'incidents qui soutient l'attention jusqu'au bout,
sans la laisser un seul instant faiblir , c'est une galerie de la-
HISTOIRE. 155
bleaux de genre peints par tin habile maître, qui a l'art mer-
veilleux tie ne jamais se répéter lors même qu'il reproduit des
sujets h peu près semblables. On y trouve des scènes emprun-
tées à toutes les situations de la vie, et toutes également frap-
pantes de vérité, toutes empreintes du cachet de l'observation
la plus ingénieuse , de la connaissance la plus profonde du
cœur humain. Les habitués du Mai vous apparaissent bientôt
comme autant de vieilles connaissances que vous avez rencon-
trées maintes fois , lorsqu'en course ou en voyage vous vous
êtes assis devant le grand feu de l'auberge pour sécher vos
vêtements mouillés par la pluie ou remettre vos membres
rompus par le cahot de la voiture. L'intérieur de la famille
du bon Varden , avec sa femme vaporeuse, sa servante maî-
tresse , son aimable fille et son important apprenti, forme
l'une de ces pages qui suffisent presque pour faire la fortune
d'un livre.
Le simple Barnaby, son merveilleux corbeau, sa vieille
mère qui veille sur* lui avec tant de sollicitude, et l'assassin
maudit qui les entraîne attachés à sa honte et à sa proscription,
sont des personnages fort étranges sans doute, mais qui n'ont
rien de trop exagéré et produisent une impression profonde.
Bien d'autres scènes encore mériteraient d'être signalées ,
mais ce qu'il y a de remarquable, c'est Témeute, ce sont
tous les détails de cette conspiration qui s'ourdit dans Tombre ,
se ramifie de cabarets en cabarets , d'ateliers en ateliers, puis
un beau jour éclate dans la rue, vient hurler à la porte du
parlement, et se retire satisfaite lorsqu'elle a saccadé quelques
maisons , porté le désordre et la terreur dans toute la ville,
sans s'inquiéter si c'était là le but de ses chefs , si leurs vues'
sont remplies , si leur cause est gagnée. Ce morceau est un
petit chef-d'œuvre qui fait pardonner à l'auteur le défaut
d'ensemble dont cette digression est la principale cause. Aussi
sommes-nous fort étonné que l'on n'ait point encore traduit
Tœuvre de M. Dickens. Quels que soient les reproches que la
critique puisse lui adresser, son roman est certainement très-
supérieur à ceux qui se publient tous les jours à Paris.
LE CnEVALIÈn (rHarmenthal, par Alexandre Dumas. Paris. 1vol.
iu-8. 50 fr.
Les libraires commissionnaires de Paris , viennent de pren-
dre une détermination qu'on ne peut qu'approuver. C'est de
Î56 LITTÉRATURE ,
ne plus expédier de romans nouveaux à leurs correspondants,
à moins qu'ils n'aient un certain nombre de feuilles au volume
et un certain nombre de ligues à la page. Ou peut espérer
ainsi, de voir cesser l'abus du papier blanc, qui prenait cha-
que jour un peu plus d'extension. Le cijarlatanisme typogra-
phique devra se restreindre dans les limites déjà bien assez lar-
ges que cette résolution lui impose, mais il nous semble que
cela ne suffit pas, car il reste toujours le charlatanisme litté-
raire qui n'est pas moins criant que l'autre. En effet, pour
l'auteur, il n'en résulte que l'obligation de faire quelques cha-
pitres de plus, c'eslà-dire de délayer encore davantage les
deux ou trois pauvres petites données bien usées et bien vul-
gaires avec lesquelles il fabrique sou roman. Ainsi par exem-
ple, M. Alex. Dumas ne sera jamais embarrassé pour remplir
des pages sans faire le moindre effort d'imagination ou de
pensée. Ses conceptions sont en général des cadres élastiques
qui peuvent s alonger sans fin, comme les discours de certains
orateurs parlementaires dont la phrase verbeuse tourne pen-
dant plus d'une heure autour d'une seule et chétive idée. Si
Ton retranchait du Chei-'aliér'd' Hermenthal tout le verbiage
inutile, il ne resterait pas de quoi remplir un volume , car
l'intrigue y tient fort peu de place; elle est novée au milieu
de conversations interminables, et les incidents se composent
d'une foule de petits détails puérils qui n'offrent aucun intérêt.
C'est du stylé abondant et facile , mais complètement vide, et
le papier noirci de celte manière ne nous paraît pas avoir plus
de valeur que du papier blanc. Il est vrai que M. Dumas
peint le iemps de la régence, époque fertile en commérages
de salon et de ruelle ; cependant il abuse de la permission et
se moque de son public en piéieudant l'intéresser à des per-
sonnages dont pas un n'offre un caractère un peu remarqua-
ble.
MM. les libraires comprendront sans douté que leur pre-
mière mesure, pour être vraiment efficace, doit être suivie
d'une seconde, qui sera de ne pas se laisser imposer par des
réputations toutes faites, de regarder dans les livres autre chose
que l'exécution typographique, et d'apprendre à estimer leur
marchandise autrement qu'au poids ou à l'aune. Qu'ils s'ha-
bituent à lire et à juger. Cela ne les rendra pas infaillibles,
assurément, mais leur goût se formera, et reprenant le rôle
qu'ils n'auraient jamais dà quitter, ils pourront réussira exer-
cer une influence heureuse sur la marche de la littérature. Les
écrivains aussi bien doués que M. Dumas n'auront pas à se
plaindre de celte influence ; elle ne sera pour eux qu'un sti-
mulant salutaire qui les empêchera de s'abandonner à la pa-
. HISTOIRE. 15T
resse , à riiisouclance dans laquelle leurs facullés risquent de
se perdre , et les forcera de prendre un peu plus de soin de
leur propre renommée.
HORACE par G. Sand. Paris. 2 vol. in-8. 15 fr. '^
Si le nom de G. Sand ne figurait pas en toutes lettres sur
le titre de ce livre^ on ne devinerait certes jamais qu'il soit le
produit de sa plume- C'est un roman vulgaire emprunté h la
vie des étudiants et des grisetles, dont le style ne vaut pas
mieux que le sujet. Il semble que l'auteur à' Indiana et de
Spiridion ait voulu marcher sur les traces de Paul de Rock,
et il faut avouer qu'elle ne déploie ni la verve, ni l'esprit de
ce fécond roruancier. Son Horace est un assez sot personnage,,
qui n'amuse ni n'intéresse. îl est guindé , prétentieux, il ris-
semble plus à un roué dtî profession qu'à un jeune étourdi
qui se laisse entraîner par les séductions de la vie. A côté de
lui se présentent une de ces figures d'artiste que l'auteur af-
fectionne et qu'elle sait habilement peindre, mais qui ne se
trouve nullement à sa place dans un cadre comme celui-ci,
puis des grisetles sentimentales qui possèdent toutes sortes de
vertus, sauf, bien entendu, celle qui doit être le premier apa-
nage d'une femme honnête. Horace est venu à Paris pour
faire ses études, mais il préfère infiniment l'estaminet à l'école
de droit, et les intrigues amoureuses aux arguties de la chi-
cane.
D'ailleurs, dès son arrivée , il retrouve un ami qui étudie
la médecine en compagnie d'une jeune beauté, avec laquelle
il partage sa modeste chambre, et l'exemple de cet heureux
couple inspire bientôt à Horace le désir de l'imiter. Il jette
donc les yeux sur une dame de comptoir dont les charmes lui
paraissent dignes de ses attentions , et comme ladite dame ne
cherche qu'une occasion de secouer le joug de son tyran, qui
après l'avoir séduite, a trouvé fort commode d'en faire l'ensei-
gne de son café, Horace n'a pas de peine à se faire écouler,
il enlève sa belle et rien ne s'oppose à leur amour, quoique
l'artiste ait conçu pour la même dame de comptoir , une pas-
sion beaucoup plus forte et plus vraie que celle A Horace.
Mais c'est un rival d'une nature très-pacifique. Il se soumet à
son destin en gémissant et se contente de surveiller de loin le
sort de sa. cruelle qui devient bientôt fort à plaindre, car la mi-
sère est une triste compagne pour l'amour. Telle est la trame
158 LITTÉRATURE,
tle ce roman, dont les détails sont en général 1res faiblement
rs(juissés, et où l'on ne retrouve rien qui rappelle le merveil-
leux talent de G. Sand.
LES EGLANTIIVE3 y poésies et chansons pai' Ph. Corsât. Genève.
1 vol. in- 12,
Eu la rasant, souvent à la pratique
L^art de rimer me rendit importun ;
Mais en voyant le peuple en ma boutique.
J'ai plus appris qu''en mes livres d'emprunt.
Oui, mes amis, le peuple est un grand livre
Que maint savant devi'ait étudier.
Voilà pourquoi je garde pour le suivre,
Le fauteuil du barbier.
Ce couplet de M. Corsai nous awprend quelle est sa pro-
fession. Comme Figaro, il chante et fait la barbe à tout le
monde. Mais plus sage que lui, l'ambition littéraire ne la
point entraîné à délaisser le rasoir et la savonnette pour cou-
rir après la fortune. Il a gardé son métier comme le plus sûr
garant de son indépendance, et lia bien compris qu'en quittant
sa boutique , il perdrait toute son originalité pour ne trouver
peut-être, comme Figaro, que la misère et la cabale. En agis-
sant ainsi, M. Corsât fait preuve de plus d'esprit et de bon
sens que tous ces hommes de lettres affamés qui vendent leur
plume pour avoir de quoi dîner, et n'ont bientôt plus d'autres
inspirations que celles du calcul ou du besoin. C'est un poète
démocrate qui, né dans les rangs des travailleurs , ne se croit
point obligé d'en sortir pour cultiver la littérature, dans la-
quelle il ne voit qu'un noble délassement à ses occupations
matérielles. Nous aimons à signaler cet exemple d'une alliance
malheureusement trop rare, car elle nous semble tout à fait
propre à rendre aux lettres leur véritable destination, qui est
d'élever l'âme, d'adoucir les mœurs, de développer l'intelli-
gence, et non point d'offrir un gagne-pain à quiconque n'a pas
su se créer une carrière utile. Aussi nous sentirions-nous en-
clin à l'indulgence, lors même que le talent de l'auteur ne se-
rait pas de nature à désarmer notre critique. Mais en faisant
son éloge, nous ne serons que juste, car M. Corsât possède
des qualités remarquables , et son recueil renferme maintes
pièces aussi bien senties qu'élégamment tournées. Il manie le
vers avec beaucoup d'aisance j jamais on ne rencontre eu lui
HISTOIRE. 159
ni la recherche) ni reffort. Celle facilité môme lui nuit quel-
quefois ; il s'y livre un peu trop, ne travaille pas assez sou
style et oublie que dans la poésie française, la langue ne sau-
rait être trop correcte. Ce défaut est surtout saillant toutes les
fois qu'il traite des sujets politiques. Sans doute on dira que
cédant à l'enthousiasme, il jette sa pensée dans le premier
moule qui se présente sans se donner le temps d'en polir la
forme. Mais alors, c'est que le Ion de l'enthousiasme ne lui
va pas du tout , car il est difficile d'imaginer des vers plus
mauvais que ceux-ci, par lesquels débute son Epître à ces Mes-
sieurs sur l'assemblée populaire :
Vous ne connaissez pas votre peuple, Messieurs !
Lorsque vous le jugez, dans vos discours railleurs,
Indigne de ses droits, incapable de dire
Son mot dans vos conseils, ou bien pour vous élire.
C'est du style de complainte ou de parodie, et toute la pièce
esl dans le même goiit. Il est vrai que le sujet n'était pas heu-
reux. Comment faire de l'enthousiasme sur une assemblée po-
pulaire dont le motif était la prétendue faiblesse des Conseils
de Genève pour les catholiques dans les instructions données
à l'occasion des couvents d'Argovie , et dont le résultat a été
une révolution qui donne précisément à ces mêmes catholiques
une représentation beaucoup plus forte et une influence beau-
coup plus grande dans les conseils de la république? En vérité,
avec la meilleure volonté du monde , on se battrait vainement
les flancs pour trouver là, matière à entonner un chant de
triomphe.
M. Corsât était mieux inspiré , lorsqu'il fil pour l'installa-
tion de la Société d'instruction mutuelle, ces couplets remplis
des sentiments les plus nobles et les plus purs.
Oh ! mon pays, pour toi, bonne espérance ,
Jette un sourire à ce jour solennel !
De ton amour la magique puissance
Répand sur nous son charme fraternel.
O liberté! si notre front rayonne,
vSi notre cœur palpite de plaisir, «
A ton doux nom si notre sang bouillonui-,
C'est que pour toi nous voulons nous unir.
Amis du peuple et de la vérité,
Charmez, embellissez nos heures.
Paix à nos foyers! paix à nos demeures!
Et parmi nous moralité ,
Fraternité !
160 LITTERATUBE,
Oui , nous voulons, unis de cœur et d'àme,
De cet asile en franchissant le seuil ,
Aux vrais devoirs que notre but réclame
Sacrifier l'égoïsmo et l'orgueil. •
Fille du siècle, aimable toléiance,
De nos discours bannis les passions ;
Répands sur nous, charité, confiance,
Cest à ce vœu que nous communions.
Amis du peuple, etc.
Ce sont là de bonnes paroles, qui' valent certes beaucoup
mieux que tous les grands mots et les vides formules du Voca-
bulaire politique. Le poète populaire comprend biei) sa mis-
sion quand il travaille ainsi à répandre ces principes moraux,
sans lesquels la démocratie serait le pire de tous les gouver-
nements.
En général, M. Corsât donne d'excellents conseils à la classe
ouvrière, à laquelle surtout il s'adresse et dont il peint les mi-
sères^ les souffrances , les privations, d'une manière touchante
ot vraie. Mais parfois il se laisse entraîner trop loin par le dé-
sir d'exposer en contraste le luxe et la dureté des riches. Son
talent lui fait défaut alors, parce qu'il n'est plus dans le vrai.
Sa coFère porte à faux , il veut frapper des vices, et ne ren-
contre guère que des ridicules qu'il faut combattre par la
raillerie bien plus que par l'indignation dont ils ne valent pas
la peine. Il oublie que dans une république où il n'y a ni classe
privilégiée, ni classe opprimée, toutes ces violentes déclama-
tions ne sont qu'un langage d'emprunt sans portée réelle. Du
reste, nous le répétons, M. Corsât n'en est pas moins un
exemple remarquable de cette alliance précieuse delà culture
intellectuelle, avec les travaux modestes de l'artisan , qui , si
elle devenait plus générale , serait à nos yeux l'indice le plus
certain d'un véritable progrès social>
SIMPLE HISTOIRE ^ par Mistress Inchbald , traduction nouvelle,
par Léon de Wailly. Paris. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 c.
Voici un de ces romans pleins de charme et de simplicité,
auxquels on revient toujours avec plaisir , et dont la lecture
forme un agréable contraste à côté des productions de la litté-
rature actuelle. C'est un tableau fidèle de la vie telle qu'elle
est, empreint d'un esprit observateur, d'une connaissance pro-
fonde du cœur humain, et rempli de détails vrais qui captivent
cl intéressent. Aussi ne peut-on qu'applaudir à l'idée de rajeu-
HISTOIRE. tW
uir par une traduction nouvelle celle production qui mérite si
bien d'èlre conservée. IMais, pour que ce travail remplît véri-
tablement son but, il faudrait que le traducteur se fût appliqué
à rendre autant que possible tout le charme de l'original , et à
perfectionner^ soil dans le slylc, soit pour l'exactilude, l'œuvre
de son devancier. Malheureusement il n'en est |"oinl ainsi.
M. L. de Wailly , si tant est qu'il ail fait une traduction nou-
velle, n'en a certes pas fait une bonne. Son style manque à la
fois d'élégance et de légèreté. Ce sont des phrases péniblement
contournées , difficiles à lire , qui fout disparaître le principal
charme du livre, en lui imprimant un cachet d'ennui et de lon-
gueur dont l'auteur est tout à fait innocent. Ce n'était pas la
peine d'entreprendre une traduction nouvelle pour s'en ac-
(juiller ainsi , et mieux valait encore réimprimer l'ancienne
sans aucun changement.
l'ANCIElV REGIME et la révolution ou revue hisloriqne, critique et
morale de Tancien régime , par L. Chauvin. Paris, chez Lcmar-
chand, H, rue du Carrousel^, in-1 8, 2 fr. ÔO c.
M. L. Chauvin s'est proposé , dans ce petit volume , de dé-
montrer l'impossibilité d'un retour vers l'ancien régime, en
signalant les diflérences profondes qui nous en séparent et en
dressant une sorte d'inventaire des innondjrables abus donl la
destruclion est due à la révolution. La réaction amenée par les
excès de celle ci tend en ellet un peu trop à faire oublier les
causes qui Ton produite. On condamne avec une juste sévérité
les désordres de l'anarchie, les théories^ insensées qui préten-
daient établir l'égalité par la main du bourreau, mais il ne faut
pas perdre de vue non plus les excès de l'ancien régime qui ,.
s'ils n'excusent sans doute pas ceux de la révolution , servent
du moins à les expliquer. M. Chauvin les range sous trois
chefs principaux : le pouvoir absolu du monarque, les privi-
lèges de la noblesse et les prérogatives du clergé. Il donne de
curieux détails soit sur l'étiquette de la cour , soit sur les fa-
veurs donl le souverain comblait ses maîtresses, ses bâtards
et ses courtisans , soit sur les revenus immenses des archevê-
chés, des évêchés et des abbayes. Ce sont des fails qui parlent
plus haut et plus vrai que les plus éloquentes déclamations do
Tesprit de parti, et après leur examen on ne peut s'empêcher
de conclure avec l'auteur que tout retour vers cet ancien ré-
gime est désormais impossible , et qu'il est dans l'intérêt de&
162 LITTÉRATURE,
impatiens eux-mêmes de se rallier à l'ordre des choses actuel
pour ne pas compromettre sur ce point les précieuses con-
quêtes de la révolution.
EES ETATS-UNIS et la Havane, souvenirs d'un voyageur, par h.
J^wenstern. Paris. 1 vol. in-8. 7 ir. 50 c.
M. Lovrenstern a parcouru les Etats-Unis en observateur
impartial, cherchant surtout à étudier les mœurs et à se rendre
compte des résultats pratiques de l'immense développement
matériel de celte jeune république. Laissant décote les grandes
vues de la théorie,quitrop souvent préoccupent d'une manière
presque exclusive les voyageurs lorsqu'ils visitent cette pia'tie
<Iu monde, il s'attache aux détails de la vie commune et nous
transmet ses impressions plutôt que ses jugements. On le suit
ainsi pas à pas sur les grandes routes^ dans les waggons des
chemins de fer , dans les bateaux à vapeur; on s'assied avec
lui à la table d'bôte; on l'accompagne dans ses visites, on
assiste à ses conversations et l'on prend en quelque sorte part
à tous les incidents de son voyage qui fout connaître la société
américaine sous ses divers aspects. C'est un tableau exact mais
non flatté, dans lequel le bon et le mauvais se trouvent égale-
ment rendus, tels que l'auteur les a vus et sentis. Si d'une part
il met en saillie les grands traits du caractère national, de l'au-
tre il ne cache pas ses défauts , et il excite l'admiration sans
éveiller cependant aucune sympathie. On est d'abord frappé
d'élonnement à la vue de cette activité ingénieuse, de cette in-
dustrie puissante qui font pénétrer le mouvement civilisateur
jusqu'au sein des solitudes les plus sauvages, et ouvrent sans
cesse de nouvelles voies au commerce sur un sol jadis couvert
(le forêts vierees dont l'adroit chasseur connaissait seul les sen-
tiers. Mais à celle première impression en succède une autre
moins favorable. L'industrie américaine offre, en général, un
cachet d'instabilité peu propre à inspirer la confiance. Il sem-
l)Ie qu'elle se préoccupe de faire vite et beaucoup , plus que
de faire bien. L'agrément et la sécurité sont les deux dernières
choses dont elle se soucie. Ainsi, les détails que donne M. Lti-
wenstein sur les chemins de fer et les bateaux à vapeur sont
fort peu séduisants. On dirait que dans les entreprises de ce
genre la vie de l'bomme est comptée pour rien , et, lorsque un
accident arrive , l'opinion publique elle-même se montre tout
à fait indulgente pour ceux dont la négligence eu est la cause
HISTOIRE. 163
Quant aux mœurs et aux usages de la socic^té américaine ,
l'auleur nous les montre fortement empreints du cachet démo-
cratique , qui leur donne à quelques égards de la rudesse, et
n'en exclut pas certaines prétentions assez ridicules. Mais il
est bien difficile à un Européen de se dépouiller de tout pré-
jugé d'éducation pour les juger, et s'il est un trait propre à
nous réconcilier avec ce qu'elles offrent d'étrange , c'est la
considération générale dont y jouissent les femmes , au dire
de tous les voyageurs. Certainement cela seul dénote une civi-
lisation très-avancée, et qui n'est pas en voie de décadence.
GRAMSIAIIIE et exercices; aLrégé du manuel théorique et pratique
de la langue française, par M. Gillard. Paris, chez Didier, 55, quai
des Augustins, 1 vol. in-12.
Celte petite grammaire est divisée en seize leçons, dans les-
quelles chaque règle se trouve appuyée par de nombreux
exemples empruntés aux meilleurs écrivains français. Les
verbes y sont traités avec beaucoup de détails. Par un ingé-
nieux procédé , l'auteur les ramène tous à une conjugaison
unique, ce qui en rend l'étude beaucoup plus facile. Il a cher-
ché surtout à donner à son enseignement une direction essen-
tiellement pratique, et il repousse le système des cacographies
comme ne servant qu'à retarder les progrès de l'élève. Au
lieu de présenter à celui-ci des fautes auxquelles peut-être il
n'aurait sans cela jamais songé, il lui offre dès l'abord la phrase
correcte, en explique le sens et l'exactitude grammaticale, puis
lui montre comment elle peut devenir vicieuse et la lui fait rec-
tifier. Cette marche paraît plus naturelle , elle fait mieux tra-
vailler soit l'intelligence, soit le jugement, et peut contribuer
à forjuerle goiàt. Chaque leçon est accompagnée d'un question-
naire fort commode pour s'assurer si l'enfant a bien compris
toutes les explications qui lui ont été données.
PENSÉES ET NOTES CRITIQUES extraites du Journal de mes voya-
ges dans l'empire du Sultan de Constantinople, dans les provinces
russes, géorgiennes et tartares du Caucase et dans le royaume de
Perse, par J.-Ch. Teule. Paris, li gros vol. in-8, 18 fi\
M. Tenle a beaucoup voyagé , beaucoup vu et par consé-
q^ueul recueilli une foule de renseignements précieux qui pour^
i6i LITTÉRATURE, HISTOIRE.
raient offrir nn grand intérêt. Malheureusement il ne possède
pas l'art d'écrire, et ses notes sont en général rédigées d'une
manière peu attrayante. Il rapporte les incidents de son vojage
avec sécheresse , et au lieu de chercher à piquer la curiosité
par le charme des détails , il préfère se livrer à des digressions
philosophiques qui seront sans doute fort peu du goût de ses
lecteurs. 11 n'omet pas une des petites contrariétés qu'il ren-
contre sur sa route, et se montre singulièrement href dans tout
ce qui pourrait servir à faire connaître les mœur? et les insti-
tutions des pays qu'il parcourt. Mais, en revanche, il consacre
de longues-pages à des lieux, communs de réflexions qui sont
exprimés en un style lourd et souvent obscur. Cependant, mal-
gré ces défauts , son livre^ riche de faits de toutes sortes, mé-
rite d'être lu. Si ses descriptions ne sont pas élégantes, elles
portent du moins le caractère bien prononcé de l'exactitude ,
et l'on y trouve en particulier de nombreuses notions sur l'état
actuel de la Turquie et de la Perse. L'auteur a étudié ces con-
trées avec,soin , il ne s'est pas contenté de les visiter en tou-
?iste, il s'est mêlé aux habitants, il a vécu leur vie, pratiqué
leurs habitudes ; il ne ressemble point à ces quêteurs d'impres-
sions de voyages qui, faute d'en trouver, en imaginent aux
dépens du bon sens et de la vérité. S'il y a uu reproche à lui
faire, c'est plutôt de manquer un peu trop de celte /acuité ima-
ginative qui rehausse par son éclat toutes les couleurs du ta-
bleau. Sous sa plume, l'Orient ne revêt point im aspect poéti-
que. Il nous le montre, au contraire, dans sa triste réalité,
sans illusion comme sans prévention. Il met à nu ses misères
et nous fait toucher au doigt les plaies qui rongent ce corps
usé, dans lequel la vie semble prête à s'éteindre, malgré les
efforts tentés pour sa régénération. Ces eflorls mêmes sont re-
présentés par lui sous un jour fort peu favorable, mais qu'on
doit croire vrai, car ce n'est pas de la déclamation théorique,
c'est le résultat simple et fidèle des faits qu'il a vus. Les essais
de ces fameux réformateurs dont on a tant vanté le génie et
l'habileté n'apparaissent plus qu'une ridicule singerie de la
civilisation européenne, sans aucune portée et sans la moindre
intelligence des éléments qui font sa force réelle. Du reste, les
connaissances spéciales que M. Teule possède comme docteur
eu médecine lui fournissent d'intéressantes considérations sur
!a peste et les autres maladies particulières aux divers pays
dans lesquels il a séjourné. -
ÎIFXIGION, PHILOSOPHIE, MORALE, ÉDUCATION.
ESSAI sur la manifestation des convictions religieuses et sur la sépa-
ration de PEglise et de i^Etat, envisagée comme conséquence né-
cessaire et comme garantie du principe, par A. \ inet. Paris, 1 vol,
in-8. (i Ir. 50 c. — QUELQUES REFLEXIONS sur le système de la
séparation de TEglise et de l'Etat, par le prol". iluuier. Genève. 8*>.
La séparation de l'Eglise et de l'Etat est une de ces idées
empruntées à la jeune république américaine, qui, traversant
les mers ont trouvé en Europe de zélés promoteurs prêts à se
lancer hardiment dans la voie des expériences chanceuses. Il
faut convenir qu'au premier abord , ce système paraît fort al-
Iravant. Il simplifie beaucoup les relations de l'Eglise avec le
pouvoir civil, il détruit une source féconde de coullits , il offre
la meilleure garantie de la liberté religieuse. Une fois le prin-
cipe de la séparation admis , TEglise se trouve , comme tout
établissement particulier de philanthropie, ou autre, complè-
tement indépendante de l'Etat. Elle se constitue à sou gré ,
groupe autour d'elle ses seuls adhérents , subvient elle-même
à tous ses besoins. Il n'y a plus de religion privilégiée, chacun
suit celle qui lui convient et paie les pasteurs de sou choix. Il
en résulte certainement des avantages incontestables. Les
Eglises qui se forment ainsi par l'agrégation volontaire d'hom-
mes animés de sentiments identiques , partageant les mêmes
croyances, et assez zélés pour faire les sacrifices nécessaires,
sont plus homogènes et doivent mieux favoriser la vie reli-
gieuse qui est l'unique base sur laquelle repose leur propre
existence. Elles ne se voient point envahies par ce public indif-
férent ou tiède qui forme trop souvent la majorité dans les
Eglises officielles que lEtat soutient de ses deniers et de sa
protection. On peut croire même que le nombre des indiffé-
renls ira toujours en diminuant , puisque chaque nuance aura
son Eglise particulière, et que toutes les exigences du sentiment
religieux seront pleinement en droit de se satisfaire cpiume
elles l'enlendent. Dès lors, il seaible que tout antagonisme
devra disparaître; du moins l'oppression ne sera plus possible,
et les diverses croyances seront obligées de se supporter mu-
tuellement parce que nulle d'elles n'aura le pouvoir de s'im-
poser et de dominer les autres Evidemment c'est ht qtie se
16G RELIGION, PHILOSOPHIE,
Irouve la vraie libei lé , la manifestalion complète des convic-
tions religieuses qui, dans les Eglises salariées par l'Etat, sont
réduites à des transactions , forcées par la nécessité de se réunir
en un faisceau commun. M. Yinet est donc parfaitement logi-
que, lorsqu'il représente le système de la séparation de l'Eglise
et de l'Etat comme le corollaire indispensable de cette manifes-
tation, comme le seul moyen de rendre possible l'accomplis-
sement de ce qu'il appelle le premier devoir de l'bomme reli-
gieux. En partant de ce point de vue, il attaque avec beaucoup
de force l'union de l'Eglise et de l'Etat, et sur le terrain où la
question se trouve ainsi placée , on doit reconnaître qu'il est
bien difficile de combattre son argumentation à la fois élo-
quente et babile. Son livre est un plaidoyer plein de talent ,
mais, avocat ingénieux, il ne prend du sujet que la face la plus
favorable à sa cause , et s'il emporte la victoire sur ce point,
il en reste bien d'autres sur lesquels on peut la lui contester
avec succès.
Les Réflexions de M. Munier nous en offrent la preuve. Si
elles ne renversent peut-être pas la tbéorie du système, elles
font très-bien ressortir les dangers de son application et signa-
lent avec beaucoup de justesse ses côtés faibles. Il s'attache
d'abord à montrer combien peu la justice et la liberté se trou-
vent réellement favorisées par la séparation qu'on représente
comme leur palladium. En effet, dans ce système , les Eglises
n'étant soutenues que par les cotisations volontaires de leurs
membres, le pauvre qui n'a pas de quoi payer reste en dehors
ou bien n'y est admis que par charité. Un pareil résultat serait
certes tout à fait défavorable, et cependant ou ne voit pas trop
comment on pourrait l'éviter. Mais est-il vrai du moins que
cette liberté complète rend l'oppression impossible. Malheu-
reusement non ; pour être entièrement abandonnées à elles-
mêmes , les Eglises n'en sont pas moins intolérantes. Au con-
traire même, n'étant plus obligées de transiger pour concilier
des opinions divergeantes, elles s'en tiennent rigoureusement
à leurs principes et repoussent de leur sein quiconque s'en
écarte le moins du monde. L'exemple de l'Amérique est là
pour le prouver. Ija hberté favorise d'abord le fanatisme, dont
le développement n'est plus ffi'rêté par aucun frein. Puis elle
tend à augmenter le nombre des indifférents qui pour s'y sous-
traire demeurent en dehors de toute espèce d'Eglise, et pro-
filent de la faculté qui leur est laissée de ne manifester aucune
croyance religieuse. Au dire même des partisans du système ,
la courte expérience des Etals-Unis a déjà suffi pour les mul-
tiplier de telle sorte qu'on les désigne sous le nom générique
de nothijigarians f comme une secte dont la foi n'est rien. A
MORALE, EDUCATION. 167
cela, M. Vinet objecte que le Chrislianime ne peut pas avoir
à souffrir d'une semblable épreuve, el qu'on définitive, la vérité
abandonnée à ses propres forces, doit triompher certainement
de l'erreur. Ce raisonnement est sans doute fort juste, et il faut
espérer que l'avenir le confirmera dans les pays où des cir-
constances tout à fait spéciales ont permis d'essayer la sépara-
tion de l'Eglise el de l'Etat. Mais n'est-il pas plus juste, puis-
que l'expérience se fait ailleurs , d'attendre cette confirmation
avant de se lancer dans une voie nouvelle, hérissée d'écueils
et de difficultés de toutes sortes^avanl d'abandonner le présent,
quelqu'imparfait qu'il soit, pour un avenir tout à fait inconnu?
Sous ce rapport, les considérations de M. Munier nous sem-
blent avoir une grande force. Il examine spécialement l'appli-
cation du principe au protestantisme et au Canton de Genève,
et montre combien une pareille tentative serait dangereuse ,
combien surtout elle favorisei'ait l'envabissement du catholi-
cisme. Or , ce qu'il dit de Genève peut se dire en général de
tous les étals européens. Eu présence d'une Eglise puissante
comme celle de Rome, l'appui du pouvoir civil paraît indis-
pensable pour lutter contre elle avec quelque succès. Si le
.système de la séparation doit , comme nous sommes aussi
portés à le croire, devenir un jour le soutien de la vraie liberté
religieuse, son heure n'est pas encore venue. La tolérance qui
règne dans les pays protestants, lui ouvre d'ailleurs une voie
pour se faire jour. C'est une transition nécessaire qu'il faut
laisser s'accomplir d'elle-même, mais il y aurait de l'impru-
dence à vouloir le proclamer tant que la chute finale du prin-
cipe d'autorité encore si vivace et si redoutable n'aura pas fait
place à son libre développement
RATIONALISME chrétien à la fin du Xle siècle, ou Monologium et
Proslogium de St.-Anselme sur TEssence divine ; Irad. et précédés
d^ine introduction, par H. Bouchitté. Paris, chez Amyot , 6, rue
de la Paix. \ vol. in-8. 7 fr. 5o c.
Ce volume renferme un curieux monument de la philoso-
phie du moyen âge. St. Anselme, d'abord prieur, puis abbé
du couvent de Bec et enfin archevêque de Cantorbéry, a laissé
deux traités philosophiques sur l'existence de Dieu. Dans le
premier, il recherche quelle est la nature de l'Etre Suprême,
dans le second il examine ses attributs divers. Mais c'est à l'aide
de la raison seule qu'il s'efforce d'approfondir ces grandes
questions. Son système est un véritable rationalisme, et pour
fS8 RELIGION, PHILOSOPHIE, MORALE, ÉDUCATION.
ne laisser aucua doute à cet égard, tout eu montrant son res-
pect pour la foi, il avait d'abord intitulé une partie de ce tra-
vail : Fides quœrens intellectum. Ce litre auquel il substitua
celui de Pro^/ogm/zî, indique bien la tendance de l'époque. Les
idées philosophiques comniencaient à se faire jour dans les
esprits , et la foi sentait le besoin de chercher la raison pour
appui. Ou peut y voir un premier pas vers l'examen, une
première atteinte portée à l'autorité , car , vouloir donner à
celle-ci la raison pour soutien , c'était déjà connaître qu'elle
était ébranlée. Seulement alors la foi fervente et solide cher-
chait la raison, tandis qu'aujourd hui c'est la raison qui, dans
le sentiment de sou impuissance à sonder seule les mystères
du monde intellectuel, cherche à son tour la foi. Le rationa-
lisme a changé de point de départ , mais son but est toujours
1-e même, et St. Anselme peut être considéré comme un des
premiers qui aient tenté de réaliser cet accoi'd précieux entre
la foi et. la raison. Son livre, quoiqu'il renferme sans doute
encore bien des subtilités , est fort remarquable. Il secoue les
chaînes de la schoîastique qui dominait encore généralement
son époque , et aborde les idées d'une manière plus large et
plus franche que ne l'osaient faire la plupart de ses contem-
porains. Partant du fait que le genre humain croit en Dieu»
il en déduit l'existence de l'Etre Suprême, puis analyse sous
toutes ses faces la notion que nous pouvons avoir de son es-
sence, et indique les voies mystérieuses par lesquelles l'homme
arrive à la connaissance de ses perfections diverses. La contro-
verse que St. Anselme eut avec un moine deMarmoutiers sert
de développement et de commentaire à son Proslogium.
En publiant cette traduction , M. Bouchitté a donné un
exemple qu'il serait intéressant de voir imiter, car, ainsi qu'il
le dit dans sa préface : « Le moyen âge est dans les temps mo-
dernes une époque d'activité singulière, et que nous ne pouvons
méconnaître sans briser imprudemment les traditions qui font
encore la vie intime de la société contemporaine. Un choix fait
avec discernement dms les nombreux écrits de cette période,
servirait à la fbis les intérêts de la religion et. ceux de la rai-
son. »
LÉGISIATION, ÉCONOMIE POLITIQUE, ETC.
PRIIVCIPES du droit public maritime et histoire de plusieurs traités
qui s'y rapportent, par le C'^ F. Lucchesi-Palli ; trad. de l'ita-
lien, par F. Armand de Galiani. Paris, i vol. in-8. 7 fr. 50 c.
La mer n'appartient exclusivement à personne. C'est un
domaine neutre sur lequel s'établissent les voies de commu-
nication entre les divers continents. Toutes les nations ont un
droit égal d'y faire naviguer leurs vaisseaux, soit pour la pêche
soit pour le commerce. Tels sont les principes naturels du droit
public maritime. Depuis les temps les plus anciens ces bases
primitives ont été généralement reconnues en théorie, mais
on s'en est plus d'une fois écarté dans la pratique. La guerre
les a fait souvent oublier ; on a rarement respecté les droits
des neutres , et toutes les fois qu'une puissance s'est vue en
possession d'une marine redoutable , elle a prétendu régner
en souveraine sur les mers , s'adjuger l'empire exclusif de la
navigation et imposer sa loi aux autres nations commerçantes.
De là, une foule de traités et de conventions dont l'ensemble
forme le droit public maritime.
M. Luccbesi-Palli fait l'historique de toutes les modifica-
tions qu'a subies ce droit. Il s'attache à montrer combien Ton
s'est écarté des règles de la justice pour leur substituer le
privilège de la force , et cherche à prouver la nécessité d'un
accord entre tous les gouvernements , afin d^arriver à rédiger
dans l'intérêt commun , une charte maritime dont il indique
les bases. Son travail dé«?le une connaissance approfondie
du sujet j il offre des détails fort intéressants et renferme des
vues pleines d'humanité. Après avoir cité de nombreux faits à
l'appui de ses critiques, l'auteur énonce les conditions diver-
ses qu'il croit nécessaires pour assurer en tout temps la liberté
de la navigation. Il insiste particulièrement sur tout ce qui peut
garantir l'inviolabilité de la propriété particulière en cas de
guerre , et protéger les neutres contre les atteintes des puis-
sances belligérantes, dont ils ne sont que trop souvent les vic-
times dans l'état actuel des choses. L'immense développement
commercial qui tend sans cesse à s'accroître par le perfec-
tionnement des voies de communication, donne à la question
une haute importance, car, on ne peut songer, sans frémir , à
13
no LÉGISLATION,
la perlurbalion que causerait un conflit mari!ime, avec l'espèce
d'arbitraire qui règne aujonrd'lini tlaus cette partie de la lé-
gislation. Ainsi que le dilen terminant, l'auteur : « Après tant
d'années de paix constante, dans un temps où les passions hai-
neuses se sont assoupies parmi les nations, à une époque où le
progrès des lumièies rend les gouvernenienîs enclins au bien-
cire des peuples, où la guerre elle même s'est civilisée, où,
enfin, les nations ont toutes le plus grand intérêt à faire res-
pecter le droit des gens , qui est le fondement de leur Iran-
(juillilé, il y a nécessité pour tous à observer et à remplir des
conditions d'utilité et de bien-être, qui doivent tourner au
profit de la société humaine »
DE LA CENTUALlSATIOlNj par Timon. Paris. 1 volin-32. 1 (r. 25 g-
Sil est un point sur lequel tous les partis, à peu près, soient
d'accord en France, c'est la nécessité de la centralisation. Le
républicain comme le royaliste , le radical comme le conser-
vateur tiennent, à cet égard , le même langage. Quiconque
parle de décentraliser est accusé de tendre à l'anarchie. Pour
les uns, la centralisation est le seul moyen l'e faire triompher
leurs théories libérales, pour les antres, au contraire, c'est ce-
lui il'assurer au gouvernement la force nécessaire pour com-
battre l'esprit révolutionnaire et réprimer avec vigueur les
tendances démocratiques. Mais on peut dire que tous y trou-
vent, sans se l'avouer, la satisfaction de ce sentiment de vanité
nationale, qui est si puissant chez les Français j nous en avons
la preuve dès la première page i\v^ livre de M. Cormenin. <i La
France , » dit- il , ci doit à la centralisation son nom de : la
Grande Nation. » •■
Yoilà bien le secret de ce merveilleux accord des partis. La
Grande Nation! litre sonore qui flatte agréablement l'oreille.
Devant la gloriole, la rigueur des principes disparaît, les opi-
nions s'assouplissent et l'on se range volontiers à toutes les
conséquences qui, sans ce motif d'amour-propre, seraient reje-
tées comme incompatibles avec le sysîème qu'on défend, avec
le but qu'on poursuit. Malgré tout son esprit , Timon lui-
même ne peut dissimuler enlièren>ent cette faiblesse. II est
obligé de reconnaître que la centralisation entraîne beaucoup
de conséquences qui ne sont point favorables à la liberté .' Mais
alors il cherche à les atténuer , à les faire en quelque sorte
disparaître par le contraste du tableau majestueux que lui of-
ÉCONOMIE POLITIQUE. 171
fre la grande unité française. « La France est de tous les états
de l'Europe, celui qui peut, avec le plus de vitesse, d'adhé-
rence et de certitude, transporter sur un point donné le plus
d'hommes , d'argent et de moyens de combat. Au même in-
stant, le gouvernement veut, le ministre ordonne, le préfet
transmet, le maire exécute, les régiments s'ébranlent, les
flottes s'avancent, le tocsin sonne, le canon gronde et la
France est deljoutl » M. Cormenin ne se fait pas faute d'ap-
peler même la poésie à son secours :
w Imaginons qu'il existe au centre de la France une monta-
gne haute de trois mille coudées, et monlous à son sommet.
Quel spectacle !
t( J'entends, au lever du soleil , les 36,ooo cloches de
36,ooo paroisses qui appellent au travail et à la prière le peu-
ple des campagnes. Les unes tintent dans le ciel élincelant des
Pyrénées, les autres s'agitent dans les brumes, aux pieds du
grand Océan.
c( Ici, je vois partir, avec leurs petits paniers, en sabots, en
souliers ou pieds nus, les bruns enfants du Midi, les blonds
enfants du Nord, et les pâtres de la Normandie et de la Bretagne,
qu. S" rendent à l'école.
« Là, je vois 432, ooo conseillers municipaux qui, leur let-
tre de convocation à la main, traversent les bois, les ruisseaux
les champs, les haies, les ravins et les vallées pour venir déli-
bérer à la maison commune, sous la présidence de 36, ooo
maires.
« Plus loin, je vois le montagnard des Alpes qui s'achemine,
son fusil sur l'épaule, vers le Havre , où il va s'embarquer
pour aller tenir garnison dans les forêts de la Martinique et de
la Guadelouppe, tandis que le Normand, sorti des falaises d'In-
gonville, prend sa feuille de route pour aller défendre Brian-
çon contre les incursions des Savoyards.
« Cet argent, que le percepteur des Landes tire des exploi-
teurs d'arbres résineux , servira à paver la route militaire de
Strasbourg, à dessécher les marais de Rochefort , à prolonger
les quais de Paris , et les billets de banque que le riche pro-
priétaire du boulevard des Italiens verse chez le receveur du
second arrondissement, paieront les douaniers qui protègent
les drapiers de Sedan , les dentelles de Lille et les fabriques
d'eau-de-vie de Montpellier et de Pézénas.
« Je vois d'ici un pâtre basque, dont la cabane domine à
plus de cent pieds les gaves des Pyrénées , et un pêcheur de
Boulogne, dont la butte, à la marée montante, est battue par
le flux de l'Océan, et qui ont eu tous deux à se plaindre du
maire de leur village. Leurs pétitions sont arrivées le ipéme
172 LÉGISLATION,
jour à Paris ; ensemble on les a décaclielées, ensemble s'en va
la réponse, qui leur apporte l'une au Midi, l'autre au Nord, lec-
ture, examen et réparation, delà part du gouvernement central.
(( Si ce n'est pas le maire, si c'est le tribunal qui a violé ses
formes ou excédé sa compétence, sur le recours du pâtre ou
du pêcheur, la cour de cassation ramènera le tribunal dans les
voies de droit. Le même berger, le même pêcheur fera réfor-
mer également, s'il y a lieu, l'arrêlé du préfet par le ministre,
ou la décision du conseil de préfecture par le conseil d'état.
Tout citoyen lésé lève les yeux vers le pouvoir central, et jus-
tice est faite. »
Tout ceci est sans doute fort poétique, mais quittons le som-
met de cette montagne fictive, descendons dans la réalité, et
voyons s'il suffit que tout citoyen lésé lève les yeux ou même
la voix vers le pouvoir central pour que justice soit faite. Hé-
las, en regardant de près comment les choses se passent, nous
serons bientôt singulièrement désenchantés. Entre ce pâtre ou
ce pêcheur et le pouvoir central , il existe un vaste ré-
seau administratif , composé d'une foule d'employés et d'a-
gents qui ont un intérêt commun à se soutenir mutuellement,
et d'aiih'urs, pour faire parvenir la plainte jusqu'au sommet de
celte hiérarchie compliquée, il faut plus d'argent el d'influence
que n'en possèdent le pêcheur ou le pâtre. En tout cas , on
doit convenir que le moyen n'est pas expéditif et que c'est une
justice un peu tardive que celle qui exige l'intervention du
pouvoir central pour le redressement d'un tort causé par un
maire à Tun de ses administrés, dans une commune située à
200 lieues de la capitale. Et puis, nons ne comprenons pas du
tout ce qu'il y a de beau dans ce départ du montagnard pour
aller peut-être périr de nostalgie ou succomber à la fièvre jaune
dans les forts de la Martinique, tandis que sa chaumière na-
tale sera ravagée par l'ennemi , son patrimoine détruit, sa fa-
mille réduite à la misère. Quant aux 4-^2, 000 municipaux,
aux 36, 000 maires et aux 36, 000 cloches, ce n'est point la
centralisation qui les crée. Au contraire, elle tend plutôt à di-
minuer leur importance, à leur ôter tout caractère d'indépen-
dance et d'originalité, à les réduire au rôle passif d'une troupe
bien disciplinée qui doit obéir à l'ordre du chef sans se per-
mettre le moindre écart, la moindre manifestation de sa pro-
pie volonté. Enfin , s'il y a de la poésie dans le spectacle, vu
de loin, de ces bruns enfants du Midi, et de ces blonds enfants
du Nord qui se rendent a l'école, il n'y a pas non plus beau-
coup de vérité, car l'on sait combien de communes encore ne,
peuvent parvenir à trouver un conseil municipal, un maire et
des adjoints qui sachent tous lire et écrire.
ÉCONOMIE POLITIQUE. 17^1
C'est donc du roman loul pur (jue Tiuion nous lailduhaul
de sa montagne de trois mille coudées. De cet observatoire
idéal il aperçoit Teusemble , il voit fonctionner les £[rands
rouages de la machine, puis il suppose le reste. Mais s'il vou-
lait bien se rapprocher de la terre, examiner avec attention les
détails, il reconnaîtrait que dans celle Allemagne, suivant Im
faible et morceilée , que dans celte Suisse qu'il représente en
proie aux déchirements d'un fédéralisme artificiel, il existe
cent fois plus de bien-être matériel et de développement intel-
lectuel que la centralisation n'a pu jusqu'à ce jour en procu-
rer à la France. Il est vrai qu'elles ne possèdent rien qui puisse
rivaliser avec Paris pour l'éclat , la force et la richesse, mais
elles n'ont rien non plus qui ressemble à ces cilés dont il
parle, qui ne luisent que par intervalles du pâle reflet de la
capitale, qui vivent et meurent dans les brouillards, qui ne voient
jamais en plein le soleil. La vie circule dans toutes leurs artè-
res avec une égale vigueur et elles n'ont pas une tète mon-
strueuse traînant après soi, un corps impuissant et des mem-
bres atrophiés.
Ce qu'il y a de singulier , c'est que M. Cormenin ne nie
point les maux de la centralisation. Il avoue très franchement
que « sans la centralisation parisienne, il y aurait dans les au-
tres grandes villes de France , plus de science, de littérature
et d'art, plus de luxe, d'éclat, de goût, de génie j plus d'origi-
iralité dans les mœurs locales , des aspects plus florissants et
plus variés. »
Mais, ajoute-l-il, vous n'auriez pas la centralisation. El, à
ses yeux, la France centralisée est la première puissance du
monde. D'ailleurs, s'il est obligé de convenir que la centra-
lisation n'engendre pas toujours la liberté , il se console en
pensant qu'elle produit partout l'égalité, ce besoin excellem-
ment français. En effet, sous un despote absolu, tous les su-
jets sont également opprimés , et la centralisation exagérée
conduit tout droit à cette espèce de gouvernement. Mais est-ce
bien là le but de toutes les révolutions qui depuis un demi-
siècle ont bouleversé la France? i^l. Cormenin paraît le croire :
«Les Français,» dit il , «ont des fièvres inlermiitenîes de
liberté. Mais, en vérité, l'on serait porté à croire , d'après
leur conduite , leur légèreté et leur insouciance , qu'ils préfè-
rent généralement le régime du pouvoir absolu. »
Nous douions fort que ceci soit du goût des amis de Timon,
qui ont si souvent applaudi à ses traits acérés contre la ten-
dance envahissante du pouvoir. Il est vrai qu'il prend ses ré-
serves et ne veut pas séparer la centralisation du gouverne-
ment représentatif. Mais il n'est pas besoin d'être bien fort lo-
174 LÉGISLATION,
gicien pour couiprcndre qu'avec un pouvoir cenlral qui seul
commande, agit , pense et prévoit, qui fait tout, dirii;e tout,
est partout, les rouages représentatifs ne sont plus qu'un
inutile superflu.
A quoi bon réunir les députes de déparlements qui doivent
abdiquer toute volonté propre, toute velléité d'indépendance,
se soumettre et obéir aux seules impulsions qui lour viennent
du centre? Ce n'est plus qu'un leurre et un embarras, car
chaque progrès du système représentatif, tend à restreindre la
centralisation dans des limites plus étroites. Il est évident que
la liberté ne consiste que dans un certain développement ac-
cordé à l'action individuelle, or, c'est précisément ce qu'une
extrême centralisation ne permet pas. Ceux donc qui ne sacri-
fient pas tout à la chimère de l'égalité, qui lui préfèrent une
liberté sage et bien pondérée , qui pensent que la patrie gît
ailleurs que dans une idée abstraite, quelque grandiose qu'elle
puisse être, ne s'uniront certainement pas aux vœux de Ti-
mon, pour que la France se centralise toujours davantage -et
arrive sous ce rapport à l'état de perfection miraculeuse cjue le
catholicisme a réalisé dans son Eglise. A moins toutefois qu'ils
ne se laissent séduire par les flatteries avec lesquelles l'auteur
caresse l'amour-propre national en terminant son petit volume.
«La centralisation se soutient, se fortifie, s'étend, se multi-
plie, s'entrelace , s'approfondit , s'enracine dans ce grand
royaume de France , dont la surface plane et coupée, traver*-
sée, sillonnée de canaux , de ponts, de fleuves navigables et de
routes rapides, et dont les mœurs, les habitudes, les institu-
tions et la langue pareilles , la littérature universelle, la divi-
sion départementale, la codification législative, la comptabilité
financière, l'administration intérieure, l'armée disciplinée, la
police organisée et Tunité nationale, font l'envie et l'admira-
tion de l'Europe. »
DE LA PRUSSB et de sa domination sous les rapports politique et
religieux spécialement dans les nouvelles provinces, par un inconnu.
Paris. 1 vol. in-8. 7 fr. 50 c.
Ce volume est une espèce de factura contre la Prusse , un
gros pamphlet destiné à prouver que les Prussiens sont sou-
mis au gouvernement le plus despotique , accablés d'impôts,
vexés de mille façons par une administration tracassière, et que
les provinces rhénanes, en particulier, froissées dans leurs sen-
timents les plus chers , n'aspirent qu'à redevenir françaises.
ÉCONOMIE POLITIQUE. M'j
En un mot c'est le ci.ui.» (avori de ia iionuoro lUi Rhin, repro-
duit celte fois sous la foraio d un livre si'riru\, (ruil (io réludf
et do l'observation. Pour bien montrer qu'il ne pr'.'tend pas se
borner à de vaines déclamations , l'auîeur a soin d'inscrire en
gros caractères sur le milieu de son titre : Fada loquuniur.
Malbeurcusement si les (ails parlent , ils disent un peu tout ce
«ju'on veut bien leur faire dire, et l'on ne saurait s'empécber
d'éprouver quelque défiance pour un observateur q'.ii débute
par poser en principe que le calbolicisme et la démocratie
sont inlimemenl liés i'un à l'autre, et ([ue ia philosophie fran-
çaise doit nécessairement être catholique. Vous ne comprenez
peut cire pas d'abord quel rapport ceci doit avoir avec la do-
mination prussienne , et comment de ce point de départ l'au-
teur arrive à la frontière du Rhin. Mais c'est pourtant bien
simple. La Prusse est protestante ; donc elle ne saurait avoir
ni hberté, ni philosophie véritable. La Prusse es', protestante ;
donc elle ne peut être qu'une monarchie absolue en dépit de
toutes les institutions libérales derrière lesquelles son souve- (
rain se retranche pour mieux cacher son hypocrisie. A.u con-
traire la France étant catholique, sa liberté est assurée, malgré
les efforts de ces adeptes de la philosophie allemande qui , dit
l'auteur, l'ont conduite dans l'état d'abjection où elle gît main-
tenant. La France est catholique et par conséquent se démo-
cratisera de pins en plus , parce que , comme vous le savez,
rien n'est plus favorable à la démocratie que le joug de l'Eglise
romaine.
Vous trouverez sans doute que l'inconnu a bien fait de ne
pas se nommer, car sa réputation n'aurait rien à y gagner.
Cette étrange manière de raisonner nous seinble en effet peu
propre ii lui concilier des admirateurs. IMais ce n'est pas loal,
ce n'est même que l'introduction du livre dont la partie prin-
cipale consiste dans les faits , que l'auteur dit avoir observés
avec soin. Or ces faits sont une longue suite d'accusations vio-
lentes contre le régime prussien dans lequel il n'y aurait, tou-
jours suivant l'auteur, ni justice, ni liberté, ni gar.nnties d'au-
cune espèce, il nous montre l'administration oppressive, les
finances dilapidées, la magistraturt» sans indépendance, le gou-
vernement astucieux et machiavélique dans tous ses rapports
avec la nation, le peuple asservi, privé même de ce l)ien-étre
matériel que l'on a le sot préjugé de croire le parlagedes pays
allemands. Enfin le protestantisme n'y est plus qu'une religion
timpliibie, qui a pris quelques-unes des formes du catholicisme,
ce (jui était purement cérémonial, et qui croit même aux
reliques.
Le portrait n'est pas flatté, mais il n'en est pasp'us ressera-
ne LÉGISLATION,
blant j ce dernier trait seul suffit pour nous faire Juger du reste.
M. l'inconnu u'observe pas mieux qu'il ne raisoruie. Il voit et
juge tout au travers de ses lunettes catholiques , étroites et
îant soit peu obscurcies par des préventions de plus d'une
sorte. Il s'est mis en route bien décidé à trouver tout mauvais,
et à prouver que par conséquent il faut rendre à la France les
provinces rbénanes , car c'est là l'unique but auquel tendent
ces considérations. En prenant l'un après l'antre les abus da
régime français, en faisant bien ressortir les vices de Tadrainis-
tralion sans jamais parler de ses bonnes qualités, il serait tout
aussi facilede prouver que l'Alsace doit être rendue à l'Allema-
gne. On en doit conclure, il nous semble, qu'une argumentation
de cette espèce ne prouve rien du tout et ne sert qu'à perpé-
tuer entre les peuples des haines et des défiances qui ne tour-
nent certainement pas au profit de la civilisation et de la pros-
périté commune. Sans doute l'auteur a raison de condamner
le cosmopolitisme et de défendre la cause des nationalités.
Mais pour que celles-ci soient vraiment fécondes , il faut lais-
ser à chacun la sienne, reconnatire qu'elles ont toutes une va-
leur égale, et abondonner la prétention injuste d'en faire pré-
valoir une seule au détriment de toutes les autres.
HISTOIRE DE LA llOYALTÉ , considérée dans ses origines jusqu'à
la formation des principales monarchies de l'Europe ; par le C'« A.
deSt-Priest. Paris. 2 gros vol. in-8. 16 fr.
L'auteur de cet ouvrage regarde la rovauté comme néces-
saire et indestructible. Selon lui c'est elle qui a toujours sauvé
et qui toujours sauvera. C'est une chose curieuse à étudier
que le mouvement de réaction par lequel les esprits sont en-
traînés vers des idées tout opposées à celles qui ont dominé la
fin du siècle dernier et les premières années de celui-ci. Après
avoir foulé aux pieds la royauté, dissipé le prestige qui l'en-
tourait, déchiré le voile mystérieux qui cachait au public ses
abus et ses faiblesses , on revient à elle avec un nouvel en-
thousiasme, et l'on prétend en faire l'ancre de salut des so-
ciétés humaines. Dans ce but M. de Sainl-Priest nous dérotde
le tableau de ses destinées depuis les premiers temps histori-
ques jusqu'en l'an io3^ de notre ère. Il nous la montre sou-
tenant sans cesse la cause de la civilisation, travaillant à faire
sortir le monde des ténèbres de la barbarie, luttant avec suc-
cès pourétabUr l'ordre, et favorisant partout le développement
ÉCONOMIE POLITIQUE. 177
sociiil. Dans ia période que r.uilrur ombrasse , on doit recon-
naître en eflet que tel a été le rôle de la royauté. Mais plus
tard ce rôle nVst plus tout à fait le même. Une fois que le
pouvoir royal s'est vu débarrassé de toute entrave , il a pris
une tendance bien dilTérenle et Tautcur, en s'arrêtant à l'épo-
que de la formation des grandes monarchies européennes , a
sans doute senti la difficulté de soutenir plus loin sa thèse. En
eflet, c'est là que commencent à se manifester les abus de la
royauté qui ont engendré bienlôt l'antagonisme révolutionnaire
et amené les formes restrictives de la monarchie constitution-
nelle. Mais M. de Saint Priest se tire de celle difficulté en ac-
cordant à la royauté le don de se transformer, sans se détruire,
suivant les lieux, les temps, les nationalités, selon l'état des es-
prits et les progrès de la civilisation. A la bonne heure, seule-
ment alors il nous semble que ce n'est plus la royauté, c'est le
pouvoir gouvernemental dont les modifications sont sans doute
infinies et dont personne ne songe à contester rcxislence né-
cessaire. Ainsi dans la monarchie représentative, si le souve-
rain conserve le litre de roi, ses attributions ressemblent cer-
tainement beaucoup plus à cellesd'un président de république,
«|u'à celles d'un ancien monarque absolu. Le triomphe de la
royauté n'est donc pas précisément le fait saillant de l'époque
actuelle et son avenir nous paraît plutôt fort hvpolhétique.
Du reste, l'ouvrage de M. de Saint-Priesl offre un tableau
Ircs-inléressant des vicissitudes diverses de celte institution,
qui trop exaltée par les uns , trop méprisée par les autres, a,
comme toutes les choses humaines ses avantages el ses incon-
vénients. S»oumise aux conditions de temps et de lieu, elle ne
peut pas être érigée en principe absolu , mais on ne saurait
non plus nier qu'elle a conquis dans la pratique une place dif-
ficile à lui ravir et qu'elle doit encore longtemps être un élé-
ment essentiel de l'état social.
TABLEAU de la dette publique et des misères du Trésor, suivi tl''un
exposé détaillé des budgets, i'aris. ln-8.
Ce petit volume se compose d'une suite de documents offi-
ciels, très-curieux et très-instructifs. C'est le résumé de toutes
les diverses branches de l'administration financière en France.
I/auteur s'est sagement abstenu de doléances ou d'accusations
déclamatoires. Comptant davantage, el avec raison, sur l'élo-^
qnence des chiffres , il s'est contenté de relever exactement
178 LÉGiSLAT!0?< ,
iiic'lifpt le passii lie chacun des comptes dont l'ensemble forme
le trésor de l'état. C'était bien le meilleur moyen de conser-
ver l'impartialité la plus stricte et de mettre le lecteur à même
d'apprécier justement la valeur des reproches qu'on peut
adressera l'administration. Ce tableau met à nu les abus et les
dilapidations, mais il fait connaître aussi ce qu'il y a de bon et
représente les opérations loyales du trésor, sous leur véritable
jour. Il prouve surtout que maintenant rien de ce qui touche
aux finances n'est caché; chacun peut examiner en détail les
sources du revenu public, ainsi que l'emploi qu'on en fait.
L'auteur s'est proposé pour but de redresser bien des opi-
nions erronées et de fournir des données exactes, tout à fait
étran£»ères aux vues intéressées de l'esprit de parti. De cour-
tes réflexions accompagnent chaque chapitre et sont destinées
soit à signaler les réformes qui paraissent désirables, soit à
discuter les divers svstèmes qu'on peut chercher à faire pré-
va
loir.
DE LA SYRIE ^ considérée sous le rapport commercial, par C.-i?.
Houry. Paris, ln-3
Les derniers événements politiques de l'Orient ont eu pour
résultat d'attirer l'attention de l'Europe sur la Syrie el sur
les nouveaux débouchés fiue cette province peut offrir au com-
merce. Déjà depuis quelques années, le nombre des bàliments
qui se dirigent vers ses ports s'est considérablement accru, et
en particulier les relations de Beyrout avec Marseille ac-
quièrent tous les jours plus d'importance. Mais on n'a pas en-
core fait tout ce qui pouvait être tenté dans ce but, et mainte-
nant que l'accès de la Syrie est devenue plus facile, M. Hou-
ry a voulu, par sa publication, stimuler le zèle des raanufi.c-
tiiriers belges en leur signalant les ressources que leur pré-
sentent les marchés de cette contrée fertile. Il a réuni tous les
renseignements qu'il a pu se procurer sur l'état actuel du
pays, sur la nature de ses produits et sur les objets manufac-
turés qui ont le plus de chances de s'y débiter.
C'est un recueil de documents et de tableaux du plus grand
intérêt. Quoique destiné plus spécialement à la Belgique , il
mérite d'être bien accueilli dans tous les pays commerçants,
qui peuvent y puiser des indications précieuses. Tour la Suisse
surtout, qui , de même que la Belgique, a besoin de chercher
au loin le placement de ses produits , ce travail nous semble
ÉCONOMIE rOLITIQUli. 179
UH'riter d'èlre signalé à l'altculion du coiumcicc. Ainsi que lo
dit Taulour, il n'y a pas de temps à perdre; le moment est
propice, et au milieu des efforts de la concurrence générale ,
il faut secouer rapalhie , si l'on ne veut pas qu'elle soit bien-
tôt suivie de la mort.
DE LA CREATION de la richesse et des intérêts matériels en France,
statistique comparée et raisonnée. par J.-IÎ. Schnitzler, Paris, to-
mes 1 et 2, 2 vol. in-8, 13 fr. (L'ouvrage formera 4 volumes.)
La statistique générale de la France qo" M. Schnitzler en-
treprend de publier, est une oeuvre immense, par les travaux
et les recherches innombrables qu'elle exige, mais qui est bien
digne aussi d'exciter le plus vif intérêt. Le développement ra-
pide de l'industrie, l'accroissement du commerce et de toutes
les sources de la richesse publique qui ont signalé ces trente
dernières années, faisaient sentir la nécessité d'un semblable
tableau, propre à en faire apprécier les résultats et à montrer
toute leur importance. C'est une espèce d'inventaire qui per-
met de juger la véritable nature de ces résultats et peut offrir
d'utiles directions à l'activité nationale. Aujourd'hui surtout ,
que les intérêts matériels préoccupent tous les esprits, la sta-
tistique ne peut manquer de trouver faveur, malgré lo tort
réel que lui ont fait quelques uns de ses partisans en voulant
l'appliquer à tout. Mais M. Schnitzler ne bornera pas son tra-
vail à l'agriculture, au commerce et à l'industrie ; il se propose
d'embrasser aussi l'Eglise , l'Ecole et l'Etat , qui formeront
l'objet d'une seconde partie également en deux volumes. En
effet , il n'accomplirait pas entièrement sa tâche , s'il laissait
de côté ces trois éléments essentiels de la vie d'un peuple;
mais il les a réservés pour la fin, désireux qu'il était de se dé-
barrasser d'abord de la partie la plus ingrate et la plus pénible
de son travail. Les nombreux documents officiels que l'admi-
nistration livre chaque année à la publicité, lui ont été d'un
grand secours; il y a trouvé des ressources précieuses qui
manquaient à ses devanciers ; cependant ils sont loin de ren-
fermer toutes les données nécessaires , et l'on est effrayé en
songeant à la masse d'informations de tous genres que l'auteur
a été obligé de se procurer pour la rédaction de ces deux pre-
miers volumes. Ils traitent de la création de la richesse, c'est-
à-dire du travail de l'homme pour arracher à la terre ses biens,
les répandre et en augmenter la somme par des emprunts faits
aux pays étrangers.
180 LÉGlSLATiON,
La propriété foncière fait le sujet du premier chapitre. Sur
ce point , la France diffère beaucoup de la plupart des pays
européens. La propriété s'y trouve extraordinairement mor-
celée. En i836, les cotes foncières s'y élevaient au nombre
de 10,893,5^8, ce qui forme le tiers de la population totale.
En i835, la transmission des immeubles a été de 2 milliards
et demi, et pendant les neuf années précédentes elle avait été
à peu près la même; on comprend donc dans quelle progression
rapide la propriété doit se morceler. C'est un tait d'une grande
portée, mais M. Sclmitzler se contente de le constater sans le
juger, l'appréciation de ses conséquences ne rentrant point
dans la sphère qu'd s'est tracée. Nous ne pouvons qu'approu-
ver celte retenue qui montre que l'auteur comprend très bien
quelles sont les limites de la statistique et ne vent point les
franchir. Le second chapitre est consacré à l'économie rurale
en général. Il renferme six paragraphes , savoir : agriculture
proprement dite, silvicullure ou économie forestière , apicul-
ture ou élève des abeilles, sericulture ou éducation des versa
soie, chasse et pèche.
M. Schnitzler ne voulant procéder que d'après des données
certaines et bien complètes, s'abstient de résoudre la question
du revenu agricole, parce que les éléments lui manquent pour
le faire avec toute l'exactitude désirable. Il se contente de pré-
senter les diverses évaluations données par d'habiles statisti-
ciens et de les comparer entr'elles. Puis, il entre dans le détail
des différentes branches, et passe successivement en revue
toutes les espèces de produits en fournissant sur chacun d'eux,
une foule de données précieuses. Ce sont autant de renseigne-
ments d'une haute importance , non-seulement pour le com-
merce et l'industrie, mais encore pour l'économie politique
qui peut y trouver la confirmation de ses saines théories et y
puiser des faits bien propres à lui servir d'appui.
Nous citerons, par exemple, ce qui concerne les bestiaux,
dont l'importation a tout récemment été l'objet de discussions
assez vives. D'après les calculs de l'auteur, on importe an-
nuellement 33,280 têtes delà race bovine, et 137,275 de la
race ovine, et cependant le consommateur se plaint avec rai-
son, soit du prix, soit de la qualité. Il est donc évident que la
France est bien loin de se suffire à elle-même, sous ce rapport,
et ces chiffres semblent donner gain de cause à ceux qui ré-
clament une diminution dans les droits d'entrée.
Le troisième chapitre traite de l'exploitation des mines et
des carrières, et le quatrième, de l'industrie en général. C'est
sur ces deux points que le progrès est le plus sensible. On ne
peut se défendre d'un sçntiment d'admiration en présence de
ÉCONOMIE POLITIQUE. 18t
ce mouvement général par lequel notre époque se dislingiie
de toute celle qui l'ont précédée. Ces résultats gigantesques
dépouillés ainsi des misères qui trop souvent les accompagnent,
ont quelque chose de vraiment poétique qui frappe l'imagina-
tion. Le prestige des cliillres exerce ici toute sa puissance, et
l^on se laisse volontiers séduire par leurs consolantes additions
qui font oublier, pour un instant du moins, les cruelles injus-
tices de leur division inégale.
Mais c'est dans le second volume surtout que le lecteur
trouve un intérêt toujours croissant. L'auteur y déploie le
brillant tableau du commerce soit intérieur, soit extérieur,
dans lequel aucune arrière-pensée douloureuse ne vient trou-
bler le spectacle de cette activité inlelligenle qui rapproche
les distances, unit les peuples , leur apprend à se connaître et
à s'estimer, travaille sans cesse à mettre à la portée de tous
les nécessités et les aisances de la vie. Le commerce extérieur
surtout, est le véritable agent civilisateur du monde. Iltlétruit
les préjugés nationaux, il étend son influence pacifique d'une
extrémité de la terre à l'autre, il resserre cha<jne jour davan-
tage les liens qui doivent unir tous les intérêts divers et les
faire converger vers un seul et même but, qui est le bien-être
de l'humanité tout entière. Sous ce rapport, la France occupe
le second rang. L'Angleterre seule lui dispute la prééminence.
Mais dans cette rivalité même , elle trouve un aiguillon salu-
taire qui la tient sans cesse en éveil, qui stimule son zèle, se-
conde ses efforts, et ne lui permet pas de s'endormir au sein
de sa prospérité. La France doit diriger son génie inquiet vers
celte nouvelle carrière de conquêtes pacifiques et plus dura-
bles. Elle y recueillera une gloire plus pure, moins chanceuse
et qui ne sera pas du moins achetée au prix de sa liberté.
Ainsi que le dit M. Schnilzler : « Pour satisfaire les besoins
toujours croissant d'une société qui s'agile à la recherche du
bien-être, d'une démocratie ardente qui veut mettre son ai-
sance au niveau de sa civilisation, il faut que le monde entier
devienne tributaire de nos arts , de notre industrie et de nos
idées. L'Amérique méridionale, sans parler de celle du Nord,
est déjà englobée dans la sphère des intérêts européens ; main-
tenant le vieil Orient nous appelle; de gré ou de force, ses
frontières sont franchies par nos commerçants, et bienlôt un
même lieu enlacera tout l'univers. Les intérêts matériels
frayent la route aux idées , et les desseins de la providence
s'accomplissent de jour en jour; l'humanité, à la fin, ne sera
plus qu'une famille. La France est-elle en mesure de reven-
diquer sa part à ce grand mouvement 7 Sa science commerciale,
sa marine marchande , ses tendances d'expansion sont-elles à
182 LEGISLATION ,
la hauteur de cette mission qu'elle n'aurait garde de se laisser
enlever? Elles le seront de plus en plus, nous en avons pour
garants sa passion des grandes choses, son amour de l'initia-
tive , sa généreuse ambition d'être toujours en tête du pro-
grès. »
COIVSTITL'TIOIV de la république et canton de Genève, soumise par
r Assemblée Constituante, à la vota lion des citoyens. Genève. 8".
Une constitution radicale est certainement une œuvre assez
curieuse pour mériter d'être signalée parmi les pubhcations
nouvelles de notre époque. Celle-ci a,. de plus, le singulier
privilège d'avoir eu pour origine une révolution à laquelle
personne n'a rien pu comprendre. Genève passait à bon droit
pour le pays le plus libre et le plus heureux de la terre. Nul
n'y était opprimé, point de privilèges, point d'exclusion, tous
jouissaient des mêmes droits sous un gouvernement paternel,
auquel tous pouvaient en quelque sorte prendre part puisque
le cens électoral ne s'élevait pas au-dessus de la modique
somme de 3 fr. 5o c. qu'il était facultatif à cbacun de payer
pour se faire inscrire sur le registre des électeurs. Les impôts
fixés au taux le plus bas, et dépensés avec une sage économie
dans l'intérêt de tous , servaient à fonder des établissements
utiles, à entretenir les routes, à embellir sans cesse davantage
la ville et le canton , et fournissaient largement aux frais de
l'instruction publique. Aussi fallait-il voir combien l'aspect du
pays était changé depuis l'époque où il avait recouvré sou in-
dépendance. L'étranger qui le visitait était vivement frappé
de cet extérieur calme et prospère, et le Genevois qui , après
quelques années d'absence , revenait dans sa patrie, sentait son
cœur battre avec orgueil en songeant que toutes ces amélio-
rations s'étaient opérées sans secousse, que Genève avait su
modifier ses institutions, développer les bons germes renfer-
més dans leur sein, sans même aborder la carrière dangereuse
des révolutions.
Pourquoi donc, tout-à-coup, cette agitation qui s'est empa-
rée des esprits? Pourquoi ce souffle perturbateur qui pousse
les uns et devant It-quel les autres s'enfuient en criant : sauve
qui peut? Sans doute il n'est pas rare de voir une minorité op-
primée, puiser une grande force dans la justice de sa cause,
et triompher d'une majorité que le sentiment de ses torts
frappe d'impuissance. Mais trembler ainsi devant un fantôme,
c'est ce qui ne se conçoit pas si facilement.
ECONOMIE POLITIQUE. 183
Quelques hoatiraes remuants se mettent en tête de boulever-
ser la république. Ils amassent autour d'eux tous les petits
niéconletUemeuts qu'ils peuvent trouver, ils en créent d inia-
i;;inaires pour grossir le nombre, puis ils souillent, ils soutilent
à grands renforts de poumons, et cbacun de fuir pour ne pas
recevoir les éclaboussures de celte bulle de savon qui va cre-
ver. On se bâte de tout céder sans même essavor de la rési-
stance. On fabrique une Constituante, et celle-ci, sous l'im-
pression du desordre qui règne dans les esprits, se bàle à son
tour de fabriquer une Constitution, de renverser à peu près
tout ce qui a fait jusque-là le bien-être du pays, et d'y substi-
tuer des principes qu'elle-même, sa majorité du moins, recon-
naît dangereux, pour l'avenir île la république genevoise.
C'est ce travail si étrangement enfanté , sui' lequel je désire
attirer latlention de mes lecteurs. Us pourront y étudier d une
manière assez piquante les tendances du radicalisme qui,
usurpant le nom et se déguisant sous 1 liabit de la démocratie,
»'agile maintenant un peu partout pour s'emparer du pou-
voir.
l.es principaux traits caractéristiques de la nouvelle Consti-
tution de Genève sont : le sufirage universel, le morcellement
de l'élection, le renouvellement fréquent de la représentation
nationale et l'instabilité de tous les pouvoirs de lEtal. Il n'est
pas difficile de prouver que ce sont là tout autant d éléments
funestes à la liberté, contraires à l'ordre, et favorables surtout
à la Ivranniedes factions audacieuses.
Pour que le suffrage universel, qui eu tbéone n'a rien que
de juste, portât de bons fruits dans la pratique, il faudrait né-
cessairement y jondre la capacité universelle. Or , malbeu-
reusement cela n'est pas possible. Tous les efforts des mora-
listes et des éducateurs nom pu réussir jusqu'à présent à éta-
blir l'égalité sous ce rapport. L'ignorance et les grossiers in-
stincts comptent encore dans tous les pays, un nombre plus ou
moins considérable d'adeptes qui échappent complètement à
l'action salutaire des écoles ou de l'exemple. Us forment une
masse compacte, prêle à suivre l'impulsion du premier me-
neur qui saura s en emparer, et à servir ses vues quelque
contraires qu'elles puissent être à leurs véritables intérêts dont
ils sont tout à fait incapables d'apprécier la nature. Le mor-
cellement de l'élection facilite encore ce procédé , car il dis-
perse les citoyens éclairés et moraux , qui, réunis en un seul
groupe , pourraient du moins espérer de pouvoir exercer
quelque iniluence Dans ce svsième, les bommes ne comptent
plus que comme autant d'unités égales, l'intelligent et le ver-
tueux ne valent pas plus que le vicieux et l'ignorant, toute la
184 LEGISLATION,
politique repose sur deux addilious et une souslraclion , ei la
direction morale de la société est abandonnée au hasard de ce
résultat chanceux. Dès lors la liberté ne consiste plus qu'à se
soumettre aveuglément aux conséquences qui en découlent et
qui peuvent être comme dans certains Etats de l'Amérique ,
la banqueroute érigée en loi constitutionnelle, l'émeute se fai-
sant justice de ses propres mains, ou bien comme certains can-
tons suisses nous en offrent l'exemple, une législation digne
du moyen-àge , qui ne lient aucun compte de la marche des
idées , qui prétend refouler brusquement l'esprit du siècle ,
comprimer son essor cl enchaîner toutes ses manifestations.
Si c'est là ce qu'on appelle avancer, à la bonne heure, mais
alors, pour être clair, il faut dire avancer à reculons. Au reste,
les radicaux ne se gênent pas pour changer le sens des mots,
à commencer par leur propre nom, qui vient déracine (radix)
et qui contraste bien singulièrement avec leur tendance à cou-
per les racines partout où ils en trouvent. Il est vrai qu'ils ne
doivent pas avoir beaucoup de respect pour l'étjmologie, car
ils détestent cordialement le passé, et tout ce qui s'y rattache.
C'est un cauchemar qui les éîoufîe, et dans l'impossibilité de
l'anéantir d'un Irait de plume, ils cherchent du moins à rom-
pre à mesure qu'ils se forment, les anneaux de sa chaîne fa-
tale. Yoilà pourquoi ils veulent renouveler aussi souvent que
possible, tous les corps de l'Etat. Si vous leur dites qu'ils im-
priment de celte manière une instabihlé funeste au gouver-
nement, qu'ils l'exposent à des révolutions périodiques et con-
tinuelles, ils vous répondront qu'il faut ménager une issue à
la marche des idées , que la souveraineté du peuple a besoin
de s'exercer de temps en temps, et que d'ailleurs c'est dans
le mouvement que gît le progrès. A toutes les objections que
vous pourrez leur faire, ils reproduiront toujours ces trois ar-
guments, jusqu'à ce que vous vous reconnaissiez vaincu ou
que la discussion vous lasse.
Pour moi, j'aime autant qu'eux le progrès, j'aime la vie et
le mouvement ; mais le progrès vers le bien, la vie utile el le
mouvement sagement dirigé. Je crois que pour faire une répu-
blique, il faut de bons républicains aux mœurs pures et austè-
res , que pour faire un bon gouvernement, des institutions fé-
condes, il faut des citoyens éclairés , des administrateurs ha-
biles qui ne se forment pas en un jour, et qu'enfin le bonheur
du peuple git ailleurs que dans 1 agitation des rues el des esta-
minets. Chacun son goût, chacun son idée, que voulez- vous,
moi je n'aime pas la fièvre, et de plus je la redoute, parce
qu'elle devient souvent contagieuse.
Aussi n'ai-je point foi dans les fameux principes de celte
ÉCONOMIE POLITIQUE. i85
Conslilulion radicale et j'en attends peu de bons fruits. Un seul
article me paraît un peu consolant, c'est celui qui permet de
la modifiera mesure qu'on en reconnaîtra les inconvénients.
Mais il est possible que je sois dans l'erreur, je me fais
peut-être une fausse idée de l'avenir ; tout, au contraire, sera
pour le mieux, la Constitution cheminera comme sur un che-
min de fer et nous verrons merveilles. Ainsi soit-il, je ne de-
mande pas autre chose ; mais croyez-vous qu'alors, plus qu'au-
paravant, tout le monde sera satisfait , qu'il n'y aura plus de
plaintes, plus de criailleries, plus de minorité hargneuse. Hé-
las, les institutions se changent , mais non les hommes. Je
crains fort qu'à cet égard on en soit pour sa peine, et que sous
l'enveloppe de l'organisation nouvelle ne se retrouvent tou-
tes les épines de l'ancienne. Genève sera toujours un petit
pays où les hommes de talent sont à l'étroit, les carrières res-
treintes, et où , je l'espère du moins, les lumières et l'intelli-
gence continueront à être choses fort communes. Il y aura
donc toujours des froissements d'amour-propre, et par suite
un certain nombre de mécontents, tout disposés à chercher
dans une nouvelle révolution le moyen de réparer les pré-
tendues injustices dont ils se croient victimes. El ce moyen,
les formes de la Constitution radicale le faciliteront si bien, que
tous les deux ans au moins, le revirement pourra s'opérer.
Tel est l'avenir que semble promettre au pays le triomphe du
radicalisme. A moins toutefois que l'on ne' soit tenté d'adopter
l'idée que me suggérait naguère un homme d'esprit auquel je
demandais un remède pour le mal de notre époque. Ce serait
de fonder un hôpital des amours-propres blessés , où chacun
trouvât le baume qui convient à ses blessures. Aux uns, il fau-
drait d'abondantes doses de galbanum, et force cataplasmes de
panacée adulatrice , aux autres des bains d'égalité sociale,
avec un régime composé de tous les comforts du luxe et de la
vie des salons, à celui-ci des douches d'assemblées populaires
à celui-là des consommés de formules radicales, à tel ou tel les
lauriers de Démosthène, la toge de Cicéron et une foule d'hon-
neurs littéraires ou scientifiques ; à tous enfin, d'innombrables
complaisants à la voix insinuante pour les flatter , aux mains
larges et moelleuses pour les applaudir du matin au soir.
Le projet me paraît assez ingénieux, et s'il se réalise Je
compte bien demander qu'on m'y réserve une petite place. Il
est fort possible que quelque jour aussi je sente le besoin à
mon tour, de chercher un asile contre les piqûres, et je
serais heureux d'y trouver de bons duvets, de bonnes couver-
tures ouattées pour amortir les coups que pourra m'attirer ce
14
186 SCIENCES ET ARTS.
maudil démon de la critique , C|ui me possède et lyrannise sans
cesse ma plume.
SCIENCES ET ARTS.
COîNSEILS aux mères sur la manière d'élever les enfants nouveau-nés^
ou de l'éducation physique des enfants du premier âge ; par Al.
Donné. Paris. 1 vol. in-t 2. 5 fr.^
Ce petit livre nous paraît tout à fait digne d'être recom-
mandé. C'est le résultat d'une élude approfondie, d'observa-
tions nombreuses et Lien faites. Il ne s'agit point d'un plan
d'éducation systématique , ni de déclamations sentimentales.
L'auteur ne parle que d'après l'expérience. Il laisse de côté la
théorie pour ne s'occuper que de la pratique. Au lieu de se
borner à des principes généraux dont Tapplication rencontre
tant de difficultés , il cherche à domier des conseils utiles pour
chaque cas particulier qui se présente. Ainsi dès le début ,
pour ce qui concerne l'allaitement, il n'établit pas d'une ma-
nière absolue que la mère doive toujours être préférée à une
nourrice, mais il dit que toutes les fois qu'une mère a la vo-
lonté spontanée de nourrir sou enfant, il convient qu'elle le
fasse, lors même qu'elle ne présente pas toutes les apparen-
ces désirables. La femme qui ne serait pas une bonne nourrice
pour des enfants étrangers peut être la meilleure pour ses pro-
pres enfants , parce que si la qualité du lait est dans le pre-
mier cas une condition essentielle , elle n'est pas non plus la
seule, et les soins intelligents de la sollicitude maternelle
ont une importance non moins gr. nde, M. Donné insiste avec
force sur l'influence des premières impressions,, sur la néces-
sité de soumettre de très-bonne heure l'enfant à des habitudes
régulières, et d'établir ainsi sur lui dès le berceau, l'empire
d'une volonté ferme et calme qui ne se laisse ébranler ni par
sa résistance, ni par ses cris, dans le sentiment qu'elle a d'agir
pour son bien avec une raison sage et éclairée. Les directions
qu'il présente aux mères sur la manière d'organiser soit le
sommeil, soit la nourriture de leurs enfants, sont d'autant plus
précietises que leur action ne se borne pas à l'éducation phy-
SCIENCES ET ARTS. 187
si(juc seule. Ils se ratlaclieut évidemment aussi à rétlucalion
morale, qu' , dans le premier âge , se confond en quelque
sorte avec Taulre et aplanissent ainsi bien des obstacles con-
tre lesquels on viendrait sans cela se beurter plus lard, qu'on
aurait peut-être même bien de la peine à surmonter. Pour
quiconque a eu l'occasion d'observer de près l'enfance, celte
observation est parfaitement juste- Presque toutes les difficultés
de l'éducation proviennent de ce qu'on s'y est pris trop tard,
de ce qu'on a laissé se former des babiludes, se développer des
penchants qu'il eût été facile d'éloufler dans leur germe, mais
qui une fois ayant atteint un certain degré de force, résistent
souvent à tous les efforts , franchissent toutes les barrières
qu'on veut leur opposer.
La partie hygiénique de cet ouvrage offre également une
foule de détails éminemment utiles, destinés à combattre des
préjugés encore trop vivaces, et propres à diminuer les chan-
ces de mortalité si nombreuses dans les premières années de la
vie.
En résumé, le livre de M. Donné nous paraît être un excel-
lent manuel qu'il convient de répandre et qui pourra contri-
buer à populariser des notions saines sur l'éducation physique
des enfants. Quoiqu'il existe déjà bien des traités sur cette ma-
tière , on ne saurait trop les multiplier, car, malgré les pro-
grès obtenus jusqu'à présent , il reste certainemenl encore
Ijeauconp à faire.
PETIT GUIDE MANUEL du jardinier potager et fruitier, par Ra-
gonot - Godefroy. Paris, chez Gayet, 56, quai des Orfèvres, 2 vol,
in-18. 2 Ir. 50 c.
L'auteur de ce petit volume a résumé les notions les plus
utiles au praticien, de manière à lui offrir sous la forme la plus
simple et la plus économique toutes les directions nécessaires
pour le guider dans les opérations du jardinage. Il ne traite en
général que des plantes qui, pouvant se cultiver en pleine terre
en France, sont d'un produit sûr, et il laisse de côté celles qui
ne présentent qu'un intérêt de curiosité ou d'étude botanique.
Il s'attache surtout à développer les principes fondamentaux
de la culture à l'usage de ceux qui n'ont que peu de temps et
d'argent à consacrer à leur instruction. Son but est de rem-
placer des livres d'un prix trop élevé pour l'ouvrier , et de
mettre à la portée de celui-ci tout ce qu'il lui importe de savoir,
afin de tirer le meilleur parti possible de sa profession. Ce li-
188 SCIENCES ET ARTS.
vre est également précieux pour les amateurs qui y trouvei*onl
les procédés les plus faciles, les raoius coûteux exposés avec
clarté et coucision. Il est divisé en trois parties : la première
renferme les principes généraux ; la seconde est consacrée au
potager, et la troisième au verger. On ne peut qu'applaudir
aux efforts de l'auteur pour populariser les résultats de l'ex-
périence qu'il a lui-même acquise par une longue pratique.
LA POMONE française , ou traité des arbres fruitiers taillés et cultivés
d'après la fructification et la végétation particulière à chaque espèce,
par le (>'« Lelieur , de Ville-sur-Arce ; seconde édition. Paris, i
gros vol. in-8. 9 fr.
Ce volume renferme un traité complet de la culture de la
vigne et des arbres fruitiers. C'est un guide précieux soit
pour le jardinier , soit pour l'amateur. Tous les procédés
que la pratique a consacrés comme les meilleurs y sont ex-
posés avec clarté et en détail. L'auteur , ancien administra-
teur des parcs, pépinières et jardins de la couronne, a recueilli
les données d'une longue expérience, et en même temps il
s'est entouré de tous les matériaux que pouvaient lui fournir
les progrès récents de la science horticole. Le prompt succès
de la première édition de son livre, épuisée depuis longtemps,
faisait vivement désirer qu'il en publiât une secunde. Il a tardé
à le faire parce qu'il voulait que son travail fut aussi parfait
que possible. Aussi peut on dire que c'est plutôt un nouvel
ouvrage, car toutes les parties en ont été soigneusement re-
touchées et ont éprouvé de notables augmentations.
GENEVB, mPRIMERIB DEFERD. BAMBOZ,
Hetiue Critique
DES LIVRES IVOUVEAUX.
^xiiifcuj 1842.
»(B<ai»t)irirïi
LITTERATURE, HISTOIRE.
CAMPAGNE de Rome, par Charles Didier. Paris^ chez Jiries Labitte,
3, quai Voltaire. 1 vol. in-8. 7 fr. 50 c.
La Campagne de Rome est une espèce de désert dont les ra-
res habitants mènent la vie la plus misérable et sont sans cesse
décimés par la fièvre et la faim. Aux portes de la ville éter-
nelle, dans les Etats de celui qui se dit le représentant de Dieu
sur la terre, des hommes sont ainsi réduits, par Timpéritie du
gouvernement, à une existence presque sauvage, et à côté des
merveilles de la civilisation se trouve la barbarie sous son as-
pect le plus triste et le plus nu. Sur une vaste étendue, jadis
couverte de villes florissantes dont les ruines sont encore de-
bout çà et là, règne le terrible flcauconnu sous le nom demala
aria, exerce ses ravages , agrandit petit à peti^ son empire
sans qu'on essaie mémo de le combattre. Et cependant ce n'est
pas ici le désert stérile de l'Afrique, contre lequel l'intelligence
humaine semble impuissante. C'est un sol riche et fertile qui
paie largement le travail de l'homme et ne demanderait que
des efforts sagement combinés pour devenir une contréo
saine et heureuse. Mais il faudrait pour cela que l'administra-
tion voulut s'en occuper, et la cour du Vatican a bien autre
chose en tète. Toute préoccupée d'étayer le vieil édifice ca-
tholique qui craque de toutes parts, de so cramponeraux der-
15
190 LITTÉRATURE,
niers vestiges de son oulique puissance, et de soutenir le zèle
de ses serviteurs qui intriguent et s'agitent d'un bout du monde
à l'auti'e, elle n'a pas le temps de songer au bien-être de ses
sujets temporels. La Campagne de Rome est un pays de grande
culture, appartenant à quelques seiaftieurs qui l'exploitent de
loin par l'inlermcdiaire de fermiers qui, à leur tour, peu dé-
sireux de s'exposer aux dangers du mauvais air, chargent des
agents subalternes du soin de diriger les ouvriers et de surveil-
ler les récoltes.
Il en résulte que le travail s'y fait à peu près comme dans
un bagne ou dans les colonies à esclaves. C'est le bâton à In
main que ces surveillants, appelés caporali, font marcher les
troupes de travailleurs que la nécessité de gagner leur vie force
à venir camper pendant quelques semaines au milieu des ex-
halaisons mortelles qui en tuent chaque année un grand nom-
bre. Aussi, point de ces chants rustiques, mais joyeux qui,
chez nous, égaient les travaux de la campagne. Un morne si-
lence préside aux moissons ; ce sont des mercenaires qui ac-
complissent une tâche pénible sans que nulle pensée douce ou
riante vienne soulager leur fatigue.
a Nos moissonneurs pouvaient être huit à neuf cents, hommes
et femmes, et pas une voix, pas un souffle ne s'échappait de celte
multitude; on n'entendait que le bruissement des javelles et le
cliquetis des épis sur les faucilles. Les travailleurs étaient rangés
sur une ligne, et les alguazils à cheval [caporali) les surveil-
laient le bâton à la main, pour les exciter à l'ouvrage. Si quel-
ques jeunes fdles (car il y en avait là plusieurs, déjà flétries et
vieilles avant l'âge), si, dis-je, l'une de ces pauvres victimes
succombant à la fatigue et à la chaleur, se reposait un instant,
un mot dur et grossier des bourreaux la rejetait dans le rang,
et sa jeune tête se courbait en silence sous l'ardeur du soleil.
Un sourd murmure d'indignation grondait parfois dans l'ar-
mée, révoltée de tant de brutalité; un geste menaçant y ré-
pondait, et tout se passait sans orage. Le bâton pourtant n'est
pas toujours oisif. »
La gaîté ne reparaît qu'au moment du départ ; alors joyeux
de rejoindre leur chaume natal, ils se mellent en route, chantant
et dansant au son de la cornemuse. Mais, parmi eux, combien
portent dans leur teint jaune et blafard, dans leurs yeux pro-
fonds et ternes, l'indice du poison que la fièvre a déposé dans
leurs veines et qui ne leur permettra pas de regagner leur
toit, de revoir leur famille .' Epuisés et mourants, ils succom-
bent bientôt, et le cortège, diminuant à mesuie qu'il avance,
laisse sur ses traces la route semée de morts et de malades
qui périssent sans secoîirs ni consolation. Tout ce que l'Eglise
HISTOIRE. 191
fail pour eus, c'csldo les enterrer quand ils y meurent. « Une
confrérie s'est Ibmlée à Rome dans ce but ; elle a son siéi^e f l
son église au bord du Tibre, derrière le magnifique palais
Farnèse, et porte le nom lugubre de Compagnie de la Mort.
Elle parcourt de temps en temps le désert pour disputer les
cadavres aux corbeaux et aux cbiens; armée d'un grand soc
de cuir noir, elle les transporte en terre sainte pour les y en-
sevelir. »
M.CbarlesDidiera traversé cette triste contrée, à pied, seul,
comme un pauvre pèlerin, se soumettant à tous les inconvé-
nients, à toutes les privations auxquels le manque absolu des
aisances de la civilisation peut exposer le voyageur. Mais,
grâce à cet excellent mode qui , s'il exige du courage et de la
résignation, permet en retour de tout voir de près et de bien
voir, il a pu réunir une foule de détails fort curieux sur un
pays que les touristes ne visitent guère. De plus, il se montre
très-bon observateur, se livre à une élude sérieuse des liom-
mes et des cboses, et fait preuve d'une instruction non moins
variée que solide. L'aspect de la Campagne de Rome lui inspire
des réflexions pleines de justesse et d'à-propos sur le contraste
choquaulque présente le désordre social, sous un climat auquel
la nature a prodigué en abondance ses tlous de toutes sortes ,
et à côté d'une religion qui proclame tous les bommes enfants
d'un même Père, infiniment juste et bon. Il est difficile de ré-
sister au découragement, quand on voit ce que deviennent en-
tre les mains de Tliomme les éléments les plus féconds, et
quand on songe qu'après tant de siècles de lutte courageuse et
d'efforts persévérants , on se retrouve encore en présence de
la superstition, qui n'a fait que changer de forme sans rien
perdre de son action délétère, et l'on voit toujours rbumaniié
divisée en deux parts inégales, dont la plus grande naît, souf-
fre et meurt pour fournir aux jouissances oisives de la plus pe-
tite. Problème mystérieux, dont l'esprit humain semble con-
damné à chercher éteruellementla solution. Chaque fois qu'une
idée nouvelle surgit, il s^en empare et la poursuit avec amour,
croyant y trouver le remède au mal , jusqu'à ce qu'ayant
épuisé vainement toutes ses conséquences, il l'abandonne pour
une autre, et recommence l'épreuve, semblable au malheu-
reux Sysiphe avec son éternelle pierre.
Sous le rapport du style, cet ouvrage nous paraît supérieui
à toutes les autres publications de M. Didier. Les allures un
peu tendues de sa phrase, les périodes pompeuses qu'il
afTectionne, sont ici fort bien à leur place ; elles convien-
nent assez au genre descriptif, et s'accordent surtout avec li
nature particulière des scènes qu'il retrace.
192 LITTÉRATURE,
Four justifier nos éloges, nous Icrminorons noire article par
une citation un peu longue, qui donnera sans doute à nos lec-
teurs le désir de posséder celte production, que nous n'hési-
lons pas à ranger parmi les plus remarquables el les plus in-
téressantes qui aient paru depuis quelques mois.
« J'avais pour guide dans les g/olies (c'est ainsi qu'on nomme
dans le pays les hypogées larquiniens) un prêtre, grand, mai-
gre et voiité, aumônier du cardinal-évèque de Coruelo et de
Moatefiascone. J'élais porteur de lettres pour son éminence ;
mais elle était pour lors au conclave, et en son absence, dom
Ilaffael (^tel était le nom de son aumônier) me fit les honneurs
du lieu. Plus forl, soil dit sans l'ofieuser, à l'endroit de la sa-
cristie que sur le chapitre des antiquités, dom Raffael professait
une médiocre estime pour la mémoire de ses ancêtres, el foulait
leurs cendres d'un pied peu filial ; toutes ces idolâtries l'indi-
gnaient j et il ne trouvait pas trop ordiodoxe qu'on vînt de si loin
pour voir, quoi 7 des reliques de païens. Il ne le disait pas, il le
donnait à entendre; à la fin il éclata, et c'est moi-même qui lui
en fournis l'occasion. Je lui dis, Je ne sais à quel propos , que
j'étais protestant. Ij apparition du grand tentateur des âmes ne
(aurait pas effarouché plus que de se trouver léte à tête avec
un hérétique dans le séjour des mânes. Il s'arrêta tout court,
se redressa de toute sa hauteur comme un de ses mannequins
dont l'échiné est à ressort j la torche qu'il tenait trembla en-
tre ses doigts crispés ; ses yeux , cherchant le ciel, s'attachè-
rent au plafond, et s'il ne cria pas vaHc rétro, je dois confesser
ouMl se signa. Dunque non siete Christiano , furent les pre-
miers mots qu'il arlicula, et tout de suite il engagea une con-
troverse qui ne laissait pas d'être piquaiîle, vu le lieu de la dis-
cussion. Certes, l'écho de ces cryptes funèbres n'en avait jamais
entendu de pareille, et pour peu que l'ombre des vieux Etrus-
ques nous écoulât, elle dut être prise d'un grand élonneraent,
d'une grande pitié. Etait-ce la peine de naître vingt-cinq siè-
cles après eux pour n'en pas savoir davantage? Quand dom
Raffael eut épuisé sur moi, en athlète passionné , mais con-
vaincu , toutes les foudres un peu émoussées du Vatican ;
nuand il eut pulvérisé l'athéisme en ma personne, car athée
et protestant sont une seule et même chose aux yeux de l'or-
dîodoxic cléricale, il eut un beau mouvement de charité évan-
géijque, et s'écria en relevant les yeux aux sombres voûtes :
Iddio gli illuniini tutti!
(i En rentrant dans la ville, mon cicérone en soutane me fit
passer par un couvent de Sœurs Passionisles, le seul, je crois,
•■jui existe dans l'Etat romain; sa fondation ne remonte pas à
quatre-vingts. ans. La règle en est d'une sévérité Spartiate : les
HISTOIRE. 193
recluses ne déposent jamais le voile, ni le jour, ni la nuit ;
toute communication avec le dehors leur est interdite ; elles ne
voient leur famille que quatre fois par annc'e , et une heure
seulement à chaque visite; leurs parents meurent-ils, on ne
leur en fait point part individuellement ; on se contente de ras-
sembler la communauté, et sans désigner aucune sœur en par-
ticulier, on leur annonce que l'une d'elles a perdu son père,
sa mère, son frère, puis on chante la litanie des morts. Aussi
le couvent des Passionnisles est-il, au dire de dom Raffael, un
vero giardino di santità.
« Dom Raffael me fit entrer dans l'église ; il avait ses vues :
la supérieure du monastère, la sœur Vincenza, y était exposée
à l'adoration des fidèles, le visage découvert et les mains Join-
tes sur la poitrine 5 des cierges brûlaient silencieusement au-
tour du drap mortuaire, l'encens fumait sur Tautel, mais l'or-
gue était sans voix ; et frappée à intervalles égaux d'un coup
brusque et sonore, la cloche jetait au loin dans l'espace un son
formidable et plaintif, comme le dernier soupir d'un mourant.
Quelques dévots agenouillés au pied du catafalque priaient
avec componction : ils assistaient à un miracle, et c'était pour
m'en rendre témoin moi-même que dom Raffael m'avait ame-
né là. Quoique morte depuis huit jours , et morte de la gan-
grène, sœur Vincenza n'exhalait aucune odeur; saignée vingt-
quatre heures après sa mort, son sang avait coulé ; bien plus,
elle avait sué; qui sait si elle n'allait pas ressusciter? Com-
ment refuser les honneurs du calendrier à des signes de sain-
teté si convaincants? Dom Raffael croyait sincèrement au mi-
racle, et il espérait que mon endurcissement de cœur allait en-
fin se rendre à cet argument sans réplique.
« A peine sorti des nécropoles de Tarquinii, et encore tout
ébranlé par les solennelles et redoutables pensées de la mort,
je la retrouvai sous une nouvelle forme, mais tout aussi impé-
nétrable, tout aussi incompréhensible qu'au jour où le ciseau
des Etrusques lui creusait des cités souterraines. Comme ou
mourait alors, on meurt aujourd'hui, dans l'igr.orance et dans
le doute, sans que jusqu'ici une main révélatrice ait soulevé à
nos regards un coin du rideau mystérieux. Après vingt-cinq
siècles de luttes, de souffrances, d'études, de découvertes, la
•question est encore intacte et le problème sans solution. Pour-
tant que de générations ont sondé cet elïrayant abîme ; que de
systèmes se sont produits, que de philosopliies se sont déifiées,
et tout cela pour qu'une foule crédule et abusée vînt adorer à
genoux le cadavre d'une nonne eu criant au miracle ! Pauvre
peuple! jusqu'à quand te prosterneras tu donc aux piçds des
idoles?
191 LITTÉRATURE,
« Les yeux fixes sur les restes de l'austère Passfoniste, j'é-
tais tombé dans la rêverie. Dom Raffael respectait mon silence.
Il ne doutait pas que la grâce d'en haut ne fut descendue sur
moi, et qu'elle ne commençât h dessiller les yeux de mon incré-
dulité. Se croyant déjà presque exaucé , il répétait avec une
pieuse ferveur sa prière : Iddio gli illumini tutti ! Je faisais
le même vœu dans mon cœur. »
POÉSIES, par Fréd. Hisely. Zurich, chez Orell, Fussly et (>. \ vol
in- 16.
M. Hisely envisage la poésie sous le point de vue de sou
influence morale, et il la croit propre à exercer une action sa-
lutaire sur l'esprit national. Songeant surtout à la Suisse sa pa-
trie, il peuse que ce peut être pour elle un moyen puissant de
réveiller chez ses enfants des sentiments généreux et de com-
battre les tendances funestes qui semblent la menacer d'une
dissolution prochaine. Eu efiet, la poésie a le don de faire vi-
brer certaines cordes précieuses. Elle excite l'enthousiasme,
favorise le sentiment religieux , propage des idées élevées el
popularise le goîitdubeau. I/hisloire nous ofifre maints exem-
ples de l'empire qu'elle peut exercer , des résultats qu'elle
peut produire. Il est vrai que c'est eu général à des époques
fort éloignées de nous, chez des nations encore jeunes, pleines
de sèves et tout à fait étrangères à notre civilisation corrom-
pue ou du raoius énervée. Cepeudaul il n'est pas impossible
d'en citer aussi quelques exemples dans nos temps modernes ;
et si l'on ne doit pas attendre un succès complet, du moins
peut-on espérer que sa voix ne sera pas tout à fait impuissante
aujourd'hui. « Ce Dieu que nous avons tant de raisons d'aimerj
cette patrie, tant de fois souffrante, et si travaillée aujourd'hui j
cette nature , qui parle à nos cœurs un langage si sublime ;
ces trois mots dont nous ne pouvons jamais assez peser le sens,
ne sont-ils pas bien propres à inspirer des lyres suisses? et les
accents de ces lyres , ne serait-ce pas un contrepoids de plus
à tant de pernicieuses influences qui nous viennent de l'é-
tpanfi;er7 »
Nous en sommes convamccis , une utteralure nationale est
un élément fécond qui ne saurait porter que d'excellents fruits.
Elle est la gardienne des mœurs et des principes sur lesquels
repose la vie originale du pays. Il est donc évident que la Suisse
doit tendre de toutes ses forces vers ce but. Mais la nature de
HISTOIRE. 196
sa popolaflon rend la tâche très-difficile, car elle renferme plu-
sieurs nationalités diverses, et la forme de son gouvernement ne
se prête guère h leur fusion. Il faut que chacune d'elle se déve-
loppe dans l'étroite sphère qui lui est assignée. Jusqu'à présent il
n'y a que la partie allemande qui ait réussi à cet égard, et c'est
sans doute Tune des causes qui ont pu contribuer à maintenir
l'existence de la Confédération. La Suisse romande sent à son
tour le besoin de se donner un semblable auxiliaire pour se dé-
fendre contre les mœurs et les doctrines qui , venant du de-
hors, s'infiltrent chez elle, et tendent à la détacher petit à petit
du faisceau de la nationalité helvétique. Il est heureux pour
elle de voir ses efforts secondés par des hommes d'un mérite
aussi éminent que M. Hisely, qui, livrés par goût et par voca-
tion à des études graves et spéciales, veulent bien consacrer
leurs loisirs à la poésie. Le nom de M. Hisely est déjà connu
par des travaux historiques d'un grand mérite. Les essais d'un
tout autre genre qu'il publie aujourd'hui ne peuvent qu'ajou-
ter à sa réputation , et sont certainement bien faits pour sti-
muler le zèle des littérateurs suisses.
On y trouve de charmantes pièces pleines de sentiments no-
bles, de vues élevées, et toutes empreintes d'une morale pure,
d'un esprit vraiment républicain. L'auteur manie avec beau-
coup d'aisance la langue française, quoiqu'elle ne soit pas sa
langue maternelle. Son style est en général gracieux et facile,
quoique parfois, peut-être, un peu trop surchargé d'images
qui nuisent à sa clarté. Il nous semble aussi que sa poésie ne
présente pas toujours les traits originaux, essentiels pour bien
caractériser une littérature nationale. Cependant , ce n^esl
qu'en hésitant que nous hasardons ces légères critiques, et
nous préférons encore confirmer nos éloges par la citation
suivante, qui renferme une allégorie aussi ingénieuse que fa-
cile à comprendre :
Les vents de tous côtés hors des gorges profonJes
Se jetaient sur le lac, en soulevaient les ondes ;
Et de larges sillons , se croisant en tous sens,
Témoignaient du courroux de tous les éléments.
Puis la foudre mêlait à ce bruit sourd de guerre
I^a lueur des éclairs et Téclat du tonnerre.
C'était terrible avoir que ce lac et ce ciel
Se Iwttant corps à corps dans ce puissant duel.
Au milieu de ces ilôts déchirés parla rage ,
Pour de faibles bateaux qui n'eut craint le naufrage ?
Cependant on voyait sur cet abîme affreux
Une simple nacelle aux nochers courageux,
196 LITTERATURE,
Lutter contre les vents, contre le ciel et l'ontk ,
Tantôt comme debout sur la vague qui gronde ,
Tantôt comme éclipsée aux regards éperdus
Qui la cherchaient des bords et ne la voyaient plus
La nacelle voguant sans gouvernail, sans quille,
Mince planche, portait une même famille;
Les femmes à genoux, exhalant de leurs cœurs
La prière au Dieu fort qui pi'end pitié des pleurs ;
Et les hommes baissés sur leurs solides rames,
De leurs robustes bras et de leurs fortes âmes
Affrontant le péril sous de mâles efforts,
Et tels qu'on les eut crus les géants de ces bords.
Et sur ces mêmes flots, comme une ombre sur l'herbe ,
Une barque étrangère au pavillon superbe,
Marche, la voile auvent, et semble dédaigner
L'ouragan qui bientôt ne doit pas l'épargner.
Le pilote assuré voit de loin la nacelle
Couper le vent, la vague, et cependant si frêle!
S'il ne voit pas l'abîme engloutir les nochers,
Sans doute il les verra se briser aux rochers.
Il s'approche et leur dit : c Habitants de ces rives,
t Au nom de vos enfants, de vos femmes plaintives,
« Ne tentez pas le Ciel : pour éviter la mort ,
« A notre meilleur sort unissez votre sort s
j — IMerci, bel étranger ; vous êtes bon sans doute,
t Mais nous ne devons pas suivre la même route.
a D'ailleurs , quand sur ce lac fond l'ouragan cruel,
« Dieu nous garde un abri sur le rocher de Tell. »
A ce nom le pilote a secoué la tête ;
Il part, et la nuit tombe et grossit la tempête.
La nacelle, à travers les flots impétueux ,
Aborde cependant au rocher glorieux.
La prière de tous alors au ciel s'élève ;
Puis, au moment encore où leur amen s'achève.
Sur la barque ils ont \'u, hélas! si loin du port ,
Lancer le feu du ciel par l'ange de la mort.
LENORE , ballade de Biirger , traduite de l'allemand, par Paul Lehr.
Strasbourg, chez Derivaux, in-S^. 75 c.
De toutes les ballades allemandes, celle ci est peut-être la
plus connue, et c'est bien aussi l'un des chefs d'œuvre du
genre. Le sujet eu est louchant, dramatique, l'action simple,
mais habilement conduite de manière à cxciler vivemeul l'in-
HISTOIBE. 197
lérèi, le style plehi irhatmonie expressive. On y relrouve au
plus haut degré cette verve fantastique quidoiim» tant iVorigi-
nalité aux traditions populaires, et dont le clianue uaïf oûre un
attrait si puissant.
D'un songe affreux Lénore poursuivie
S'est éveillée avant l'aube du jour.
« Mon cher VS ilhelm, as-tu perdu la vie?
Es-tu parjure , ou près de ton retour ? »
Il était parti pour Tarmée, et n'avait jamais écrit pour don-
ner de ses nouvelles. La guerre étant finie , l'armée rentre
dans ses foyers, le peuple se presse en foule sur son passage,
et les jeunes fdles accourent avec joie au devant de leurs frè-
res ou de leurs fiancés. Lénore seule cherche en vain son
amant. Non-seulement elle ne le retrouve point, mais nul ne
peut lui dire ce qu'il est devenu.
Allant, venant, parlant à chaque bande,
Elle interroge officiers et soldats ;
Aucun ne peut répondre à sn demande:
Tous ont passé ; Wilhelm ne paraît pas.
Arrive enfin le dernier corps d'armée ,
INIais il ravit tout espoir à son cœur.
Lénore, pâle et presque inanimée ,
Tombe, en poussant un long cri de douleur.
Sa mère cherche à la calmer, à diriger vers le ciel ses pen-
sées, à lui inspirer une résignation religieuse. Mais Lénore
refuse de telles consolations :
c Laissons, ma mère, un salut chimérique !
Eh ! que m'importe un époux dans les cieux !
\A'^ilnelm, ^^ilhelm est mon bonheur unique ;
Vivre sans lui , c'est l'enfer à mes yeux !
Oh ! c'en est fait... Viens, ô mort , je t'appelle ;
Viens me frapper ! je te vois sans effroi ;
Je ne veux pas de la vie éternelle
Si mon VN'ilhelm sur terre est loin de moi. »
■ Cette strophe est faible et pâle à côté de l'énergie passion-
née de l'original :
" O 'Mntux ! waè ifî ©eltgfdt?
OaJîuttet! ivaêtfl5;)otte?
55ci it)ni , Ui it)m ifl: (Selicjfdt,
Utib e^tie mmm ^pëtte ! -
!{>« LITTÉRATURE,
Sof(^ rtuô , mein ^ic^t, auf eitng auê !
@titt) t)in , f^trb ^in tn 9lad)t unb ©rauê !
Cl^n' il;n maa t(^ auf ©rbcu,
SQîag bott nicçt feli^ tvetben. "
Il est presque impossible, sans doute, de rendre en français
la force des expressions allemandes. Non-seulemeul le génie
de la langue s'y oppose, mais les allures de noire poésie ne
sauraient guère le permettre. Cependant il nous semble que
M. liebr pouvait faire mieux ; il n'a pas été lieureux dans le
choix de ses périphrases, et il a singulièrement atténué le sens
de l'imprécation, sur laquelle repose tout le reste de la ballade,
car ce qui suit n'est que le châtiment du blasphème de lié-
no re.
Chut !.... an dehors quels pas se font entendre ?
C'est un coursier qui s''approche au grand trot.
Un cavalier, bruyamment, vient descendre
Près du perron et le monte aussitôt
Qui vient-il voir à cette heure avancée ?
Chut!.... écoulez !... il sonne à petits coups ;
Puis on entend une voix empressée
Jeter ces mots à travers les verroux:
ï ïiolà ! Holà! viens, ouvre-moi , ma belle I
Dors-tu ? réponds ; c'est moi , ton fiancé !
Ton cœur m'est-il toujours resté fidèle ?
Lève-toi a ite '■ Ouvre, je suis pressé ! »
tt Oh! cher Wilhelm ! se peut-il? est-ce un rêve?
Est-ce bien toi ? je te croyais perdu !
J'ai bien souffert, mais ta voix me relève...
Pourquoi si tard ;... Mon ami, d'où viens-tu ?
Dans ces deux strophes et dans les suivantes, M. Lehr a
beaucoup mieux réussi. Il y a du mouvement , de la grâce et
souvent même une naïvelé qui rappelle tout à fait la manière
de l'auteur allemand. Mais nous lui reprocherons de n'a-
voir pas hardiment reproduit quelques-unes des exclamations
imitalives du texte allemand , dont l'effet étrange jette sur la
course fantastique des deux amants une teinte un peu sauvage,
si bien en harmonie avec le lieu de la scène , avec les inci-
dents lugubres dont leur roule est semée, et la nature du su-
jet. En particulier le
" @vaut Sicbcl)cn aud^?.... bcv 9J?enb i^mt l^cU,
§)iittal^ ! bic Xobtcn rciten fd^nctt!
©ïaut ^iebd^^n au<^ ^ot Xobten? "
HISTOIRE. 199
est biea faiblement rendu par ces trois vers mous cl languis-
sants :
« M'aniio a peur?.... Vois! la lune rayonne;
Hourrah ! que rien n'arrête nos elTorts!
Les morts \ ont vite ! eu as-tu peur, ma bonne ?» —
Du reste, cette traduction n'en est pas moins une œuvre re-
raûrquabie, et tout en nous permettant d'en critiquer quelques
passages, nous tenons compte des difficultés insurmontables
qu'elle présentait. On doit savoir gré à l'auteur de ses eflorts,
et il mérite d'être vivement encouragé, car s'il a pu traduire
ainsi Lcnoie, nous ne doutons pas qu'il n'obtint un succès com-
plet en exerçant son talent sur des pièces d'un genre moins
excentrique. La littérature allemande lui offre une ricbe raine
à exploiter, et la connaissance qu'il possède des deux langues,
jointe à l'babilelé avec laquelle il manie le vers, le qualifie par-
faitement pour accomplir un semblable travail.
NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE BLEUE ou légendes populaires de la
France, précédées d'une introduction, par Ch. Nodier, etaccom-
pagnées de notices littéraires et historiques, par Le Houx de Lincy.
Paris, chez Colomb de Batines, 15, quai Malaquais. 1 vol. in-i2.
5 fr. 50 c.
MM. Charles Nodier et Leroux de Lincj sont deux amateurs
de bibliographie qui se plaisent à fouiller dans les vieux bou-
quins pour en extraire les trésors enfouis sous leur poudreuse
enveloppe. Heureux mortels, qui, au milieu des agitations de
notre fiévreuse époque, savent se renfermer dans le domaine
littéraire et en goûter les jouissances pures et naïves. Ne leur
parlez pas de chemins de fer, ou de machines à vapeur ; les
merveilles de Cendrillon et du Chat botté leur paraissent bien
plus dignes d'être admirées, et si vous leur demandez ce qu'ils
pensent de nos fameux romanciers à la mode, ils vous con-
seilleront de lire T^\vL\.ol Riquet à la houpe et le Petit Poucet.
Vous trouvez étrange peut-être la prédilection de ces hommes
graves et savants pour des productions qui ont fait les délices
de votre enfance, mais ne vous semblent plus digues de votre
âge mur. Cependant essayez d'imiter leur exemple, d'oublier
quelques instants le monde qui vous entoure pour vous plon-
ger dans celui de Timaginatiou, des légendes et des traditions
populaires. Vous y trouverez un singulier charme , et vous
200 LIÏTÉBATUBE ,
compremlrez bientôt comment on peut abandonner k» grande
roule, quelque belle qu'elle soit , quelque variété de tableaux
divers, animés et pins ou moins dramatiques qu'elle présente,
pour suivre ces petits sentiers ombreux et frais, bordés de pâ-
querettes et de véroniques, pour aller s'étendre paresseusement
sur le gazon au bord d'un ruisseau limpide, dont le doux, mur-
mure se mêle aux gazouillements des oiseaux, et semble l'une
des voix mystérieuses de celte ualure si pleine de prodiges
pour quiconqoe veut l'examiner de près dans ses moindres dé-
tails.
Ces récils du temps passé, ces contes de ma Mère l'Oie que
vous auriez grand tort de dédaigner, produisent un semblable
contraste à côté de la littérature bruyante et tourmentée de
notre époque. Ils reposent l'esprit et rafraîcbisseut l'àrae. lia,
point de ces tableaux exagérés, de ces scènes violentes quipro-
duiseut des impressions profondes mais dangereuses, qui, après
vous avoir fortement remué, ne vous laissent que dégoût et
fatigue ; point de ces rechercbes d'effet, de ces prétentions pbi-
losopbiques qui font du roman une lecture laborieuse, une ré-
création pénible. Tout y est simple et naïf. La fiction y prend
les allures naturelles de la réalité ; l'imagination ne s'y bat pas
les flancs pour produire des monstres ; elle ne dispose que de
ce qui lui appartient, savoir du temps et de l'espace j aussi se
laisse-t-on volontiers séduire par ses illusions magiques et ou-
])lie-t-on les prestiges trompeurs dont elle se sert, tant il y a
de vérité dans les détails, dans tout ce qui touche à l'observa-
tion du cœur humain.
Il n'est donc pas surprenant que de vrais amis des lettres
cherchenl à remettre en lumière quelques uns de ces vieux
contes beaucoup moins connus que ceux que nous avons nom-
més, et depuis longtemps perdus dans des recueils devenus
rares ou relégués dans l'arrière-magasiu des bouquinistes. On
doit leur en savoir doublement gré, car, outre la jouissance
littéraire qu'ils offrent ainsi aux lecteurs , ce sont encore de
précieux documents pour l'histoire des mœurs, des préjugés
et de la langue.
La Bibliothèque bleue, dans laquelle MM- Nodier et liCroux
de Lincy se proposent de puiser, est une grande collection de
romans de chevalerie, de contes de fées, d'alraanachs, de fa-
céties , de chansons , imprimée à Troyes dans le cours du
dix-septième siècle. Elle se compose de quatre séries d'ouvra-
ges publiés les uns in-4'' et in-8", les autres in-ia et in-i6.
« On y retrouve avec plaisir tous ces récils dans lesquels se
sont perpétuées les légendes, ou sacrées ou profanes, qui ont
été si célèbres en Europe pendant le moyen ftge. Ainsi comme
HISTOIRE.. 201
roiiKins de chevalerie, ce sont les conquèlcs tlu grand roi
Cliarlentagne el la fameuse liisloire des quatre fils Ayinon.
C'esl Uuon de lîordeaux ou la fée Mélusine ; dans lesliisloires
prodigieuses , c'esl Koherl-Ie-Diable, Kichard-Sans-Peur, ou
le Géanl Gargantua ; dans les légendes sacrées, cesl le Juif
errant, Tliisloire des trois Maries, la grande Bible des Noels
ncHiveaux. Enfin Ton y trouve, mêlés à des facéties grossières,
à des satires ou des chansons relatives aux événements con-
temporains, ces récits traditionnels dont les moins anciens re-
montent toujours au quinzième siècle , et dont le plus grand
nombre louche au berceau de notre histoire. »
Le volume que nous annonçons ici renkraie Bobert-le-Dia-
ble, Richard-Saus-Peur , Jean de Paris, Jean de Calais, Ge-
nei'iè^>e de Bvabant, Jehanne d'Arc, et Griselidis. Les édi-
teurs ont scrupuleusement respecté le stjle primitif et popu
laire de ces narrations, qui ne sauraient que perdre à être tra-
duites dans un langage plus correct. D'ailleurs la lecture en est
facile, el celle forme un peu surannée contribue à leur donner
un caractère original qui n'est pas le moindre de leurs mérites.
Nous ne doutons pas que la nouvelle Bibliothcque bleue, choi-
sie avec goût el accompagnée d éclaircissements historiques et
philologiques, n'obtienne bientôt un grand succès.
MÉMOIRES de B. Barrèrc, membre de la constituante, de la conven-
tion, du comité de salut public, et de la chambre des représentants,
publiés par MM. H. Carnot et David d^Vngers. Paris, 2 vol. in-8.
1 5 fr.
Barrère, effrayé sans doute de la terrible responsabilité que
Ihistoire faisaitdéjà peser sur lui, a employé les dernières an-
nées de sa vie à rédiger des notes justificatives de sa conduite
dans les diverses phases de la période révolutionnaire. Le rôle
actif qu'il joua soit dans le procèsde Louis XVI, soit plus tard
comme membre du Comité de Salut public, a été en effet jugé
avec une sévérité très-grande, et le nom de Barrère est un de
ceux qu'on ne prononce pas sans un certain frémissement
d'indignation, en songeant au mal que do tels hommes ont fait
à la cause du progrès et de la liberté qu'ils prétendaient dé-
fendre. On conçoit combien il 'c^ut avoir à cœur de laver sa
mémoire des accusations passionnées dont elle était Tobjel. Ne
pouvant nier les faits auxquels il n'est que trop vrai qu'il a
pris une grande part , il cherche donc à les expliquer, il s'ef-
force de prouver f[ue les circonstances furent toujours plus
202 LITTÉRATURE ,
forte que sa volonté , qu'il ne céda qu'avec douleur à celle
nécessilé fatale, cl il se rcprcscute comme une victime des
événements qui lui imposèrent sans cesse des sacrifices non
moins cruels pour son cœur qu'antipalhiqucs à ses senti-
ments, et même quelquefois directement opposés à ses con-
victions. Celte apologie peut être vraie , sans doute on doit
reconnaître que la volonté de l'homme est souvent impuis-
saule contre le torrent de l'opinion publique, et qu'il est cer-
taines circonstances qui ne lui laissent d'autre ressource que
de se soumettre en courbant la tète sous le joug qu'on lui im-
pose. Mais il faut avouer aussi que c'est une excuse fort com-
mode pour celui qui sent ses torts et n'a pas d'autre mojen
de se justifier. Retranché derrière celte espèce de fatalité, il
ne se croit plus responsable de Ses actes ni des conséquences
qu'ils ont amenées, il n'a point de compte personnel à rendre,
il n'est que l'instrumenl d'une volonté supérieure à la sienne.
Ou conçoit qu'un pareil système conduit tout droit à l'anéan-
tissement de la moralité individuelle. On ne voit plus que l'en-
semble d'une époque où chacun a joué le rôle qui lui était im-
posé par sa position, et où personne ne peut être accusé de
résultats auxquels il n'a pris «ju'une part forcée. Nous ne pen-
sons pas que cette manière de raisonner soit juste ai conforme
à la véritable destination de l'homme, qui n'a sans doute pas
reçu pour rien le libre arbitre dont le Créateur l'a doté. Cela
ressemble un peu Irop au matérialisme du phrénologiste, qui
prétend excuser lous les crimes les plus monstrueux par la
conformation du crâne. Aussi ne pouvons-nous admettre com-
plètement la justification de Barrère quelque spécieuse qu'elle
paraisse. Il déclare n'avoir jamais été partisan de la républi-
que, n'avoir désiré pour la France que la monarchie constitu-
tionnelle , et cependant toute sa conduite est en conlradiclioa
perpétuelle avec de tels sentiments. Il est placé de manière à
exercer une haute influence, et il n'essaie pas même de lutter
contre des exigences qui devaient lui être si antipathiques.
N'esl-ce pas alors une faiblesse impardonnable, et en agissant
ainsi, riionnète homme ne devient-il pas plus dangereux que
le méchant, puisqu'il donne à des actes repréhensibles l'appui
de son nom et de la considération dont il peut jouir? Le ca-
ractère de Barrère se montre ici sous des couleurs moins som-
bres sans doute, mais pas plus honorables, car on ne conçoit
pas comment il a pu consentir à jouer si longtemps un rôle
contre lequel s'élevait sans cesse la voix de sa conscience.
Mieux vaudrait encore l'aveugle entraînement de la passion,
suivi d'un repentir franc et sincère. Mais du reste, si celte apo-
logie n'est pas entièrement satisfaisante, elle est du moins fort
HISTOIRE. 203
curieuse, cl renferme uneloulc de détails dignes d'exciter l'in-
térèl. L'auteur pusse en revue l'un après l'autre tous les actes
de sa carrière politique et. pour les expliquer, se livre à des
considérations piquantes sur les hommes et les choses de l'é-
poque révolutionnaire. Ce ne sont que des notes détachées,
auxquelles l'ordre chronologique sert seul de lien. Mais elles
sont en général rédigées dans un stjle énergique, concis, ori-
ginal qui leur donne beaucoup d'attrait.
PRECIS de rbistoire de France, depuis Pharamond jusqu'à Louis-Phi-
lippe, suivi de considérations sur Té lat de l'Eglise. Paris, chez Pcs-
ron, rue Pavée-St-André, 13. In-12. 2 fr.
Ce petit ouvrage, quoique fort abrégé, présente un intérêt
assez remarquable. L'auteur a su for t bien résumer les principaux
traits de l'histoire de manière à faire connaître, non-seulement la
succession des dynasties et des princes , mais surtout la mar-
che de l'esprit humain, la tendance des mœurs, et le dévelop-
pement de la civilisation. C'est une histoire philosophique qui
n'offre point cette aridité que l'on rencontre trop souvent dans
les livres élémentaires. On y trouve des vues larges , hardies
même , très-franchement exprimées. L'auteur a profité des
travaux de la critique moderne et cherché à éclairer de son
flambeau renseignement historique. C'est une tâche délicate,
et il est fort possible que ses efforts ne soient pas également ap-
préciés par tout le monde. Ou lui reprochera peut-être l'indé-
pendance avec laquelle il traite'ce qui concerne l'Eglise, et le
soin qu'il met à signaler tous les envahissements de la puis-
sance temporelle des papes. Cependant il faut bien reconnaître
que ce sont des faits d'une haute importance, qui ont exercé
l'influence la plus grande sur la destinée des peuples, et qui
sont tout à fait incompatibles avec les idées de notre époque.
L'auteur ne pouvait donc ni les passer sous silence, ni en par-
ler avec éloge. Cela peut faire sans doute que sou livre ne
plaise pas à tout le monde, mais du moins la vérité historique
y est respectée, et les jeunes gens, auxquels il est surtout des-
tiné, y trouveront une introduction propre à les préparer aux
travaux de la science moderne.
204 LITTÊRATUBE,
TROIS ANS DE TROMENADES en Europe et en Asie, par Stanislas
Bellanger. Paris, 2 vol in-8. \ 5 fr.
M. St. Bellanger, parti pour accompagner un docteur de ses
amis dans un petit voyage de trois mois, s'est trouvé entraîné,
par un concours de circonstances imprévues, à parcourir pen-
dant trois années diverses contrées de l'Europe et de l'Asie.
Dès lors, désirant utiliser les observations qu'il avait pu faire,
les notes qu'il avait recueillies, il a voulu publier ses impres-
sions de voyage, et les deux volumes que nous annonçons ici
n'en sont que la première partie. Ils renferment la route de
Paris à Bucharest. L'auteur chemine à la façon de M. Alexan-
dre Dumas, flânant beaucoup le long de sa roule, relatant les
moindres incidents qui se présentent, et ne perdant pas une
occasion de raconter des traditions populaires ou de rappeler
des souvenirs historiques. De cette manière on peut prévoir
que ses trois ans lui fourniront de quoi remplir bien des volu-
mes. Mais s'il sait intéi'csser ou amuser ses lecteurs, personne
ne s'en plaindra. Ij'exemple do M. Alex. Dumas est là pour
lui prouver qu'en dépit des justes reproches de la critique ce
genre d'ouvrage obtient un brillant succès, lorsqu'au talent de
conter avec charme se joint le mérite du style. Malheureusement
M. Bellanger ne possède ni l'esprit, ni l'imagination de son
modèle. En revanche , il est peut-être plus véridique , plus
consciencieux 5 il invente moins et observe davantage. Mais on
regrettera qu'il ait pris ce ton léger qui ne lui convient pas,
ces allures toutes d'emprunt qui impriment à son œuvre un
Cachet d'imitation trop prononcé. Il aurait beaucoup mieux
fait de raconter simplement sans chercher à faire de l'esprit et
du style, car il a certainement beaucoup vu, et son voyage est
fertile en scènes piquantes, en incidents curieux. Nous enga-
geons donc M. Bellanger à quitter cette route pour le reste
de sa publication, à ne plus imiter les faiseurs d'impressions,
et surtout à écrire plus correctement, car la négligence avec
laquelle il laisse courir sa plume n'est pas excusable dans im
livre de longue haleine.
RELIGION, PHILOSOPHIE, MORALE, ÉDUCATION.
HISTOIRE de la vfe et des ouvrages de Spinosa, fondateur de l'exé-
gèse et de la philosophie modernes, par A. Saintes, Paris, chez
Henouard et €<=, G, rue de Tournon, i vol. in-8. 7 fr. 50 c.
Le rôle important qae le panthéisme semble appelé à joaer
dans l'avenir, a engagé M. Saintes à écrire la vie de celui qui
peut être regardé comme le fondateur de ce système. C'était
en même temps une occasion de rétablir les faits trop souvent
altérés par l'esprit de parti , et de ivhabiliter la mémoire de
Spinosa injustement accusé d'être un athée. Dans les discus-
sions théologiques, il arrive en effet trop fréquemment que
chacun taxe d'athéisme les opinions de ses adversaires. C'est
une manière commode de les faire tomber en discrédit, et de
donner libre cours aux insinuations perfides que la malignité
publique accueille toujours avec faveur. Spinosa, né dans le
sein de la religion juive, et porté par ses goûts à faire les étu-
des nécessaires pour devenir un rabbin , déploya de bonne
heure des facultés remarquables qui le firent distinguer par
ses maîtres. Bien jeune encore il obtint une certaine renom-
mée qui le rendit l'objet de l'envie de ses condisciples. Quel-
ques paroles trop légères peut-être, et mal interprétées, éveil-
lèrent contre lui des soupçons que son esprit indépendant et
hardi ne tarda pas à justifier. Fatigué du joug étroit sous le-
quel on semblait vouloir étouffer son génie, il résolut de le se-
couer et, dans ce but, s'éloigna petit à petit de la synagogue
dont les doctrines ne satisfaisaient point les besoins de son âme.
Cette conduite attira sur lui les foudres de l'excommunication.
Dès lors se livrant tout à fait aux études philosophiques, il ex-
posa franchement ses idées sur la nature de Dieu, sans se lais-
ser intimider par les orages qu'il soulevait dans l'orthodoxie
judaïque. Trouvant l'individualité du Créateur trop restreinte
par la loi de Moïse, il tomba dans l'excès contraire , et fran-
chissant les limites du spirituahsme chrétien , il arriva tout
droit au panthéisme dont il ne vit pas les conséquences fimes-
tes. En effet, quoique l'idée panthéiste fut la base de son sy-
stème, elle n'était point le but vers lequel tendaient ses efibris.
Il était profondément religieux, et loin de vouloir affaiblir ce
sentiment chez les autres il croyait au contraire lui donner
une nouvelle force en rendant à la divinité l'omnipotence et
16
206 RELIGION, PHILOSOPHIE,
romniprésence qac les iuterprèies de la loi judaïque sem-
blaient lui refuser. Tl est probable qu^une discussion éclairée
et calme aurait pu modifier à cet égard l'opinion de Spinosa.
Mais il ne rencontra malheureusement que des adversaires
passionnés qui l'accusèrent d'athéisme, et dont la mauvaise foi
ne fit que l'irriter et l'engager toujours plus dans la fausse
route qu'il avait prise. L'analyse que donne M. Saintes de ses
principaux ouvrages prouve combien celte accusation était in-
juste. Il s'attache surtout à montrer que la conduite de toute sa
vie lui donne un démenti formel 5 mais il s'attache en même
temps à signaler la tendance panthéiste qui était le vice réel de
ses doctrines, que ses contemporains ne surent pas compren-
dre, et qui, portant plus tard ses fruits, exerça une puissante
influence sur la philosophie moderne. Cette influence, M. Sain-
tes la déplore d'autant plus que le panthéisme lui paraît des-
tiné à triompher encore longtemps et à devenir , en France
comme en Allemagne, le drapeau de la nouvelle école philo-
sophique. Cependant, loin de désespérer pour cela de l'avenir,
il semble croire que ce sera la dernière attaque importante
contre le christianisme, et que celui-ci sortira de la lutte, vic-
torieux, plus fort, et par conséquent plus près d'atteindre le
but de ses constants efforts qui est d'être la loi définitive, uni-
verselle, de la société humaine. Il regarde la doctrine de Spi-
nosa comme ce que l'esprit humain abandonné à lui-même
peut trouver de plus moral , de plus raisonnable, et il pense
que l'homme, une fois convaincu par l'expérience que le pan-
théisme ne satisfait ni les besoins de son âme, ni les exigences
de sa raison, sera nécessairement entraîné vers les idées chré-
tiennes qui seules peuvent réaliser l'union véritable de la
science et de la foi.
On lira, nous n'en doutons pas, avec un vif intérêt l'ouvrage
de M. Saintes. Ecrivain impartial, il sait, tout en combattant
les opinions de Spinosa, rendre justice à ses qualités précieu-
ses et à ses intentions excellentes ; il fait ressortir ses talents et
ses vertus de la manière la plus propre à venger sa mémoire
soit des injures que ses détracteurs lui ont adressées , soit des
éloges un peu perfides du sceptique Bayle.
MOBALE, EDUCATION. 207
EXAMEN delà phrénologip, [or P. Flourens. Paris, 1 vol. in-12. 2fr.
La phrënologie triompliera-t-elle et règnera-t-elle sur no-
ire époque comme système philosophique? Telle est la ques-
tion que s'adresse M. Flourens et qu'il entreprend de résou-
dre négativement malgré le prestige dout est entouré le nom
de Gall , et la faveur qu'ont obtenue ses idées auprès de sa-
vants distingués. Attaquant le système par sa base même, il
montre qu'il repose sur une erreur, et ce premier point une
fois établi, la phrénologie voit nécessairement crouler tout le
reste de son édifice. Gall croyait que l'intelligence résidait in-
différemment dans tout l'encépiialej or depuis lui de nom-
breuses recherches appuyées sur des expériences décisives ont
prouvé qu'elle ne réside que dans les seuls hémisphères. Ce
sont ceux-ci seulement qui se développent en raison de l'intel-
ligence, taudis que le cervelet parait être le siège du principe qui
règle les mouvements de locomotion ; les tubercules quadri-
jumeaux sont celui du principe qui anime le sens de la vue ;
et la moelle allongée celui du principe qui détermine les mou-
vements de respiration. En effet, si l'on enlève le cervelet à un
animal, il ne perd que la faculté de se mouvoir ; si l'on enlève
ses tubercules quadrijumaux , il ne perd que la vuej si l'on
détruit sa moelle allongée, il perd ses mouvements de respira-
tion et par suite la vie ; si on lui enlève le cerveau proprement
dit ou les hémisphères, il ne perd que l'intelligence. Gall re-
gardait le cerveau comme divisé en autant d'organes particu-
liers qu'il y a de facultés diverses dans l'intelligence. Dès lors
il en résultait qu'en retranchant telle ou telle partie du cer-
veau on devait priver l'animal de telle ou telle faculté intellec-
tuelle. Mais l'expérience a prouvé qu'il n'en est rien. L'intel-
ligence s'affaiblit avec la diminution de la matière cérébrale,
mais les facultés ne disparaissent point successivement, dès
que l'une cesse d'exister toutes les autres cessent aussi, et l'in-
telligence s'évanouit tout entière à la fois lorsqu'on passe cer-
taines limites. Gall prétendait enfin que ces organes devaient
se trouver à la surface du cerveau, puisque c'étaient par eux
que serait, selon lui, déterminée la forme du crâne dont les
prééminences et les enfoncements serviraient à les reconnaî-
tre. Or il est prouvé maintenant que l'on peut enlever à un
animal la surface du cerveau sans que son intelligence en souf-
fre d'une manière sensible; ce n'est donc certainement pas là
que se trouve circonscrit le siège de cette intelligence.
On voit que l'étude des faits renverse l'une après l'autre
les principales propositions de la doctrine phrénologique.
208 RELIGION, PHILOSOPHIE.
M. Flourens expose avec la même clarlé les erreurs psycho-
logiques qui s'y renconlrent, puis abordant les détails du sy-
stème et coraparaul les idées de Gall avec celles de Spurzheim
et celles de Broussais, il signale les contradictions nombreuses,
les assertions hasardées , les observations inexactes dont se
compose Teasemble de la phrénologie.
Quoique résumée avec une grande concision , cette attaque
nous paraît victorieuse sur presque tous les points. Elle dé-
truit de fond en comble le piédestal sur lequel les phrénolo-
gistes se sont établis pour séduire par leurs arguments spé-
cieux les esprits superficiels, pour éblouir la foule par leurs
brillantes et ingénieuses conceptions. Sa critique est d'autant
plus forte et produira sans doute d'autant plus d'effet qu'elle
u''a rien de passionné, rien d'amer. Il rend pleine justice au
talent des adversaires qu'il combat , il reconnaît les services
rendus par eux à la science , il laisse à Gall la gloire qui lui
appartient d'avoir contribué puissamment aux progrès récents
de l'anatomie du cerveau. Enfin il termine par ces paroles
pleines de sens qu'on ne devrait jamais oubher, car elles ren-
ferment le véritable préservatif contre les tendances systéma-
tiques et absolues auxquelles l'esprit humain n'est que trop
souvent enclin.
« Heureusement, un système ne vit jamais que ce que vit
un système. Celui du moment est bientôt abandonné pour un
autre, et presque toujours pour un tout contraire. Les systè-
mes se multiplient et passent ; et ce sont les systèmes qui nous
sauvent du mal que nous feraient les systèmes. »
DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE en France, ouvrage utile aux fa-
milles, par Emile de Girardin, 3<: édit. Paris, chez Mairet et Four-
nier, 50,iue Neuve-des-Petits-Champs. 1 vol.in-12. 3 fr. 50c.
Quelque opinion que l'on ait de M. Emile de Girardin
comme homme politique ou journaliste, on ne saurait lui re-
fuser une largeur de vues peu commune, un talent remar-
quable pour concevoir de grandes idées, embrasser l'ensem-
ble de leur développement, et organiser leur application pra-
tique. La forme de sa pensée est peut-être trop dogmatique, les
allure-s de son style ont quelque chose de sentencieux et de bour-
soufflé qui rappelle parfois le langage du charlatan. Mais ces dé-
fauts ne doivent pas emj êcher de reconnaître ce qu'il y a de bon
et de vrai sous cette enveloppe de clinquant. Ce sont des habitudes
MORALE, ÉDUCATION. 209
puisées dans la presse quolidienne , qui est obligée sous ce
rapport de flaller les faibles du public parisien, sous peine de
n'être pas écoulée ou de n'exercer presque aucune influence.
En transportant ce même langage dans ses livres, M. de Gi-
rardin a trouvé le moyen de les rendre populaires, quoique les
sujets qu'il traite soient d'un ordre assez relevé qui exige pour
être compris de l'étude et de la méditation. Ainsi l'ouvrage
que nous annonçons ici en est à sa troisième édition. C'est ce-
pendant une matière passablement abstraite, car l'auteur y
examine l'instruction publique dans ses rapports avec l'Etat,
avec les formes de l'organisation politique, et par conséquent
l'influence qu'elle peut exercer sur l'ordre social. Mais il a su
lui donner une tendance éminemment pratique, et rendre l'ex-
pression de sa pensée parfaitement claire, en sorte que cliacun
puisse en saisir le sens et en apprécier la portée. L'épigraphe
qu'il a choisie : « Celui-là qui est maître de l'éducation peut
changer la face du monde, )•> indique la tendance de son livre.
Partant de ce principe, il en infère que les gouvernements ont
le plus grand intérêt à ne pas abandonner ce moyen d'influence,
el qu'en particulier les institutions représentatives n'ont pas
d'appui plus sûr ni plus nécessaire qu'une instruction publi-
que largement établie et sagement développée. En efiét, plus
on étend les droits politiques, plus il est essentiel que l'instruc-
tion soit répandue, afin qu'ils ne tombent pas entre les mains
des incapables , et que la démocratie ne devienne pas le pire
de tous les gouvernements , celui de l'ignorance appuyée sur
la force brutale. On ne peut qu'applaudir aux vues vraiment
libérales de M. de Girardin sous ce rapport. Il veut que l'in-
struction soit à la portée de tous, et qu'elle puisse être égale-
ment utile à tous quelle que soit la profession qu'ils embrassent.
Il croit que l'on pourrait facilement atteindre ce but en France,
en y consacrant une partie de l'argent qu'on emploie à entre-
tenir une armée dont la diminution ne présenterait aucun in-
convénient. Du reste, tout en regrettant qu'on n'ait pas encore
assez fait pour l'instruction publique, il ne refuse point de re-
connaître les améliorations déjà opérées dans ce sens, il donne
un bilan exact de tous les établissements universitaires en
France, et désireux d'être utile aux parents, il indique non-
seulement le programme des études , mais encore les condi-
tions d'admission, la marche des examens et une foule de dé-
tails précieux pour ceux qui ont des enfants à y placer. C'est
surtout dans l'éducation professionnelle que M. de Girardin
signale des lacunes déplorables. L'agriculture, le premier de
tous les arts, sur lequel repose l'existence même de la société,
se trouve encore abandonné à la routine ignorante et aveugle.
210 RELIGION, PHILOSOPHIE, MORALE, ÉDUCATION.
Il voudrait donc que l'on établit un enseignement agricole
propre à ofïrir aux gens de la campagne le moyen d'acquérir
les notions qui leur sont nécessaires. Et pour rendre l'instrnc-
lion obligatoire, sans cependant avoir recours à des mesures
directement coërcitives, toujours vexatoires et souvent ineffi-
caces, il propose de faire de la connaissance de la lecture et
de l'écriture une condition de l'exercice des droits politiques,
et d'affecter de droit, comme une sorte de pénalité, les pre-
miers numéros de la conscription à ceux qui n'ont pas voulu
acquérir ces éléments de toute science et de toute culture in-
tellectuelle. Un autre expédient que M . de Girardin propose et
qui nous paraît préférable, serait de chercher à relever la pro-
fession de maître d'école en lui donnant un salaire convenable,
de le rendre moins dépendant du Conseil communal, souvent
peu éclairé, et de décentraliser l'instruction de telle sorte que
Paris cessât d'être, sous ce rapport, une pompe aspirante qui
épuise continuellement la province, en attirant dans son sein
toutes les forces intellectuelles du pays. Ce sont là des ques-
tions d'une haute importance qui méritent d'être étudiées avec
soin, et qui font de l'ouvrage de M.Emile de Girardin un tra-
vail certainement fort remarquable.
LEGISLATION, ÉCONOMIE POLITIQUE, ETC.
LA CONSTITUANTE GENEVOISE, résumé ci'itique des débats, ac-
compagné de développements et de réflexions sur les principaux
points de la discussion. Genève, chez Ab. Cherbuliez et Ce, Paris,
même maison, 17, rue de Tournon. 1 gros vol. in-8. lOfr.
Ce recueil offre un intérêt très-vif. Non-seulement on y
trouve l'analyse des débats desquels est sortie la nouvelle con-
stitution de Genève, mais on peut y prendre aussi une idée as-
sez exacte de la physionomie que présentait TAssemblée con-
stituante, du caractère distinclifde chacun des principaux ora-
teurs qui se trouvaient à la tête des divers partis.
Un fait assez curieux parce qu'il ne s'est , nous croyons ,
peut-être jamais manifesté dans aucune autre assemblée de ce
genre, c'est la stérilité complète dont la révolution genevoise a
LÉGISLATION, ECONOMIE POLITIQUE. 211
paru frappée dès son début. Elle n'a pas fait surgir un seul la-
lent remarquable. Au contraire, elle semble avoir plutôt ef-
facé certaines auréoles dont on avait entouré jusque-là quel-
ques noms qui paraissaient destinés à jouer au rôle important
dans la reconstitution politique du pays. Nous ne prétendons
point dire par là que les hommes mis en évidence par la ré-
volution manquent d'intelligence ou de capacité. Plusieurs
d'entre eux sont doues de facultés précieuses et se sont distin-
gués soit dans la can'ière du barreau, soit dans celle des let-
tres ou de l'enseignement. Mais nous entendons parler seule-
ment des orateurs nouveaux, inconnus comme tels jusque-là ;
or comme législateur aucun ne s'est signalé par un esprit de
haute portée ou par des connaissances profondes, et l'on peut
dire que le parti auquel ils se rattachent a plutôt perdu que gagné
à les voir entrer en scène. Le trait général qui les caractérise
d'abord, c'est l'inexpérience la plus complète des habitudes
parlementaires. Nous n'entendons pas seulement les habitudes
résultant de la pratique, mais aussi celles que l'on puise dans
une élude même médiocre du mécanisme des assemblées lé-
gislatives. Ils nous paraissent presque tous manquer de ces
notions élémentaires d'ordre et de règle qu'il n'est, en quelque
sorte, plus permis d'ignorer aujourd'hui que le régime repré-
sentatif tend à pénétrer partout dans les institutions et dans les
mœurs.
La discussion les irrite. Dès le début de la Constituante ils
ont trouvé fort étrange que leurs opinions rencontrassent des
contradicteurs. Il semblait que la révolution ne devait avoir
d'autre résultat que le triomphe absolu de leurs théories, et ils
se fâchaient sérieusement de ce que l'assemblée ne s'empres-
sait pas d'adopter sans délibération , le système qu'ils appor-
taient tout fait d'avance. Habitués à l'approbation de leur parti
dans le sein duquel ils avaient jusque-là développé leurs vues
sans opposition, ils ne pouvaient comprendre que l'on s'avisât
d'y trouver quelque chose à redire. Quand ils sont venus se
heurter à chaque pas contre les principes de la science, con-
tre les précédents parlementaires, contre les obstacles d'une
discussion calme et réguUère , ou encore contre le simple bon
sens , leur impuissance s'est bientôt manifestée an grand jour.
Incapables de lutter avec le raisonnement, ils ont cru pouvoir
impunément le fouler aux pieds, et se poser en adversaires de
toutes les données que fournissent soit l'étude, soit l'histoire.
Ils ont prétendu reconstruire la démocratie à leur guise, et
c'est ainsi, par exemple, qu'on les a vus proclamer cet étrange
principe qu'il fallait surtout faire autrement qu'on avait fait
jusqu'à eux. On serait tenté de rire d'une si folle oulrecui-
212 LEGISLATION ,
dance s'il n'élail profondémenl triste de voir un pays, naguère
paisible et prospère, bouleversé de fond en comble dans le seul
but de le soumettre à de semblables expérimentations.
Etonnés de ce que la majorité, tout en reconnaissant la con-
venance d'introduire le principe démocratique dans les insti-
tutions, ne se croyait pas obligée de leur abandonner le timon
du gouvernail et ne se hâtait pas d'improviser une petite oly-
garchie dans laquelle ils auraient été seuls les maîtres, ils l'ont
accusée de vouloir amoindrir les consé(|uences du i% novem-
bre, escamoter la révolution, et de cacher sons des dehors de
conciliation des intentions perfides et des desseins occultes. De
là ces récriminations violentes, ces éclats scandaleux qui ont
donné à la Constituante une physionomie toute diSérente de
celle de l'ancien Conseil Représentatif, et qui auraient pu nous
mener loin, si la fermeté du président et surtout la sagesse du
public n'avaient mis un frein à ces élans passionnés. Sous ce
rapport , on ne saurait trop louer la marche qui a été suivie.
On a laissé ce feu de paille s'étoufier lui-même, et l'on en a été
quitte pour un peu de fumée qui , eu se dissipant , a dessillé
bien des yeux et emporté bien des illusions.
Chacun s'attendait à trouver dans les chefs du parti radical
des orateurs fougueux, mais habiles , à la parole énergique,
saisissante , capable de remuer et d'entraîner si ce n'est de
convaincre. Aussi le désappointement a-t-il été général, lors-
qu'on a vu toutes leurs capacités diverses se fondre dans un
seul type reproduit avec plus ou moins d'esprit et de violence
par chacun d'eux j type que nos ancêtres, amis des allégories,
auraient représenté sons la forme d'un chat en colère, qui se
dresse, le poil hérissé, dès qu'un mot le heurte en passant,
qui lance ses coups de griffes à droite, à gauche, devant, der-
rière et qui ne sait pas même faire patte de velours pour sé-
duire ses adversaires. L'orateur radical ressemble singulière-
ment à un enfant gâté que la contradiction exaspère , qui ne
peut souffrir qu'on touche à ses hochets favoris. Et ces hochets,
ce sont les doctrines démocratiques les plus absolues, mêlées
aux instincts despotiques les plus absolus aussi , se trahissant
à chaque instant dans les paroles, dans l'accent, dans le ton,
dans chaque geste. S'il discute, c'est avec une impatience dont
il n'est pas maître, qui donne à son discours quelque chose
de heurté, de décousu, qui ne lui permet jamais de peser la
valeur de ses arguments, d'en apprécier la portée, d'en régler
la marche. S'il expose ses doctrines, c'est une suite de formu-
les sans liaison , qui s'échappe comme les jets intermittents
d'une machine à vapeur, et qui vont aussitôt se perdre dans le
vague des théories générales les plus abstraites et les plus in-
ÉCONOMIE POLITIQUE. 213
cohérentes. Hue manque certainement ni d'esprit, ni de pré-
sence d'esprit. Mais c'est un type étrange composé d'éléments
fort divers. Il tient à la fois du politique de cafés et du réfor-
mateur socialiste. Ija démocratie s'est incarnée en lui, mais
elle y a trouvé une nature qui n'est rien moins que démocra-
tique et il en est résulté l'amalgame le plus bizarre. Aristo-
crate par instinct, et démocrate par position, il prétend faire
de la liberté l'instrument du despotisme, et il aspire à oppri-
mer du bas en haut, quitte à le faire plus tard du haut en bas,
lorsqu'avec l'aide de ses dévoués prolétaires il sera parvenu à
ses fins. C'est le monde renversé, que voulez- vous, radicalisme
vient de racine (radix), et, fidèle à sou origine, il veut tour-
ner l'arbre sens dessus dessous, de telle façon que ses bran-
ches vigoureuses , chargées de lleurs et de fruits soient en-
fouies dans le sol , tandis que les racines triomphantes étale-
ront au grand jour leurs formes grossières, souillées de boue
et pour longtemps infécondes.
Tel est l'orateur radical dont la révolution genevoise a doté
le pays de plus d'un exemplaire. Si nos lecteurs désirent l'é-
tudier de plus près, le voir développer toutes ses ressources et
briller de tout son éclat, nous leur conseillons de se procurer
\ai Constituante, genevoise. Ils y trouveront maintes scènes pi-
quantes dans lesquelles ce type multiple a joué le principal
rôle. Ils y trouveront aussi d'excellents discours également
remarquables par la forme et par le fond , et cela dans toutes
les nuances d'opinions représentées par des hommes qui
avaient déjà fait leurs preuves dans la lice parlementaire. Ils
pourront y suivre avec intérêt une discussion savante , pro-
fonde, et juger ainsi ce que peuvent produire dans un petit
pays l'instruction généralement répandue et la longue habi-
tude de la liberté. Quelques-uns des articles qui accompagnent
ces débats leur permettront d'ailleurs d'apprécier les causes
réelles qui ont subitement lancé Genève dans les agita-
tions de la fièvre révolutionnaire, au moment oii elle semblait
à tout jamais garantie contre les dangers de celte terrible con-
tagion.
LE LIVRE terrible, par M. Martin Du Theil. Paris, 1 vol. in-8. 5 fr"
L'agitation électorale commence à se manifester en France,
et les partis dressant leurs batteries fout déjà feu de toutes
pièces contre le ministère. A les entendre, l'administration ac
214 LÉGISLATION,
tuelle est la plus coupable qui ait jamais existé j elle a ruiac
le pays, détruit sa liberté, perdu son honneur; la nation fran-
çaise ne peut retrouver bonheur et sécurité qu'en rompant
pour toujours avec les hommes qui depuis i83o ont dirigé ses
destinées. L'accord et le nombre de ces accusations pourraient
faire croire au premier abord que la lutte qui va s'engager
sera très-vive, très-passionnée et que le ministère doit inévi-
tablement-succomber devant les élections prochaines. Mais
quand on examine de près les combattants qui se lancent ainsi
sur la brèche, on s'aperçoit bientôt que si leur cri de guerre
est le même, ils ne se rallient point autour d'un drapeau com-
mun, agissent dans des vues très-diverses, et manquent com-
plètement de cet ensemble si nécessaire au succès. Au lieu
d'une opposition bien unie, forte et compacte, il y en a quatre
ou cinq qui se défient trop les unes des autres pour pouvoir se
coaliser même momentanément d'une manière un peu solide.
C'est d'abord l'opposition radicale qui, affaiblie par la mort de
quelques-uns de ses principaux chefs et rongée par le commu-
nisme, le fourriérisme et autres excroissances de la même na-
ture, n'a plus assez de force pour se rendre, à elle seule, bien
redoutable ; puis l'opposition constitutionnelle qui se subdivise
en autant de fractions qu'elle compte d'hommes éminentsdans
son sein ; enfin l'opposition légitimiste dont les chefs ne s'en-
tendent pas mieux, les uns voulant la royauté absolue, les au-
tres la restauration du clergé, d'autres admettant certaines
théories radicales, telles par exemple que le suffrage univer-
sel. Il est donc fort possible que d'un pareil conflit, dans le-
quel tant d'opinions divergentes ne pourront jamais s'accorder
sur des noms propres , il sorte une majorité considérable en
faveur du ministère. Cela nous paraît même d'autant plus pro-
bable que la violence des attaques est peu propre à inspirer de
la confiance. On dirait des partis aux abois qui vont remuer
la fange de la polémique la plus déboutée pour en salir leurs
adversaires.
Le Livre terrible, qui part de l'une des oppositions légiti-
mistes, n'est qu'un ramassis d'articles de journaux et de frag-
ments empruntés à des publications plus ou moins obscures,
de couleurs très-diverses, mais toutes empreintes de la partia-
lité la moins déguisée. L'auteur a cru sans doute foudroyer
l'administration en rassemblant ainsi dans un volume les traits
les plus acérés épars dans une foule d'écrits éphémères ou de
pamphlets oubliés. Mais nous doutons fort qu'il atteigne son
but. Son livre a beau s'appeler terrible, il n'effrayera per-
sonne, et les adversaires qu'il prétend réduire à merci ne peu-
vent certainement que se féliciter si l'on n'a pas d'armes plus re-
ÉCONOMIE POLlTIQUIi. 215
(loutables à employer contre eux. C'est, il faut l'avouer, une
idéeassez bizarre, que d'aller ainsi cliercher dans l'arsenal de
la presse de vieilles lances rouillées et vermoulues qui se bri-
seront dès le premier cboc.
EXPOSE du mouvement commercial entre la Suisse et la France,
pendant l'année 1840, suivi d'un coup d'œil rétrospectif sur les
traités, lois et ordonnances concernant les rapports commerciaux
entre la Suisse et la France, depuis le 15^ siècle jusqu'à nos jours;
par A. de Gonzcnbach, secrétaire d'Etat de la Confédération Suisse.
Berne. 4°. 5 fr.
Tout ce qui concerne le commerce de la Suisse offre ua
baut intérêt, car c'est le seul pays où les principes de la com-
plète liberté prévalent sous ce rapport. Les probibitions lui
sont inconnues et l'office de ses douanes se borne à percevoir
un droit minime de iS c. par quintal sur les marcbandises
qu'on y importe. Sous ce régime libéral , sa prospérité s'est
constamment accrue, et l'étranger qui la parcourt est frappé
de l'aspect d'aisance que présentent Jusqu'à ses moindres ba-
meaux. Cependant entouré de douanes étrangères qui prohi-
bent ses produits ou les frappent de droits énormes, elle sem-
ble être dans la position la moins favorable au développement
commercial. Aussi le phénomène de sa richesse paraît-il avoir
quelque chose de surnaturel, de fictif, et ceux-là même qui en
sont depuis longtemps les témoins ne peuvent croire à sa du-
rée, tremblent toujours de le voir tout à coup cesser. Depuis
surtout que l'association douanière allemande a pris de l'ac-
croissement, l'inquiétude s'est glissée dans les esprits, et à plu-
sieurs reprises déjà des vœux se sont manifestés pour que la
Suisse entrât dans cette alliance par laquelle on s'imaginait
étendre ses marchés et assurer son avenir. C'est dans le but
de jeter du jour sur cette question que M. de Gonzenbach a
jugé nécessaire de dresser un tableau du commerce suisse
dans son état actuel, afin qu'on put l'apprécier avec connais-
sance de cause et le comparer à celui des Etats où domine
le système des douanes. Malheureusement la liberté dont jouit
la Suisse rend elle-même un pareil travail très-difficile. Les
documents officiels manquent tout à fait, et en particulier pour
ses exportations, il faut absolument recourir aux registres des
douanes étrangères. Aussi M. de Gonzenbach s'est-il contenté
d'abord d'examiner les relations de la Suisse avec la France,
en profitant des comptes rendus fort exacts et détaillés que pu-
216 LÉGISLATION,
blie l'aJuiinislralion Jos douanes de celle dernière puissance.
Il se propose de traiter ainsi l'un après l'autre tous les Etats
limitrophes, et s'il réussit à se procurer des données suffisan-
tes, il arrivera en effet à embrasser l'ensemble du commerce
suisse, d'une manière sinon complète, du moins assez satis-
faisante.
La première partie qu'il publie aujourd'hui n'est pas la
moins importante ; elle peut déjà fournir des notions intéres-
sâmes sur le mouvemeut commercial de la Suisse. Ce pays,
l'un des plus petits de l'Europe, figure pour i6i millions soit
27 pour 100 dans le commerce par terre que fait la France.
Dans l'année i84o les importations de France en Suisse se
sont élevées à la somme de 90,882,439 fr., et les exportations
de Suisse en France à 1^0,059, 062 fr. Et pour être bien exact,
il faudrait ajouter à ce dernier chiffre le commerce de contre-
bande qui doit être assez considérable, car il est très actif et
porte en général sur des produits d'une grande valeur.
L'auteur donne une foule de détails curieux sur la nature
des marchandises , sur leur provenance et leur destination.
Dans plusieurs tableaux dressés avec soin, il compare la Suisse
avec les autres pays qui servent de marchés aux produits fran-
çais. De cette comparaison , il ressort que la Suisse tient la
quatrième place en imporlance , et que durant ces dernières
années ses relations commerciales ont pris un accroissement
beaucoup plus rapide que celles d'aucun autre des Etats qui
trafiquent avec la France. Cependant celle-ci n'a rien fait pour
faciliter cette extension, elle ne lui a pas accordé la moindre
faveur ; les ouvertures tentées plusieurs fois par la Suisse
pour obtenir quelque allégement de droits ont toujours été re-
poussées. Cette injuste persistance dans un système si funeste
au commerce, peut être regardée comme la principale cause
du désir qu'ont exprimé quelques cantons d'entrer dans l'u-
nion des douanes allemandes. Par son obstination , la France
risque donc de pousser la Suisse à renoncer à sa liberté com-
merciale et de compromettre ainsi ses propres intérêts d'une
manière assez grave. Mais ce n'est pas le seul danger ,^ ni le
plus pressant qui la menace, car il est évident que les divers
cantons auraient bien de la peine à tomber d'accord sur une
question de celte nature. Si le commerce français n'a pas à re-
douter de voir, d'ici à longtemps du moins, les douanes de l'u-
nion allemande planter leurs drapeaux sur la frontière suisse,
il doit craindre que dans un moment où de toutes parts s'ou-
vrent de nouvelles voies de communication plus rapides et
moins coûteuses, la Suisse n'en profite pour s'affranchir des
lourdes taxes et des vexations de toutes sortes qu'il lui impose.
ÉCONOMIE POLITIQUE. 217
Déjà le transit change de roule, et lorsque les chemins de fer
actuellement en construction auront ahrégé la dislance qui sé-
pare la Suisse des porls d'Oslende et d'Anvers pour le Nord,
de Trieste et de Gènes pour le Midi, il abandonnera tout à fait
la voie de France.
M. de Gonzenhach, persuadé que la diminution des rela-
tions commerciales serait également fâcheuse peur les deux
pays, insiste avec force sur la nécessité de prévenir un sem-
blable résultat par des concessions dont tous les deux aussi
profiteront également. L'examen auquel il se livre des traités,
lois et ordonnances qui ont régi cette matière depuis le quin-
zième siècle jusqu'à nos jours, ne lui permet guère d'espérer
que sa voix sera écoutée ; mais il pense que si la France ne se
laisse pas émouvoir par le sentiment de la justice, elle finira
du moins par ouvrir les yeux sur ses véritables intérêts, et en
attendant il persiste à croire que la Suisse n'a rien de mieux à
faire qu'à demeurer fidèle à sou régime de li])erlé commerciale
qui, en dépit de tous les obstacles, a déjà porté de si beaux fruits.
Nous partageons complètement sa conviction à cet égard, et
nous sommes persuadés que son travail pourra contribuer à
rectifier bien des idées fausses, malheureusement encore trop
répandues, sur les efTets que produit l'entière liberté du com-
merce.
SCIENCES ET ARTS.
ESSAIS d'autographie, par R. T. Genève, chez Ab. Cherbuliezet C^,
Paris, même maison, 17, rue de Tournon. 1 vol in -8 oblong.
L'autographie, qui semblait d'abord n'être destinée qu'au
modeste rôle de servir à l'écrivain public d'auxiliaire expédi-
tif, aspire à rendre de plus hauts services. Il ne lui suffit plus
de reproduire la circulaire, la lettre de faire part ou le prix
courant, elle prétend venir en aide à l'artiste et se conquérir
une petite place entre la lithographie et la gravure. C'est bien
de l'audace, sans doute, mais elle sait que la fortune sourit vo-
lontiers aux audacieux et pense avec raison que notre siècle
de progrès est une époque éminemment favorable à toute es-
pèce d'invention nouvelle. D'ailleurs elle ne se lance pas à
218 SCIENCES ET ARTS.
rélourclie dans la carrière, sans s'êti'e assurée de l'appui d'un
talent déjà éprouvé et bien connu du public. On peut dire,
sans hyperbole, que les traits plaisants de M. Jabot et de ses
confrères en autograpliie ont fait le tour du monde , ou , s'ils
ne l'ont pas encore complètement achevé, sont en bon chemin
de le faire. La plume spirituelle de M. Topffer est aujourd'hui
connue dans toute l'Europe et même au delà, soit par ses
écrits gracieux et touchants si pleins d'observations fines et
de scènes piquantes, soit par ses esquisses grotesques où le
comique abonde jusque dans les moindres fantaisies échappées
à la fantasque imagination de l'auteur. L'autographie ne pou-
vait donc choisir un meilleur interprète , et il était d'autant
mieux qualifié pour lui assurer faveur et succès que ces Es-
sais le font connaître sous un jour tout nouveau, du moins
pour la majeure partie du public, car les amis de M. Topffer
savaient depuis longtemps qu'il était aussi habile paysagiste
que bon écrivain et malin caricaturiste. L'album que nous an-
nonçons ici renferme une suite de petits paysages pleins de
charme, d'un effet d'autant plus admirable qu'ils sont exécutés
à fort peu de frais. Quelques hachures à droite, quelques ha-
chures à gauche, des traits de plume qui se heurtent et se croi-
sent eu tout sens , un fond presque noir à côté d'un premier
plan ou d'un lointain très-éclairé, et vous avez les ruines pit-
toresques d'un vieux château, l'épais taillis d'un bois dont le
silence et la fraîcheur vous fout envie, des blocs de granit en-
tourés de buissons fleuris, un de ces chemins de montagne si
beaux dans leur agreste rudesse , ou bien encore quelqu'un
de ces sites solitaires où la nature majestueuse de nos Alpes se
réfléchit dans le calme miroir de ses ondes si pures et si trans-
parentes.
Tout cela est fait du premier jet, sans tâtonnement, sans ef-
forts , avec une plume de métal, un bout de ressort dont la
pointe flexible glisse rapidement sur le papier autographique
obéissant à la moindre impulsion de la main qui la dirige, ex-
primant en traits ineffaçables les caprices les plus fugitifs qui
peuvent traverser l'imagination du dessinateur.
On comprend tout de suite les avantages que présente à l'ar-
tiste cette ingénieuse invention. Le procédé est beaucoup plus
rapide et plus facile que la gravure à l'eau forte dont il se rap-
proche un peu par l'effet, et dont il se rapprochera sans doute
bien plus encore en se perfectionnant. Le peintre s'en rendra
maître très-promptement et sans grande étude. Puis i! ne sera
plus obligé de renverser son tableau comme l'exige le dessin
sur pierre, car le double transport qu'exige l'autographie re-
place naturellement les objets dans leur position primitive.
SCIENCES ET ARTS. 219
Enfin si quelques détails en souffrent il peut toujours , avant
le tirage, donner une dernière touche, rendre le fini plus par-
fait. Le succès qu'a obtenu dos l'abord M. Tôpffer, nous sem-
ble promettre un avenir certain à sa petite découverte. L'aulo-
graphie est décidément émancipée, elle fera son chemin dans
le domaine de l'art.
A côté de ces paysages se trouvent quelques pages grotes-
ques, des croquis de physionomies, des scènes familières qui
viennent y Jeter une variété piquante et dans lesquelles on re-
trouve avec plaisir la verve amusante et inépuisable qui a fait
la renommée de Tautenr dans les albums déjà publiés par lui.
LES ENVIRONS du Lac Léman, collection de vues par Bryner. Ge-
nève, chez Ab. Cherbuliez et G», Paris, même maison, 17, rue de
Tournon In-8° oblong.
Nous avons annoncé l'année dernière une collection de vues
de Genève du même auteur. Celles ci sont destinées à leur ser-
vir de suite. C^est le même format, le même genre de gravure,
et Tétranger qui visite celle partie de la Suisse les emportera
volontiers comme un souvenir de son voyage, propre à lui re-
tracer les sites enchanteurs devant lesquels il a éprouvé ces
délicieuses sensations que l'aspect d'une nalure à la fois riche
et majestueuse peut seule révéler à l'homme. On y retrouve
toutes les petites villes qui bordent le lac sur la côle suisse :
Genèi>e et son Salève chéri, si pitloresque dans ses formes ar-
dues et variées, malgré le dédain de M. Raoul Rochetle, qui ne
sait voir qu'un mont pelé dans cette montagne dont le souve-
nir fait battre le cœur du Genevois à l'étranger, dont l'aspect
au retour rempli ses yeux de larmes bienfaisantes, et son am-
phithéâtre alpestre couronné par le Mont-Blanc qui se réflé-
chit au sein de son beau lac ; Coppet, patrie de Necker et de
sa fille , M™^ de Staël ; Nyon avec son vieux châleau flanqué
de tourelles ; Rolle et son île improvisée, monument grandiose
élevé à la mémoire de Laharpe, grand citoyen dont la Suisse
s'honore ; Marges et son joli port malheureusement trop dé-
sert; Ouchi qui sert de faubourg à Lausanne, où les collines
commencent à baigner leurs pieds dans le lac , avec la jolie
église que les Anglaisent fait construire tout auprès; Lau-
sanne vue des hauteurs qui la dominent et d'où l'on embrasse
un horizon si vaste et si magnifique,- yevey, la jolie par excel-
lence, dont la riante physionomie fait une heureuse diversion
220 SCIENCES ET ARTS.
à l'aspect sévère qae revêt le paysage lorsqu'on approche de
celte extrémité du lac ; le château de Chillon, doublement cé-
lèbre par la captivité de Bonnivard et par le poème de Byron ;
enfin l'Hôtel Byron et F^illeneupe avec les hautes montagnes qui
semblent fermer le passage et au sem desquelles se trouvent
les plus jolies vallées de la Suisse occidentale.
M. Bryner nous paraît être envoie de progrès. Ses nouvelles
vues sont en général mieux exécutées, d'un effet plus doux et
plus gracieux.
L'ANTI-COPERNÏC j astrométrie nouvelle, suivie de plusieurs pro-
blèmes par lesquels il est prcivé de la manière la plus claire, que
les systèmes de Ptolémée et de Copernic, sont également faux ; que
le soleil n'a pas un mètre de diamètre ; que Tétoile de Vénus n'est
pas si grosse qu'une orange ; que la terre est plus grande que tous
les corps célestes réunis en masse, qu'elle n'a que le mouvement
diurne, qu'elle occupe le centre du système planétaire et des espa-
ces, etc., etc., par l'abbé P. Matalènè. Paris, cbez Mansut fils, 30,
place St-André-des-Arls. In-8 de 1 28 pages et 6 plancbes, H fr. 50 c.
Cent-vingt-huit pages pour renverser de fond eu comble la
science ancienne et moderne, pour édifier une astronomie toute
nouvelle, pour réduire le soleil an volume d'un ballon d'en-
fant et changer la belle Vénus en une orange, ce n'est certes
pas trop. On ne reprochera pas du moins à M. l'abbé de dé-
layer ses idées et de faire des phrases. Aux gros volumes in-
quarto de ses adversaires, tout hérissés de chiffres et intelligi-
bles seulement pour quelques rares savants, il n'oppose qu'une
mince brochure, qui, si elle ne brille pas par la clarté, ne sup-
pose pas non plus des connaissances mathématiques bien pro-
fondes. Le génie de l'auteur dédaigne ces prétendues difficul-
tés ; il ne voit dans la physique et le calcul que des hochets de
l'orgueil, inventés sans doute par le démon pour détourner
l'homme de la bonne voie. La vérité doit être à la portée des
simples, et une bonne femme de nourrice en est peut-être plus
près qu'un Laplace ou un Herschell. C'est ce qui semblerait
résulter des curieux problèmes de M. Matalènè. Nous nous
reconnaissons du reste tout à fait incapable de les analyser ici,
et nous nous bornerons à signaler cette œuvre vraiment pro-
digieuse à nos lecteurs, les engageant à la parcourir s'ils veu-
lent se former une juste idée des profondes études que l'on
fait dans certains séminaires.
GENEVE, IMPRIIVIERIE DE FERD. RAMBOZ.
Henue OTthique
DES LIVRES ]\0U VEAUX
oHooui^ 1842.
LITTÉRATURE, HISTOIRE.
HISTOIRE des idées littéraires en France au XIX^ siècle, et de leurs
origines dans les siècles antérieurs, par Alfred Michiels. Paris. 2 vol.
in-8. 1 5 fr.
Sous ce litre, peut-être trop ambitieux , car ce n'est pas
avant d'avoir atteint la première moitié d'un siècle qu'on doit
prétendre en juger les idées, M. Michiels publie une espèce
de revue critique pleine de vues ingénieuses et de considéra-
lions fort intéressantes. Il examine l'un après l'autre les prin-
cipaux écrivains de notre époque , apprécie leurs tendances et
cherche à montrer comment elles se rattachent aux principes
qui déjà dans le passé divisèrent en deux camps la république
des lettres. A ses yeux l'école romantique n'est autre chose
que l'art chrétien en opposition au paganisme qui domine en-
core dans l'école classique. Eu d'autres termes, c'est le spiri-
tualisme littéraire qui fait pénétrer l'influence des idées chré-
tiennes dans toutes les productions de l'esprit humain. Cette
définition est juste en théorie, et c'est bien aussi celle que nous
adoptons pour base de notre jugement, toutes les fois qu'il
s'agit de la lutte des deux écoles. Malheureusement celles-ci
ne se sont pas toujours montrées en France bien conséquentes
avec leur principe. La disctissiou a porté en général beaucoup
plus sur la forme que sur le fonds. Si les premiers essais des
17
222 LITTÉRATURE,
écrivains romaniiques ont en efiet présenté le caractère spiri-
tualiste qui doit leur appartenir, mais l'esprit français a bientôt
repris ses allures naturelles , et le matérialisme du dix-hui-
tième siècle était encore trop puissant pour qu'on put espérer
de le détrôner entièrement. Il s'est glissé sans peine dans la
nouvelle école, est venu neutraliser ses efforts, et a fait avor-
ter la plupart de ses conceptions. Sous son influence on a vu
les questions littéraires se réduire aux proportions les plus
mesquines , se renfermer petit à petit dans le cercle étroit des
formes extérieures, et frappées de stérilité, ne produire aucun
des résultats qu'on en avait attendus. M. Micliiels ne cherche
pas à dissimuler ce défaut de l'esprit français. Avec une impar-
tialité trop rare pour n'être pas vivement appréciée , il le si-
gnale franchement, et, critique sous ce rapport les auteurs les
plus renommés avec une indépendance qui lui fait honneur. Il
montre comment Victor Hugo a entraîné la nouvelle école
dans une fausse voie, en jetant à l'étourdie le long de ses pré-
faces les théories les plus contradictoires , les plus opposées
au véritable esprit de la réforme dont il prétendait être lechefj
comment Sainte-Beuve, tout en aspirant au mysticisme le plus
nuageux matérialise la poésie , et substitue à la pensée le mé-
canisme des mots qui semble constituer tout l'art à ses yeux j
comment Phil. Chasles,Nisard, Planche et beaucoup d'autres,
malgré l'esprit et le talent remarquables dont ils sont doués ,
sont frappés d'impuissance par la superficialité de leur savoir,
par la légèreté inconsidérée de leurs assertions, et par le man-
que d'études profondes et sérieuses. Il fait preuve à leur égard
d'une sévérité qui ne serait que juste si elle était égale pour
tous. Mais M. Michiels n'a pu se débarrasser tout à fait de ces
préventions favorables qui semblent intimement liées en France
à certains noms, devant lesquels il est convenu que la critique
doit faire la révérence du plus loin qu'elle les aperçoit , sans
même se permettre de voir leurs défauts. Ainsi notre auteur
n^a que des paroles d'éloge pour Chateaubriand , le véritable
père de l'école romantique, et celui qui a contribué le plus à
lui imprimer les tendances fâcheuses qu'il blâme si fort chez
ses adeptes. En effet , n'est-ce pas chez lui le premier qu'on
retrouve celle absence de convictions réelles , cet abus de la
phraséologie , cet esprit auli-philosophique , dont grâces à sa
haute influence notre littérature actuelle est généralement
empreinte 7 Son génie ne nous parait pas une excuse suffisante,
car c'est précisément à ce génie que sont dus les résultats dont
on se plaint. Si l'on prétend respecter l'idole et la maintenir
intacte sur son piédestal, il est souverainement injuste de con-
damner ceux qui l'adorent en marchant sur ses traces et en
HISTOIRE. 223
cuUivanl les semences qu'il a dépos(5es dans le sol Hlléraire.
C'est là le seul reproclie que nous adresserons à M. Michiels,
car du reste nous partageons complélemenl sa manière de
voir sur les autres points, cl son livre oflre une lecture du plus
grand intérêt. Mais puisqu'il faisait l'histoire des idées litté-
raires et de leurs origines, il ne fallait pas négliger d'indiquer
ce que nous regardons comme la source principale d'où sont
sortis tous les travers de la litléralure de notre époque.
LES B4LS masqués par la comtesse Dash. Paris, 2 vol. in-8. 1 5 fr. —
LA PRINCESSE SOBIESKA ou l'amour dans le grand monde, par
la comtesse O. D. Paris, 2 vol. in-8. i 5 fr.
Les romans de la comtesse Dasb, sans avoir une réputation
aussi brillante que ceux de certains auteurs à la mode, plai-
sent cependant en général , et trouvent un grand nombre de
lecteurs. C'est qu'ils sont écrits avec une aisance remarquable,
dépourvus à la fois de ce style prétentieux qui fatigue , et de
ces exagérations violentes qui dégoûtent. Ce ne sont pas des
œuvres d'un bien haut mérite sans doute ; la plupart seront
peut-être oubliés dans quelques années, mais il s'y trouve un
certain charme qui attire et captive, on les lit, sinon avec un
puissant intérêt, du moins avec plaisir, et ils font passer quel-
ques heures d'une manière agréable. Sous le titre des Bals mas-
qués, elle a réuni une suite de récits dont la scène se passe
dans des fêtes de ce genre, et qui , pour la plupart , sont em-
pruntés à l'histoire de la cour de France et des salons de Paris,
avant ou pendant la première révolution.
La Princesse Sobieska nous a paru pouvoir être placée à
peu près sur la même ligne. C'est aussi un romait assez agréa-
ble à lire , sobre de caractères exceptionnels et de passions
exagérées, mais qui n'offre rien non plus de bieu supérieur.
Il est dû à la même plume qui a écrit les Mémoires d'une fom-
mc de qualité , et quelques autres ouvrages dont le succès a
été assez grand dans les cabinets de lecture.
224 LITTÉRATURE,
UN GRAND HOMME politique par Charles Marchai. Paris. 2 vol. 8°.
1 5 fr. — UNE ANNEE à Paris, par Aug. de Bracewich. Paris, 2 vol.
in-8. i 5 fr.
M. Ch. Marchai est sans doute encore bien jeune, du moins
nous aimons à le croire, car son roman décèle la plus grande
inexpérience dans Tart d'écrire. C'est une intrigue assez mal
conçue, encore plus mal racontée , où l'on ne trouve ni talent
d'observation, ni connaissance du monde, ni rien qui puisse
captiver l'intérêt. Le but qu'il s'est proposé n'était certaine-
ment pas mauvais. Frappé de la corruption, de Timmoralilé,
qui ne dirigent que trop souvent toutes les actions de l'ambi-
tieux, et lui font sacrifier les vrais éléments du bonheur aux
folles chimères qu'il poursuit sans pouvoir les atteindre , il a
voulu peindre les maux que ce funeste travers cause à la so-
ciété. Mais avant de peindre il fallait étudier, et c'est ce qu'il
n'a pas fait. Son Grand homme politique est un triste person-
nage, fort intriguant sans doute , mais tout à fait incapable de
jouer un semblable rôle. Tous ses personnages sont si faible-
ment esquissés qu'il n'y a pas un seul caractère qui se dessine
au milieu du verbiage sentimental dont il a rempli ces deux
volumes. C'est un style plein d'images forcées, un mélange de
recherche et de trivialité , un amas de descriptions puériles et
prétentieuses, qui forment l'ensemble le plus fatigant , le plus
ennuyeux qu'on puisse imaginer, fi'effet en est tel que , nous
devons l'avouer, il nous a été absolument impossible d'en lire
assez pour être en état d'en présenter une analyse même in-
complète. Nos lecteurs pourront essayer s'ils ont plus de pa-
tience que nous, mais nous croyons que s'ils ouvrent le livre,
ils ne trouveront pas notre critique trop sévère.
Si Une année à Paris n'est pas non plus un chef-d'œuvre,
c'est du moins une lecture agréable qui peut procurer quel-
ques moments de distraction. Le liéros est un jeune Anglais
qui vient à Paris avec son oncle, et se laisse entraîufîr par les
séductions de la grande ville. Il débute par un duel , prend
une maîtresse, se livre au jeu , et finit par être enfermé pour
dettes à Sainte-Pélagie. Alors grâce à l'intérêt que lui porte
une jeune compatriote qu'il avait ainrée d'abord, puis qu'il
semblait avoir oubliée, il est sorti de ce mauvais pas , et mûri
par l'expérience il revient à son premier amour, réforme en-
tièrement sa conduite, et tout se termine pour le mieux, par
un heureux mariage. Ce récit fort simple est écrit avec char-
me, renferme de jolis détails, et captive l'intérêt. C'est la vie
de Paris peinte à la manière anglaise , c'est à dire avec une
retenue et une pudeur qui jettent un voile décent sur les scènes
HISTOIRE. 225
quelque peu licencienscs que l'auteur est obligé de décrire.
Mais 31. de Braccwich a moins de pruderie que la plupart de ses
compatriotes , et sa manière nous paraît tout à fait propre à
plaire au public français. On sait d'ailleurs quel succès ont
obtenu des deux côtés de la Manche ses spirituels Mémoires
d'un Médecin.
PARIS ELEGANT et Longchamps réunis ; revue des modes, dessa-
lons, des théâtres, de la littérature et des arts, paraissant les 10,
20 et 50 de chaque mois. Paris, 9, rue du Hasard-Richelieu, in-8,
fîg. 1 8 fr. pour un an , 1 0 fr. pour 6 mois, 5 fr. 50 c. pour 3 mois.
Paris est le temple de la mode. C'est là que cette capricieuse
déesse rend ses oracles, et des milliers d'adorateurs s'empres-
sent de les interprêter à la foule profane. Autrefois Long-
champs était leur rendez-vous annuel , le public y accourait
pour s'instruire à leurs leçons. Aujourd'hui la presse enva-
hissante qui tend à détrôner toutes les puissances , a remplacé
Longchamps. Cette promenade est abandonnée, mais la mode
n'y a rien perdu. A la place d'une fête de deux jours, elle a des
organes qui vont sans cesse porter ses ordres dans tous les
coins du monde. Pendant longtemps un modeste petit journal
se chargeait seul de cet office, mais comme disent les prospec-
tus, il ne suffisait plus aux besoins de notre époque, et de tous
côtés il a vu surgir de nombreux concurrents. La plupart de
ces publications éphémères n'ont pas eu plus de durée que les
caprices de la mode qu'elles étaient destinées à reproduire.
Cependant quelques-unes ont échappé au naufrage , et parmi
celles-ci se distingue surtout Paris élégant, qui appelant à son
aide la littérature et les arts, a su faire de sou recueil une lec-
ture assez intéressante pour charmer les loisirs du grand
monde , pour abréger les ennuis de la toilette , et pour dis-
traire une jeune beauté qu'impatiente sou coiffeur trop bavard
ou sa femme de chambre trop minutieuse. On y trouve à côté
des modes nouvelles décrites avec soin , et représentées par de
jolies gravures , des anecdotes piquantes , des contes variés ,
des analyses de pièces de théâtre , et la chronique des salons.
C'est vraiment Paris avec ses habits de fête , avec sa vie bril-
lante et frivole, débarrassé de tout ce qui ne fait que trop sou-
vent ombre au tableau dans la réalité. On ne voit pas figurer
de grands noms sur le titre , les éditeurs n'ont point recours
nu charlatanisme des sommités littéraires; ils ne prétendent
226 LITTÉRATURE,
pas nous donner toujours des chefs-d'œuvre. Mais si leurs
articles sont parfois assez faibles, on leur pardonne d'autant
mieux qu'ils ne cherchent point h séduire le public par de
trompeuses promesses j et d'ailleurs, on y rencontre de temps
en temps des productions de quelques-uns de nos écrivains les
plus distingués. En un mot, comme Journal des modes, Paris
élégant nous paraît remplir toutes les conditions désirables, et
mériter un véritable succès.
CATALOGUE des livres, dessins et estampes delà bibliothèque de feu
M. J-B. Huzard, mis en ordre et rédigé par P. Leblanc. Paris, chez
Mad. V<: Bouchard-Huzard , 7, rue de TEperon. 5 vol. in-8.
Ce catalogue renferme une magnifique collection d'ouvra-
ges relatifs à Tagriculture et aux sciences qui s^y rapportent.
C'est peut-être la collection la plus complète en ce genre qui
ait jamais été faite. M. Huzard, voué tonte sa vie à l'étude de
la spécialité qu'il avait embrassée, auteur lui-même d'une foule
de mémoires fort estimés , et placé par ses talents supérieurs
dans la position la plus favorable à un tel but, avait rassemblé
dans sa bibliothèque tous les meilleurs ouvrages traitant les
diverses branches de la science agricole. Doué d'un esprit
large et d'une instruction profonde , il avait bien compris que
l'agriculture ne pouvait entrer dans la voie du progrès qu'en
appelant à son aide l'histoire naturelle , la physique et la chi-
mie. Dirigeant surtout ses vues vers l'amélioration des races
domestiques qui jouent un si grand rôle dans l'économie ru-
rale, il contribua puissamment à doter la France sons ce rap-
port de conquêtes importantes. Ce fut en grande partie à lui
qu'on dut la naturalisation des mérinos d'Espagne , et l'essor
que prit l'art vétérinaire, débarrassé des préjugés de la routine
et des procédés empiriques de l'ignorance. L'éloge prononcé
devant l'Académie de médecine par M. Pariset , qui se trouve
en tête du premier volume, est un éclatant hommage rendu
au savant dont la carrière fut remplie jusqu'à la fin de travaux
utiles et précieux ; tandis qu'une courte notice écrite par son
gendre, M. Bouchard-Huzard, fait connaître et estimer dans
M. Huzard les vertus de l'homme privé, qui sut conserver
toujours ses mœurs simples et la probité la plus scrupuleuse.
Ce qui ajoute un plus grand prix encore aux livres laissés
par M." Huzard, c'est que la plupart de ceux qui roulent sur
l'agriculture et l'art vétérinaire , sont enrichis de ses notes
manuscrites. Sa bibliothèque se compose de 16,870 articles ,
HISTOIRE. 227
[>armi lesquels se irouvent des ouvrages forl rares et des ma-
nuscrits importants. La société royale d'agriculture a mani-
festé le vœu jju'elle soit achetée par l'état. D'autres établisse-
ments publics ont également exprimé le désir d'en acquérir
quelques parties détachées. Sans doute le gouvernement com-
prendra la convenance de ne pas laisser disséminer une si belle
collection. Le catalogue que nous annonçons ici lui en fera
encore mieux apprécier la valeur, et pourra aussi fournir
d'utiles directions à toutes les personnes qui s'occupent de ce
genre d'études.
9INGI1Y le Malais, histoire indienne^ par Auguste Uouët. Paris. 2 vol.
in-8. 1 5 fr.
(i Singhi le Malais n'est autre chose, il faut se hâter de le
dire , qu'un roman maritime , avec la franchise de style, l'é-
trangeté d'idées et la crudité d'expressions qui caractérisent la
plupart des livres que quelques jeunes marins se sont hasardés
depuis peu , à jeter au vent orageux de la publicité. »
C'est ainsi que s'exprime M. Ed. Corbière dans la préface
qu'il a placée en tête de ce roman , et la critique doit lui rendre
la justice d'ajouter qu'il a fort bien défini l'œuvre de M. Bonët.
En effet, style, idées , expressions, tout y est également franc,
étrange et cru. Singhi est une espèce de bêle féroce qui tue
je ne sais combien de personnages, les uns avec le poignard,
les autres avec le poison , d'autres par d'atroces supplices, car
il a des recettes aussi variées que nombreuses , et qui finit par
se luer lui-même. Sa maîtresse Olivia le seconde dans ses
vengeances pour lui prouver sou amour, en reconnaissance de
quoi il la livre aux brutalités de quelques-uns de ses séides. A
côté de ce plan principal se trouvent maintes scènes maritimes
passablement grossières , comme c'est l'usage , puis force
coups de fusil, exploits merveilleux et combats navals. L'au-
teur n'épargne pas plus la poudre à canon que le sang humain,
en sorte qu'à la fin il ne reste plus qu'un monceau de cadavres
sur la scène. Cela rappelle un peu cette fameuse bataille de
rats dans laquelle il n'était resté que les queues. Mais selon
M. Corbière , c'est la peinture des mœurs de peuplades que
les marins voyageurs ont seuls le privilège de visiter. Assuré-
ment nul ne leur enviera un semblable privilège , et bien des
lecteurs môme les dispenseraient volontiers de nous étaler au
grand jour toutes ces horreurs, ces tableaux dégoiitants et ce
228 LITTÉRATURE,
laugage goudronné dont ils prétendent enrichir la littérature
aux dépends de la grammaire et du bon goût. D'ailleurs, quel-
que mauvaise que soit la réputation des Malais , on ne voudra
pas accepter comme vraies les monstrueuses atrocités dont on
gratifie leur caractère. A beau mentir qui vient de loin , dit le
proverbe , mais quand on veut se faire écouter il faut savoir
mettre du moins dans ses contes de l'esprit , du charme et de
l'intérêt.
LÉGENDES et chroniques suisses, par G. de Valayre précédées, d'une
introduction par M. Le Roux de Lincy. Paris, i vol. in-1 2. 3 fr. 50.
Les chroniques et légendes sont à la mode. On exhume de
la poussière des bibliothèques publiques tous les vieux recueils
qui peuvent fournir matière à exploiter dans ce genre. Les ré-
cits, oubliés dès longtemps, qui ont fait les délices du moyen
âge, sont remis en lumière et olïerts comme des nouveautés
aux lecteurs du dix-neuvième siècle. Il en est un peu de la lit-
térature comme des modes j quand on est las d'inventer, quand
on a épuisé les formes nouvelles, bizarres, on retourne en ar-
rière et l'on va puiser dans la garderobe de ses ancêtres. La
méthode n'est pas trop mauvaise, car si l'on en tire sans doute
bien des nippes usées, de mauvais goût et de médiocre valeur,
on y prend aussi de belles et bonnes étoffes , plus solides que
tout le clinquant de notre époque. Les vieilles légendes popu-
laires renferment souvent plus de sens, plus d'esprit et plus de
talent d'imagination que les meilleures œuvres de nos roman-
ciers du jour. En particuUer celles de la Suisse ont un parfum
de naïveté fort remarquable en même temps qu'elles présen-
tent un vif intérêt historique. Chaque canron, chaque peuplade
s'y peint avec ses mœurs originales particulières, avec ses sou-
venirs glorieux. Le choix fait par M. de Valayre dans cette
riche collection montre combien sont variés les documents
qu'elle offre aux amateurs de ce genre de récits. Il nous donne
d'abord la vie de deux saints , qui les premiers peut-être por-
tèrent le christianisme dans les sauvages montagnes de l'Hel-
vétie. Puis vient l'histoire de la fondation de Berne , extraite
d'une comédie en 20 actes, composée dans les premières an-
nées du seizième siècle , par Michel Stetller, sénateur de la
ville. On y voit un tableau fort curieux de l'ancienne Suisse
sous l'empire du régime féodal. Le troisième récit est relatif
aux derniers rejetons de l'illustre famille des comtes de Toc-
HISTOIRE. 229
kenbourg ; il rappelle dans ses détails la légende si connue de
Geneviève deBrabant. Vient ensuite l'iiistoiro do Félix Haeni-
vierlin, chanoine de la cathédrale de Zurich, auquel son esprit
satirique attira une foule de trihulalions. Ija bataille de la Sihl
fait le sujet de la cinquième légende, qui est suivie d'une pein-
ture fort originale des deux conciles de Constance et de Bàle.
La guerre de l'ai>oyer Kistlser av>ec les robes à queue et les
souliers à la poulaine. Les compagnons de joyeuse vie , et
l'histoire de Jean Jetzer et de ses apparitions men^eilleuses ,
sont des esquisses de mœurs bien propres à piquer la curiosité
en fournissant de précieuses données sur la vie , les préjugés
et les superstitions de l'époque. Enfin Michel Servet termine
dignement celte série en nous faisant voir sous un jour nou-
veau cette malheureuse victime de l'intolérance religieuse de
son siècle, et en exposant devant nos yeux tous les détails du
fameux procès à la suite duquel il fut brûlé vif, comme hé-
rétique incurable. M. Leroux de Lincy reproche à l'auteur
de n'avoir pas abordé les principaux événements de l'histoire
de la Suisse , tels que l'épisode de Guillaume-Tell , la bataille
de Sempach, etc., mais il nous semble au contraire qu'il a eu
raison de s'attacher plutôt à reproduire des faits moins connus
que ceux-là. Ces chroniques sont écrites dans un style simple,
facile, sans recherche ni prétention. Nous espérons qu'elles
seront goiîtées du public , et que leur succès engagera M. de
Valayre à poursuivre l'œuvre qu'il a si bien commencée. Nous
lui recommanderons seulement d'être moins sobre de notes et
de développements propres à faciliter l'intelligence de l'histoire
si compliquée de ces petites républiques, qui , quoique depuis
tant de siècles unies par un lieu commun, offrent des différen-
ces bien tranchées et des traits caractéristiques tout à fait par-
ticuliers à chacune d'elles.
HISTOIRE de Robert Siircouf, capitaine de corsaire, publiée par
Ch. Cunal. Paris. 1 vol. in-8., fig. 9 fr.
M. Cunat est un grand admirateur de la gloire des corsaires.
Suivant lui c'est une profession fort honorable, que l'on n'es-
time en général point assez. Il y trouve non-seulement les
exemples du courage le plus hardi, mais encore les plus grands
services rendus au pays. Aussi se plainl-il de l'oubli dans le-
quel on laisse les noms qui s'y sont le plus distingués , et \o
regarde-t il comme tout à fait contraire aux véritables intérêts
230 LITTÉRATURE ,
de la ttiarino. Il est vrai que les idées de la morale ordinaire ôe
révoltent contre celte apologie d'un métier qui ressemble beau-
coup à celui de brigand, et n'est guère éloigné de celui de pi-
rate. Mais l'auteur ne croit pas que l'on doive peser les ac-
tions d'un corsaire dans la balance commune ; il veut qu'on les
juge seulement par leurs résultats pour la cause nationale, qui
les dépouille à ses yeux de tout caractère coupable. Il ne
voit dans le corsaire qu'un vaillant capitaine qui sert sa patrie
en faisant le plus de mal possible aux ennemis dont elle est
menacée. C'est dans cet esprit qu'il a rédigé l'histoire de Ro-
bert Surcouf, fameux corsaire de Saint-Malo, qui Joua un rôle
actif dans les guerres de la révolution et de l'empire. Il le peint
comme un homme d'une rare intrépidité, qui ne redoutait au-
cun péril, et se montrait toujours prêt à tenter l'abordage quelle
que fut la supériorité de ses adversaires. Sa témérité fut sou-
vent couronnée de succès. Il fit plusieurs prises importantes
et, doué d'un coup d'œil aussi prompt que sûr, lorsqu'il voyait
que les chances lui étaient trop défavorables, il savait par d'ha-
biles manœuvres se soustraire au danger d'une défaite. Ses ex-
ploits sont dignes de figurer parmi les plus beaux faits d'armes
de la marine française. Malheureusement le biographe qui
s'est chargé de les transmettre à la postérité ne paraît pas très-
familier avec l'art d'écrire. Il raconte avec un peu trop d'em-
phase les actions les plus simples de son héros , et emploie uu
langage maritime, hérissé d'expressions techniques tout à fait
inintelligibles pour la plupart des lecteurs. Du reste il a pensé
obvier à cet inconvénient en insérant un vocabulaire à la fin
du volume, qui se trouve d'ailleurs illustré d'une suite de pe-
tites vues dessinées d'après M. Morel-Fatio.
SECONDE CAMPAGNE de Chine, par K.-S. Mackensie, lieutenant
au 90e régiment d'infanterie ; trad. de l'anglais par Xavier Ray-
mond. Paris, 1 vol, in-l2. fig. 5 fr, 50 c.
Ce petit volume fait suite à celui de lord Jocelyn. L'auteur
a pris part à toutes les actions qu'il décrit, et donne des détails
fort intéressants sur l'art militaire des Chinois. On est étonné
de voir qu'avec une civilisation si ancienne ils soient ainsi res-
tés en arrière , soit pour la stratégie, soit pour la défense des
places. Le récit de IVL Mackensie dévoile complètement leur
faiblesse à cet égard , et montre que les brillants succès de
l'armée anglaise n'o^t rien de bien extraordinaire ; la supé-
HISTOIRE. 231
riorité de la tactique et des armes européennes suffît pour les
expliquer. Dans cette seconde campagne comme clans la pre-
mière, les Anglais ont trouvé les forts chinois garnis d'une ar-
tillerie formidable en apparence, mais qui ne leur causait pres-
que aucun mal, et ils ont eu bien de la peine à rencontrer une
ou deux fois l'ennemi en face. Cependant en plusieurs occa-
sions les soldats du céleste empire se sont fait tuer plutôt que
d'abandonner leur poste , et cela est d'autant plus méritoire
que leurs officiers étaient les premiers à donner l'exemple de
la désertion dès le début de la bataille. Du reste à défaut de
bravoure et d'habileté, les chefs chinois déploient un caractère
plein d'astuce et de perfidie, et ne se font aucun scrupule de
violer leur parole et de fouler aux pieds la foi des serments.
Il est vrai que vis-à-vis des barbares étrangers ils se croyent
peut-être tout permis. Cependant l'aplomb avec lequel ils usent
de la tromperie semble déceler une habitude très-invétérée
de cet expédient peu loyal. Ils demandent sans cesse à traiter,
puis quand ils ont obtenu une trêve, ils l'emploient à se forti-
fier, à réunir de nouvelles troupes, et dès qu'ils sont prêts, la
rompent inopinément pour surprendre leurs ennemis à l'im-
proviste. Jusqu'à présent ce stratagème ne leur a pas valu de
bien grands succès. La supériorité des Anglais est telle qu'en
toute rencontre, prévue ou imprévue, les Chinois se retirent
toujours avec perte. Mais peut-être qu'une fois engagés dans
l'intérieur du pays, il ne leur sera pas aussi facile d'en venir à
bout , et si cette seconde campagne ne leur a pas coûté beau-
coup d'hommes, on doit être impatient de connaître le résultat
de la troisième, dans laquelle ils paraissent devoir marcher sur
Pékin.
Du reste M. Mackensie cite plusieurs traits qui prouvent
que le bas peuple chinois, accablé de vexations de toutes sor-
tes, ne voit pas avec peine les progrès de l'armée anglaise, et
serait assez disposé à secouer le joug de ses oppresseurs, ou
du moins n'aurait aucune répugnance à changer de maîtres.
L'HONNEUR d'une femme, par Jules Lacroix. Paris. 2 vol. in-8. 1 5 fr.
C'est vraiment dommage que M. Jules Lacroix ait tant de
goût pour l'hori'ible , car il sait habilement nouer et dénouer
l'intrigue la plus compliquée, captiver l'intérêt de ses lecteurs,
et donner à ses fictions l'apparence de la vérité , transporter
au sein de la réalité les rêves fantastiques auxquels se livre son
232 LITTÉRATURE,
imagination féconde. L' honneur cVune finune est un roman
certainement bien fait dans tout ce qui concerne pour ainsi
dire la partie matérielle de Tœuvre. Il commence par une ca-
tastrophe mystérieuse qui éveille au plus haut point la curio-
sité du lecteur, et le force bon gré malgré à chercher, dans le
récit qui vient après, rexplication du mystère, les causes pour
lesquelles deux hommes se livrent un combat désespéré au
sein des Alpes neigeuses , sur le bord d'un affreux précipice.
Il nous transporte ensuite à Bàle, et nous introduit dans un de
ces ménages , si communs chez nos romanciers du jour, où
une femme incomprise gémit victime de Pamour d'un mari qui
ne la comprend pas , et ne trouve de consolations capables de
lui faire supporter la vie que dans l'amour adultère d'un jeune
fashionable qui la comprend. Le mari, selon l'usage, est un
brutal qui ne trouve pas de son goût les consolations de sa
femme, et se permet de prendre en haine l'amant préféré.
Ajoutez à cela ses démêlés d'affaires avec un baron ruiné qu'il
malmène durement, quoique la fille du dit baron soit l'intime
amie de sa femme, puis sa confiance aveugle dans un secré-
taire bossu , tordu , au physique cornme au moral , espèce de
monstre qui ne se repaît que de méchantes pensées, qui n'as-
pire qu'à faire du mal à tous ceux qui l'entourent, et vous au-
rez un aperçu des fils que l'auteur fait mouvoir pour amener
la péripétie par laquelle débute son livre. Nous le répétons, sa
trame est habilement ourdie , et l'action se développe d'une
manière très-ingénieuse, sauf pourtant que les Suisses auront
le droit de n'être pas fort satisfaits du vilain rôle qu'il leur a
réservé, rôle aussi étranger à leur caractère qu'à leurs mœurs.
Mais une invraisemblance de plus ou de moins ne se compte
pas dans un tel ramassis d'exagérations de tontes sortes, d'in-
dividualités exceptionnelles , d'incidents extraordinaires , de
violences outrées et de scènes lugubres. Les romans de M. Ju-
les Lacroix sont en général aussi meurtriers qu^un champ de
bataille, et non moins récréatifs qu'une cour d'assises. Dans la
société qu'il peint, on ne meurt guère de mort naturelle. Ou
s'y repaît de crimes, on y développe au sein de la vie civilisée,
de la corruption raffinée , toutes les passions sans frein de la
vie sauvage, et l'on finit par le glaive, le poison ou l'échafaud.
Nous ne comprenons pas comment l'auteur ne se lasse point ,
et n'éprouve pas un invincible dégoûta remuer sans cesse cette
fange dans laquelle il va puiser ses inspirations.
HISTOIRE. 233
LE CHATEAU DE IIAM, son histoire, ses seigneurs et ses prisonniers,
par J.-G.-C. de Feiiillitle. Paris. 1 vol. in-8. 7 IV. 50 c.
Depuis <juelque temps on ne parlait plus du prince Louis
enfermé au château de Ham. Il semblait que tout le monde
sentit la nécessité de laisser tomber dans 1 oubli les folles en-
treprises qui ont conduit ce jeune homme à échanger une vie
pleine d'aisance et d'avenir contre la plus triste captivité. Dans
son intérêt même on comprenait qu'il valait mieux ne pas at-
tirer davantage sur lui l'attention publique. Mais voici M. de
Feuillide qui rompt brusquement le silence et , sous la forme
d'une histoire du château de Ham , nous donne Tapologie la
plus complète de la conduite passée, présente, et même future
du prince Louis. Ce n'est, il est vrai, que le dernier chapitre du
volume , mais c'est évidemment le principal ; tout le reste n'a
été écrit que comme une préface afin d'y arriver par la voie
la plus détournée, et en apparence la plus naturelle. Le prince
est représenté tout à la fois comme un héros et une victime.
L'auteur en fait un grand homme non-seulement pour le cou-
rage et la hardiesse des vues, mais encore pour la profondeur
des pensées. IjCS Idées Napoléoniennes sont à ses veux un
livre de la plus haute portée, qui a rempli d'admiration l'Eu-
rope entière. Aussi s'indigne-t-il contre la captivité dans la-
quelle on vent étouffer un si beau génie, et répète-t-il des pa-
roles attribuées au général Montholou, qui, comparant le sort
du prince à Ham avec celui de Napoléon à Sainte-Hélène ,
prétendait que les Anglais avaient fait moins de mal à celui-ci
que les B'rançais n'en font à l'autre. En vérité l'on ne com-
prend pas que de telles paroles puissent trouver de l'écho, et
si l'on s'imagine réveiller ainsi l'intérêt en faveur du jeune pri-
sonnier, on se trompe bien étrangement. L'exagération pous-
sée à ce point tombe dans le ridicule, et pour y mettre le com-
ble , M. Feuillide termine p?.r une prédiction mystérieuse sur
les hautes destinées que l'avenir réserve peut-être au château
de Ham. Le prince Louis est malheureux sans doute de se
voir privé de sa liberté , mais il l'est encore plus d^avoir de
semblables amis.
234 LITTÉRATURE ,
ATL/VSethno-géographiqne de Wilhelm Obermiiller. Nouvelle carie
dogmato-graplùqiie et la seconde édition revue et augmentée de la
carte ethnographique; la première représente les religions, la se-
conde les races et les langues des peuples de l'Europe , de l'Asie an -
térieure et de la Berbérie. Prix : 7 îr. 50 c. Paris et Leipzig, chez
Brockhaus et Avénarius, et chez Pauteur, 18, rue d'Ulm, à Paris.
Sur la carte ethnographique, on distingue d'aborcl les trois
grandes races européennes , les Romans, les Germains et les
Slaves, qui tous descendent de la souche indo-européenne, ou
arique ou sanscrite. Ils sont désignés par le jaune, le rouge et
le vert. Les Romans, issus, comme les Grecs et les Albanais
de la famille thraco-pélasgique, ont conservé la pureté de leur
race dans plusieurs parties de Tllalie, en Provence, en Lan-
guedoc et en Catalogne , où au moins leu(; langue présente
moins d'éléments étrangers que partout ailleurs. Par consé-
quent la couleur jaune est pure , ou seulement peu nuancée
dans le coloris de ces contrées , tandis que les autres pays ro-
raanisés, la France septentrionale, l'Espagne centrale, le Por-
tugal et les pays des Valaqnes ont des teintes mixtes, selon
les éléments qui sont entrés dans la composition de ces peu-
ples modernes.
Les Germains sont une race pure; le carmin désigne les
Hauts-Allemands , Vécarlate les Bas-Allemands , le vermillon
les Frisons, un rouge brunâtre les Scandinaves, et pour les
Anglais on a adopté le rouge amarante , qui tient entre ces
deux dernières nuances et la couleur adoptée pour les Français.
Mais la partie orientale de l'Allemagne présente une teinte
rouge verdâtre , vu le mélange qui s'y est opéré entre les Al-
lemands et les Wendes, peuple Slave, qui pendant les guerres
entre les Germains et les Romains, s'était emparé de cette par-
tie de l'y^llemagne, reconquise plus tard par les Germains.
Les colonies allemandes dans la Prusse orientale, en Russie,
en Hongrie et dans la Transsylvanie, sont indiquées de ma-
nière à les distinguer des peuples dont elles sont entourées. On
y voit jusqu'aux Néardes dans les gorges de l'Atlas, et aux
GollscUéens, peuple germanique, qui vit au nord de l'Islrie,
et qui lous les deux sont peut-être les descendants de ces Van-
dales, qui saccagèrent Rome après avoir refonde Carlhage.
La race Slapc comprend les peuples suivants :
a) Les Illyrieus ou Slaves méridionaux ou Raizes en géné-
ral, divisés eu Serbes, Bulgares, Bosniaques, Croates, Monté-
négrins et Esclavoniens ; ils sont désignés par le vert jaunâtre.
b'\ Les Russes se divisent en
Rnlhènes ou Rousniacs, qui habitent le midi de la Russie,
HISTOIRE. 235
l'orient de rancienne l'ologne, le midi de la Ijilhouanie el le
nord-est de la Hongrie , et dont les Cosacs lonl partie j c'est
d'eux que descendent tous les peuples Slaves , et pour celle
raison ils sont désignes par le vert pur.
En second li«u les Russes sont divisés en Moskowites ou
Russes proprement dits, ou Grands-Russes; étant fortement
mêlés de Finnois, ils ont une couleur vert-brunalre.
Les Slorènes ou Sclavines (vert-bleuâtre) comprennent les
Polonais (sur les bords de la Vistule) et les Czecho-Slowaks
(pénétrant jusqu'au cœur de l'Allemagne) , qui tous les deux
luttent pour conserver leur nationalité, les uns contre les Rus-
ses, les autres contre les Allemands et les Magyares.
An milieu des Slaves, et protégés uniquement par de vastes
marais, nous trouvons les Lettons, qui à leur tour n'ont con-
servé qu'avec peine leur nationalité contre les Polonais. Leur
langue, sœur germaine du sanscrit et des langues pélasques ,
leur a conséquemmenl fait donner une couleur analogue, c'est-
à-dire une teinte jaunâtre.
Les extrémités boréales el orientales de l'Europe, les con-
trées limitrophes de la Sibérie el les plaines de la Hongrie,
sont habitées par des peuples de la race finnoise, qu'on ap
pelle maintenant ouralienne , ougrienne ou tschoude. Tels sont
les Magyares ou Hongrois proprement dits, les Finlandais, les
Esthons, les Lapons, et celle foule de peuples le long du Volga
et de la chaîne de l'Oural , dont le type s'efface de plus en
plus, absorbé qu'il est par l'élément russe. Leur couleur est
le bran.
Au midi de ceux-ci s'étendent les vastes contrées habitées par
lesTurcs (couleur lila) divisés en Ottomans ou Turcs proprement
dits, qui vivent épars dans la Turquie d'Europe, mais qui for-
ment le noyau de la population de l'Anatolie, et en Tatars (ou
Tartars) proprement dits, répandus depuis les hauts plateaux
de l'Oural jusqu'au Caucase el au Liban, et depuis les bou-
ches du Danube jusque dans la Sibérie et la Tarlarie.
Quatre nuances de bleu distinguent les A'e/Zci (que Ton écrit
ordinairement Celles, mais à tort) savoir :
1. Les Gaëls, divisés en Erses ou Irlandais, el en Caldonacs
ou Ecossais, qui habitent ceux-là l'Irlande, ceux-ci les monta-
gnes de l'Ecosse.
2. Les Kymres , qui forment les sous-branches des Gallois
dans la principauté de Galles, el les Bretons qui habitent l'an-
cienne Armorique.
3. Les Wallons dont la couleur indique le mélange des
Relies , des Romains et des Germains , mélange qui s'est fait
depuis les temps les plus reculés.
236 LITTÉRATURE,
4. Les Gaulois ou Français proprement dits, dans la com-
position desquels sont entrés les Keltes , les Ibères, les Ro-
mans, et plusieurs peuples germaniques , surtout les Francs ,
les Bourguignons , les Visigoths , dans le centre , les Saxons ,
les Normands, les Ripuariens et les Allemands proprement dits
le long des frontières et des mers. Les Keltes , d'abord roma-
nisés, se sont mêlés ensuite aux Germains, ce mélange est in-
diqué par une fusion des trois couleurs bleu , jaune et rouge,
mais de sorte que dans les contrées les plus fertiles, c'est-à-dire
le long des rivières, la couleur des derniers conquérants do-
mine la couleur du peuple vaincu et refoulé vers les hauteurs
et dans les montagnes. Dans le midi, où les Golbs, quoiqu'ils
en aient été les maîtres pendant plusieurs siècles, n^étaientpas
assez nombreux pour produire un changement notable de la
nationalité gallo-romaine, la couleur germanique, le rouge est
peu visible, c'est le jaune , la couleur romaine, qui a le des-
sus, tandis que le bleu, la couleur keltique , devient saillant
dans le Bugey et la Bresse, dont les dialectes ont conservé un
grand nombre de mois keltiques.
Comme les Basques sont désignés par le vert de gris (cou-
leur de la race ibérienne) un mélange de cette couleur avec
le jaune indique que dans la Gascogne ouBascogne, (Vasco-
gne) la branche romaine a été grefïée sur une tige ibérienne.
Eu Espagne il existe des rapports analogues , mais l'élément
arabe y devient saillant dans les provinces méridionales.
En Afrique on a désigné par le vert de gris les Berbers
(Ibères) dont les Kabyles et les Zouares font partie ; çà et là
cette couleur tire sur le bleu noirâtre, couleur des Arabes, qui
conquérants de ces contrées, s'y sont maintenus, surtout dans
les plaines.
En Syrie on trouve dans les gorges inaccessibles du Liban
plusieurs peuplades se'mitiques (comme les Druses, les Maro-
nites, les Nozairis), qui en opposition avec les Arabes nomades
de la plaine y ont des demeures fixes, et ont su conserver leur
indépendance et leurs religions contre les croisés et les Mon-
gols, aussi bien que contre les sultans de Constanlinople et du
Caire.
Un rouge analogue au carmin rappelle que les Parses ont
une origine commune avec les peuples du centre de TEurope,
origine prouvée par la comparaison des langues germaniques,
romanes, slaves, et avec le zend et le sanscrit. Enfin le groupe
des peuples caucasiens termine le tableau. Ce sont les Armé-
niens, les Géorgiens, diverses peuplades du Daghestan, les
Ossètes , ancêtres des Alains , qui dévastèrent TEurope en
même temps que les Vandales, et enfin les Tscherkesses et les
HISTOIRE. 237
Àbases, ces héros qai, depuis dix ans, disputent les Thermo-
pyles de l'Asie au vainqueur de la Pologne.
Sur la carie dogmntographique tontes les religions profes-
sées eu Europe et dans les pays limitrophes , surtout en Syrie,
sont indiquées de la même manière et avec la même exactitude,
que les races et les langues sur la carte ethnologique. Il suffira
pour faire ressortir le mérite de ce travail, de mentionner briè-
vement les cultes qui sont distingués sur cette carte. On y voit
les Juifs, les Samaritains, les Druses , les Nozaïris et Ismaé-
liens (qui sont encore polythéistes), les Vézides , Gnêbres
(adorateurs du soleil), les Schamans et les Banddhistes. En-
suite toutes les sectes chrétiennes, les Rophtes, les Jacobites,
les Nestoriens, les Arméniens, les Maronites, les Gréco-russes,
les Grecs unis , les Catholiques romains e tgallicans , puis les
Protestants, savoir : les Luthériens, Episcopaux, Presbytériens,
Calvinistes, Zwingliens , les Protestants unis , les restes des
Vaudois, des Hussites et des Ariens, et enfin toutes les sectes
mahométaues , les Alides ou Chutes, et les Souunites , savoir ;
les Hanéfites, Hanbalites, Schaféiles et Malékites.
MIRABEAU et l'Assemblée constituante , appendice formant le troi-
sième volume de Thistoire du l'ègne de Louis XV!, pendant la révo-
lution française, par J. Droz. Paris, chez J. Renouard et C<^, G, rue
deTournon. 1 vol. in-8. 7 fr. 50 c. '
La révolution de 1789 fit surgir un homme de génie qui
semblait destiné à jouer un grand rôle et à exercer sur la suite
des événements une influence très-importante. C'était Mira-
beau, dont la mort prématurée précipita la marche du torrent
révolutionnaire qu'il aurait eu peut-être la puissance d'arrêter
ou du moius de retarder dans son cours. Serait-il parvenu à
raffermir la monarchie sur les bases d'une constitution libre?
Telle est la question que pose M. Droz dès la première page
de son livre , et qui indique fort bien l'idée principale qui a
dirigé sa plume. La haute supériorité de Mirabeau sur tous ses
collègues de l'assemblée constituante, doit faire supposer en
effet que s'il avait vécu , il aurait obtenu plus tard la même
prépondérance dans les autres phases de la période révolu
tionnaire. Ami de la liberté, mais en même temps partisan ào
la monarchie, il aurait lutté avec tout son génie contre le délire
général, et il est permis de croire qu'un pareil athlète n'aurait
18
238 LITTÉRATURE,
pas été facilement vaincu. Sous sa main puissante peut-être
la révolution serait rentrée dans de sages limites, les excès qui
l'ont souillée n'auraient pas eu lieu , et suivant un développe-
ment graduel et normal, elle aurait assuré ses conquêtes suc-
cessives contre les chances douteuses des secousses violentes
qui viennent si souvent remettre tout eu question. Le rêve de
Mirabeau paraît avoir été la monarchie constitutionnelle. Dès
les premiers débuts de sa carrière politique , il se prononça
ouvertement contre tout ce qui tendait à la république. Quel-
quefois même les propositions téméraires de quelques-uns de
ses collègues excitaient de sa part des sorties assez vives. Il
portait ses vues plus loin qu'eux , et dévoilait le but vers le-
quel ils marchaient en aveugles, sans même s'en douter. « Hom-
mes frénétiques, que feriez-vous de plus si vous aviez juré d'a-
néantir la liberté?» s'écriait il en répondant à ceux qui repous-
saient le vélo. Il sentait la nécessité de donner de la force au
pouvoir exécutif, et comprenait que s'il fallait ôter à la royauté
les moyens de faire le mal , il fallait aussi lui laisser ceux de
faire le bien. Cette conviction profonde se retrouve dans tous
ses actes, dans tous ses discours. Elle devait faire de lui le dé-
fenseur naturel de la monarchie, car il était impossible de son-
ger à trouver de la force dans le renversement de cette forme
gouvernementale , si ancienne et si bien enracinée dans les
mœurs et les institutions du pays. Aussi, quoique son intérêt
particulier fut sans doute en jeu dans ses relations avec la
cour, on doit reconnaître qiic du moins il n'avait pas à lui sa-
crifier ses convictions. Mirabeau était essentiellement monar-
chiqu'e , et les républicains trouvaient en lui l'adversaire le
plus redoutable, le seul qui aurait pu mettre obstacle à leur
triomphe. C'est un fait qui ressort évidemment du récit plein
d'intérêt et de vie que nous présente M. Droz des débats de
l'assemblée constituante. Cependant il n'en conclut pas que,
Mirabeau vivant, la révolution se fut bornée à doter la France
du régime constitutionnel. Il pense avec raison que même en
politique, la morale n'est jamais impunément foulée aux pieds.
Mirabeau n'aurait peut-être pas rencontré plus de confiance
qu'il n'avait réussi à en inspirer à la cour, parce que ses an-
técédents étaient toujours là pour contre-balancer toute la puis-
sance de son talent. «Rien n'est plus commun que d'entendre
traiter de théoriciens ceux qui parlent d'idées morales aux
hommes politiques ; mais qu'on interroge Mirabeau , il dira
que les théoriciens, les rêveurs, sont ceux qui dans le manie-
ment des affaires d'état , croient qu'il suffit d'un mélange d'a-
dresse et d'audace. Sa vie est un beau sujet d'études morales ;
nul antre ne pouvait mieux nous apprendre l'importance de ce
HISTOIRE. 239
qui lui manquait^ de ce qu'il s'efforça toujours, mais en vain,
(le suppléer par ses qualités étonnantes.»
Celle manière assez neuve d'envisager les hommes et les
choses de la révolution du point de vue moral , offre un con-
traste piquant avec l'espèce de matérialisme fataliste, qui do-
mine la plupart des ouvrages qu'on a publiés récemment sur
cette grande période. Aussi nous crojons que le volume de
M. Droz sera lu avec un vif intérêt, et fera désirer de le voir
poursuivre plus loin une tâche qu'il a si bien commencée.
NAPOLÉON et l'Angleterre, par le vicomte de Marquessac. Paris, 2
vol. in-8. 1 5 fr.
Sous ce litre M, de Marquessac présente un résumé rapide
mais bien fait de la lutte de Napoléon contre TAngleterre. C'est
un tableau brillant dans lequel il cherche à faire comprendre
la marche de la politique anglaise , et donne quelques détails
curieux soit sur les événements de cette époque , soit sur les
hommes d'état qui s'y distinguèrent par la portée de leurs vues
et par leurs talents. Avec une impartiahté qui lui fait honneur,
il rend assez bonne justice à tous, et ne refuse pas plus l'éloge
aux. grandes qualités de Pitt et de Fox, que le blâme aux fau-
tes commises par Napoléon. Cependant son livre est bien ré-
digé dans un esprit essentiellement français, car il a pour but
de prouver que c'est à la France qu'il appartient d'exercer une
espèce de domination, intellectuelle du moins, sur tous les au-
tres états. La mission de Napoléon fut d'établir par la guerre
celte prépondérance qui , selon notre auteur, est de plus en
plus reconnue par les autres peuples. Il voit déjà l'Allemagne
française, la Russie française, l'Angleterre seule résiste, et
semble vouloir se renfermer de plus en plus dans son égoïste
isolement. Il n'y a donc pour lui que deux puissances riva-
les : la France, qu'il regarde comme destinée à régénérer le
monde , et l'Angleterre , à laquelle il n'accorde que le rôle
d'une vassale révoltée.
Cette conclusion se ressent un peu des préoccupations du
moment. M. de Marquessac n'a pu se soustraire à l'action de
la presse périodique, dont tous les efforts tendent depuis quel-
que temps à réveiller la vieille jalousie des deux nations. Mais
sauf ce travers, qui n'est malheureusement que trop commun
aujourd'hui, son livre sera lu avec intérêt d'un bout à l'aulrc,
RELIGIOIN, PHILOSOPHIE, MORALE, EDUCATION.
LA VIERGE et les Saints en Italie , études et récils d'un pèlerin, par
Max. de Mont-rond. Paris. 1 vol. in-8. 7 fr. 50 c.
Maintenant le catholicisme dans son ardeur de résurrection
se mêle à tout, se glisse partout. Une foule de jeunes écrivains
se battent les flancs pour faire de l'exalta lion religieuse et pour
imprimer à leurs productions, souvent assez profanes, un ca-
chet bien prononcé de littérature ascétique. Ce sont tantôt des
extases continuelles devant les églises gothiques, tantôt des pa-
négyriques exagérés de tous les actes du clergé , tantôt des
tentatives répétées de relever l'étendard de la superstition.
C'est à celte dernière catégorie qu'appartient M. de Mont-rond.
Nous n'avons pas à examiner la valeur réelle des sentiments
qui l'animent , et nous aimons à croire qu'ils reposent sur de
profondes convictions. Mais ce que nous nous contentons de
signaler, c'est que ce volume consacre de la manière la plus
complète le culte de la Vierge. En effet il est dédié à Marie
étoile de la mer, reine de tous les saints! Au très-saint et im-
maculé cœur de Marie. Or nous le demandons, qu'est-ce que
cela sinon de l'idolâtrie? Et c'est si vrai que l'auteur est en-
traîné malgré lui par ses croyances superstitieuses à faire un
livre qpi, sauf certains noms à changer, pourrait passer pour
l'œuvre de quelque poète latin, chantant l'une des plus belles
et des plus tendres déesses de l'Olympe.
Du reste il y a dans son style des images , du mouvement ,
et une verve pleine de fougue, qui produisent parfois des effets
heureux.
RECUEIL de méditations et de prières pour le culte domeslique, 5' éd.
revue et corrigée. Paris, chez Abr. Cherbulicz et C'^, 17, rue de
Tournon. Genève, même maison. 1 vol. in-8, 5 fr.
Le succès de ce recueil est le plus bel éloge qu'on en puisse
faire. La meilleure preuve qu'il répond vraiment aux besoins
religieux du public, c'est qu'en peu d'années deux éditions se
RELIGION, PHILOSOPHIE, MORALE, ÉDUCATION. 241
sont rapidement écoulées , et que si les auteurs n'avaient pas
retardé la publication de la troisième, elle le serait déjà pro-
bablement aussi. Mais ils n'ont pas voulu la livrer à l'impres-
sion avant de l'avoir revisée avec soin d'un bout à l'autre , et
d'j avoir fait de notables additions. Le nombre des Méditations
pour les jours ordinaires a été porté de qS à io8 ; deux Priè-
res ont été ajoutées aux trente-cinq qui accompagnent ces Mé-
ditations ; enfin un groupe -nouveau de 29 Prières ou Eléva-
tions à Dieu, a été introduit à la suite des Prières pour diverses
circonstances.
Toutes ces augmentations ont été dirigées par le même es-
prit de sagesse et de simplicité qui avait présidé à la confection
du travail primitif. C'est de la piété pleine de ferveur sans exa-
gération , ardente sans exclusisme , de la foi secondée par les
lumières de la raison, et les auteurs se distinguent par la vive
clarté qu'ils ont su conserver toujours soit dans la pensée, soit
dans l'expression.
Un semblable ouvrage est éminemment utile pour les exer-
cices du culte domestique j il offre la lecture la plus édifiante
aux personnes que l'âge , les infirmités ou Téloignement em-
pêchent de fréquenter assiduement les temples. Aussi nous ne
doutons pas qu'il ne remplace bientôt tous ceux du même
genre qui, tels que la Nourriture de Vaine et autres sont,
malgré tout leur mérite , un peu vieillis , et ne satisfont plus
complètement les lecteurs religieux.
LEGISLATION, ÉCONOîilE POLITIQUE, ETC.
SOLUTION du problème de la population et de la subsistance, soumise
à un médecin dans une série de lettres , par Charles Loudon. Paris.
In-8. 7 fr. 30 c.
Un pareil titre est passablement ambitieux. En effet l'au-
teur se présente comme ayant résolu le problème le plus dif-
ficile de la science, celui devant lequel ont échoué jusqu'ici
les efforts des économistes les plus habiles. Ce ne sont pas des
hypothèses qu'il livre modestement à l'appréciation des sa-
242 LÉGISLATION ,
vaats aptes à les juger. Il tranche hardiment la question , eJ
au lieu d'imiter la sage retenue de Malthus , qui après avoir
examiné sous toutes ses faces le principe de la population , se
contenta d'ajouter quelques conseils sur les moyens de préve-
nir ses dangereuses conséquences , il déclare avoir trouvé le
remède , et le proclame comme une vérité inatlaquahle. Cette
forme absolue n'est pas faite pour inspirer beaucoup de con-
fiance. En économie politique, où il est presque toujours im-
possible d'appeler l'expérience à son aide , on devrait s'abste-
nir de semblables affirmations, qui peuvent être démenties le
lendemain par les faits en l'absence desquels on a bâti sa théo-
rie. Ce travers est d'autant plus inexplicable chez M. Loudon,
qu'il paraît avoir fait une étude approfondie de la matière , et
qu'il a pu par conséquent reconnaître toutes les difficultés
qu'elle présente. Il rend pleine justice an talent avec lequel
Malthus l'a exposée. 11 admet complètement ses bases , mais
regardant la contrainte morale comme un expédient imprati-
cable, il en cherche un autre plus efficace pour arrêter l'ac-
croissement fâcheux de la population. Jusque-là c'est bien, on
ne peut qu'applaudir à ses efforts. Mais alors entrant dans des
considérations physiologiques tout à fait étrangères à l'écono-
mie politique, il construit un système relatif à l'allaitement des
enfants, et nous le donne comme une grande découverte dont
le résultat, parfaitement certain à ses yeux , sera de changer
complètement la marche actuelle de la population. Or cette
découverte n'est autre chose qu'une contrainte morale , diffé-
rente sans doute de celle proposée par Malthus , mais qui ne
nous semble pas plus facile à imposer. En effet il s'agit d'obliger
toutes les mères à nourrir leurs enfants pendant trois années.
Par ce simple procédé, M. Loudon fait rentrer la population
dans des limites convenables , et tarit pour toujours la source
des perturbations, des misères , des désastres prévus par Mal-
thus. Bien plus , il permet à tous les adultes de se marier dès
leur vingtième année , car il n'y a plus pour eux la crainte
d'avoir trop d'enfants ; M. Loudon leur garantit que l'allaite-
ment empêche la conception, et que par conséquent une fem-
me ne devient jamais enceinte tant qu'elle est nourrice. Il est
vrai que le contraire se voit assez souvent, mais ce sont, dit il,
des cas exceptionnels , et quelque fréquentes que soient ces
exceptions, il passe outre sans s'y arrêter davantage. En se
mariant à vingt ans , et nourrissant ses enfants pendant trois
années chacun, la femme ne peut guère en avoir plus de sept,
nombre que , selon M. Loudon , la nature a posé comme celui
qu'il ne faut pas dépasser. Cette seule limite lui paraît suffi-
sante pour remédier à tous les maux causés par l'excès de po-
ECONOMIE POLiTlOUE. 243
pulalion. Il no couservc pas le plus léger doute sur son ia-
iiuence aussi Corle que salutaire, et prétend prouver d'ailleurs
(ju'il est dans les intentions formelles de la nature que la femme
nourrisse son enfant pendant trois années , et que c'est à l'ac-
tion corruptrice de la civilisation qu'on doit l'oubli de ce de-
voir primitif. Nous ne savons si les médecins partageront à cet
égard l'avis de M. London , ni si les économistes le croiront sur
parole, mais il nous semble fort douteux que les mères se lais-
sent aisément convertir à sa doctrine. D'ailleurs quand cela serait,
quand tout le monde tomberait d'accord pour régler amour,
mariage, conception et allaitement , d'après les prescriptions
de M. Loudou, nous ne voyons pas trop comment la popula-
tion s'en trouverait mieux équilibrée. S'il y a maintenant beau-
coup de familles qui comptent plus de sept enfants, il en existe
beaucoup aussi qui en comptent moins. Or dans le système
de notre auteur, le nombre sept deviendrait la mesure presque
générale , et comme il veut qu'on se marie à vingt ans , elle
serait le plus souvent exactement remplie. Outre cela, ses
idées tendent évidemment à diminuer les chances de mortalité
parmi les enfants , ou en d'autres termes à rendre leur vie
moyenne plus longue. Il est donc fort peu probable que la
grande découverte de M. Loudou puisse produire toutes les
merveilles qu'il en attend, et il eut certes été plus prudent à
lui de ne pas annoncer si témérairement la solution d'un pro-
blème qui semble destiné à préoccuper encore bien longtemps
les hommes d'état et les publicistes de tous les pays.
SCIENCES ET ARTS.
MEDECINE VÉTÉnilVAIRE , appliquée au traitement des maladies
des bêtes à cornes, des moutons, des porcs, de la volaille et des la-
pins, par Fr. Clater, traduit de l'anglais par M. Duverne. Paris,
chez Fortin, Masson et C^, 1 , place dePEcoIe de Médecine, 1 vol.
in-12, 5fr.
Ce volume est destiné à servir de guide aux propriétaires
de bestiaux. Ils y trouveront toutes les notions nécessaires
pour l'hygiène et la nourriture des troupeaux , ainsi que des
244 SCIENCES ET ARTS.
directions précieuses sur les moyens de soigner leurs mala-
dies, et l'indication des remèdes les plus efficaces et eu même
temps les plus simples. L'élève des bestiaux, celle branche si
importante de l'industrie agricole , est trop souvent abandon-
née aux préjugés de l'ignorance et de la routine. De là une
foule de procédés plus meurtriers quelquefois que les épidé-
mies qu'il sont censés prévenir, mais qu'ils ne font que rendre
plus fréquentes et plus terribles. La médecine empirique ap-
puyée sur de fausses idées d'économie, produit des maux in-
calculables. Les guérisseurs de campagne font des victimes
bien plus nombreuses encore que celles des charlatans de ville.
Ils redoutent moins les résultats, osent davantage, et abusent
sans scrupule de Taveugle confiance qu'ils rencontrent. Aussi
sent-on généralement le besoin de multiplier les livres propres
à populariser les connaissances médicales, à mettre à la portée
des plus simples les principes de l'art vétérinaire. L'ouvrage
de Clater nous paraît fort bien conçu en vue d'un pareil but.
Il n'a pas la prétention de remplacer dans tous les cas l'expé-
rience et les secours des artistes vétérinaires, mais il offre aux
agriculteurs les moyens de reconnaître à leurs symptômes les
maladies de leurs bestiaux, et, lorsque les circonstances l'exi-
gent, d'y appliquer eux-mêmes, sans avoir à craindre de com-
mettre des erreurs funestes, les remèdes les plus propres à les
guérir. Le traducteur a fait toutes les modifications qui lui ont
semblé nécessaires pour en rendre l'usage plus facile et plus
commode. Ainsi les plus grands soins ont été apportés par lui
dans la réduction en grammes et décigrammes , du poids de
chacune des drogues qui entrent dans les nombreuses recettes
qu'on y trouve. Une liste des drogues qu'emploie la médecine
vétérinaire complète l'ouvrage anglais, et elle est rédigée de
manière à offrir toujours les procédés les moins coûteux et les
moins difficiles. Enfin , comme il est très-important pour tout
fermier qui élève des bestiaux, et qui nécessairement en fait le
commerce, de bien connaître la législation relative à ce qu'on
nomme les vices rédhibitoires, le texte de la dernière loi fran-
çaise qui a été rendue sur la matière est inséré à la fin du vo-
lume. Les personnes qui s^occnpent des animaux de basse-
cour, trouveront également dans ce petit manuel d'utiles con-
seils sur les soins à donner aux lapins et à la volaille.
SCIENCES ET ARTS. 245
LEÇONS sur la philosophie de la nature , données à la i' acuité des let-
tres et sciences de l'Académie de Lausanne, par M. le docteur H.
Ilollard. Lausanne, chez ÏNIarc Ducloux; Genève et Paris, chez
Ab. Cherbuliez et C'^,in-3° de iiO pages.
Ce cours très-abrégé ne renferme que des vues générales
sur un sujet qui, pour être traité d'une naanière complète, de-
manderait sans doute des développements beaucoup plus éten-
dus. Mais , obligé par des circonstances indépendantes de sa
volonté de résumer ses idées, Vauteur a su le faire avec un
talent fort remarquable. Ne pouvant aborder les détails de
l'observation qui l'auraient entraîné trop loin , il se place dès
l'abord au point de vue le plus élevé. C'est l'ensemble de la
nature qu'il considère en philosophe spiritualiste qui cherche
à découvrir dans l'harmonie des êtres organisés , quelques no-
tions sur la cause première dont ils dérivent, sur le but auquel
ils sont destinés. Embrassant avec hardiesse les mille aspects
divers qu'ils présentent , il s'efforce de les ramener à l'idée
d'unité qui les domine tous , marque nettement les traits qui
les différencient, les rapports qui les unissent^ et fait haute-
ment ressortir la supériorité de l'homme que la plupart des
natnrahstes ont involontairement rabaissé , en ne lui laissant
d'antre rôle que celui de premier genre dans la classe des ani-
maux. Mais eu accomplissant cette tache difficile, M. Hollard
a su se garder de l'écueil systématique contre lequel échoue
trop souvent l'esprit humain. Il ne prétend point écliafauder
une théorie aux dépens de l'expérience , et faire plier les faits
devant les principes qu'il pose. Passant d'abord en revue les
écoles diverses formées par les philosophes anciens et moder-
nes , il expose d'une manière succincte mais intéressante et
pleine de clarté, leurs efforts pour atteindre à la conception du
système de la nature. Il examine et critique les résultats aux-
quels est arrivée la science sur ce point, puis il donne ses pro-
pres idées, qui consistent à considérer la fin de l'univers comme
un être destiné à réaliser ici-bas la personnalité et l'activité
libre et morale de son auteur. Cet être c'est l'homme qui, par
son intelligence, domine tous les animaux, et qui ne fait point
partie lui-même du règne animal. La plante végète, l'animal
vil , l'homme pense. Cette doctrine est, on le voit, tout à fait
spiritualiste. M. Hollard repousse le matérialisme que l'on
voit trop souvent admis par les savants qui s'occupent de phi-
losophie naturelle. Il s'attache à bien déterminer la différence
qui sépare l'animalité de l'humanité, et après avoir pfésenté
le tableau de l'échelle des êtres dans tous ses degrés, il décrit
246 SCIENCES ET ARTS.
les caractères psychologiques tle l'homme , et montre Thar-
raonie de son organisme avec ces caractères. Enfin examinant
la question des races, il conclut à n'y reconnaître que des va-
riétés d'une espèce unique qui a été modifiée tour à tour par
le climat, la nourriture, le travail ou l'oisiveté.
Ces leçons , quoique nécessairement fort incomplètes , sont
très-remarquables, et offrent un grand intérêt. C'est un ensei-
gnement fécond, bien nourri, appuyé sur un savoir réel et sur
des études aussi profondes que consciencieuses.
HISTOIRE DE LA CHIMIE depuis les temps les plus reculés jus-
qu'à notre époque, par le D^^F. Hœfer. Pai'is, Tome 1"", 1 vol. 8°,
8 Ir. 50 c.
L'histoire scientifique présente un puissant attrait. On y
trouve des notions précieuses sur l'état de la culture intellec
tuelle chez les anciens, ainsi que sur la marche du développe-
ment de l'esprit humain. Rien de plus curieux que le tableau
successif des découvertes, et de la manière dont elles s'enchaî-
nent depuis les grossiers procédés des premiers âges jusqu'aux
merveilleuses inventions si compliquées et si perfectionnées de
notre époque moderne. On reconnaît avec surprise que les
progrès de la science datent de loin , quoique l'on ne soit ar-
rivé que tout récemment à leurs applications pratiques , et
qu'on ait été fort longtemps avant de songer à en tirer un parti
avantageux pour les aisances ordinaires de la vie. Cette re-
marque frappe surtout dans l'histoire de la chimie, science qui
existait déjà en germe dès le moment oii les premiers vestiges
de l'agriculture , de l'industrie et des arts , ont commencé à se
montrer. La chimie constituait sans doute une bonne part de
Vart sacré pratiqué jadis dans les temples de l'Egypte. Les arts
du verrier, du faïencier, du peintre , du doreur, et plusieurs
autres dans lesquels cette science joue le principal rôle, étaient
connus des anciens Egyptiens ; les ruines de leurs palais et de
leurs hypogées en fournissent d'abondantes preuves. Ce fut
probablement la source d'où sortirent les théories des alchi-
mistes qui an moyen âge s'occupèrent avec une persévérance
si opiniâtre de la transmutation des métaux. Leurs opérations
fort compliquées , leurs méthodes empiriques ne s'appuiaient
pas sur les principes de la science qu'ils ignoraient complète-
ment. Mais le hasard dut plus dune fois les conduire à des ré-
sultats précieux. En cherchant à faire de l'or, ils découvrirent
SCIENCES ET ARTS. 217
maintes combinaisons, maints proiluits cluraiqups que l'on a
cru inventer plus tard , tandis qu'on ne faisait ([ue simplifier
leur t'abrication , ou la rendre plus certaine par l'emploi de
procédés scientifiques. Ainsi les anciens paraissent avoir été
fort liabdes dans l'art de travailler les métaux , quoiqu'il ne
nous reste que des données très-incomplètes sur les moyens
qu'ils employaient. La fabrication du verre remonte également
à l'époque la plus reculée. La ville de Tbèbes était renommée
pour ce genre de produits ; Pline nous apprend que de son
temps les vases de verre étaient plus recliercbés que ceux d'or
et d'argent, il parle même de miroirs qu'on aurait fabriqués à
Sidon. Enfin la première description de la poudre à canon se
trouve dans le Uvre de Marcus Graecus , qui vivait vers le
huitième siècle, et il est probable que l'on connaissait déjà de-
puis longtemps quelque préparation moins parfaite mais assez
analogue pour ses effets , puisque Caligula se vantait de tenir
tête à Jupiter, en répondant à ses foudres par d'autres foudres
lancées en l'air à l'aide d'une macbine, et que , suivant le té-
moignage de Philostrate, les sages de l'Inde repoussaient l'en-
nemi à coups de foudre et de tonnerre.
Afin de bien faire comprendre celte marche lente et détour-
née de la science dont les faits ont besoin d'être plusieurs fois
révélés à l'homme avant qu'il puisse les voir sous leur véri-
table jour, M. Hoefer divise son histoire en trois grandes épo
ques. La première est celle de l'observation ignorante mais
libre de toutes les entraves des préjugés systématiques. Elle
embrasse l'antiquité jusqu'au moment de la lutte mémorable
entre le christianisme naissant et le paganisme à l'agonie.
Dans la seconde, l'esprit d'observation s'abâtardit, la pensée
abandonne le champ de l'expérience pour se réfugier dans le
domaine de la spéculation mystique et surnaturelle. C'est le
moyen âge avec ses théories obscures et ses doctrines fantasti-
ques.
La troisième époque, c'est la nôtre, où l'équilibre tend à se
rétablir entre l'inteUigence et la matière, entre l'expérience et
la raison, où la science commence à se manifester, revêtue de
ses formes sévères, entourée de preuves propres à convaincre,
bien plus que de faits destinés à frapper l'imagination.
Le volume que nous annonçons ici renferme les deux pre-
mières époques , c'est-à-dire Jusqu'au commencement du sei-
zième siècle. C'est une œuvre fort remarquable, fruit de recher-
ches profondes et savantes, rédigée de manière à offrir de l'at^
trait aux lecteurs les moins versés dans la branche spéciale
dont elle traite. L'auteur, obligé d'analyser plus de mille vo-
lumes, a su en extraire une foule de détails intéressants, et
248 SCIENCES ET ARXS.
mêler à l'histoire tle la science celle des hommes célèhres qui
ont contribué à ses progrès. Les conquêtes qu'il raconte n'ont
peut-être pas tout le charme dramatique de celles d'un Alexan-
dre, d'un César ou d'un Napoléon, mais elles sont plus utiles,
plus durables et plus dignes d'exciter l'admiration de la posté-
rité, car ce sont les véritables bases sur lesquelles repose la
civilisation moderne.
METTRAY ET OSTVVALDj étude sur ces deux colonies agricoles par
F. Canlagrel. Paris, au bureau de la Phalange, 6, rue de Tournon.
In-8. 1 fr.
Ne pouvant pas arriver à mettre leurs théories en pratique
par la fondation d'un phalanstère, les disciples de Fourrier font
ce qu'ils auraient dû faire dès l'origine, c'est-à-dire qu'ils
cherchent l'application de leurs doctrines, telle qu'elle est pos-
sible, en partie du moins, avec les données actuelles de notre
état social. En un mot , renonçant aux rêves fantastiques de
leur imagination , ils rentrent dans le domaine de la réalité.
C'est une concession qui fait honneur à leur sagesse , car elle
pourra leur concilier bien des esprits que repoussaient les fo-
lies de \ attraction passionnelle. Le système de Fourrier, à
côté d'une foule d'extravagances, renferme certainement d'ex-
cellentes choses. Il repose sur une idée aussi féconde que vraie,
celle de l'association des hommes pour un but commun, celle
de substituer l'accord, l'union, l'harmonie, aux malheureuses
divisions de toutes sortes, qui tendent sans cesse à dissoudre la
société. Cette idée. Fourrier n'en est pas l'inventeur. Elle avait
été déjà proclamée par le christianisme , mais Fourrier n'en a
pas moins la gloire d'avoir voulu la faire pénétrer dans la vie
pratique , d'avoir travaillé à lui faire porter tous ses fruits.
Seulement il s'est fourvoyé dans les moyens, il a trop peu
vécu avec le monde , et s'est imaginé pouvoir du fond de son
cabinet changer la nature humaine, la mouler en quelque sorte
dans son système qu'il avait construit tout d'une pièce pour
l'avenir, sans se soucier du présent ni du passé. C'est ce qui
fait que le plus grand nombre l'a regardé comme un fou ,
tandis que ses adeptes l'honorent comme un grand génie.
M. Cantagrel se range sans doute parmi ces derniers, mais
il ne se croit pas obligé de suivre servilement les traces du
maître, et il paraît du moins comprendre qu'on ne saurait ob-
tenir tout d'un coup la réalisation de ses vues. Il se contente
SCIENCES ET ARTS. 249
donc d'examiner ce qu'on peul faire pour la doctrine fourrié-
riste, sans sortir des conditions de l'ordre social, tel qu'il existe
dans les pays civilisés. Pour cela il prend deux institutions
modernes , Metlray et Ostwald , colonies agricoles, fondées
récemment pour la réforme des enfants vicieux et le soulage-
ment des pauvres. Dans ces établissements, plusieurs des prin-
cipes de Fourrier trouvent leur application la plus heureuse,
peut-être même la seule possible. Ce sont des associations de
travailleurs , qui mettent en commun leurs facultés , leurs ef-
forts, pour se procurer une existence aisée à laquelle ils n'ar-
riveraient jamais isolément. Et ce n'est pas seulement un bien-
être matériel qu'ils s'assurent ainsi ; l'habitude de vivre ensem-
ble , de confondre leurs intérêts , de se venir continuellement
en aide les uns aux autres, éveille chez eux des sentiments de
fraternité qui ne peuvent avoir qu^une salutaire influence sur
le développement moral. Aussi voit- on à Mettray les enfiints
les plus corrompus céder peu à peu à l'action du régime, et se
plier sans trop de peine à ses exigences. Des résultats plus re-
marquables encore sont obtenus à Ostwald , colonie fondée
pour remplacer la maison de refuge de Strasbourg, et dans
laquelle règne une liberté plus grande qu'à Mettray.
M. Cantagrel regarde le succès de ces deux établissements
agricoles comme une preuve des bienfaits qu'on peut attendre
du travail sociétaire. Il voudrait donc que l'on cherchât soit à
leur donner plus d'extension, soit à en fonder d'autres sembla-
bles d'après les mêmes principes. Il se lance à ce sujet dans
des considérations théoriques passablement obscures , où l'on
reconnaît bientôt le disciple de Fourrier, toujours prêt à classer
les hommes en groupes et en séries, et à les réduire à l'état de
rouages fonctionnant d'une manière uniforme d'un bout du
monde à l'autre. Mais tout en repoussant ce qu^il y a de trop
absolu dans ses idées, ou ne peut s'empêcher de reconnaître
combien l'esprit d'association serait avantageux à l'industrie
agricole. Il est évident que là seulement se trouve le remède
aux inconvénients de la division des propriétés poussée à l'ex-
cès. Déjà d'heureuses tentatives de ce genre ont été faites pour
la fabrication du laitage dans les établissements connus en
Suisse sous le nom de fruitières ; peut-être ne serait-il pas im-
possible d'instituer quelque chose de semblable pour les autres
travaux de la campagne. Si , au lieu de poursuivre vainement
la chimère phalanstérienne, les Fourriéristes tournaient leurs
efforts de ce côté, ils auraient des chances de succès beaucoup
plus grandes, et pourraient espérer de réaliser un jour tout ce
que les doctrines de leur maître renferment de conciliable
avec les bases sur lesquelles repose la société humaine. Il est
250 SCIENCES ET ARTS.
vrai que pour cela il ne suffit pas d'établir des institulious ex-
ceptionnelles comme Meltray et Ostwald , dont la multiplica-
tion serait plutôt (àclieuse qu'utile. C'est l'union des travail-
leurs libres qu'il importe suitout d'amener, en substituant
l'accord et Tintérêt commun à l'isolement et à la jalousie qui
frappent leurs elïorls de stérilité. Une pareille tàcbe est difficile
sans doute , mais elle ne nous semble pas impossible. Seule-
ment, pour l'accomplir, il ne faut pas prétendre cbanger d'un
coup de baguette toutes les conditions qui ont réglé jusqu'à
présent les rapports des bommes entre eux. Mieux vaut faire
un système en vue de la société telle qu'elle est que de vou-
loir créer une société tout exprès pour un système qui n'existe
encore qu'à l'état de théorie très-imparfaite.
MOYEWS de combattre victorieusement les insectes nuisibles à la cam-
pagne , e^ de mettre fin aux désastres toujours croissants quMls cau-
sent à Tagriculture; par M. Kaupert. Dijon, chez Douillier. Genève
et Paris, chez Ab. Cherbuliezet ۥ=, in-8.
Ce petit volume est écrit dans un style un peu déclamatoire,
et l'on trouvera sans doute que l'auteur n'avait pas besoin de
le prendre sur un ton si élevé pour traiter un semblable sujet.
Cependant ou aurait tort de s'arrêter à la forme, et le mal que
font les insectes nuisibles à la campagne est trop réel pour
qu'il ne soit pas permis d'y rattacher quelques vues générales
fondées sur une longue observation de la nature. D'ailleurs les
considérations auxquelles se livre M. Kaupert ne sont point
étrangères à la question. C'est par l'étude de l'histoire natu-
lellc tpi'il est arrivé à constater un fait déjà connu avant lui,
mais trop négligé , et dont on n'avait encore tiré aucune con-
séquence pratique. C'est que les insectes nuisibles ont dans les
espaces voisines des leurs des ennemis bien plus redoutables
que tous les moyens dont l'homme peut user contre eux.
M. Kaupert en conclut que l'agriculteur n'a rien de mieux à
faire qu'à multiplier ces espèces insectivores qui seront pour
lui des auxiliaires d'autant plus précieux qu'il n'est pas obligé
de payer leurs services. Il en signale les divers genres , et de
plus s'attache à démontrer que la destruction des oiseaux , des
taupes, des chauve-souris, et de plusieurs autres espèces d'ani-
maux encore, est plus nuisible qu'utile, car ce sont de grands
consommateurs d'insectes , pour la plupart fort innocents des
délits que le préjugé leur attribue.
SCIENCES ET ARTS. 251
li'espériencc seule peut prouver jusqu'à quel point les vues
lie M. Rauperlsont justes, niais elle est du moins facile à faire,
et il donne en outre d'excellentes directions sur les mesures à
prendre pour diminuer autant que possible le nombre des
hannetons et des chenilles.
ANNUAIRE pour Tan 18/12, présenté au roi par le bureau des longi-
tudes; S*' édit. augmentée de notices scientifiques par M. Arago.
Paris. 1 vol. in-S» de G55 pages.
Si l'annuaire a tardé longtemps à paraître cette année, <]u
moins on est dédommagé par l'étendue et l'intérêt des notices
qui l'accompagnent. M. Arago a largement compensé cette
fois l'absence de sa coopération aux années précédentes. Avec
ce merveilleux talent qu'on lui connaît, pour analyser et pré-
senter Sous la forme à la fois la plus claire et la plus attrayante
l'iiisloire des découvertes scientifiques , il nous retrace la vie
de William Herschel, de ce grand astronome dont le génie se
développa par ses seuls efforts, et qui, à l'aide d'instruments
fabriqués de ses propres mains, découvrit dans les profondeurs
du ciel tant de merveilles inconnues avant lui. Cette notice est
écrite d'une manière fort remarquable, et bien faite pour cap-
tiver l'intérêt du lecteur. Elle est accompagnée d'une liste
complète, par ordre chronologique, des Mémoires de William
Herschell , et suivie de considérations sur l'éclipsé totale de
soleil du 8 juillet 1842, destinées à diriger les observateurs, et
à leur signaler les phénomènes qui doivent plus particulière-
ment fixer leur attention.
GUIDE du botaniste dans le canton de >'aud, par M. Rapin. Lausanne.
1 gros vol. in-12.
Quoique plus spécialement destiné au canton de Vand , ce
guide peut également servir à diriger les excursions du bota-
niste dans le reste de la Suisse et en Savoie. Les espèces y
sont décrites avec précision et clarté , on y trouve nettement
252 SCIENCES ET ARTS.
exposés les caractères les plus propres à faire reconnaître une
plante. L'auteur a suivi pour Tordre la méthode naturelle au-
jourd'hui généralement adoptée par les hotanistcs français.
Mais il a eu soin d'y ajouter une espèce de concordance avec
le système de Linnée, de manière à faciliter la recherche des
familles à ceux qui n'ont pas encore Thahitude de se servir de
la méthode naturelle. Une table alphabétique des genres et des
espèces termine ce volume , qui sera sans doute accueilli avec
un vif intérêt par toutes les personnes qui s'occupent d'her-
borisation.
OU
DES PALAIS, MAISONS, EGLISES, COUVENTS ET AUTRES
MONUMENTS PUBLICS ET PARTICULIERS LES PLUS
REMARQUABLES DE LA VILLE DE ROME ;
Dessinés, publiés et mesurés par
p. XJBTAB.OUIIiIiTf architecte.
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ïtenue €rttti|ue
DES LIVRES IVOUVEAUX.
Oepletit^tc^ 1 842.
»<*^<SNtVt
LITTERATURE , HISTOIRE.
LE ROMAN COMIQUE par Scarron; nouvelle édition précédée d'une
notice sur l'auteur et sur 1 Vtat des lettres en France au dix-septième
siècle, par P. Christian. Paris, 1 vol. in-12. 5 fr. 50 c. — VIE et
opinions de Tristram Shandy , par Sterne, traduction nouvelle par
L. de Wailly. Paris. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 c.
On sera snrpris peut-être de voir figurer en tête de cet
article deux romans, dont le plus jeune est du siècle dernier,
tandis que l'autre date des premières années du règne de
Louis XIV. Mais à défaut de livres nouveaux, il faut bien re-
tourner aux anciens, que nos libraires sont obligés de repro-
duire sous maintes formes , s'ils ne veulent pas être réduifs à
fermer boutique. Nos auteurs ne font plus rien; le public est
las de leurs œuvres, et ils ne le sont sans doute pas moins eux-
mêmes ; en sorte que cette nouvelle école, qui semblait devoir
efiacer la gloire de toutes les époques précédentes, est déjà
frappée d^impuissauce avant même que l'âge ait pu refroidir
la verve de ses chefs. Cela nous étonne peu , car nous avions
prévu ce résultat. Seulement nous ne pensions pas qu'il put
se réaliser si promptemenl. Il est vrai qu'on doit s'épuiser
bientôt à faire de la littérature sans principes, sans direction,
échafaudée sur le vide , ne cherchant ses ressources que dans
les fantasmagories d'une imagination désordonnée. Du reste la
19
254 LITTÉRATURE,
critique ne se plaindra pas de cette stérilité qui la force à jeter
un coup d'oeil rétrospectif sur des écrivains qu'on retrouve
toujours avec un nouveau plaisir. Lequel de nos romanciers
actuels peut-on mettre à côté de Sterne et même de Scarron?
Bien certainement aucun d'eux n'approche de ceux-ci pour
l'originalité , pour la connaissance du cœur humain , la vérité
des détails et l'élude de la nature. Le roman comique nous
introduit dans un monde étrange sans doute , passablement
exceptionnel et même fort trivial. Mais combien il est supé-
rieur, par exemple , à tous les essais de Balzac dans un genre
analogue. On n'y rencontre ni passions exagérées, ni senti-
ments prétentieux , ni recherche de style, et quoique l'auteur
ne craigne guère d'aborder des sujets scabreux , des scènes
licencieuses, jamais il n'imita la complaisance avec laquelle
uos auteurs du jour s'arrêtent et insistent sur tout ce qui peut
enflammer l'imagination du lecteur. Dans de tels passages il
se borne au récit et ne va pas jusqu'à la peinture. £n un mot
Scarron est un modèle de décence à côté de la plupart des
romanciers modernes. Cependant la société dans laquelle il
choisit ses personnages , ne brille ni par la retenue, ni par la
moralité. C'est une troupe de comédiens ambulants qui s'en
vont courir le monde , vivant pêle-mêle et consacrant à mille
petites intrigues amoureuses tout le loisir que leur laisse leur
pénible métier. C'est que Scarron se borne à copier fidèlement
la nature, et que celle-ci est en général beaucoup moins mau-
vaise que le monde idéal sorti d'un cerveau exalté. Le tour
particulier de son esprit le porte plutôt à charger un peu le
côté plaisant des choses et des hommes. Tl nous offre d'excel-
lentes caricatures , types de caractères dont des copies plus ou
moins affaiblies se rencontreront toujours dans le monde réel.
Puis à côté de cela se trouve une fouie d'incidents pleins d'in-
térêt qui éveillent une vive sympathie peur quelques-uns de
ses bizarres personnages. La destinée mystérieuse de Destin
et de M'^^ de l'Etoile pique au plus haut degré la curiosité du
lecteur, qui entraîné tour à tour par le charme touchant de
leurs aventures et par la folle gaîlé de scènes plaisantes où
l'auteur déploie une verve intarissable, arrive à la fin du
Roman comique sans éprouver un seul instant cet ennui ou ce
dégoût que causent quelquefois les productions les plus re-
nommées de notre littérature actuelle. Et pourtant Scarron est
loin d'être exempt de défaut ; il n'avait pas un goût bien pur
et manquait souvent de délicatesse. Mais il ne soupçonnait
heureusement pas que le roman pût être autre chose que la
peinture de la vie humaine, et il n'aspirait point à le transporter
dans cette prétendue sphère philosophique, oii l'on en a fait
depuis une école de corruption et d'immoraUté.
HISTOIRE. 255
Sous ce rapport , Sterne est un peu de l'école de Scarron ,
mais son talent original lui donne une supériorité bien plus
grande encore. Il a créé un genre que les anglais appellent
humour, et dans lequel il s'est élevé à une grande hauteur.
Des écrivains de mérite tels que l'américain W. Trwiug , le
savoyard M. X. de Maistre , le genevois M. Topffer, ont suivi
de plus ou moins loin ses traces^ mais sans pouvoir égaler ses
chefs-d'œuvre, qui ne sont pas l'une des moindres gloires de
la littérature anglaise. Et cependant , qu'est-ce que Tristram
Shandy? Il n'est pas facile de répondre à cette question. Ce
n'est point un roman dans le sens ordinaire du mot , car il n'y
a ni intrigue , ni narration suivie , ni dénouement. L'auteur ne
s'est tracé d'avance aucun plan. Sa plume obéit à tous les ca-
prices de son imagination , qui mérite bien d'être appelée la
folle du logis, car elle divague sans cesse et ne peut jamais se
fixer longtemps sur le même objet. Tri.slram Shandy n'est
qu'un thème à propos duquel l'esprit de Sterne traite nn peu
de tout , étale une érudition aussi aimable que profonde , se
livre à des considérations de toutes sortes, passe en revue tous
les aspects divers que peut oÉfrir la nature humaine , dévoile
au grand jour les replis les plus cachés du cœur de l'homme.
L'auteur prend l'histoire de son héros avant sa naissance et en
fait le pivot autour duquel il fait converger les caractères les
plus excentriques , les plus amusants à la fois et les mieux fails
pour captiver l'attention du lecteur. Puis , donnant libre car-
rière à sa fantaisie d'artiste , à ses rêveries de penseur, à sa
verve piquante de malin critique, il va de digression en di-
gression . perdant tout à fait de vue son sujet , mais sachant
semer sur sa route de touchants épisodes qui excitent l'intérêt
an plus haut degré. Sou livre ressemble moins à un roman qu'à
une causerie assaisonnée de l'esprit le plus ingénieux , de la
sensibilité la plus vraie , et de tous les charmes que peut pré-
senter une piquante appréciation des travers et des faiblesses
de la nature humaine. A défaut d'intrigue cl de plan habilement
conçu , il sait jeter dans le cadre étroit qu'il a choisi une telle
variété d'idées et de détails , qu'on ne se lasse jamais de lire et
de relire ces pages empreintes du sceau de l'originalité la plus
remarquable. Il n'y a en quelque sorte ni commencement ni
fin , mais ses personnages sont peints avec tant de vérité qu'on
est bientôt avec eux comme avec de vieux amis que l'on quitte
à regret , que l'on retrouve toujours avec joie ; et quand on
arrive à la dernière page, tout en regrettant que Sterne n'ait
pu achever sou œuvre , on se console en recommençant la pre-
mière. En effet , c'est là le mérite particulier de ce livre et ce
qui fait son plus bel éloge , qu'on peut le relire dix fois , vingt
256 LITTÉRATURE ,
fois sans jamais eu être las , que plus on connaît le digne oncle
Tobie , le brave caporal Trim et l'aimable Yorick , plus on
éprouve le désir de passer de temps en temps quelques heures
dans leur compagnie.
Lecteurs de romans , croyez-nous , ne vous fâchez pas de
la stérilité de nos auteurs du jour, car elle vous donne le loisir
de retourner à ces vieux écrivains que vous avez perdus de vue,
et dans le commerce desquels vous trouverez des jouissances
que vous regretterez seulement d'avoir si longtemps négligées.
Mais si vous voulez relire Tristram Shandy, nous vous con-
seillons de prendre plutôt l'ancienne traduction , quelque im-
parfaite qu'elle soit. M. L. de Vailly a eu la malheureuse idée
de prétendre se rapprocher davantage du sens littéral , et pour
un style comme celui de Sterne , c'était bien la plus mauvaise
méthode que pût adopter un traducteur.
LA BAGUE antique, seconde série : Les souffrances et les ambitions de
Gabriel Rusconnetz, par S. H. Berthoud. Paris. 2 vol. in-8. 1 5 fr.
Ambroise Brioout, l'apothicaire d'une petite ville de Flandre,
laisse en mourant trois filles encore à la recherche d'un époux,
avec sa pharmacie pour tout héritage. La position était embar-
rassante , car la loi s'oppose à ce que la préparation des drogues
soit confiée à des mains autres que celles d'un homme, et les
caquets d'une petite ville ne permettent guère à des demoi-
selles , même sur le retour, de s'associer un aide masculin.
Or, des demoiselles Bricout, deux n'avaient pas atteint la qua-
rantaine et l'autre ne comptait que vingt-six ans. 11 semblait
donc impossible qu'elles songeassent à ce dernier parti , et les
voisins qui savaient que la vente de TétabUssement ne pourrait
fournir une somme assez forte pour leur entrelien , se livraient
à mille conjectures sur la manière dont elles se sortiraient de
cette difficulté. Pendant quatre mois entiers , toute la ville de
Bergues fut en émoi à ce sujet , car les demoiselles Bricout ,
d'un caractère peu communicatif et peu sociable, jugèrent à
propos de ne prendre ni confident, ni conseiller dans leurs
alentours. Enfin , un beau matin , l'on voit figurer au comptoir
de la pharmacie un jeune parisien , élégant , poU , alerte à ser-
vir la pratique avec celte grâce et cet empressement qu'on ne
trouve que dans la capitale, et jouant de la clarinette. Vous
pouvez penser quelle fut la stupéfaction de la ville de Bergues.
Quel beau thème pour les mauvaises langues , quelle pâture
HISTOIRE. 257
ponr les oisifs de rcslaminct , quelle occasion précieuse pour
tontes les commères du lien de se venger des méchancetés de
toute espèce qu'on attribuait aux trois filles du pharmacien
Bricont, et dont deux, d'entre elles du moins n'étaient pas tout
à fait innocentes! Mais Gabriel Rusconnetz était parisien; il
avait du babil , de la grâce , et jouait assez bien de la clarinette.
Il n'en faut pas tant pour devenir le lion d'une ville de pro-
vince. Aussi bientôt toutes les belles de Bergues oublièrent leur
désir de vengeance pour songer à faire la conquête du nouveau
venu. Les mamans l'invitaient , les filles n'avaient des yeux
que pour lui , et les demoiselles Bricout , qui ne le quittaient
pas plus que leur ombre, savouraient avec délices ce triomphe
inespéré. Cependant , ce n'avait pas été précisément là leur but
en le faisant venir de Paris, et les succès de salon, tout eu
flattant leur amour-propre , leur donnaient des inquiétudes.
Les beautés de Bergues ne devaient pas faire oublier à Gabriel
Rusconnetz les attentions, les prévenances, les petits soins
dont on le comblait au logis , et après quelque temps de cette
douce vie , on le somma en quelque sorte de se déclarer pour
l'une des trois sœurs. Gabriel ne se regimba point contre cette
nécessité j il avait été accueilli comme un frère, et son carac-
tère doux et affectueux éprouvait une égale reconnaissance
pour les trois sœurs. La difficulté était d'en choisir une ponr
femme sans perdre l'amitié des deux autres. Le pauvre parisien
ne sut pas éviter cet écueil , mais en vérité qui n'aurait pas fait
comme lui"? Les deux aînées , Olympe et Nathalie, étaient de
prétentieuses vieilles filles, pinçant de la guittare , tapant du
piano , -roucoulant la romance, et par conséquent fondant un
grand espoir sur la clarinette de Rusconnetz. Pénétrées de leur
haut mérite, infatuées de leurs charmes qu'elles prisaient d'au-
tant plus que jamais personne ne leur avait disputé le privilège
de les admirer, elles professaient le plus profond mépris pour
leur sœur Henriette qu'elles avaient reléguée à la cuisine , et
qui bornait toute son ambition à bien administrer l'économie
du ménage. Aussi , lorsqu'après avoir dirigé toutes leurs bat-
teries contre le cœur du parisien et s'être fait accompagner
presque chaque soir par sa clarinette, au son de laquelle se
mariaient leurs voix glapissantes, l'instant décisif fut venu,
elles ne soupçonnaient même pas qu'il put songer un seul
instant à porter son choix ailleurs que sur l'une d'elles. Mais
Gabriel Rusconnetz fit comme Paris au milieu des trois déesses :
il jeta la pomme à celle qui se présentait devant lui sans voile,
sans attraits factices. Henriette était simple , bonne , aimante ,
et si elle avait trop de pudeur pour imiter le stratagème un peu
trop libre de Vénus , Rusconnetz en la voyant tous les jours
258 LITTÉRATURE ,
dans le négligé de ses occupations matinales, avait pu s'aper-
cevoir qu'elle était plus jeune , mieux faite et plus jolie que ses
sœurs. Elle devint donc sa femme, car quelque fut leur dépit ,
Olympe et Natalie courbèrent la tête devant sou arrêt. Mais
en perdant ainsi l'époux qu'elles avaient rêvé , elles ne pré-
tendirent point abandonner les droits qu'elles pensaient avoir
sur leur protégé. Gabriel Rusconnetz dut continuer à se sou-
mettre à tous leurs caprices et supporter patiemment le joug
d'une tyrannie qu'elles se plaisaient à rendre de jour en jour
plus intolérable. Ici commencent les infortunes du pauvre Pa-
risien, qui sont racontées d'une manière très piquante, et pei-
gnent également avec beaucoup de vérité la vie d'une petite
ville de province.
Sans être un chef-d'œuvre , le roman de M. Bertboud oflre
une lecture assez amusante , el a du moins l'avantage de ne
rien renfermer qui puisse être dangereux , soit pour l'imagi-
nation , soit pour le cœur.
LETTRES de Lord Chesterfieldà son fils Philippe Stanhope, traduc-
tion revue, corrigée, accompagnée de notes et précédée d'une no-
tice sur la vie et les ouvrages de Fauteur, par Amédée Renée. Paris.
2 gros vol. in-12. 7 fr. 50 c.
Les lettres de lord Chesterfîeld , fort goûtées dans un temps,
regardées même comme un excellent traité d'éducation pour
les jeunes gens du monde , ne peuvent plus être considérées
aujourd'hui que comme un monument de l'inconcevable légè-
reté de son époque. Il nous semble bien extraordinaire de voir
un homme grave , un membre du Parlement , un vice-roi d'Ir-
lande , se préoccuper surtout des succès de salon que pourra
obtenir son fils , et employer toute sa sollicitude paternelle à
le diriger vers ce but frivole qui semble être à ses yeux encore
plus important que les qualités morales ou les distinctions in-
tellectuelles. Mais c'est que lord Chesterfield était Français par
l'esprit et le caractère , et regardait le bon ton de la haute so-
ciété de Paris comme l'idéal de la perfection humaine. Il vou-
lait bien que son fds fut instruit , puisqu'il ne dédaignait pas
de se faire en quelque sorte son répétiteur et consacrait sou-
vent ses lettres à des leçons d'histoire ou de géographie. Mais
il fallait avant tout que Philippe Stanhope fut un parfait gen-
tilhomme , expert dans tous les rafinements de la galanterie,
consommé dans l'art de plaire aux femmes el de briller dans
un salon. Pour atteindre ce but , le père donne à sou fils des
HISTOlRli. 259
cousoils partois irès-étranges , et descend jusqu'aux plus mi-
nutieux détails de toilette ou de propreté. Il lui inculque une
morale assez relâchée , mais se montre d'une grande rigidité
pour tout ce qui concerne l'usage et les convenances. Il insiste
beaucoup moins sur la vertu que sur l'élégance des manières
et les grâces de la personne. C'est une éducation toute exté-
rieure , propre à former une superficie pleine d'attraits sans
doute , mais sous laquelle on risque de ne rien trouver de bon.
Du reste elle n'obtint pas même le succès que s'était promis
lord Chesterfield. Son fds était une de ces natures qu'on appe-
lait alors indécrottables; après un assez long séjour sur le con-
tinent , il revint en Angleterre presque aussi peu civilisé qu'il
eu était parti. Ce fut un cruel désappointement pour l'amour-
propre paternel , qui fut d'autant plus sévèrement puni que
Stanbope ne réussit pas davantage dans la carrière parlemen-
taire et diplomatique, et demeura toute sa vie uu être médio-
cre , maladif et peu sociable.
Le résultat d'une semblable expérience ne donnera sans
doute à personne le désir de la renouveler. Mais elle n'en est
pas moins intéressante à étudier. On peut y puiser des leçons
utiles , des conseils précieux. D'ailleurs , sous le rapport litté-
raire, c'est une œuvre fort remarquable, qui a valu à son au-
teur une renommée plus durable que tons les actes de sa car-
rière politique, quelque brillante qu^ait été celle-ci.
La notice que l'éditeur a placée en tête de cette nouvelle
édition est bien faite ; elle renferme une appréciation ingénieuse
et piquante des qualités de lord Chesterfield.
FABLES dédiées à S. A. Mê^ le Comte de Paris, par Fréd. Jacquier,
Paris. In-8. 3 fr. 75 c.
L'apologue est un genre qui séduit volontiers tous ceux dont
la plume manie le vers avec aisance , et dont la verve modeste
ou prudente n'aspire pas à se lancer dans les hantes régions
de la poésie. Il semble que la fable , avec son langage simple
et sa forme complaisante , soit à la portée de tout le monde.
Et cependant c'est peut-être l'un des genres les plus difficiles.
Parmi les innombrables émules qui se sont lancés sur les traces
de Lafontaine et de Florian , pas un seul n'a pu les atteindre ;
c'est à peine si dans tous leurs recueils on trouve quelques
productions dignes de figurer au second ou au troisième rang
après ces maîtres célèbres.
260 LITTÉRATURE,
Celles que nous annonçons ici ne peuvent pas davantage
aspirer à rompre le charme. Elles ne sont certainement point
sans mérite. M. Jacquier a de la grâce, de l'enjouement, un
style aisé, un esprit assez ingénieux. Mais avec tout cela ses
fables sont en général médiocres ; deux ou trois seulement mé-
ritent d'être distinguées. Il a , comme beaucoup d'antres avant
lui , voulu faire des fables pour l'enfance , ainsi que l'indique
sa dédicace au comte de Paris , qui est encore trop jeune pour
avoir même appris à lire ; et cette préoccupation Ta jeté comme
tant d'autres aussi dans une fausse voie. C'est à tort qu'on croit
la fable spécialement destinée aux enfants. Esope écrivait ses
apologues pour des hommes faits , et leur but même , qui est
de présenter sous une forme auecdotiqne et naïve la critique
des travers humains , n'est nullement à la portée de Tintelli-
gence enfantine. Il est vrai qu'on cherche à faire autrement ,
à présenter des idées plus simples , des sujets plus faciles à
saisir; mais alors la fable devient niaise et perd tout son mé-
rite. C'est ce qui est arrivé à M. Jacquier, toutes les fois qu'il
a suivi la ligne qu'il s'était tracée. Aussi les fables de son re-
cueil qui valent le mieux sont précisément celles que les en-
fants comprendront le moins.
Du reste, tout dépend du point de vue sons lequel on les
envisage, et si l'on ne veut les considérer que comme de petites
pièces de poésie destinées à exercer la mémoire des enfants ,
ou en trouvera bon nombre de très-propres à remplir ce but.
Seulement nous reprocherons à l'auteur d'être un peu trop
prolixe et parfois même négligent. Son style manque de con-
cision , et il abuse de la faculté laissée au fabuliste d'employer
indifféremment des vers de toutes grandeurs. Quoiqu'il n'y ait
point de règle fixe à cet égard, le goût doit toujours veillera
ce que la coupe du vers satisfasse les exigences soit de l'har-
monie . soit du sujet.
1H4KIA9I, amertume des jours. Paris, chez Royer, 24i, place du Pa-
lais-Royal. 2 vol. in -8. 15 fr.
Voici un titre qui promet beaucoup et qui tient largement
tout ce qu'il promet. Amertume des jours, désolation des
coeurs, comble de la désespérance, tout s'y trouve, et aussi la
vastité de la pensée , le style haletant , le déUre d'mie imagi-
nation romantique courant la poste à cheval sur une uaëe
d'orage.
HISTOIRE, 261
Manam, c'est l'eufant du crime que poursuit la fatalité sur
tous les sentiers de la vie.
Fille de raduUère, vainement elle se cache sous l'obscure
livrée de la vertu , la société impitoyable découvre sur sou
front le signe fatal, et nulle puissance ni dans le ciel ni sur la
terre ne saurait lui ravir la victime qu'elle veut immoler sur
Tautel de la corruption mondaine.
C'est que sou oncle, Fra-Paolo, ce maudit que personne ne
connaît, qui passait ses nuits à errer sur la montagne , luttant
avec la tempête , et couvrant de ses imprécations le bruit du
tonnerre, avait assassiné le père de Mariam , écrasé du pied
sa mère coupable, et arraché des entrailles palpitantes de cette
femme, l'enfant qu'il élevait en expiation de son crime.
Et Fra-Paolo étant mort de douleur et de faim, car dans son
désespoir il négligeait tous les soins vulgaires de la vie, Ma-
riam devenue la plus belle femme de Paris , avait d'abord
trouvé dans l'amour d'un époux riche et passionné la réalisa-
tion de tous ses rêves.
Mais son âme exaltée était peu faite pour le mariage, et
d'ailleurs ïoaldi , esprit blasé par le contact de la vie mon-
daine, ne comprenant rien à ses extases contemplatives , avait
dans un accès d'humeur, déchiré le voile qui cachait à ses yeux
l'horrible mystère de sa naissance , en sorte que bientôt ses
illusions sont dissipées, et Mariam cruellement désenchantée ,
mais toujours avide de cet amour pur et céleste qu'elle avait
en vain cherché dans le cœur de son époux, abandonne la de-
meure conjugale pour suivre un artiste, un poète, le beau
Raphaël, qui l'emmène au sein des merveilles de l'Italie, lui
fait oublier son honneur, fouler aux pieds tous les devoirs et
toutes les convenances, pour la sacrifier à son tour aux char-
mes d'une courtisane eu renom.
Alors Mariam ne met plus de frein à ses passions^ elle lutte
d'effronterie et de débauche avec sa rivale , et se livre à tous
les excès jusqu'à ce que l'amour de son propre fils , de Théo-
bald, qu'elle a élevé sans lui dire quels liens l'attachent à elle,
la force à l'cculer devant un crime plus monstrueux encore que
l'adultère, et à renoncer au monde pour aller chercher le re-
pos et la repentance dans la solitude d'un cloître.
En voilà de la verve romantique, de quoi rassasier les lec-
teurs les plus affamés de ce genre de pâture. Et le mets sera
d'autant plus de leur goût qu'il est assaisonné d'un langage
tout à fait analogue , sans cesse haletant , courant après la
poésie, visant à l'inspiration. Il n'y a pas de récit j ce sont de
continuelles descriptions dans un style ampoulé, qui crée des
mots nouveaux plutôt que de relâcher un seul instant la cor<le
262 LITTÉRATURE,
tondne qu'il fait vibrer avec une persévérance infatigable. En-
fin pour achever l'analyse de ce roman, il faut dire qu'il a été
écrit dans une pensée philosophique , morale et politique. Si
vous en doutez, lisez la préface, qui n'a pas moins de 169 pa-
ges , et dans laquelle l'auteur vous apprend comme quoi ce
qu'il a voulu peindre u c'est la femme brisant avec la société,
avec les mœurs, avec la religion, avec l'honneur; dans ce
grand adultère de toutes les choses saintes , c'est la femme
ayant la jeanesse, la beauté, la fortune et le génie, et. cepen-
dant étant toujours la victime expiatoire de la société, et s'of-
frant d'elle-même sur l'autel du sacrifice antique, pour lequel
elle a été marquée.»
Plus tard il nous la peindra « accomplissant le grand mystère
de la vie de l'amante, de l'épouse , de la mère , cette trilogie
du drame du cœur de la femme. »
Prenez donc courage si vous voulez lire son œuvre jusqu'au
bout, si vous voulez connaître toute sa pensée avant de la ju-
ger, ce qui ne serait que juste.
Mais vous préférerez peut-être ne pas la juger du tout ,
vous me répondrez, profanes que vous êtes, que vous aimez
mieux le croire que de l'aller voir.
Et bien je vous assure cependant qu'an fond de tout ce fa-
tras de déclamations creuses et vides , il y a quelque chose de
bon, qui mérite d'être encouragé. M. Markharit de Gahérins
Elwar-Goët, c'est le nom passablement étrange que se donne
l auteur, a des intentions excellentes, un but moral, un véri-
table désir d'employer la littérature à faire le bien, à stygma-
tiser le vice, à relever la vertu. Seulement il s'est trompé sur
les moyens, et il faut le lui dire tout franchement, afin que,
si cela lui est possible, il se hâte de quitter une voie dans la-
quelle les meilleures intentions du monde ne sauraient produire
aucun résultat salutaire.
HISTOIRE de mil huit cent quarante et un, annuaire historique et
politique, par A. Villeroy, suivi d'un aperçu sur le mouvement lit-
téraire durant cette année, par O. N. Paris, f vol. in-12. 5 fr. 50.
Nous avons déjà rendu compte du premier volume de cet
annuaire lorsqu'il parut, et nous ne pouvons que confirmer
les éloges qu'il nous semble mériter. Il offre le résumé bien
fait de tous les événements de quelque importance qui ont si-
gnalé l'année. On y trouve le texte des transactions diplomati-
HISTOIRE. 263
ques , les principales discussions îles assemblées parlementai-
res, et le récit de tous les faits qui présentent un intérêt vrai-
ment historique, [^a plus grande impartialité préside à la ré-
daction ; l'auteur se borne à transcrire les documents officiels,
à extraire les relations les plus authentiques, sans jamais per-
mettre à son opinion individuelle de se faire jour. C'est un
travail précieux pour les personnes qui aiment à s'occuper
d'histoire contemporaine, et elles sont nombreuses aujourd'hui
que la raulliplicilé des journaux a répandu dans toutes les
classes de la société le goût des recherches de ce genre. Plus
concis et plus commode à consulter que l'annuaire de Lesûr,
il convient mieux aux gens du monde auxquels il fournit tou-
tes les données dont ils peuvent avoir besoin , dégagées d'une
foule de détails utiles seulement à celui qui fait de l'histoire
l'objet spécial de ses investigations. Aussi ne sommes-nous pas
surpris qu'il ait obtenu , dès sa première apparition , un bril-
lant succès. Il est certainement destiné à devenir de plus en
plus populaire, si l'auteur sait continuer à mériter la confiance
publique par son zèle et son exactitude. Un semblable manuel
est en quelque sorte indispensable pour suivre avec fruit le
mouvement de la politique. On éprouve sans cesse le besoin
d'y recourir, et nous ne doutons pas qu'avec la modicité de
son prix, qui le met à la portée de toutes les bourses, il ne pé-
nètre bientôt jusque dans les plus modestes bibliothèques. Nous
n'avons donc que des encouragements à donner à M. Villeroy.
Mais pour rendre son œuvre tout à fait irréprochable , il ne
saurait apporter trop desoins à sa rédaction. Nous avons ren-
contré dans l'histoire de mil huit cent quarante et un , quel-
ques petites erreurs de noms et de faits , qui ne sont pas bien
importantes en elles-mêmes sans doute, mais qui ne devraient
pas se trouver dans un livre où peut-être les historiens futurs
croiront, pouvoir puiser des matériaux. Dans les passages rela-
tifs à la révolution de Genève , l'auteur se trompe complète-
ment en disant que la Constitution de i8i 4 n'avait subi aucune
espèce de modification , et le nom du président provisoire de
l'Assemblée constituante est Christine et non pas Christini.
LE PRIîVCE ROYAL, par J. Janin , avec un portrait par Charlet.
Paris, in -18.
L'accident qui a privé la France d'un prince, dont le carac-
tère conciliant et les qualités aimables pouvaient faire naître
264 LITTÉRATURE,
de justes espérances pour l'avenir du pays, est une de ces ca-
tastrophes devant lesquelles personne ne saurait demeurer in-
sensible. Aussi le deuil a-t-il été général , sans distinction de
rangs, de partis, ni même de nationalités, et la douleur royale
a trouvé écho et sympathie jusque dans les pays étrangers.
Mais précisément à cause de cela, l'on se sent moins disposé
que jamais à supporter que la spéculation vienne exploiter un
pareil malheur au profil de ses inlérêls mercantiles ou autres.
Rien n'est plus repoussant que de voir ces corbeaux affamés
se précipiter sur un mort illustre pour se partager ses dépouil-
les et s'engraisser de sa renommée.
A peine la mort a-t-elle frappé quelque homme éminent par
sa position ou ses qualités, que voici l'industrialisme s'empa-
rant de sa personne, la reproduisant sous toutes les formes, en
médaille, en gravure, en livre, et la vendant comme une mar-
chandise, en gros et en détail, sans nul souci de l'histoire et
de la vérité. S'il a laissé des écrits, la propriété en est acquise
à ses héritiers pour trente années , mais sa vie tombe aussitôt
dans le domaine public, et peut devenir la proie de quiconque
fait delà plume sou gagne-pain. Nous ne savons trop comment
on pourrait remédier à cet inconvénient , car dans tout ce qui
touche à la liberté de la presse, il est plus facile de signaler le
mal que de découvrir le remède, mais il est bien certain que
la loi s'est occupée jusqu'ici beaucoup plus des intérêts de la
succession que de ceux du mort. Dès que la tombe se referme
sur celui-ci, plus rien ne peut le protéger contre les attaques
de ses ennemis ou contre les panégyriques souvent encore plus
dangereux d'amis maladroits. Le duc d'Orléans n'a pas échappé
à cette commune destinée. Il est vrai qu'il n'avait point d'en-
nemis, on peut le dire sans flatterie, et ce n'est pas une petite
gloire pour un prince ; des voix amies se sont seules fait enten-
dre autour de son cercueil. Mais parmi celles-ci quelques-
unes seulement sont l'expression vraie de la douleur et des
regrets , taudis que les autres n^en sont que l'exagération af-
fectée, que l'ostentation la plus prétentieuse.
Le livre de M. J. Janin nous paraît malheureusement ap-
partenir à cette dernière catégorie, et cela nous chagrine d'au-
tant plus que l'auteur est certainement un homme de beau-
coup d'esprit, très-susceptible de nobles sentiments et d'im-
pressions généreuses. Mais les gens d'esprit sont parfois su-
jets à se laisser en certaines occasions aveugler, entraîner au
delà des bornes de la raison et du bon sens. M. Jules Janin
doit y être encore plus disposé qu'un autre, soit par les allures
de son style , soit par ses habitudes de feuilletoniste. Nous ne
doutons pas qu'une affection réelle pour la famille royale n'ait
HISTOIRE. 265
dirigé sa plimie, mais il a traité la vie du prince royal comme
il aurait fait une réclame pour quelqu'un de ses meilleurs ca-
marades. C^esl d'un bout à l'autre le langage le plus ampoulé
qui appelle à son aide toutes les formes de l'éloge, et les pro-
digue avec si peu de ménagement , que dès les premières pa-
ges on en est las , et l'on ne se sent pas le courage d'écouler
plus longtemps cette bruvante trompette, qui répèle toujours
le même son monotone avec une désespérante énergie.
Le duc d'Orléans était un homme bien doué sons tous les
rapports. Sa vie si courte et cependant si bien remplie , olfre
un touchant intérêt. Mais il fallait la raconter simplement telle
qu'elle fut , et non pas prétendre en soumettre les moindres
détails à un grossissement qui leur donne la taille de faits hé-
roïques dignes des temps fabuleux de l'histoire. C'est de la
flatterie qui sent le courtisan, mais le courtisan sans esprit et
sans adresse, car cela finit par être tout à fait ridicule , et la
mémoire du prince n'avait certes pas besoin qu'on se haisil
les flancs pour la recommander à la postérité.
Il nous semble du moins que ce n'était pas là le rôle d'un
écrivain comme M. J. Janiu, qui devait laisser de telles am-
plifications à la plume des faiseurs d'almanachs ou de ponls-
uenfs, et apporter sur la tombe du duc d'Orléans un hommage
plus sérieux et pins digne.
NOUVELLE CACOLOGIE, ou dictionnaire des locutions vicieuses et
des difficultés de la langue française; par A. Peter, seconde édition.
Genève. 1 vol. in- 12. — CORRIGÉ de la nouvelle cacologie par le
même, seconde édit. Genève. 1 vol. in-12. — NOUVEAU VOCARU-
LAIRE français, ou recueil explicatif des mots qui ne sont pas d'un
usage très-général ; par le même, seconde édition. Genève. 1 vol.
in-l2.
En général nous ne sommes point partisans des cacologies.
Il nous semble que c'est une mauvaise méthode de commencer
par enseigner aux enfants une foule de locutions vicieuses aux-
quelles ils n'auraient peut-être jamais songé d'eux-mêmes,
pour les leur faire ensuite corriger. Mieux vaut débuter par
meubler leur mémoire des principes du bon langage ; c^est
plus expéditif et moins chanceux , car il n'est pas bien sur
qu'entre deux formes que vous lui aurez ainsi présentées tour
à tour l'enfant choisira la bonne, malgré tous vos efforts pour
lui prouver que l'antre ne vaut rien. Les locutions vicieuses
offrent souvent an lonr énergique qui se grave plus facilement
266 LITTÉRATURE,
dans l'esprit. Le moyen le plus sûr de les éviter serait de s'ob-
server soi-même et de veiller à ce que l'enfant n'entendit ja-
mais autour de lui qu'un langage pur et correct. Malheuren-
semenl ce moyen n'est pas à la portée de tout le monde ; en
certains pays surtout les locutions vicieuses se sont si bien na-
turalisées qu'elles font en quelque sorte partie intégrante du
langage national. Alors, nous le reconnaissons, les cacologies
peuvent rendre d'utiles services , elles deviennent même né-
cessaires, parce qu'il s'agit de corriger chez l'enfant des fautes
qu'il fait ou entend faire tous les jours. C'est ce qui arrive en
particulier dans les cantons Suisses où l'on parle français , et
comme c'est à eux surtout que sont destinés les écrits que
nous annonçons en tête de cet article, nous ne pouvons qu'ap-
plaudir aux efforts de M. Peter. Ils sont d'ailleurs rédigés avec
une intelligence remarquable j l'auteur au lieu de suivre les
errements de ses devanciers, qui dans leurs cacologies se don-
nent la peine de construire de longs morceaux dans un langage
barbare, capables de fausser à tout jamais le goût des élèves
dont ils prétendent ainsi former le style , nous offre simple-
ment de courtes phrases destinées à montrer l'emploi des lo-
cutions vicieuses. Puis dans le corrigé il place en regard les
expressions correctes puisées soit dans le Dictionnaire de l'A-
cadémie, soit dans les ouvrages des écrivains dont le nom fait
autorité. A la suite de ces phrases qui sont rangées selon l'or-
dre alphabétique des mois fautifs , se trouve la prononciation
figurée d'un grand nombre de mots, ainsi que celle d'un frag-
ment de l'art poétique de Boileau , d'après les principes de
Dubroca.
Le vocabulaire renferme un choix bien fait , des. mots les
pi' fficiles ou les moins fiéquemmeul employés, avec des
explications précises et claires. Il nous paraît propre tout à la
fois à exercer la mémoire et à développer le raisonnement.
L'auteur y a joint un petit dictionnaire des principaux homo-
nymes de la langue française.
IVOUVEAU VOCABUL'AIRE français-allemand, ou recueil explicatif
des mots qui ne sont pas d'un usage très-général, par A Péter. Ge-
nève. 1 vol. in-12. — PHRASÉOLOGIE où phrases allemandes, à
traduire en français, par le même. Genève, i vol. in-12.
Ces deux petits ouvrages qui vont avec les précédents , car
ils renferment les mêmes mots et les mêmes phrases, ont pour
HISTOIRE. 267
but (le (aire maicher de Iront l'enseignemeul de la langue al-
lemande avec celui de la langue française. Ils sont excellents à
mettre entre les mains des commençants, et peuvtMii trcs-bicn
servir à leur faire vaincre les difficultés de l'élude. Nous ne
doutons pas qu'ils ne fussent employés avec un grand succès
dans les écoles, où Ton se plaint en général de manquer de
livres élémentaires. M. Peter doit à une longue expérience ,
comme chef d'institution, de bien connaître les difficultés du
sujet et les meilleurs moyens de les vaincre. On peut dire que
chez lui la pratique s'unit au savoir pour mériter la confiance
du public.
ÉTUDES tVhistoiie nationale, par J. Olivier, professeur à racadémi»-
de Lausanne. Lausanne, chez Marc Ducloux. Genève et Paris, chez
Abr. Cherbuliezet C*;. I vol. in-8.
Ce volume renferme trois fragments relatifs an canton de
^aud. Ce sont des esquisses destinées à consacrer le souvenir
de quelques-unes des époques les plus intéressantes de son hi-
stoire moderne. La première contient une notice sur le major
Davel, qui, en 1723, tenta de délivrer son pays du joug ber-
nois, et paya de sa tète l'audace de son entreprise. Le pays de
Vaud, alors sujet de Berne, était, quoique faisant déjà partie
de la Suisse, loin de jouir d'aucune espèce de liberté. L'aris-
tocratie bernoise pesait sur lui de tout son pouvoir, et si cette
aristocratie a mérité par ses talents et son habileté d'exciter au
plus haut point l'attention des historiens, il faut bien recon-
naître aussi qu'elle avait pour système d'écraser sans pitié ses
sujets. Le pays de Vaud se trouvait donc cruellement opprimé;
non-seulement son sentiment national était froissé de la ma-
nière la plus blessante, mais encore il se voyait victime d'une
foule d'abus administratifs contre lesquels toute réclamation
était inutile, si même Leurs Excellences n'y trouvaient pas un
symptôme de rébellion, digne d'être sévèrement châtié. Dans
les petits pays , la tyrannie est bien plus insupportable encore
que dans les grands. Aussi le mécontentement devenait-il de
plus en plus général, et quelques années après la bataille de
Vilmergen, où les milices vaudoises eurent occasion de faire,
avec un succès très-remarquable, l'essai de leurs forces au
profil de Berne , le moment parut favorable pour essayer de
réveiller dans le pays l'amour de la liberté. L^eutreprise était
non moins dangereuse que difficile, mais elle n'elh-aya pas le
268 LITTÉRATURE,
major Davel qui résolat de profiter des ressources que lui of-
frait sa position pour tenter un mouvemeul dans lequel il ne
doutait pas d'être aidé, non-seulement par la participation ac-
tive de tous ses concitoyens , mais encore par l'appui plus on
moins indirect de quelques autres états également fatigués de
la domination bernoise. Il forma donc, à lui tout seul, le plan
de se porter sur Lausanne avec ses gens , d'entraîner la ville
dans ses vues, puis de faire de là pénétrer la révolte dans tout
le reste du pays, qui se débarrasserait ainsi facilement de l'ad-
ministralion bernoise, et trouverait une cbance de succès très-
grande dans la difficulté qu'éprouveraient leurs excellences à
faire marcher des troupes sans le consentement de Fribourg,
sur qui le major pensait pouvoir certainement compter. Le
plan était très-bien conçu 5 malheureusement pour le mettre à
exécution il fallait s'en ouvrir à quelques personnes, et les pre-
miers confidents que choisit Davel furent des traîtres qui , fei-
gnant d'entrer dans ses vues, l'entraînèrent à sa perte et le li-
vrèrent à la vengeance de l'ours bernois. Arrêté au moment
où il allait donner le signal delà révolte, il fut jugé et condamné
à avoir la tête tranchée. L'insuccès de sa .tentative n'ébranla
point la fermeté de sa résolution. Il supporta Tépreuve de la
torture avec une constance inébranlable, et conserva jusqu'au
dernier moment la sérénité de son âme, emportant avec lui la
conviction d'avoir fait une chose utile à son pays , en éveillant
l'attention de ses concitoyens sur les abus de l'administration
bernoise, et en montrant à celle-ci qu'il serait dangereux pour
elle de lasser la patience du peuple vaudois.
Le major Davel avait puisé cette force dans les idées reli-
gieuses ; il était fort exalté , et se croyait l'instrument choisi
par la Providence, qu'il faisait intervenir d'une manière pres-
que miraculeuse jusque dans les moindres actions de sa vie.
C'était un caractère remarquable sans doute , mais il nous
semble que M. Olivier exagère un peu, lorsqu'il prétend eu
faire un grand homme. Le projet conçu par Davel était héroï-
que, mais la facilité avec laquelle il se laissa tromper dès le dé-
but , montre qu'il connaissait bien mal les hommes sur l'aide
desquels il comptait pour lexéculer. Ce fut un sacrifice noble
et désintéressé, mais assez inutile, car sa mort, quelle que fut
l'impression momentanée qu'elle produisit, n'eût aucun résul-
tat pour la liberté de sa pairie, qui demeura sujette de Berne
jusqu'à la révolution française.
Le second fragment est un piquant récit du séjour de Vol-
taire à Lausanne, de inôG à lySS. M. Olivier a dans sa ma-
nière d'écrire beaucoup de rapports avec Sainte-Beuve. II se
plaît comme lui dans les petits détails , dans les analyses mi-
HISTOIRE. 269
nutieuses, il siiil faiiv hahileiuent ressortir les moindres traits
propres à caraolériscr ses personnai^es. Aussi trace-l-il de\'ol-
taire un portrait plein (rorii^inalilé. Sous sa plume la figure du
grand railleur sceptique reprend vie et parole. Il nous le mon-
tre régnant en souverain absolu sur la société de Lausanne,
respirant avec bonheur l'air libre de ces belles contrées , et
appréciant vivement le cai-aclère de leurs habitants , quoiqu'il
ne put s'empêcher de donner de temps en temps cours à sa
verve moqueuse. C'est un morceau plein de touches fines et
délicates, d'anecdotes curieuses et de citations intéressantes.
Enfin dans le troisième et dernier fi-agment que renferme ce
volume , on trouve une histoire abrégée de la révolution hel-
vétique dans le canton de Vaud depuis 1780 jusqu'à i83o.
M. Olivier écrit en démocrate sincère , et juge eu général les
choses du point de vue vaudois. Cependant on ne peut lui re-
procher d'être trop partial, car il rend justice à ses adversaires
eux-mêmes, et signale volontiers le mérite, le courage^ la
probité, dans quelques rangs qu'il les rencontre. Ce qu'on
voit dominer avec plaisir dans son travail, c'est le vrai patrio-
tisme suisse, qui oublie ses petits griefs particuliers, pour ne
songer qu'au bien de la confédération , et sait faire abstraction
des divisions de partis pour rendre hommage aux vertus répu-
blicaines. Cet esprit large et généreux ne saurait être trop
loué, car au milieu des ferments de dissolution qui semblent
menacer aujourd'hui le vieux pacte helvétique, c'est en lui
seul qu'on peut encore espérer pour l'avenir de la patrie
Suisse.
LE THÉÂTRE d'autrefois, chefs-d'œuvre de la littérature dramati-
que. Paris, 4, rue Gaillon, livr. i à 4. In-8.
L'ancien répertoire est souvent beaucoup meilleur que le
nouveau. On y trouve maintes pièces plus spirituelles , plus
gaies, plus ingénieuses que celles qui se représentent mainle-
uant sur la plupart de nos théâtres. Les auteurs étaient moins
nombreux, moins féconds peut-être, mais en général ils cher-
chaient h bien faire , et leurs productions portaient un certain
cachet d'originalité que Ton ne retrouve guères chez nos écri-
vains actuels, qui ont introduit dans la littérature dramatique
le principe de la division du travail , et se mettent volontiers
trois ou quatre pour faire le moindre vaudeville.
20
270 LITTÉRATURE,
Il sera donc iacile aux. éclileurs tlu théâtre d' autrefois de
donnera leur recueil un vif attrait , et s'ils savent choisir avec
£;oûl, nous ne douions pas qu'ils n'obtiennent un succès rapide.
Les livraisons que nous annonçons ici renferment déjà plu-
sieurs pièces d'un grand mérite, qu'on leur saura gré d'avoir
tirées de l'injuste oubli dans lequel on les avait depuis trop
longtemps laissées. I^a Partie de chasse de Henri IF, les Jour-
nalistes Anglais , Richard cœur de lion , Y Hypermnestre de
Lemierre, et deux ou trois petites comédies ou opéras de Pa-
nard, de Favarl et de Lalteignant, ofïrent des spécimens de di-
vers genres qui promettent une collection aussi variée qu'in-
téressante. On y retrouve avec plaisir dans les uns cette gaîté
franche et joviale, dans les autres celle grâce naïve ou bien
encore celte austère simplicité de style , dont malheureuse-
ment nos écrivains modernes semblent avoir perdu le secret.
L'opéra comique surtout y brille de tout son éclat, et nous en
recommandons l'élude à nos faiseurs de livrets, qui paraissent
en général avoir oublié que ce genre éminemment français
consiste à savoir concilier l'attrait tout littéraire d'une intrigue
piquante et bien conduite avec le charme d'une musique habi-
lement adaptée aux paroles. Les vaudevillistes aussi feront bien
de retremper leur verve dans la lecture de ces vieux auteurs
qui maniaient avec tant d'aisance et de bon goût ces esquisses
légères , trop souvent métamorphosées en plaies bouffoneries
ou en farces ridicules , sous la plume de leurs innombrables
successeurs.
Enfin celle espèce de répertoire rétrospectif, pourra servir
à réhabiliter bien des renommées injustement frappées d'ana-
ihème, et fournir l'occasion de redresser les jugements portés
sur certains écrivains par la dédaigneuse critique de la nou-
velle école.
SOUVENIRS et impressions d'un sous-lieutenant ; ou Nice, ses envi-
rons et la rivière de Gênes, par Paul de Kick. Moulins, chez P.-A.
Desrosiers. Paris, chez Chamerot, 53, Quai des Augustins, 1 vol.
gr*) in-8. 7 fr. 50 c.
Ce volume renferme quelques récits ingénieux , quelques
descriptions piquantes, et des esquisses qui, si elles ne sont pas
toujours de très-bon goiÀt, révèlent du moins chez leur au-
teur une verve assez spirituelle et une grande facilité de style.
Un sous-lieuleuant peut se permettre bien des licences qu'on
HISTOIRE. 271
ne pardonnerait pas à tout le monde. Ses impressions sentent
un peu la caserne, ses souvenirs sont nécessairement emprun-
tés à la vie militaire, mais il passe légèrement sur les scènes
scabreuses, il raconte avec une gaîlé parfois bouffonne, et le
rire désarme le lecteur. Le tableau qu'il fait des états du prince
de Monaco est tout à fait plaisant. C'est une description pleine
tle traits satiriques , et qui cependant doit être vraie , car elle
se borne au simple récit sans prétention ni recberclie, d'une
promenade dans cette petite principauté , où l'on rencontre
à cbaque pas les résultats du plus mauvais gouvernement pos-
sible. Le morceau sur la branche la plus active et la plus lu-
crative du commerce de Nice , quoique d'un genre assez peu
littéraire et passablement grotesque, offre une certaine origi-
nalité qui n'est pas sans mérite. Mais le talent de l'auteur se
montre sous un jour plus favorable dans Miqueo , Catherine
Segurana et Une soirée de Nice. On reconnaît bien eu général
la plume d'un jeune homme qui manque d'expérience , et ne
sait pas ménager ses ressources ; cependant on y trouve de
l'intérêt et l'on se sent disposé à encourager M. Paul de Kick,
qui a sans doute bien à faire pour corriger ses défauts, mais ne
manque certainement ni d'imagination ni d'esprit.
RELIGION , PHILOSOPHIE , MORALE , ÉDUCATION.
DE JL'AGONIE et de la mort dans toutes les classes de la société , sous
le rapport humanitaire, physiologique et religieux, par H. Lauver-
gne. Paris. 2 vol. in-8. 15 fr.
Le sujet traité dans cet ouvrage est certainement l'un des
plus propres à piquer la curiosité des lecteurs. S'il est une
préoccupation à laquelle aucun homme ne saurait échapper,
c'est celle de la mort , de ce mystérieux phénomène , objet de
doute , de crainte ou d'espoir, sur lequel les plus frivoles sont
eux-mêmes obligés d'arrêter tôt ou tard leur pensée , et qui
souvent tourmente le plus ceux qui aff^ecteut d'y songer le
moins. Il n'est pas d'étude qui présente un intérêt plus vif que
272 RELU.10N, rH[LOSOPHIE.
celle des derniers momeiUs de l'homme. A. cet instant suprême
où Tàrae se détacljc de son enveloppe terrestre, elle semble
parfois s'épanouir eu quelque sorte subitement , jeter un éclat
plus lumineux et manifester d'une manière fort remarquable
sa nature immortelle. L'agonie est comme une dernière lutte
entre la matière qui tend à se dissoudre et le principe imma-
tériel qui prend son essor vers un monde nouveau. C'est un
sujet d'observations précieuses dans lesquelles on peut puiser
des données importantes pour arriver sinon à dissiper entière-
ment les ténèbres qui enveloppent le secret de la vie , du moins
à se former ime bypolhèse appuyée sur de nombreuses pro-
babilités. Le médecin ou le prêtre qui, profitant des nom-
breuses occasions que lui fournit sa position spéciale , recueil-
lerait avec soin tous les faits de ce genre dont il est témoin ,
pourrait rendre de grands services à la science philosophique.
C'est ce qu'a voulu faire M. le docteur Ijauvergne. Malheu-
reusement il s'est peut-être trop hâté de publier son livre et
n'a pas attendu de pouvoir en trouver dans sa propre pratique
tous les matériaux. Une vie d'homme ne serait pas trop longue
pour un semblable travail, car il est nécessaire de réunir une
grande quantité d'observations , toutes faites en vue du but
qu'on veut atteindre. Au lieu de cela , M. Lauvergne paraît
avoir puisé quelques faits dans ses souvenirs , puis s'être re-
posé pour le reste sur les communications de ses amis et con-
frères , souvent incomplètes , quelquefois assez insignifiantes ,
et ne présentant pas toujours les caractères propres à inspirer
la confiance. C'est un défaut assez grave , car il en résulte que
son œuvre manque d'unité , d'harmonie , et ne porte pas ce
cachet d'observation qui seul pourrait lui donner une autorité
réelle auprès des esprits sceptiques ou incrédules. Ce sont des
considérations brillantes , des réflexions plus ou moins ingé-
nieuses , accompagnées d'anecdotes sans doute fort bien ra-
contées, mais fort peu probantes, souvent même contradic-
toires , sans que l'auteur se donne la peine de les rattacher ^
un principe général , de peser dans une juste balance les ar-
guments qu'on en peut tirer pour ou contre la doctrine spiri-
tualiste qu'il expose dans sou introduction. En un mot ce n'est
pas un livre achevé , ce sont des notes rédigées dans l'ordre
des faits physiologiques, et, quant au rapport humanitaire et
religieux annoncé sur le titre , le lecteur s'en tirera comme
il pourra , celte partie du travail est complètement abandonnée
à sa judiciaire. C'est à lui de comparer et de conclure. Si du
moins les faits étaient bien précisés et circonstanciés , on com-
prendrait que l'auteur se fût reposé sur l'évidence des résultats
qui doivent en ressortir. Mais en général les détails manquent ,
MORALE , EDUCATION. 273
cl il esl souvent clillicile d'iipprc'cier d;uis quel sens ou doit in-
terpréter les récils de M. Lauvcrgne. Lui-mèuic n'est jias tou-
jours bien fidèle à ses tendances et monlre parfois une étrange
légèreté qui conlrasle avec la gravité d'un sendilable sujet.
Ainsi , tout en se déclarant spirilualiste , il manifeste sans cesse
un penchant prononcé pour les doclrines phrénologiques qui
le sont fort peu. Puis il se livre un peu trop au genre décla-
matoire , oubliant que dans la science l'imagination doit céder
le pas au raisonnement.
Cependant, malgré les critiques que nous nous permettons
de lui adresser, il serait injuste de ne pas reconnaître que ce
livre renferme une foule d'aperçus ingénieux , des idées ori-
ginales , des vues fécondes , et qu'il a d'ailleurs le mérite d'ou-
vrir une voie nouvelle aux investigations de la science. Une
fois l'altention fixée sur ce point, de nouveaux travaux surgi-
ront bientôt sans doute ; mais si M. I^auvergne se voit dépassé
dans la carrière , il lui restera la gloire d'avoir le premier si-
gnalé le but et tenté de l'atteindre.
TABLEAU de l'état actuel de l'instruction primaire en France ; rap-
port présenté au roi, par M, Villemain, ministre de l'instruction
publique, le I ^ novembre 1841. Paris, In-1 8. 75 c.
Ce rapport , rédigé avec un talent supérieur, oÉfre le tableau
des progrès qu'a fait depuis i83o l'enseignement primaire dans
toule la France. On v voit avec plaisir combien la sollicitude
de l'administration a été grande à cet égard, et quels puissants
eiForls se sont dirigés vers ce but. De nombreuses écoles ont
été ouvertes, de meilleurs métbodes introduites , des inspec-
tions plus régulières exercées , des écoles normales instituées
pour les régents , et des prix fondés pour ceux qui se distin-
guent par leur zèle et leur intelligence ; en un mot rien n'a
été négligé de ce qui pouvait contribuer à exciter sous ce rap-«
port un élan général. Aussi , quoique les résultats ne soient
peut-être pas encore tels qu'on peut les désirer, on ne saurait
nier du moins que l'état de l'enseignement primaire en France
ne soit maintenant très-supérieur à ce qu'il était sous la restau-
ration. Mais l'œuvre est immense, et, pour l'accomplir, il reste
encore beaucoup à faire. L'un des obstacles les plus grands
que signale M. Villemain , c'est la résistance des conseils mu-
nicipaux , dont la plupart paraissent ne pas comprendre la
nécessité des écoles el se montrent disposés à refuser les sa-
274 RELIGION, PHILOSOPHIE, MORALE, ÉDUCATION.
crifices , bien modestes pourlaul , qu'elles exigent , ou , s'ils
les votent , à les réduire autant que possible. Cette disposition
est si générale qu'il a fallu y remédier par un article de loi qui
soumet leurs décisions à l'approbation du préfet et autorise
celui-ci à fixer le minimum de la somme. Ce fait nous frappe
comme bien peu favorable à la démocratie. Il prouve du moins
que la France est loin d'être prête à en recueillir de bons fruits.
Ij'action puissante d'un pouvoir central paraît encore absolu-
ment nécessaire pour la tirer de l'état de demi-barbarie dans
lequel l'avait plongée à cet égard l'insouciance , calculée ou
non , de ses gouvernements antérieurs. Peut-être aussi le
système universitaire n'est-il pas le plus propre à populariser
le goût de l'instruction , et vaudrait-il mieux permettre à l'en-
seignement libre de lui faire nne salutaire concurrence. Il est
vrai que le premier résultat de la liberté pourrait être d'aug-
menter considérablement l'influence du clergé. Mais ce danger
devant lequel on recule n'exisle-l-il pas déjà? Ne voyons-nous
pas les frères des écoles chrétiennes, en dépit du privilège de
l'université , profiter de toutes les occasions que leur offre le
mauvais vouloir des conseils municipaux à l'égard des écoles,
pour s'emparer petit à petit de l'instruction primaire 7 D'ail-
leurs, il ne faut pas se faire d'illusion, l'enseignement pri-
maire , pour porter de bons fruits , doit être éminemment mo-
ral et religieux, et tant que la France sera un état catholique,
elle devra en subir les conséquences, sous peine de voir tous
ses efforts frappés d'impuissance et de stérilité.
LEGISLATION, ÉCONOMIE POLITIQUE, ETC.
PLAIM d'une réoi'ganisation disciplinaire des classes industrielles en
France , par F. de la Farelle. Paris, chez Guillaumin ; 5, Galerie de
la Bourse. 1 vol in- 12. 2 fr. 50. c.
La société royale d'agriculture et d'émulation de l'Ain a
couronné cet ouvrage comme répondant le mieux à la question
qu'elle avait posée sur la convenance d'établir, dans les divers
LÉGISLATION, ECONOMIE POLITIQUE. 275
méliors , des associations légales dans le hul do régulariser 1 1
de discipliner l'induslrie. Après avoir cru trouver dans la liberté
absolue et dans la concurrence illimitée , l'âge d'or de l'indus-
trie, ou eomnience à s'apercevoir que là comme ailleurs , le
bien est mêlé de mal , et que le régime actuel, quelle que soit sa
supériorité sur rancien, présente à son tour de graves incon-
vénients. On ne peut pas songer à rétablir les maîtrises , mais
on voudrait les remplacer par quelque chose d'analogue, et
c'est la forme de cette organisation désirée que la Société de
l'Ain avait mise au concours.
M. de la Farelle est parfaitement entré dans les vues du
programme. Etudiant avec soin la législation qui réglait autre-
fois celte matière , il a cherché à lui emprunter tout ce qui lui
paraissait conciliable avec la liberté industrielle. Il propose
donc des espèces de maîtrises libres qui ne seraient basées que
sur des associations purement volontaires, qui offriraient à l'ou-
vrier des moyens de secours, de travail , de direction , et dans
lesquelles le consommateur trouverait de précieuses garanties
de moralité et d'habileté. Pour bien faire comprendre son sy-
stème , il l'a résumé sous la forme d'un règlement disciplinaire
de la classe industrielle.
Tous les marchands , artisans et ouvriers des classes ou pro-
fessions industrielles y sont distribués en corps ou commu-
nautés sous la surveillance d'un syndical.
Chaque communauté se compose de maîtres , d'ouvriers ou
compagnons , et d'apprentis.
Comme autrefois , on ne peut obtenir la maîtrise qu'après
avoir fait son apprentissage chez un maître et avoir subi un •
examen de capacité. Mais le règlement n'impose aucun mode
particulier, ni aucune règle de travail ou de production. Il
permet seulement, dans chaque profession, l'établissement
d'un bureau de garantie et de contrôle où les membres de la
communauté auront la faculté de se faire délivrer une marque
attestant, après examen , le métré, le poids, la composition
ou qualité des articles par eux produits ou mis en vente.
Du reste , le travailleur qui ne voudra pas faire partie de ces
communautés demeurera toujours parfaitement libre d'exercer
sa profession en dehors de leur organisation , et de leur faire
concurrence s'il se croit assez fort pour cela. Mais il est facile
de prévoir que si une fois de semblables associations prenaient
quelque consistance , elles captiveraient bientôt la confiance
publique , et que les travailleurs isolés ne pourraient longtemps
lutter contre elles. Le projet de M. de la Farelle nous paraît
donc digne d'être encouragé. Il ne remédiera sans doute pas
à tous les maux dont on se plaint , et dont une bonne partie du
276 LÉGISLATION,
moins a sa source soil clans les entraves qui gênent encore le
développement naturel de l'industrie, soit dans le triste héri-
tage de fautes et d'imprudences que nous a légué le passé.
Mais il contribuera certainement à corriger bien des abus et à
populariser le principe de Tassociation, dont on ne peut nier
fa puissance féconde et salutaire. L'expérience seule , d'ail-
leurs , pourra le faire apprécier h sa juste valeur, et comme
il ne renferme rien d'attentatoire à la liberté industrielle , on
ne saurait trop se bâter d'en essayer l'application.
Dès qu'il ne s'agit que d'une organisation volontaire, les
obstacles ne seront pas aussi grands qu'on se Tiraagine. L'au-
teur s'appuie avec raison sur l'existence déjà si ancienne du
compagnonage , pour prouver que les classes ouvrières ne
sont pas hostiles aux idées d'association. Elles en ont un sen-
timent instinctif qui, s'il était bien dirigé, pourrait produire
d'heureux résultats.
Que les penseurs qui , s'efifrayant de l'avenir de la société,
cherchent à conjurer les orages dont elle est menacée, quittent
le champ de la théorie pour aborder celui de la pratique. Le
moindre succès obtenu dans cette voie sera plus utile que
toutes leurs éloquentes déclamations contre les principes ri-
goureux de la science. En réclamant l'abolition des privilèges
et des entraves, les économistes n'ont jamais prétendu défen-
dre aux travailleurs de s'associer dans le but de régulariser la
production. C'est bien mal comprendre la maxime de laissez
faire, laissez passer, que de la représenter comme ayant pour
but d'isoler le travail et de condamner les efforts individuels h
s'épuiser dans un état d'hostilité constante les uns contre les
autres. Quoiqu'en dise M. de la Farelle, si son projet rencon-
tre de sérieux obstacles, ce sera précisément dans les pays où
îe principe de la liberté n'est pas encore admis dans toute son
étendue, et tous les arguments qu'il présente pour intéresser
l'autorité en sa faveur peuvent même, en quelque sorte, se
résumer en ces mois : laissez faire, laissez passer.
Tvaissez le travail s'organiser, laissez-le débattre et soigner
lui-même ses propres intérêts, conlenlez-vous de le surveiller
et n'étouffez pas son essor sous votre prétendue protection.
ECONOMIE POLITIQUE. 277
(lISTOIUii électorale de la l'raiice, ilepuis la convotalioii dos Elats-
Généiaiix de 1789, par A, Andiganne. Paris, chez W. Coqucbor»,
48, rue Jacob. 1 vol. in-8. G f'r.
L liisloire clecloralo de la France renfermé en quelque sorle
riiistoire de son éducation constitutionnelle. Le principe électif
une fois admis, aspire à se développer et à s'étendre toujours
plus , sans aucun égard pour l'état des lumières dans le pajs.
Il en résulte une foule d'essais infructueux , de tentatives avor-
tées et de désappointements cruels pour ceux qui avaient mis
tout leur espoir dans l'adoption du principe, ne doutant pas
qu'il ne produisit les plus merveilleuses conséquences. Bien
heureux quand on peut, par une marche prudente , maintenir
jusqu'à un certain point l'équilibre et empêcher le suffrage
universel d'arriver trop longtemps avant la capacité univer-
selle. La France a été jusqu'à présent assez heureuse sous ce
rapport. Elle a modifié lentement sa loi électorale, et quoique
obligée parfois de lutter contre des tendances hostiles à son
développement, elle ne s'est point laissé entraîner, par esprit
d'opposition , à des excès dangereux.
Le livre de M. Audiganne retrace, d'une manière fort inté-
ressante, les diverses phases de celle législation électorale
sous l'empire de laquelle les esprits ont pu se former petit à
petit aux conditions essentielles du régime représentatif. Il ra-
conte tour à tour l'essor donné au principe électif par la révo-
lution de 1789 , sa destruction presque complète sous le régime
impérial, puis la lutte qui s'engagea sous la restauration entre
ses partisans et ses adversaires , enfin son triomphe après i83o
et l'impulsion nouvelle qui lui fut donnée par la loi qui le régit
actuellement. Il signale les progrès continuels qu'il a faits au
milieu des obstacles accumulés sur sa roule, et propose quel-
ques modifications qui lui paraissent encore désirables pour le
mettre tout à fait en harmonie avec l'esprit de notre époque.
Ces modifications sont l'admission de quelques capacités intel-
lectuelles et la centralisation de l'élection. lÀ se borne l'exten-
sion qu'il croit convenable de donner au principe.
Le livre de M. Audiganne nous semble écrit avec sagesse,
étranger aux exagérations de l'esprit de parti , et tout à fait
propre à donner une idée claire et juste du sujet qu'il traite.
Il est très curieux d'y suivre pas à pas les vicissitudes diverses
«lu principe qui forme aujourd'hui la base de l'organisation
politique de la France , et duquel , par conséquent , dépendra
sans doute tout son avenir.
278 LEGISLATION ,
rOLITlQUli (l'un philosophe chrétien ou considérations aihesséc.s aux
hommes de loi. Paris. 1 vol.in-8. 6 i'vi 50 r.
L'auteur de ce livre est un franc apôtre du principe de l'au-
torité. Pour lui le cliristianisme c'est l'Eglise de Rome, et sa
philosophie consiste tout entière dans ces mots fameux : «Con-
trains-les d'entrer. » Quoiqu'il se réjouisse fort du mouvement
catholique de notre époque , il ne le trouve pas encore assc^
prononcé, car il ne voit de salut que dans le retour aux beaux
temps du droit divin , du pouvoir absolu et de la persécution.
Les compromis avec l'esp.f'it du siècle sont à ses yeux de véri-
tables niaiseries. Il veut en finir une fois pour toutes avec la
souveraineté du peiiple , avec les gouvernements constitution-
nels , avec la tolérance surtout , qui est la cause première de
tout le mal. A genoux peuples ignorants, prosternez-vous,
adorez vos maîtres , et le premier qui osera lever la tête , le
gibet ou le bûcher en fera bonne justice. A la bonne heure ,
j'aime celte foi robuste qui va jusqu^au bout sans broncher. Ne
me parlez pas de ces esprits timides qui reculent devant les
conséquences rigoureuses d'un principe, et qui, dans leur ter-
reur, le tordent et le plient en tons sens, dételle sorte qu'il n'a
plus ni signification ni portée. Du moins avec notre auteur on sait
à quoi s'en tenir, il expose clairement son système , et s'il en-
treprend de restaurer le caUiolicisme, ce n'est pas avec la folle
prétention d'en faire un instrument de progresse! de liberté.
Marchant droit à son but sans s'inquiéter des obstacles , il re-
construit la société sur le principe catholique pur qui veut une
soumission aveugle aux ordres de l'Eglise. Le souverain n'est
plus qu'un agent du pape, dont la seule mission doit être de
maintenir les peuples dans l'obéissance. Pour cela ce n'est pas
de la clémence , ce n'est pas de l'humanité qu'il lui faut. De
semblables vertus ne sont que sottes faiblesses. Le prince doit
avoir sans cesse la main armée du glaive, non-seulement pour
faire respecter la loi, mais encore et surtout pour garantir ses
sujets contre l'influence des doctrines perverses par lesquelles
on chercherait à leur faire secouer le joug qui les opprime.
On conçoit que pour atteindre cet idéal il y a beaucoup à faire.
Toute la législation actuelle est à refoudre jusque dans ses
moindres détails. Mais l'auteur ne recule point devant cette
nécessité. Avec un courage que rien n'arrête , il change de
fond en comble les relations de la famille aussi bien que celles
du pouvoir politique et du pouvoir civil. De même que le prince
est le représentant de Taulorité dans l'état , le père doit l'être
au sein de la famille. Il faut donc lui donner des moyens d'ac-
ÉCONOMIE POLITIQUE. 279
lion plus puissants, et lui accorder la liberté de transmettre ce
qu'il possède selon son bon plaisir. C'est là que l'auteur voit
le seul moyen de mettre un terme à l'horrible fécondité de ce
faux principe d'éj^alité absolue, qui n'admet aucune distinction
d'âge ou de mérite entre les membres d'une même société do-
mestique. On arrêterait ainsi le morcellement continuel de la
propriété. On concentrerait celle-ci de manière à maintenir la
foule dans la complète dépendance d'un petit nombre de grands
propriétaires. Puis on travaillerait d'autre part à restreindre
également autant que possible le développement intellectuel ,
et l'on cbercberail à entraver la marche de l'industrie de ma-
nière à ramener petit à petit l'état social du moyen âge avec
ses seigneurs , ses serfs attachés à la glèbe , et ses puissantes
corporations religieuses. Tel est l'avenir rêvé par le philosophe
chrétien. On ne trouvera pas sans doute qu'il ait beaucoup de
chances de se réaliser. On l'accusera peut-être de folie. Mais
qu'on y prenne garde : c'est là que tendent en définitive tous
les efforts que l'on fait aujourd'hui pour rendre à l'Eglise ca-
tholique son antique éclat. Rome est immuable dans ses pré-
tentions encore plus que dans ses principes. Pour elle les siè-
cles ne sont rien, le progrès des idées est comme non avenu ,
ce qu'elle voulait il y a cinq cents ans, elle le veut encore. Elle
semble parfois renoncer à la lutte , elle attend avec patience,
elle fait la morte, mais elle ne compose Jamais avec ses adver-
saires. Elle peut varier dans ses moyens, se plier en apparence
avec souplesse aux exigences des temps. Mais son but a tou-
jours été , sera toujours d'étoufifer la pensée humaine sous le
joug impitoyable de son autorité, et si l'auteur de celle politi-
que a commis une faute, c'est simplement d'avoir levé trop tôt
le voile qui cache ses véritables projets. On aurait tort de lui
en faire un reproche, car sa précipitation pourra contribuer à
dissiper quelques illusions, ouvrira peut-être quelques yeux,
et montrera le danger d'admettre ou d'encourager certains
principes dont on repousserait avec horreur les conséquences
cependant inévitables.
SCIENCES ET ARTS.
ESSAI lie statique chimique d(;s êtres organisés; leçon prolcssée par
7vI.J. !3nmas, pour la clôlure de son-cours à l'école de médecine
Paris, in-8. 2 fr. 50 c.
Dans celle leçon M. J. Dumas résumant les clécouverles les
plus importantes de la chimie moderne, les rallaclie à quelques
idées générales , élevées et fécondes , sur le rôle que jouent
dans la nature les plantes et les animaux. Dans les premières
il nous montre le laboratoire où s'élabore toute matière orga-
nique, tandis que les derniers sont des espèces d'appareils de
combustion, destinés à diviser de nouveau les éléments de celle
matière , afin qu'ils puissent alimenter sans cesse Toeuvre de
transformation dont ils sont les agents éternels. Par leurs ra-
cines et par leurs feuilles, les piaules aspirent de l'eau, de l'a-
cide carbonique et de l'azote ; elles fixent dans leur inlérieur
l'eau, l'azote, le carbone, puis rendent à l'air l'oxigène. I/azote
leur sert à produire uue substance fibrineuse, entre les parti-
cules de laquelle vient se fixer la matière composée par le mé-
lange de l'eau et du carbone. Le tissu cellulaire , le tissu li-
gneux , l'amidon et la gomme, sont tous également produits
par ce mélange, et, malgré les caractères particuliers que cba-
cun d'eux présente , ce sont des matières parfaitement identi-
ques, puisqu'on y retrouve toujours lo molécules de carbone
pour 12 molécules d'eau. «Admirable fécondité, qui sait du
même corps eu faire trois différents , et qui permet de les
transmuter l'ixn en l'autre avec la plus faible dépense de force,
toutes les fois que l'occasion l'exige. »
L'arrangement moléculaire paraît être la seule cause de la
diflférence qui distingue le ligneux insoluble dans l'eau, de l'a-
midon qui fait empois dans l'eau bouillante , et de la dextrine
qui se dissout si bien dans l'eau à froid ou à chaud. C'est luie
nouvelle preuve de la prodigieuse simplicité des moyens qu'em-
ploie la nature pour l'accomplissement des phénomènes qui
excitent le plus notre surprise.
Lorsque les plantes ont ainsi rempli leur rôle , commence
celui des animaux , qui est de brûler celte matière organique
SCIENCES ET ARTS. 281
pour rendre à l'almosphèro les élémenls que les plantes tib-
sorhent. Par la digestion, la respiration, la transpiration et
rexcrélion, ils exhalent à leur tour de l'acide carbonique, de
l'eau, de l'azole.
Ainsi c'est un échange continuel entre l'air, les plantes et
les animaux.
((Les végétaux verts constituent le grand laboratoire de la
chimie organique. Ce sont eux qui , avec du carbone , de l'iiy-
drogcne, de l'azote, de Teau et de l'oxide d'ammonium, con-
struisent lentement toutes les matières organiques les plus
complexes.
«Ils reçoivent des rayons solaires, sous forme de chaleur ou
de rayons chimiques, les forces nécessaires à ce travail.
(i liCs animaux s'assimilent ou absorbent les matières orga-
niques formées par les plantes. Tis les allèrent peu à peu, ils les
détruisent. Dans leurs tissus ou leurs vaisseaux, des matières
organiques nouvelles peuvent naître, mais ce sont toujours
des matières plus simples , plus rapprochées de Télat élémen-
taire que celles qu'ils ont reçues.
(( Ils défont donc peu à peu ces matières organiques créées
lentement par les plantes ; ils les ramènent donc peu à peu
vers l'état d'acide carbonique, d'eau, d'azote, d'ammoniaque,
état qui leur permet de les restituer à l'air.
((En briàlant ou en détruisant ces matières organiques, les
animaux produisent toujours de la chaleur qui, rayonnant de
leur corps dans l'espace , va remplacer celle que les végétaux
avaient absorbée.
(( Ainsi tout ce que l'air donne aux plantes, les plantes le cè-
dent aux animaux, les animaux le rendent à l'air ; cercle éter-
nel dans lequel la vie s'agite et se manifeste , mais où la ma-
tière ne fait que changer de place.
((La matière brute de l'air, organisée peu à peu dans les
plantes, vient donc fonctionner sans changement dans les ani-
maux, et servir d'instrument à la pensée; puis vaincue par cet
effort, et comme brisée, elle retourne, matière brute, au grand
réservoir d'où elle était sortie, n
Telles sont les hautes considérations que M. Dumas fait res-
sortir de l'étude de la chimie. Indépendamment du talent re-
marquable qu'elles donnent à l'auteur l'occasion de déployer,
on ne saurait trop applaudir l'introduction d'un pareil ensei-
gnement dans la faculté de médecine à laquelle on a souvent
reproché avec raison de manquer un peu trop de véritable
philosophie. La lecture de cette intéressante leçon fera vive-
ment désirer que M. Dumas publie bientôt la totalité de son
cours.
282 SCIENCES ET ARTS.
MOEURS^ instinct et singularités de la vie des animaux mammifères,
par R.-P. Lesson. Paris. 1 vol. in-1 2, 5 tr. 50 c.
Le but de M. Lesson clans ce petit volume, est de compléter
Tœuvre de Bufïon en décrivant les animaux qui lui étaient in-
connus , et en redressant les erreurs que des renseignements
inexacts lui firent commettre. Il a rassemblé pour cela les
faits nouveaux qui ressortent d'observations faites par les na-
turalistes modernes, et les présente dans un style simple, clair,
qui, s'il n'atteint pas la baute supériorité de son modèle, ne
manque certainement point d'élégance et de cbarme. Les
mœurs des animaux sont la partie la plus intéressante de l'hi-
stoire naturelle, mais aussi la plus difficile et la plus négligée
par les savants, qui préfèrent acquérir promptement de la re-
nommée par quelques recberches nouvelles sur la classifica-
tion, plutôt que de consacrer leur vie à l'observation d'une oa
deux espèces sur lesquelles leurs découvertes courraient en-
core le risque d'être contestées, jusqu'à ce que d'autres obser-
vateurs fussent venus les confirmer. Aussi les progrès de la
science sous ce rapport, depuis Buffou , ont-ils été bien lents.
Nous en avons la preuve dans l'ouvrage de M. Lesson, qui,
quoique bien peu étendu pour un sujet si vaste , contient en-
core plus de descriptions d'animaux que de détails sur leurs
mœurs et leurs instincts. La plupart des observations qu'il a
pu recueillir ne roulent guère que sur des généralités assez
vagues , et il ne donne de notions bien précises que sur les
animaux qu'on a pu suivre dans l'état de captivité. Malgré
cela, sou travail offre certainement un vif intérêt. On y trouve
le résumé de recherches nombreuses , dont les résultais sont
épars dans des Mémoires scientifiques , ou dans des ouvrages
difficiles à consulter. C'est une espèce d'inventaire des con-
quêtes de la science moderne, qui ne sera pas sans utilité pour
les savants eux mêmes, mais qui présente surtout aux gens du
monde une lecture instructive et pleine d'attraits.
UN MILLION DE FAITSj aide-mémoire universel des sciences, des
arts et des lettres par F. Aicard, Desportes, P. Gervais, L. Lalanne,
Ch. Martins, Ch. Vergé et Yung. Paris. 1 gros vol. in-1 2 de 800 pa-
ges à 2 colonnes, avec des figures insérées dans le texte. 12 fr.
Ce volume renferme sous un format commode et très-por-
tatif, une véritable encyclopédie. En effet par une ingénieuse
SCIENCES ET ARTS. 283
combinaison typograpliiqiio , il équivaut exactement à lo vo-
lumes in-8" de l^^G pages cliacun , et cependant, quoique le
caractère soit sans doute fort petit, Timpression est assez nette
pour rendre les leclierches faciles. Plus de !^oo gravures sur
bois sont semées le long de ses colonnes, et des tables dres-
sées avec beaucoup de soin renvoient au corps de l'ouvrage
pour environ buit mille mots à plus de vingt mille passages
différents.
On le voit , il était impossible de rassembler plus de matiè-
res dans un espace aussi restreint, el sous ce rapport c'est cer-
tainement le travail le plus remarquable qui soit sorti des
presses françaises.
Mais ce n'est pas seulement comme cbef-d'œuvre tjpogra-
pbique que ce livre mérite d'être distingué. C'est un recueil
précieux dans lequel se trouvent réunis tous les résultais de
«juelque importance qui sont définitivement acquis à l'esprit
buraain. Et quoique sous une forme très-concise ils sont pré-
sentés avec clarté, sans sécheresse, avec tous les développe-
menls nécessaires pour venir en aide à rinlelligence du lec-
teur. Dans ce but même , les auteurs n'ont point voulu suivre
l'ordre alphabétique généralement adopté dans les ouvrages
de celle natuTe , et qui a l'inconvénient grave d^en détruire
l'unité, d'empêcher toute vue d'ensemble, el de rendre indis-
pensables des répétitions fatigantes. Ils ont préféré grouper les
faits, el les ranger dans Tordre des diverses branches des con-
naissances humaines, d'après le rôle que celles-ci jouent sous
le point de vue de la constitution sociale.
On comprend tout de suile l'avantage d'une semblable clas-
sification , qui offre une marche analogue à celle de l'esprit
humain, et permet d'embrasser avec les détails particuliers de
chaque branche le lien qui les unit les unes aux autres, el les
fait toutes converger vers le même but. C'est une idée philoso-
phique aussi féconde qu'intéressante dans ses résultais.
Les sciences raalhéraaliques pures et appliquées, et les
sciences physiques forment un premier groupe , où l'on ne
considère les faits que sous le point de vue abstrait, et dans
leurs applications à l'homme envisagé individuellement. Un
second groupe de même nature est composé des sciences na-
turelles et médicales. Puis viennent les connaissances spécia-
lement appbcables à Texistence matérielle de l'espèce hu-
maine, réunie eu corps de nations. Ce sont l'arilhmétique so-
ciale , dont le but est de déterminer les éléments numériques
de diverses espèces qui peuvent intéresser Ihomme dans l'état
de société, l'agriculture, la technologie , le commerce et l'art
militaire. Enfin trois autres groupes sont formés des sciences
284 SCIENCES ET ARTS.
qui ont rapport aux faits de l'ordre moral. Dans le premier se
trouvent la plulosopliie , la littérature, les beaux-arts. Le se-
cond comprend la paléographie, la numismatique, la chrono-
logie et riiistoire , la philologie , la géographie, la biographie
et la mythologie. Le troisième renferme l'éducation et la lé-
gislation. Un index alphabétique des noms d'hommes, de lieux
et de choses, rend l'ouvrage très-facile à consulter, et permet
do l'employer également soit comme un résumé complet de
chacune des sciences que nous venons de nommer, soit comme
un dictionnaire pour de simples recherches.
La rédaction du Million de faits confiée pour ses parties
principales à de jeunes savants pleins d'ardeur et de zèle , ue
laisse d'ailleurs rien à désirer, et cbacun des petits traités dont
il se compose est terminé par une esquisse historique et biblio-
graphique, où se trouvent des indications souvent peu connues
sur des découvertes importantes , et des conseils sur les meil-
leurs ouvrages à étudier. Aussi serions-nous bien trompés si
celle ingénieuse publication n'obtenait un rapide et brillant
succès.
GENEVF, , IMPIIIMERIE DE FERD. RAMBOZ.
Keiiue Qirtttque
DES LIVRES IVOUVEAUX.
Ocloèto 1842.
LITTÉRATURE , HISTOIRE.
LES MYSTÈRES de Paris, par Eugène Sue, l^e partie. Paris. 1 vol.
in-8. 7 fr. 50 c. — PAULA MONTI ou l'hôtel Lambert , hisloire
contemporaine, par Eugène Sue ; tome 1<îf. Paris. 1 vol. in-8, 7 tr.
50 c.
M. Eugène Sue est doué d'une imagination Irès-fécoude ;
on ne saurait le nier , ses nombreux écrits en offrent la preuve
et le voici maintenant qui, pour ne laisser aucun doute à cet
égard , entreprend de mener de front deux romans de genres
très-divers. C'est un tour de force certainement fort remar-
quable , car il est exécuté avec un rare talent. L'auteur con-
naît bien l'art d'exciter l'intérêt, de soutenir l'attention, d'en-
traîner le lecteur à sa suite dans le dédale des intrigues les
plus compliquées , dont il fiut mouvoir les ressorts avec une
grande babileté. "Sous ce rapport il nous paraît être supérieur
à tous les autres romanciers du jour. Dans ses ouvrages l'ac-
tion marche d'un pas ferme , le drame se développe sans effort,
et jamais l'on n'y rencontre ces longueurs fatigantes ou ces
détails minutieusement puérils qui rcmplissenlceux de M. Fré-
déric Soulié et de M. de Balzac.
Malheureusement tout comme ces derniers, M. Eugène Sue
abuse parfois de ses facultés d'une singulière façon. Pas plus
qu'eux il ne se préoccupe du point de vue moral , et la liltéra-
21
286 LITTÉRATUBE ,
lure semble n'élre pour lui qu'un art sans but ni porlée. Le
principe du beau est complètement sacrifie au désir de piquer
la curiosité par des peintures liardies et originales. Faire à tout
prix du neuf, oser ce qui ne l'avait pas clé jusqu'à présent,
voilà quelle est la seule pensée qui dirige ces écrivains et leur
fait souvent choisir de préférence les sujets les moins littéraires
comme plus propres à stimuler le goùl blasé du public.
Pour produire quelque efïet sur des palais endurcis par l'u-
sage des liqueurs fortes , il faut de l'esprit de vin assaisonné
de poivre. C'est plus facile et plus prompt que de chercher
par un régime sobre et doux à leur rendre la délicatesse et la
sensibilité qu'ils ont perdues.
Tel est sans doute le raisonnement qu'aura fait M. Sue en
prenant la plume pour écrire les Mystères de Paris, qui depuis
quelque temps remplissent le iemWeiowAu. Journal des Débats,
jusqu'ici tout à fait pur des allures étranges d'une semblable
littérature.
Dès les premières lignes de ce gracieux récit, l'argot des
voleurs et des assassins vient enrichir le style de l'auteur de
sa triviale énergie. TNous sommes inlro duils dans un de ces
bouges infects où les forçats libérés ou évadés se donnent ren-
dez-vous et qu'ils appellent un lapis-franc . Les principaux
personnages sont une Ogresse , un Chourineur, une Goualeuse
et un inconnu qui n'est ni choiuineur , ni ogre , ni grinche ,
mais se pique de connaître parfaitement les mœurs et les habi-
tudes de ses estimables compagnons. Et pour s'excuser de nous
offrir une société pareille, M. Sue ne trouve rien de mieux
(|,ue de s'appuyer sur l'exemple de F.Cooper, qui nous a peint
les sauvages d'Amérique. C'est , dit-il , une autre race de sau-
vages qui vit au milieu de nous, en dehors des lois , et qu'il
est bon de connaître. La comparaison n'est pas flatteuse pour
les Peaux rouges. Heureusement elle est aussi fausse qu'in-
juste, et nous ne comprenons pas comment on peut assimiler
le rebut de nos bagues et de nos prisons aux habitants des
prairies ou des forets vierges. Il est vrai que-les uns et les autres
s'abandonnent volontiers sans frein à tontes leurs passions j
mais les premiers nous offrent l'aspect repous'santde la corrup-
tion et du crime , tandis que les derniers n'ont d'autre tort que
d'être demeurés étrangers aux bienfaits de la civilisation.
Quoi qu'il en soit, le chourineur maltraite \s goualeuse, qui
liposte en lui portant un coup de ciseaux, et l'inconnu, nommé
Rodolphe , intervient à propos pour mettre fin au combat en
rossant le chourineur avec une telle supériorité de coups de
poingt , qu'il gagne aussitôt sou respect et sa confiance; puis
tous les trois vont souper ensendile dans le tapis-franc de
HISTOIRE. 287
Vogressc. Là doux iloubles cholettes de tortu a douze , un ar-
lequin ot quelques verres d'eau d'affachcvenl d'établir Tinti-
milc la plus complète. La goiialeuse raconte son histoire, qui
est celle d'une pauvre fille abandonnée par ses parents au coin
d'une borne, el recueillie par une vieille méchante et borgne,
surnommée la Chouette, qui envoyait la petite mendier le long
des rues et la battait tant qu'un beau jour elle prit son parti
de ne plus rentrer à la maison, fut ramassée par la police el
enfermée dans une maison de correction jusqu'à l'âge de seize
ans, puis mise à la porte avec une somme de trois cents francs
qu'elle eut bientôt dissipée , et finalement enrôlée par les
ogresses de la Cité au nombre de leurs filles de joie , parmi
lesquelles sa voix harmonieuse et douce lui avait valu le sur-
nom de la goualeuse. Le chourineur raconte à son tour son
histoire, qui rassemble fort à la précédente. C'est aussi un en-
fant trouvé qui a passé par tontes les épreuves de la misère ,
a fait les plus pénibles métiers pour gagner sa vie , et qui ,
après avoir été quelque temps employé chez un écarrisseur
à chouriner les vieux chevaux, fut saisi tout à coup d'un tel
amour de chouritier, que s'étant ensuite engagé comme soldat,
dès la première faute qu'il commit contre la discipline, il chou-
rina son sergent qui voulait le punir, el fut condamné à mort
comme assassin. Puis sa peine fut commuée en i5 ans de tra-
vaux forcés , après lesquels il vient de quitter le bagne pour
reprendre son état de manœuvre.
D'ailleurs le chourineur libéré , ou si vous aimez mieux le
fagot affranchi , est un parfait honnête homme , qui ne se
ferait pas grinche pour tout l'or du monde et dont le caractère
un peu féroce , mais du reste bon enfant , excite au plus haut
degré la sympathie de Rodolphe. A la vérité , il n'a pas encore
entièrement perdu le SjOÙ\. àe chouriner ; iX est toujours prêt
à redevenir assassin dès que Toccasion s'en présentera ; mais
que voulez-vous, s'il a la bosse de la destructivité ce. nesl pas
sa faute; et à cela près, Rodolphe le trouve tout à fait digne
de devenir son confident et son ami.
Ce Rodolphe est une espèce de gentilhomme philosophe qui
aime à étudier la société sous toutes ses faces, et choisit de
préférence les plus laides.
Après avoir complété son éducation , en se rendant expert
dans l'art de boxer, de jouer du bâton et de parler l'argot, il
s'est lancé dans la carrière de l'observation, et revêtu de la
blouse , il pénètre jusque dans les repaires du crime sans
crainte ni scrupule.
Le lapis franc ou la taverne de la mère Ponisse , où nous
le voyous en si bonne compagnie, lui fournit maints sujets
288 LITTÉRATURE ,
d'éludé. Taudis qu'il est encore sous l'impression des deux ré-
cits qu'il vient d'entendre , entre un raille ou agent de police
qui , avec l'aide de quelques gendarmes, opère l'arrestation
de deux bandits accusés d'avoir assassiné une vieille femme.
Puis arrive le maître d'école, le plus redoutable des brigands
du quartier, qui tout récemment évadé du bagne, où il était
renfermé pour la vie , a su dérouter les poursuites, en se mar-
tyrisant la figure de manière à se rendre méconnaissable. Il
amène avec lui sa largue , dans laquelle la goua leuse reconnail
avec terreur son ennemie la Chouette. Une lutte devient im-
minente , et déjà Rodolphe s'apprête à faire usage de ses
poingls , lorsque son fidèle serviteur Murpb , qui ne le perd
jamais de vue dans ses dangereuses expéditions , accourt , lui
dit quelques mots en anglais , et l'entraîne hors de la taverne.
A peine ils sont sortis , que surviennent deux étrangers qui
cherchent Rodolphe , et qui se faisant servir une bouteille de
vin , tentent vainement d'obtenir du chourineur quelques ren-
seignements propres à les mettre sur ses traces. Cependant le
maître d'école et la Chouette, furieux de voir leur proie échap-
per, car la goualeuse a profilé d'un moment de trouble pour
battre en retraite , complolleul ensemble contre les nouveaux
venus , les suivent à leur sortie du cabaret , et tombant sur eux
dans une rue écartée, les débarrassent fort lestement de leurs
bourses et de leurs portefeuilles. Mais le chourineur a tout vu,
et dès le lendemain il en informe Rodolphe , qui est revenu
chercher la charmanle goualeuse , à laquelle il s'intéresse vi-
vement, et qui, fort désireux de s'emparer de certains papiers,
forme aussitôt le plan d'attirer le maître d'école dans un piège,
afin de lui enlever les portefeuilles. Il commence par déposer
sa protégée en lieu sûr, sous la garde d'une autre femme qu'il
a déjà sauvée de la misère, puis il se présente au brigand qu'il
veut tromper, comme un hardi voleur, et lui propose une af-
faire de compte à demi. Le maître d'école essaie bien de lut-
ter de ruse avec lui , mais enfin il succombe , et Rodolphe ,
maître de sa destinée , s'érige en juge , le condamne pour tous
ses crimes à perdre la vue, et fait exécuter la sentence par son
docteur, nègre fidèle qui obéit à son maître sans aucun scru-
pule. Puis il renvoie le malheureux aveugle avec la somme
nécessaire pour suffire à tous ses besoins , et fait un sort très-
heureux au chourineur, en lui donnant la direction d'une
ferme en Algérie, où il pourra chouriner des Arabes tant qu'il
voudra , sans cesser d'être un parfait honnête homme.
Tel est le roman qui depuis deux mois fait les délices du
monde fashionable. Notre analyse est bien incomplète , mais
nous la croyons suffisante pour faire apprécier les mérites de
HISTOIRE. 289
ce chef-d'œuvre. Nous avons surtout voulu donner une idée de
l'agréable emploi que l'auteur fait de l'argot. On prétend que
ce beau langage, ainsi naturalisé dans la littérature par le Jour-
nal des Débats, fait fureur dans les salons, et qu'il n'est pas
rare d'entendre des lions du premier ordre dire à leurs chastes
compagnes : Dis-donc , la goualeuse , est-ce que tu ne vas pas
nous goualer une de tes goualantes ? Certes, M. Eugène Sue
doit s'enorgueillir d'un semblable succès, et il peut se vanter
à juste titre de contribuer à former le goiît de son époque.
Dans Paula Monti nous trouvons un monde tout différent.
Ce sont des princes et des princesses , des marquis et des mar-
quises, et c'est tout au plus si parmi les nombreux personnages
que l'auteur met en scène , on en rencontre un ou deux qui
n'aient pas devant leur nom le petit de aristocratique. Mais il
nous a paru que sons ces dehors brillants se cachaient des
mœurs et des penchants qui ne sont guère plus nobles que ceux
des habitués du tapis-franc. Peut-être l'auteur a-t-il voulu
produire un contraste , montrer que la corruption réelle ne
gît pas toujours là où elle semble le plus apparente. Ce serait
une idée assez juste , quoique singulièrement forcée et pré-
sentée sous un jour aussi faux qu'immoral , puisqu'elle aurait
pour résultat de placer le bagne au-dessus des salons , et de
confondre si bien la vertu avec le crime, qu'il n'y aurait plus
moyen de s'y reconnaître. Mais ce premier volume ne renfer-
mant que l'ébauche encore très-incomplète d'une intrigue fort
embrouillée , nous nous abstiendrons de formuler un juge-
ment, et nous attendrons la fin du récit qui s'annonce du reste
comme plein de vie et d'intérêt.
CONSUëLO, par Georges Sand. Paris. 2 vol.in-8. 15 fr.
Une petite Espagnole , élevée par des Bohémiens qui l'ont
prise on ne sait oii et l'ont abandonnée en Italie après l'avoir
traînée à leur suite dans maintes contrées diverses , puis re-
cueillie par un maestro , qui découvre en elle la plus belle voix
du monde et en fait la première chanteuse de Tenise, telle est
l'héroïne de Mad. Sand. C'est une de ces créations artistiques
auxquelles sa fantaisie ingénieuse sait donner tant de charme
et d'attrait. Se livrant aux caprices de son imagination si riche
et si féconde , elle nous peint sous les couleurs les plus origi-
nales cette existence d'artiste, dont elle-même possède une
^90 LITTÉRATURE,
assez longue expérieuce pour la bien connaître. Ici , point de
ces prétentions à la métaphysique, point de ces préoccupations
humanitaires contre lesquelles son beau talent est venu plus
d'une fois échouer dans ses précédentes productions. Elle vise
moins au génie, se renferme davantage dans le cercle de la vie
réelle, et si son œuvre n'a pas une bien haute portée, du moins
elle remplit mieux les conditions ordinaires du roman.
Consuelo , la plus pauvre et la moins jolie des jeunes filles
qui fréquentaient l'école des choristes dans l'église des Mendi-
canti, était méprisée par ses dédaigneuses compagnes. Elle ne
chercliait point non plus à gagner leur amitié, semblait se com-
plaire dans son isolement et ne connaissait pas de plus grande
jouissance que d'aller passer la soirée sur le bord du canal à
chanter et jouer avec Anzoletto , le petit pêcheur de coquil
loges, son unique compagnon, qu'elle appelait son fiancé,
parce qu'ils s'étaient promis de se marier ensemble. Mais douée
d'une organisation musicale fort remarquable, elle ne tarde
pas à devenir la favorite du Porpora , maître habile qui jouis-
sait dans Venise d'une haute renommée, et qui résolut de faire
une prima donna de cette pauvre enfant si chélive et si dégue-
nillée. Dans ce but il s'agit de lui faire obtenir la faveur du
comte Zustiiiiani , noble protecteur, dont l'appui est indispen-
sable aux débutantes. Or, le comte, quoique très-sensible aux
charmes d'une belle voix , ne l'est pas moins à ceux d'une belle
femme , et lorsqu'il voit pour la première fois Consuelo vêtue
comme une mendiante, il renverse toutes les espérances de son
ami le maestro , en déclarant qu'elle est affreuse. Cependant
Porpora ne se décourage point. Il engage Consuelo à soigner
un peu mieux sa toilette , éveille l'ambition dans son esprit, la
fait travailler avec ardeur , et réussit si bien à mettre tout son
talent en évidence, que le comte trouve piquant d'en devenir
amoureux et de la faire débuter sur le théâtre , où elle obtient
un succès complet. Dès lors la vie misérable et solitaire de la
petite chanteuse de rue fait place aux fêtes et au luxe du grand
Mionde. Le comte cherche à l'entourer de séductions , mais
fidèle à son attachement pour Anzoletto , Consuelo repousse
les avances du noble seigneur ; quand elle voit son fiancé l'ou-
blier pour une rivale, il lui prend un profond dégoût pour
celle gloire qui est venue gâter sa vie en l'exposant aux intri-
gues de la jalousie et à celles non moins dangereuses de la cor-
ruption. Porpora sentant la nécessité de ne pas laisser plus
longtemps sa protégée en but aux périls qui menacent son in-
nocence , l'arrache brusquement au ihéâlre et au monde, et
l'envoie sur les confins de la Bohême , dans une famille alle-
mande qui habite le vieux Château des Géants.
HISTOIRE. 291
(Vesl un chaugemenl de scène aussi complet qu'inallcadu ,
clans lequel l'auteur déploie une merveilkusc souplesse de ta-
lent. Les Rudolstadt , auxquels Porpora recommande son élève
comme pouvant être à la fois une aimable compagne et une
excellente maîtresse de musique pour la jeune Amélie , sont
une famille d'antique noblesse , qui vit dans la retraite, conser-
vant religieusement ses vieilles mœur^simples et austères. Cha-
cun de ses membres ofïre un caractère bien tranché. Ce sont
autant de types originaux que Mad. Sand se plaît à esquisser
fortement avec cette fermeté de piioceau qui lui est propre. On
y trouve , dans un cadre restreint , une image vigoureuse de
la fermentation et de la lutte des idées au moyen âge. Les ha-
bitants de ce gothique manoir semblent être, comme les murs
qui les entourent , des ruinas du temps passé , demeurées in-
tactes au milieu du mouvement général , respectées par le ni-
veau civilisateur qui s'est arrêté devant le pont-levis de leur
château. Le catholicisme le plus fervent anime le chef delà fa-
mille, ainsi que sa sœur la vieille chanoinesse , tandis que son
fils Albert, jeune enthousiaste chez lequel l'imagination exaltée
par les souvenirs de la guerre des Hussites produit des hallu-
cinations étranges , paraît pencher plutôt vers les doctrines lu-
thériennes , et que sa nièce Amélie, jeune fille à la tête légère,
gémit de la triste existence à laquelle elle est condamnée , et
par esprit d'opposition se sent plutôt disposée à l'incrédulité,
dont elle puise les éléments dans les productions de la littérature
française qu'elle lit eu cachette. Enfin , pour compléter le ta-
bleau , le chapelain de la famille est un jésuite qui se plie avec
souplesse à tous les caractères, et semble tenir dans sa main les
fils d'une intrigue mystérieuse dont le Château des Géants
doit être le théâtre.
Cette exposition faite avec talent excite l'intérêt au plus
haut degré ; mais l'auteur s'arrête précisément à l'arrivée de
Consuelo chez les Rudolstadt, et il faut attendre qu'il lui
plaise de publier la suite. Nous ne saurions approuver cette
mode que nos romanciers adoptent depuis quelque temps de
publier ainsi des œuvres inachevées. Non-seulement elle est
fort désagréable pour le lecteur, qui se voit interrompu au mo-
ment où son attention commençait peut-être à être vivement
captivée , mais elle nous paraît fâcheuse pour l'écrivain lui-
même, qui perd de vue l'ensemble de sou travail et s'en laisse
souvent détourner par quelque autre sujet dont la nouveauté
séduit davantage sou imagination. AiusiMad. Sand a déjà, pour
le moins , deux romans qui se trouvent dans ce cas , celui-ci
fera le troisième, et comme on en annonce encore un nouveau
pour paraître prochainement , il est à craindre que les autres
292 LITTÉRATURE ,
ne se finisseat jamais. Ce n'est pas ainsi que nous comprenons
la culture des lettres. C'est la frapper de stérilité, la condamner
à ne rien produire de bon ni de durable , c^est en faire un mé-
tier, lucratif peut-être, mais indigne d'un talent supérieur
comme celui que nous aimons à reconnaître chez l'auteur de
Consuelo, malgré les reproches que notre critique a dû son-
vent adresser à ses œuvres.
PASSE-TEMPS poétiques, par lechev. de Bouffret, \ vol. in-12. 5 fr.
50 c. — LOISIRS religieux par le même. 1 vol. in-12. 2 fr. 50 c.
Paris, chez Aug. Vaton , 46, rue du Bac.
Jjes Passe-temps de M. de Bouffret renferment trois petits
poèmes : la Lecture, le Paysage, l'Aiguille^ et plusieurs satires
sur les travers de notre époque, dirigées surtout contre le mau-
vais goût de l'école romantique. Ses Loisirs se composent d'une
suite de pièces sur divers sujets religieux.
Les intentions les plus droites , la morale la plus pure diri-
gent toujours la plume de l'auteur , et si son talent n'est pas
d'une très-haute portée , il ne l'entraîne point non plus dans
ces excès si communs chez nos poètes modernes. Son inspira-
tion , en général un peu froide, a des allures fort tranquilles,
mais sages et mesurées. Le genre didactique ou descriptif est
celui qui lui convient le mieux. Son vers est éminemment clas-
sique, exempt de toutes les innovations osées par la nouvelle
école , et rappelle assez la manière de Delille , quoiqu'il soit en
général plus sobre d'épithètes et plus concis.
Le poème de la Lecture est divisé en trois chants , dans les-
quels l'auteur expose tour à tour l'influence des livres sous le
rapport des mœurs , de l'instruction et de la religion. Il insiste
avec force sur le danger des mauvaises lectures, et donne d'ex-
cellents conseils aux jeunes gens pour les diriger dans leur
choix.
Avant tout, le lecteur, dans ses différents choix,
Toujours de la raison doit écouter la voix.
Cest cette voix ici que je veux faire entendre ;
Dans un cœur égaré puisse-t-elle descendre,
Et donner à mes vers, ainsi qu'à mon sujet ,
I.e charme qui séduit, la force qui soumet.
HISTOIRE. 293
Auteurs dont le talent prodigue sa richesse
A corrompre le cœur, IVspritde la jeunesse,
Je veux vous détourner du coupable désir
De présenter le mal sous Paîtrait du plaisir.
El vous, jeunes lecteurs, amis que je conseille,
C'est pour vous que j'écris, c'est sur vous que je veille.
Malhenreusement, rimagination qui se laisse captiver par les
séductions de la lecture, sera peu disposée à écouter la froide
raison du poète , et les écrivains qu'il veut corriger ne redou-
teront guère un censeur si doux et si modeste dans ses atta-
ques. Il faudrait lâprelé d'un Juvénal ou la verve d'un Boi-
leau, et c'est ce que ne comporte pas le genre didactique. Nous
regrettons aussi que son poème ne renferme pas un plus grand
nombie d'épisodes, qui, en y jetant de la variété, lui auraient
donné un attrait plus piquant.
Dans le Paysage, M. de Bouffret déploie également un goût
pur et discret, uni à un sentiment vrai des beautés de la na-
ture. Mais il semble trop se défier de son imagination et ou-
blier qu'en un pareil sujet les ornements du slyle ne sont pas
superflus.
Quant à V Aiguille , c'est une bagatelle que Tauteur a faite
pour répondre à un défi , et dont il s'est tiré avec assez de
bonbeur.
Les satires sont dirigées soit contre l'école romantique, ^l
contre les tendances de notre époque. L'auteur n'aime les ré-
volutionnaires d'aucune sorte, pas plus en littérature qu'en
politique. Sous ces deux rapports , le siècle de Louis XIV est
à ses yeux l'idéal du grand et du beau , et les désordres qui
ont suivi la cbute du pouvoir absolu lui semblent être la seule
cause de tous les maux qu'il déplore.
Enfin ses poésies religieuses expriment les sentiments d'un
catholique pieux et convaincu.
LE CARDINAL-ROI j par Anthelme Rollin. Paris, 2 vol. in-8. 1 5 fr.
Depuis que le roman historique est en vogue , tous les per-
sonnages éminents qui ont marqué soit en bien , soit eu mal ,
dans les événements des siècles passés , sont tour à tour la
proie des écrivains qui exploitent celte veine nouvelle. Pas
plus qu'un autre le cardinal de Richelieu ne devait échapper
à cette destinée commune. Déjà dans plusieurs récits de ce
294 LITTERATURE ,
genre il figure au rang des principaux acteurs , quelque peu
romanesque et attrayante que soit sa personne. C'est encore
lui que M. Anlhelnie RoUin met en scène et dont il fait son
héros , car, ainsi que l'indique le titre, toute l'intrigue repose
sur le Cardinal qui régnait sous Louis XIII. Il faut du cou-
rage pour entreprendre de faire revivre, parler et penser un
homme de celle trempe, pour oser nous le présenter dans sa
vie intime , prétendre pénétrer le secret de son âme et dévoiler
les sentiments cachés dans les replis de son cœur. M Anthelme
RoUin faisait là une tentative audacieuse, et malheureusement
le succès ne l'a pas justifiée. Le portrait qu'il trace de Richelieu
est bien pâle ; les traits en sont faiblement esquissés; ils man-
quent d'harmonie dans les détails , et l'ensemble n'est pas du-
lout satisfaisant. L'épisode qu'il a choisi , ofifrait pourtant de
l'intérêt; c'est le jugement et la mort du maréchal de Mont-
morency. Mais il n'a. pas su profiter des ressources d'une
semblable donnée. On voit qu'il a la prétention d'être impar-
tial , et en voulant défendre Richelieu contre les accusations
dont il a souvent été l'objet, il dépouille sou caractère de la
puissante énergie qui a fait sou triomphe et sa renommée. Ce
n'est plus qu'un intrigant vulgaire ayant recours aux artifices
les plus grossiers pour arriver à ses fins. On ne reconnaît
point dans un tel portrait l'homme d'état dont la main de fer
s'appesantissait si rudemônl sur la noblesse française, et Ton
ue comprend pas dutoul le rôle qu'il joua dans l'histoire de
son époque.
D'ailleurs, M. Rolli^i se livre sans cesse à des digressions
étrangères à son sujet , dans lesquelles il lance des traits, tou».
à fait énigmatiques pour le lecteur, contre des personnages
vivants qu'il ne désigne que par des lettres initiales. Cette es-
pèce de satire mystérieuse , qui vient à la traverse du récit ,
en gêne la marche , distrait l'attention , produit l'impatience,
et n'ofifre en compensation rien dutout de piquant. Enfin le
style manque à la fois d'élégance et de clarté.
GALERIE des contemporains illustres, par un homme de rien ; tome
■ Tté. Paris, chez René et C^, 32, rue de Seine Saint-Germain. In-1 8,
fig. Prix des H volumes, IG fr.
l/auteur de cette Galerie poursuit son entreprise avec un
zèle infatigable , et le public ne s'en lasse pas plus que lui.
Chaque livraison est toujours attendue avec impatience et l'in-
HISTOIRE. 295
lérèt tles lecleurs ne diminue point. C est <|uc la plume de
riiomme de rien possède la merveilleuse faculté de varier sans
eesse ses traits, et de donner à chacune des es(jiilsses qu'elle
trace une originalité particulière bien marquée. Ses portraits
sont pleins de vie et d'une ressemblance frappante. Sans abor-
der jamais la satire ni la caricature , il sait faire saillir les
moindres nuances de caractère et donner à ses figures l'alli-ait
le plus piquant. Constamment fidèle à l'impartialité qu'il s'est
imposée, il ne se laisse point influencer ni par la nationalité
ni par les opinions politiques , et rend une égale Justice aux
hommes de tous les partis el de tous les pays. Ainsi , dans ce
quatrième volume , sir Robert Peel est aussi bien traité que
lord John Russel , et il rend hommage au talent militaire de
l'archiduc Charles non moins qu'à celui du maréchal Moncey.
Avec une aisance très- remarquable il passe en revue des cé-
lébrités de tous genres , nous peint tour à tour un homme
d'état^ un martyr de la liberté, un orateur parlementaire ,
un soldat, un poète , un marin, un critique, un peintre , un
litlérateur. Son talent se plie avec une merveilleuse souplesse
aux exigences variées d'un semblable travail. Jamais il ne s'é-
puise , et chacun de ces portraits est une étude pleine de finesse
et d'esprit. Il montre un tact parfait des convenances et se tient
toujours , soit pour l'éloge , soit pour le blâme, dans les bornes
d'une sage modération. Ce ne sont pas seulement les qualités
brillantes qu'il fait ressortir ; il s'attache surtout à envisager
les hommes sous le point de vue moral , et à ses yeux la vertu
n'a pas moins de prix que le génie. C'est en ceci que son œu-
vre porte un cachet particulier qui la distingue de toutes celles
du même genre que la spéculation a enfantées. On y recon-
naît l'indépendance d'un écrivain consciencieux qui juge d'a-
près les impressions d'un cœur honnête, et ne se laisse pas
éblouir par l'éclat des hautes positions ou des grandes re-
nommées.
Sa notice sur Silvio Pellico est l'expression d'une sensibilité
vraie simplement rendue , sans pathos ni déclamation. Quoique
la vie de l'illustre prisonnier soit aujourd'hui bien connue , on
la lira cependant avec un vif intérêt, parce qu'elle renferme
une digne appréciation de ses nobles qualités et de ses douces
vertus. Dans les notices sur Royer-Collard et sur Casimir De-
lavigne , on voit avec plaisir l'auteur tenir compte de la vie
intérieure, de celle qui s'écoule dans le sein de la famille , et
faire , dans ses éloges, la part du cœur aussi bien que celle
de l'esprit.
En littérature comme en politique , il veut demeurer neutre,
ne prendre parti ni pour une école ni pour l'autre. Mais on
296 LITTÉRATURE,
reconnaît aisément que ses sympathies ue sont pas pour les
extravagances de nos écrivains modernes, et que tout en ne
repoussant point les idées nouvelles , il en désire une applica-
tion sage , modérée , conforme surtout au génie de la langue
et d'accord avec les principes moraux qui sont la base de l'état
social. Sous ce rapport , plus encore peut-être que sous nul
autre , l'homme de rien accomplit une lâche vraiment utile.
Il fait de la bonne critique qui portera d'excellents fruits , car
son livre obtiendra un succès durable, et restera comme un
document précieux pour l'histoire littéraire de notre époque.
Le secret de ce succès gît dans un goût très-pur qui ne lui fait
jamais défaut et dirige toujours son jugement, quel que soit
l'objet sur lequel il porte. Ainsi , dans sa notice sur Horace
Vernet , sans prétendre aborder la discussion théorique ni faire
parade dune connaissance profonde de l'art , il sait discerner
le mérite original de l'artiste avec une sagacité fort remar-
quable. En général ses biographies ne sont pas plus des apo-
logies que des satires. Il se tient entre les deux extrêmes et
s'attache à démêler la vérité au milieu du conflit des préven-
tions de toute nature, des éloges complaisants et des rivalités
jalouses. Un style brillant , une louche fine et spirituelle , une
franchise qui ne s'écarte jamais des formes de la plus exquise
politesse , jettent d'ailleurs le plus grand charme sur cette
Galerie, dans laquelle l'auteur fait poser tour à tour tontes les
célébrités contemporaines.
LE LÉIMAIV^ ou voyage pittoresque, historique etlittéraire à Genève
dans le Canton de Vaud, par M. Bailly de Lalonde. Paris. 2 vol.
ve et
, 8«
lafr.
M. Bailly de Lalonde ne voyage pas eu touriste. Il étudie
sérieusement les pays qu'il parcourt , et la partie descriptive
occupe la plus petite place dans sa relation. Aussi les seuls
cantons de Vaud et de Genève lui ont-ils fourni la matière de
deux gros volumes ; le dernier surtout remplit près des trois
quarts de son ouvrage. Frappé du nombre extraordinaire
d'hommes distingués en tous genres que Genève a produit, il
s'est proposé de présenter un tableau historique et littéraire
de celle petite république. Quoique très-catholique, il a voulu
rendre hommage à la cité calviniste, et , sauf quelques traits
lancés çà et là contre les doctrines de la réforme , on ne peut
que louer l'iraparlialité avec laquelle il traite les Genevois.
HISTOIHE. 297
Après une coiirle descriplion de la ville ol quelques paroles
très-flalleuses pour ses habitants , M. Baillj nous eonduil le
long des bords du lac Léman qu'il visite à la fois en admira-
teur de la nature, en antiquaire savant et en littérateur. Dans
tous les lieux où il s'arrête , il trouve quelque souvenir histo-
rique intéressant à raconter, ou bien quelque nom célèbre qui
lui fournit de piquantes anecdotes et lui donne l'occasion de
Jeter un coup d'œil sur la littérature du pays. Puis il revient
à Genève , peint sous des couleurs assez favorables les mœurs
et le caractère de ses habitants , et passe en revue tous les
hommes distingués qu'elle a produit. Celte revue renferme des
notices biographiques sur chacun d'eux et l'analyse des ou-
vrages les plus importants qu'ils ont laissés. M. Bailly ne peut
sans doute leur pardonner d'avoir été tous , ou du moins pres-
que tons des hérétiques : car pour lui le christianisme n'existe
que dans lEglise catholique , mais cela ne l'empêche pas d'ap-
précier dignement leurs mérites, et sons certains rapports il
rend pleine justice h Calvin lui même. Bonnet , de Saussure ,
Huber , Dumoul , de Candolle, Sismondi sont jugés par
M Bailly d'une manière qui fait honneur à ses sentiments. Il
dépouille toute espèce de prévention nationale , bien différent
en ceci de la plupart de ses compatriotes , si mal disposés en
général à cet égard. Enfin, l'admiration qu'il exprime à plu-
sieurs reprises pour le génie de J.-J. Rousseau prouve que son
esprit ne se laisse point aveugler par ses convictions religieuses,
et qu'il sait reconnaître ce qu'il y a de bon dans une phdoso-
phie dont il est loin cependant d'accepter tous les principes.
Cet éclatant hommage rendu par un étranger aux illustra-
tions scientifiques et littéraires de la Suisse romande, n'est pas
moins honorable pour l'auteur lui-même que pour le pars,
dont il semble ainsi prendre à tâche d'enregistrer les titres de
gloire.
BIOGUAPHIE du maréchal Soult, par Deschères. Paris. In-8. —
BIOGRAPHIE de M. Guizot, par le même. Paris, au bureau de la
Chronique, 57, rue Neuve St. -Augustin, in-8.
Jamais les biographies n'ont été tant à la mode qu'aujour-
d'hui. Dès qu'un homme se distingue par ses actions ou ses
talents , il devient la proie des panégyristes et des arislarques.
Sa vie est considérée comme appartenant au domaine public ,
298 LITTERATURE,
et l'on n'allencl pas sa luorl pour le faire comparaître devant
le tribunal de rhistoire. C'est un de ces résultats de la liberté
de la presse qui, s'ils offrent quelques avantages, entraînent
aussi de graves inconvénients. Il y a quelque cbose de tyran-
nique dans ce droit que s'arroge quiconque sait manier la
plume de juger ses contemporains , d'apprécier leurs actes ou
leurs pensées , de prononcer sur la valeur des principes qui
les ont dirigés avant même que ces principes aient eu le temps
de se développer et de porter leurs fruits. Four quelques vé-
rités utiles, qui se font peut être jour un peu plus tôt, com-
l)ien de mensonges, de flatteries complaisantes ou de préven-
tions baineuses doivent enfanter les passions , les intérêts et
l'esprit de parti 1 L'bistorien futur sera encore plus embarrassé
devant ce cbaos de matériaux suspects , que devant le silence
des époques antérieures.
Celte idée nous frappe toutes les fois que nous parcourons
quelqu'une de ces biographies d'hommes vivants qu'on multi-
plie aujourd bui sons maintes formes diverses. Mais si une
semblable critique nous semble s'adresser d'une manière gé-
nérale aux écrits de ce genre , ce n'est point notre intention ,
hâtons-nous de le dire, d'en faire l'application aux deux bio-
graphies annoncées eu tête de cet article. Celles-ci sont écrites
avec un esprit de modération et de sage impartialité. Exemptes
à la fois d'adulation outrée et de bhime acerbe , elles sont un
digne hommage rendu au mérite de deux hommes qui, par
leurs efforts soutenus et leurs talents supérieurs, se sont élevés
du rang le plus infime aux positions les plus hautes et les
plus brillantes. M. Deschères se borne à raconter simplement
la vie du soldat et celle de 1 homme d'état, sans prétendre dé-
voiler à nos yeux le secret de leur fors intérieur. Jl se montre
sobre de réflexions, se contentant d'exposer les faits qui par-
lent assez; haut d'eux-mêmes pour justifier l'éclat de pareilles
destinées. Présentées sous cette forme, les biographies contem-
poraines peuvent exercer une salutaire influence, en offrant
des modèles vivants propres à exciter l'émulation , et en rap-
pelant à la reconnaissance du pays des services que la polé-
mique des par tis ne réussit que trop souvent à faire oublier.
HISTOIRE. 299
MÉMUJUËS toiirhant la vie cl les écrits «le iVlarit;dc Uabutin-Chaiilal
Dame de liourbilly , Marquise de Sévigné durant la régence et la
fronde, par le B" \^^alckenaer. Paris, i vol.in-12. Hir.
La vie de Mail, de Sévigné proscnle un grand intérêt par
les liens intimes qui existent entre elle et l'histoire de son épo-
que. Appartenant à une famille illustre par ses qualités autant
que par son antique noblesse, en relation avec tous les hom-
mes distingués que comptait alors la France, Mad. de Sévigné
se trouva plus ou moins directement engagée dans les divers
incidents de celte période agitée, et prit surtout une part active
au mouvement littéraire , duquel sont sortis tant de chefs-d^œu-
vres glorieux. Quoiqu'elle ne publia rien de son vivant et ne
parut point s'occuper d'écrire dans ce but, elle n'en avait pas
moins la renommée d'une femme de lettres dont le goût et le
jugement étaient fort estimés. C'était une des habituées de la
société qui se réunissait à l'hôtel Rambouillet, et qui , n'ayant
point encore mérité les critiques que Molière lui adressa plus
tard, exerçait la plus légitime et la plus heureuse influence sur
le domaine intellectuel. Mad. de Sévigsé s'y rencontrait avec
les écrivains de l'Académie française, tout récemment créée par
Richelieu. M. Walckeuaer nous présente un tableau piquant de
ces assemblées , dans lesquelles le grand Corneille venait lire
ses pièces avant de les livrer à l'épreuve de la représentation.
Il peint également, sous les couleurs les plus vives, le brillant
entourage de Mad. de Sévigné , celte noblesse qui à peine dé-
livrée de la tyrannie du grand cardinal , se lançait étourdiment
dans les intrigues de la Fronde et dans les désordres de la
guerre civile. La forme des Mémoires qu'il a de préférence
adoptée , lui permet de jeter beaucoup de variété dans son ré-
cit, en faisant poser tour à tour devant le lecteur chacun des
personnages de celle curieuse galerie , et en rapportant tous
les détails, toutes les anecdotes qui peuvent offrir quelque in-
térêt. C'est d'ailleurs une manière ingénieusede mettre en saillie
la supériorité de Mad. de Sévigné, au milieu de ce monde dont
les passions haineuses et les mœurs déréglées , auxquelles elle
demeura toujours étrangère, font encore mieux ressortir son
caractère pur et ses qualités aimables. Il évite ainsi l'écueil du
panégyrique et donne à ses éloges une originalité pleine d'at-
trait. L'histoire de la littérature est trop intimement liée à celle
des événements politiques et des mœurs pour qu'on puisse im-
punément l'en séparer. Prétendre l'isoler, c'est la rendre sté-
rile el incomplète. M. Walckenaer l'a bien compris, el en pre-
nant la plume pour raconter la vie de Mad.de Sévigné, il s'est
imposé la tâche de faire l'histoire du ^n^ siècle, qui figure
300 LITTÉRATURE ,
presque tout enlicr ilaus les lettres de cette spirituelle femme.
Il s'en acquitte avec un talent fort remarquable , et nous ne
doutons pas que son travail ne soit accueilli avec faveur. Le
volume que nous annonçons n'est qu'une première partie ;
il nous conduit jusqu'en i654 , lorsque Mad. de Sévigné, pour-
suivie par l'amour de son cousin de Bussj, partit pour sa terre
des Rochers.
VEVEY et ses environs. Genève , chez Ab. Cherbuliez et C». Paris,
même maison ,17, rue de Tournon. In-8, fig.
Parmi les nombreuses petites villes qui bordent la rive suisse
du lac Léman, la plus jolie, la mieux exposée, la seule qui
puisse sous ce rapport rivaliser avec Genève , c'est bien certai-
nement Yevej. Bâtie sur le bord du lac , adossée à des coteaux
riants et boisés , derrière lesquels s'élève le vaste amphithéâtre
des hautes montagnes, elle offre à la fois une multitude de pro-
menades charmantes dans des vallons frais et ombragés, et les
points de vue les plus admirables. Le voisinage de Chillon, de
Montreux, de Clarens en fait d'ailleurs un séjour plein de sou-
venirs romantiques et digne , sous tous les rapports , d'attirer
l'allenlion des étrangers. Aussi les voit-on chaque année abon-
der dans ses hôtels , où tous les comforts de la vie se trouvent
unis à ce luxe de propreté qui est en général le trait caracté-
ristique des auberges suisses. IjC petit volume que nous annon-
çons ici contribuera sans doute à augmenter encore le nombre
de ses visiteurs, car il est bien fait pour inspirer à tous les tou-
ristes le désir de passer au moins quelques jours au milieu de
cette nature si riche et si variée. I/auleur possède une con-
naissance parfaite du pays, et il le décrit, jusque dans ses
moindres détails, avec tout l'amour d'un artiste ; car, quoi-
qu'il ne se nomme pas , nous savons qu'il manie le pinceau
mieux encore que la plume, et qu'il a passé de longues journées
à étudier et à reproduire sur la toile ses sites enchanteurs. Ce
n'est donc pas un itinéraire sec et aride qu'il nous donne, c'est
ime description simple, mais animée, qui fuit les grandes routes
pour chercher les sentiers, s'égarer dans les bosquets, explorer
les vallées solitaires ou gravir les penles escarpées des Alpes.
Il nous conduit tour à tour à Clarens',*À Montreux, à Chillon,
dans ces lieux immortalisés par l'imagination de J-J. Rousseau
et la verve de Byron. Il nous peint les charmes de ce beau cli-
mat, plus doux que celui d'Italie, où les malades viennent res-
HISTOIRE. 301
piror la vie el rarainer leurs forces épuiséfs par lu souHriiiuo.
Nulle pari la nature n'a prodii'uè davantage ses dons les plus
précieux , el leur mérite est rehaussé par Taspert heureux d'un
pays libre, d'une population inlellii^eiile , active et probe.
Un chapitre sur l'Iivi^iène , par M. le docteur Coindet ; un
e.xposé rapide des productions naturelles de la contrée, par
M. R. Blanchel de Vevey ; et quelques considérations sur la
géologie des environs du lac, extraites des Etudes de M. le
professeur ' ecker , complètent celle intéressante publication.
Elle est de plus ornée de quatre lithographies qui représentent
V Hôtel Monney, le Château de Chillon et deux vues prises de
la jolie villa Mirabaud à Clarens.
G4LERII: des cciilenaires anciens et modernes, par Ch. l.ejonccurt.
Paris. In -8. 5 fr.
M. f^ejoncourt parait s'être fait une singulière spécialité j
c'est celle du centenaire^ qu'il exploite con ainore et avec un
zèle vraiment admirable. Remonîant jusqu'aux siècles les plus
reculés , compulsant tous les ta!)!ea(ix de la statistique mo-
derne, recueillant les faits de longévité rapportés par les jour-
naux , il a rassemblé un nombre de centenaires assez considé-
rable pour en former un volume qu'il dédie à M. Noël des
Quersonnières , ancien fournisseur-général des armées fran-
çaises , âgé de 1 15 ans. La plupart des détails qu'il donne sur
les personnages de cette respectable galerie offre peu d'intérêt,
car leur âge est presque l'unique mérite qu'il cherche à mettre
en saillie et le seul titre aussi qu'ils puissent avoir à la célé-
brité. C-ependanl il en est quelques-uns sur lesquels on regrette
de n'avoir pas des données plus étendues ; on voudrait suivre
toutes les vicissitudes de ces longues carrières ([ui ont traversé
tant d'époques diverses , assisté à tant d'événements el de ré-
volutions. Mais M. Lejoncourt ne considère absolument que Ir»
nombre des années vécues , c'est là le but essentiel de ses in-
vestigations , el il se borne à constater les habitudes l)vgi<''ni-
ques qui ont exercé une inlluence plus ou moinsdirecte sur ce
résultat. Son livre semble être fait surtout pour flatter l'espoir
de ceux qui pensent avoir quelque chance de vivre longtemps.
Ils y trouveront des exemples de longévité, choisis indistincte
ment dans tous les pays, dans toutes les classes et toutes les
professions, el accueilleront avec joie la possibilité que l'au
22
302 LITTÉRATURE, HISTOIRE.
lear leur fait entrevoir de reculer jusqu'à deux siècles les li-
mites de Texislence humaine. C'est un puissant attrait, car
l'homme tient souvent beaucoup plus à la vie elle-même qu'aux
circonstances accessoires qui l'entourent. Aussi, quoique la
Galerie des centenaires ne présente pas une lecture bien inté-
ressante, nous ne doutons pas qu'elle n'obtienne un grand suc-
cès. Mais nous , qui n'aspirons nullement à gagner le gros lot
dans celle chanceuse loterie, nous aurions préféré beaucoup
rencontrer ici des observations physiologiques ou psychologi-
ques, telles qu'un pareil sujet bien étudié nous semble pouvoir
en offrir une abondante récolle. Malheureusement l'auteur res-
semble un peu trop à certains collecteurs d'antiquités, qui ne
se préoccupent que d'inscrire une date sur chacun des objets
qu'ils ramassent , sans se soucier le moins du monde de l'inté-
rêt historique qui s'y rattache. Il ne paraît guidé que par une
curiosité stérile et même assez niaise dans les réflexions que lui
suggère son travail.
RELIGION, PHILOSOPHIE, MORALE, EDUCATION.
LA NATIONALITÉ j principe de vie pour les peuples ; sermon prê-
ché dans le temple de vSt.-Pierre, le 8 septembre 18/12, àroccasiou
de ranniver.saire de l'ancien Jeûne genevois, par J. Martin, pas-
teur. Genève, chez Ab. Cherbuliez et Ce. 8°.
Ce sermon traite la plus grave question qui puisse intéresser
la vie d'un peuple , question en apparence toute politique et
pourtant au fond éminemment religieuse , car la religion et les
mœurs sont la véritable , l'unique base solide sur laquelle re-
pose la nationalité.
L'auteur commence par offrir un tableau très-succinct, mais
éloquent, de l'histoire du peuple juif, qui longtemps exhorté,
averti, menacé par ses prophètes, fermait Toreille à leur voix
et se plongeait toujours plus avec un funeste aveuglement dans
l'incrédulité et la rébellion.
RIÏLIGLON, PHILOSOPHIE, MORALE, ÉDUCATION 303
« Alors se lassa la patieuce de Dieu et prit fin son long sup-
port. Le cb^lliraent tant de fois annoncé, tant de fois suspendu,
éclata soudain , el il fut terrible pour ce peuple : on lui ota sa
patrie. — L'étranger pénètre en armes dons le pnvs, la i;uerre
y étale ses fureurs; la capitale est prise, saccagée ; les habi-
tants massacrés, leurs maisons incendiées, leurs murailles
détrnites. Là où était le palais de David, là où était le temple
de SaloDion , on ne voit plus que quelques ruines fumantes ,
et bientôt après , la charme qu'un vainqueur irrité y promène
par dérision. Puis , quand le sang ne coule plus , on aperçoit
sur tous les chemins de longues files d'hommes, de femmes,
de vieillards et d'enfants , qui suivent en pleurant de farouches
soldats. C'est le peuple captif qu'on emmène. Ces infortunés
jettent en passant un dernier regard sur ce pays qu'ils ne doi-
vent plus revoir et qui semble leur devenir mille fois plus cher.
Adieu, se disent-ils , adieu, champs paternels j adieu , lieux
honorés par tant de miracles ; adieu , Jérusalem,- adieu, ton
Temple et les fêtes nationales que nous avons perdues par
notre faute ! »
Eprouvé par le malheur et la captivité , le peuple juifcom-
prit plus tard la nécessité de revenir à ses antiques mœurs, de
se retremper à la source vive d'une religion dont il avait trop
longtemps méconnu le salutaire empire , de se grouper autour
de l'étendard de sa nationalité, el il obtint ainsi de longues an-
nées de prospérité et d'inilépendance.
Sous ce rapport l'analogie est assez frappante entre la nation
juive et le petit peuple genevois, qui perdit aussi et recouvra
sa nationalité par des causes à peu près semblables, quoique
sans doute moins désastreuses dans leurs effets, vu la petitesse
du théâtre et la différence des époques.
Mais cette nationalité se trouve aujourd'hui de nouveau me-
nacée par une révolution qui est venue d'une part donner car-
rière à la licence et au désordre, et de l'autre ébranler la su-
prématie dont le protestantisme jouissait depuis trois siècles.
fjcs communes catholi([ues réunies au canton de (ienèvc» par
les traités de i8i5, el qui jusqu'ici n'avaient pris qu'une très-
faible part d'influence dans la direction des affaires publiques ,
sonl émancipées par la nouvelle constitution de lellf sorte ,
qu'elles peuvent fournil- presque le tiers des membres du
Grand Conseil. C'est le principal résultat de la révolution,
quoique ce ne fût assurément point le but de ses auteurs, et
l'on ne peut nier qu'il ne soit menaçant pour Tavenir du pro-
testantisme dans Genève. Il justifie du moins les craintes ex-
primées par le prédicateur, les avertissements sévères qu'il fait
entendre , les sombres prévisions dont il ne peut se défendre.
304 RELIGION, PHILOSOPHIE,
En effel , la nalionalité genevoise est lonl entière dans le pro-
testantisme ; c'est lui qui Ta créé , qui a fait sa gloire et sa
force ; c'est à lui que se rattachent tous ses plus chers et ses
plus beaux souvenirs. Or, ce sont précisément ces souvenirs
que les catholiques ne veulent , ni ne peuvent accepter ; et l'on
ne saurait leur en faire un reproche , car leur histoire à eux
leur donne le droit de les repousser, leur religion leur en fait
même un devoir.
Mais , il est juste de le reconnaître , ce n'est pas sous leurs
attaques que succombe la vieille Genève. Elle a trouvé de plus
dangereux ennemis dans ses propres enfants, qui, les ans
semblent vouloir à tout prix détruire sa nationalité originale et
forte , tandis que les antres se contentent de génair , sans rien
faire pour la défendre.
L'élément moral , jadis si puissant dans la cité de Calvin, oii
les étrangers , affluant de tous les pays du monde, éprouvaient
bientôt sa force absorbante, ce principe qui était sorti vain-
queur des luttes les plus pénibles et les plus inégales, qui avait
survécu même à la perle de rindépendance , n'a pu supporter
l'épreuve de la prospérité. Dans la paix et le bien- être il a perdu
toute son énergie , il s'est affaissé petit à petit , cédant la place
. à une mortelle indifférence.
«Parcourez les rangs des amis de la nationalité genevoise,
dites-leur qu'il faut se réveiller, s'unir, montrer sa foi par ses
œuvres , soutenir le vieux pavs, ils soupirent, mais pour la
plupart, ne leur en demandez pas davantage. Au fond, l'amour
des aises , la crainte et la peine des sacrifices , le soin des af-
faires , la tiédeur , en un mot , pour ne pas dire Tégoïsme , la
tiédeur patriotique et religieuse, paralysent en eux toute force
et les rendent inutiles à leur cause. »
C'est là que gît la véritable cause du mal, et tant que ne
cessera pas cette coupable apathie , on ne pourra que désespé-
rer de la nationalité genevoise.
Les paroles vigoureuses de IVloquent prédicateur semblent
bien faites pour secouer le sentiment national , s'il subsiste en-
core au fond des cœurs. Il chercha à faire vibrer la fibre du
patriotisme, qu'il représente comme un devoir religieux, comme
une dette de reconnaissance et d'amour envers la bonté du
Tout-Puissant qui a si souvent comblé Genève de ses bien-
faits.
L'effet d'un semblable sermon ne peut qu'être salutaire , et
nous no doutons pas qu'il ne porte d'excellents fruits. Ils tar-
deront peut-être à mûrir, mais on ne fait pas en vain appel aux
sentiments les plus chers d'un peuple avec tant d'énergie et de
ferveur. La crise menaçante que nous traversons aujourd'hui
MORALE, EDUCATION. 305
réveillera le zèle , ranimera la piélé. Le protestantisme sortira
de sa léthargie , et Genève, après bien des épreuves cruelles y
peut-être, sera encore une fois sauvée, parce qu'elle représente
un principe vrai, fécond, qui a Tavenir pour lui, et dont il
n'est au pouvoir d'aucune puissance au monde d'empêcher le
développement.
OEUVRES de Descartes, nouvelle édition, collationnée sur les meil-
leurs textes, et précédée d'une introduction, par Jules Simon. Paris
1 vol. in-12. 5 fr. 50 c.
Le nom de Descaries grandit toujours plus avec le temps ,
comme ceu.\. de tous les grands hommes qui ont apporté au
monde quelque vérité, d'abord accueillie avec hésitation et dé-
fiance, puis confirmée plus tard par les recherches nouvelles
auxquelles ils ont ainsi frayé la route. Descartes fonda la phi-
losophie et le spiritualisme modernes. Il proclama l'indépen-
dance de la raison , el , partant du doute absolu , il arriva par
ses seuls efforts à reconnaître l'existence de l'âme indépen-
dante du corps et celle de Dieu, cause nécessaire de notre être.
Je pense , donc je suis , tel est le principe sur lequel il établit
l'autorité de la raison , la seule , selon lui , que la philosophie
doive invoquer. Mais en même temps il respecte scrupuleuse-
ment le domaine de la foi et ne cherche point à franchir la li-
mite qui doit séparer la philosophie de la religion. Son hui est
d'arriver par la première au spiritualisme , que la seconde af-
firme, et c'est pour cela qu'il imagine celte admirable méthode
qui est son plus beau tilre de gloire. Les idées de Descartes
furent peu goûtées dans le siècle dernier j de son système on
n'adopta guère que le doute d'où il était parti, et l'on préten-
dit s'y maintenir sans aller plus loin. Aujourd'hui que le spiri-
tualisme reprend faveur, on revient à Descartes, si ce n'est
pour suivre tous ses errements , du moins pour rendre hom-
mage aux tendances de son esprit el à l'excellence de sa mé-
thode. On sent la nécessité de populariser ses écrits, d'invoquer
l'autorité d'un si grand nom pour combattre l'action encore
puissante delà mauvaise philosophie du i8« siècle. Le volume
que nous annonçons ici pourra contribuer à ce résultat , en fai-
sant arriver les meilleurs traités de l'illustre philosophe entre
les mains d'une foule de lecteurs qui sans cela n'auraient peut-
être jamais songé à les ouvrir. Il renferme le Discours de la
306 KELIGION, PHILOSOPHIE,
méthode, les Médita lions avec les Objcciions et les Réponses,
et le Traité des passions. L'introduction de M. Simon offre un
résumé fort intéressant de l'ensemble du système, dont il fait
ressortir le haut mérite , tout eu signalant ses imperfections et
ses lacunes , qu^il appartient à la philosophie actuelle de com-
bler par un développement plus large du principe spiritualiste.
(( On peut attaquer la philosophie de Descaries ; » dit-il en
terminant , « mais tout ce qu'on a tenté depuis , tout ce qu'on
accomplira désormais, datera de lui, quoi qu'on fasse. I-e car-
tésianisme , comme système , a péri, et pour jamais ; l'esprit
du cartésianisme est immortel. Après Descartes , il survivait
dans Mallebranche , en s'y unissant à Platon; il s'étendait dans
Spinoza , il se réformait dans Leibnilz, il marquait de son irré-
sistible influence jusqu'aux systèmes élevés pour le détruire.
Le père de la philosophie critique se croyait bien sûr d'avoir
mis-fin aux destinées du cartésianisme. En réalité , il les con-
tinuait , et la Critique de la raison pure est en germe dans le
doute méthodique. De nos jours , l'essor le plus hardi de la
spéculation allemande, celle identification absolue de letre et
de la pensée , est-elle autre chose qu'un développement, témé-
raire peul-êlre , du Je pense , donc je suisP Mais ce qu'il y a
de véritablement immortel dans le cartésianisme , c'est cette
noble liberté de la pensée, cet esprit de mesure et à la fois de
hardiesse , celte heureuse alliance de l'observation et de la spé-
culation où l'esprit humain , part;int de soi-même , s'élève au-
dessus de soi par In force divine qui l'anime, et atteint jusqu'à
l'infini, sans jamais perdre terre , sans renoncer au senliment
de la réalité et de la vie. C'est par là que Descaries a mis on
terme à ce mouvement aveugle et déréglé du siècle qui l'avait
précédé , à ce libertinage d'esprit qui excitait les ombrages
de l'Eglise et alarmait la sagesse des politiques. C'est par là
qu'il a fait de la philosophie une science sérieuse et respectable
aux yeux de tous , une puissance libre et régulière tout en-
semble , quelque cliose enfin de grand et de légitime. C'est par
là qu'après avoir constitué , il v a deux siècles, la philosophie
moderne , il est encore aujourd'hui le maître et comme le gé-
nie protecteur de la philosophie de notre lemps. »
MOKALE, EDUCATION. 307
LES ÉLÉMENTS de Pétai ou cinq questions concernant la religion ,
la philosophie, la morale, l'art et la politique, par E.-A. Segretain.
Paris. 2 vol. in- 12. 7 fr.
Voici un singulier livre qui porte bien le cachet original de
noire époque , c'est-à-dire , celui de la confusion. L'auteur ,
débutant par une dissertation transcendante sur l'origine des
religions, sur l'essence divine et sur les rapports de Thomme
avec son Créateur, nous fait passer au travers des profondeurs
de la philosophie , nous présente un cours de morale , puis un
cours d'esthétique, dans lequel il expose ses idées sur l'art et
la littérature, pour nous amener entin en présence de la dé-
mocratie pure qu'il proclame comme le but de l'humanité
comme l'unique moyen d'accomplir ici-bas sa véritable desti-
née, en assurant le libre essor de toutes ses facultés, la satis-
faction complète de tous ses besoins L'auteur appartient sous
ce rapport à l'école radicale, qui prétend (out renouveler, et se
soucie peu d'une révolution politique si on ne lui permet pas de
bouleverser en même temps tous les éléments de Tétat social
Cependant il s'en sépare sur quelques points, en tenant compte
de la science et de l'expérience du passé , et en repoussant
l'application brutale et trop absolue du principe de la souverai-
neté du peuple. C'est d'ailleurs un homme de bonne foi, qui
expose ses théories franchement, sans appeler à son aide ni
passion, ni style déclamatoire, s'efïorçanl au contraire de don-
ner à ses arguments les allures de la froide raison et de la lo-
gique la plus rigoureuse. Mais il ne conçoit pas qu'on puisse
réformer l'Etat sans réformer aussi la religion , la philosophie,
la morale , l'art , en un mot , sans changer radicalement tons
les principes qui dirigent les diverses manifestations de l'être
humain, et son esprit ne recule point devant une tache si redou-
table. Il veut que toutes les pierres du nouvel édifice soient
entièrement neuves; les vieux matériaux lui paraissent trop
vermoulus pour qu'on puisse rien en faire de solide et de
bien lié.
Ainsi la religion chrétienne, ou plutôt le catholicisme qu'il
regarde comme sa véritable expression , eit à ses yeux tout à
fait usée. S'il ne propose pas de l'abattre du coup, c'est qu'il
ne se soucie pas d'être confondu avec ses adversaires du siècle
dernier , dont il est juste de reconnaître qu'il n'imite point les
procédés lestes et déloyaux. Mais il déclare tout progrès ulté-
rieur impossible dans celle voie , et quant à la réformation , il
la taxe fort légèrement d'impuissance , parce que selon lui ,
'•■= avoir rendu l'important service de proclamer la liberté
308 RELIGION, PHILOSOPHIE,
iVexamen , elle na su que produire un joug plus insupportable
encore, un despotisme plus absolu. C'est, on le voit , le so-
phisme à la mode, qu'on répèle avec complaisance , sans s'in-
quiéter des faits qui le démcnlenl, et il est d'autant plus extra-
ordinaire dans la bouche de l'auteur, qui reconnaît lui même
que c'est à celte impuissante et despotique réforraation qu'on
doit l'admirable république, américaine , dont l'origine et l'ap-
pui se trouvent dans Tesprit du puritanisme prolestant. Mais ce
n'est là , dit-il , qu'un fait historique qui' ne justille en rien la
constante infériorité des hérésies, et n'empêche pas que le ca-
tholicisme soit resté «la seule vraie religion, la seule qui ré*
ponde à tous les besoins du plus grand nombre. »
\'ou5 couclueriez , sansduiiU', de ces paroles qu'il faut s'en
tenir au caiholicisme , et que le problème à résoudre doit êlre
de concilier les fornu's de la démocratie avec l'organisation de
rÉglise, comme plusieurs autres l'ont déjà tenté .' Mais ce n'est
point ainsi que raisonne l'auteur. Il ne voit dans les religions
que des œuvres purement humaines ; il n'admet pas Tinter-
veution divine dans les affaires de ce monde , et il considère
Ihomme comme agissant dans sa sphère aussi librement que
le fait dans la sienne son Dieu , force créatrice, substance éter-
nelle qu'il relègue au delà des espaces et qu'il soumet ainsi
que l homme à une espèce de fatalisme, par lequel leur liberté
commune est en pnrlie restreinte. Cette doctrine ne vous semble
peut-être pas trcs-claire , mais je vous la rends telle que je l'ai
compiise, etlauicurlui uiénic a le sentiment de son obscurité,
car il avoue que cela ressemble beaucoup à du panthéisme ,
quoiqu'il ne veuille pas du ton! être panthéiste. Du reste , il
n'a point la prétenlion de se faire l'apôtre d'une religion nou-
velle. Il regarde la loi comme morte et ne pouvant pas être
ressuscitée à volcnlé. Son but esl simplement d'exposer des
vues philosophiques qui ne sont rien moins que populaires ,
ainsi qu'on en pourra juger par le résumé suivant : « fja sub-
stance, principe d'unité, et la force, principe d<.' diversité, sont
toutes deux l'unité en Dieu El ilans la création la substance
esl l'unité générale et la force l'unité individuelle. Ainsi 1 uni-
vers s'exprime par l'un et le multiple, qui sont en Dieu ; l'unité
comme substance universelle, le multiple comme engendré
par la force éternelle , et lui-même composé de forces indivi
dueiles et diverses, n La liberté est le principal agent de la di-
versité, tandis que le fatalisme i\ci lois est le développement le
plus expressif <le l'unité.
Ou.iul à la it orale , il lui donne pour bases les principes de
rélernelle justice , qui sont, <lil-ii , innés au cœur de 1 homme,
et dont il ne peut jamais étouffer l;i voix. Mais il avoue que la
MORALE, ÉDUCATION. 309
pliilosophie osl toul à fait impuissanle à leur vrnir en aide au-
près des masses , et, eu l'aljsence de la foi, c'esl la démocratie
qui lui parait le seul moyeu d'appuyer leur autorité.
C'est ici que vient le dogme de la souveraineté du peuple
que l'auteur explique à sa manière , le tempérant par les for-
mes représentatives et lui imposant l'obligation de choisir tou-
jours ses délégués parmi les plus capables et les plus dignes.
I^e peuple sera souverain pour abdiquer entre les mains des
capacités intellectuelles chargées de faire exécuter rigoureuse-
ment les lois. Il n'v aura point d'entraves, point de limite à la
liberté de la presse , à la liberté de la parole, à la liberté d'as-
sociation , mais tout acte illégal sera puni par une répression
prompte , sévère , impitoyable. A de telles conditions la sou-
veraineté populaire nous paraîtrait assez acceptable ; seule-
ment nous craignons fort que l'auleur ne se soit pas bien rendu
compte des obstacles à surmonter pour réaliser un semblable
idéal. Il parle en théoricien qui n'a guère étudié les faits et qui
se soucie peu des données de l'expérience. Pour nous, qui vi-
vons au sein de la démocratie et qui la voyons de près dans ses
applications journalières, nous croyons pouvoir lui signaler
quelques conséquences du principe qui ne sont bien certaine-
ment pas entrées dans ses calculs.
El d'abord , qui lui garantit que son peuple, proclamé sou
veraiu, voudra des formes représentatives telles qu'il les en-
tend? S'il est obligé de déléguer une partie de sa souveraineté
par l'impossibilité de l'exercer sans cesse lui-même, on peut
être certain qu'il en abandonnera le moins possible , et qu'il
voudra se réserver an moins le droit de la reprendre de temps
en temps dans toute sa plénitude. Dès lors les garanties qu'on
veut établir contre les excès de celle souveraineté ne sont-elles
pas complètement illusoires? Il faut y renoncer et s'en re-
mettre tout à fait à la prudence du peuple souverain. Or, voici
quel sera le résultat probable de cette épreuve : le suffrage
universel devant être inévitablement accepté pour premier point
de départ , et , de l'aveu même de l'auteur, la morale publique
étant à peu près au même niveau que la foi, la majorité ne con-
sultera que ses instincts brutaux, ses passions désordonnées,
et Ton peut aisément prévoir sur quelle espèce de capacités se
porteront ses choix. Puis comptez sur l'autorité de la loi pour
réprimer les velléilés arbitraires de votre souverain! Où pren-
drez-vons la force nécessaire pour la faire lespecler 7 Croyez-
vous que le peuple vous donnera des armées permanentes ,
vous fournira les moyens de soutenir le gouvernement contre
les caprices de sa volonté souveraine? Détrompez-vous ; le
peuple, jaloux du pouvoir exécutif, aura bien soin de l'affai-
310 RELIGIOiN, PHILOSOPHIE,
l)lir tant qu'il pourra. En dépit de vos belles esptfrances, vous
verrez l'anarchie se glisser dans l'Etat, et votre réforme préma-
turée n'aboutir qu'à l'asservissement plus complet de ce peuple
que vous aurez voulu rendre libre et souverain.
Sans doute , l'avenir appartient à la démocratie ; mais gar-
dez-vous de hâter noire marche sur cette roule périlleuse.
Employez plutôt vos efforts à la modérer, à préparer les voies,
afin que de nouvelles convulsions ne viennent pas encore ag
graver et perpétuer indéfiniment le malaise social dont vous
vous plaignez. Pour produire des fruits salutaires, la démo
cralie exige un peuple religieux, moral, comprenant bien ses
droits et pénétré du sentiment de ses devoirs. Vous voyez com-
bien il nous reste à faire avant que d'en être là, car vous l'a-
vez dit vous-même , le peuple manque de foi, de morale et
d'instruction. Ce n'est pas en le proclamant tout à coup sou-
verain que vous lui donnerez toutes ces choses , et votre but,
à vous homme clairvoyant et de haute intelligence, ne peut
pas être de confier les destinées du monde au nombre aveugle
et inintelligent.
Dans cette analyse trop rapide d'un livre remarquable à
beaucoup d'égards, nous n'avons rien dit de la partie qui traite
de l'art et de la littérature. Cependant , c'est peut-être celle
qui renferme le plus d'idées justes et fécondes ; mais nous n'a-
vons pas bien saisi les rapports qui la lient au sujet principal ,
et tout en reconnaissant avec l'auteur l'influence légitime que
la littérature et l'art sont appelés à exercer sur l'Etat , nous
croyons que, pour le moment, des considérations esthétiques
ne peuvent servir qu'à embrouiller encore plus des questions
qui ne le sont malheureusement déjà que trop. L'art n'est
d'ailleurs , selon nous , que le reflet des mœurs et des idées.
H peut les épurer ou les corrompre , les conserver ou les dé-
truire , mais il ne les crée pas.
DES MOYENS d'éducation morale et religieuse, pour la jeunesse pro-
lestante, dans les écoles primaires en France; par M. Brun, pasteur,
directeur de recelé modèle de Dieu le-fit. Valence. 1 vol. in-12. 1 Ir.
30 c.
L'instruction primaire doit , pour remplir convenablement
son but , èlre, avant tout, morale et religieuse. Tel est le prin-
(>ipe .l'on part l'auteur de ce petit ouvrage , et c'est bien , en
MORALE, EDUCATION. 311
effet, celui qui doit diriger quiconque cherclic les moyens
traméliorer les écoles, dans lequel le peuple va puiser les pre-
mières notions du bien et du mal.
Nous sommes déjà loin de l'époque où l'on s'imaginait que
la lecture , l'écriture et le calcul constituaient à eux seuls tout
l'enseignement primaire, et suffisaient pour produire de grands
changements dans la statistique morale de la société. L'expé-
rience a prouvé que de tels éléments étaient impuissants à di-
minuer le nombre des crimes, dont ils ne faisaient au contraire
que rendre parfois la nature plus grave. On n'a pas été long-
temps à reconnaître que l'instruction sans l'éducation est plus
funeste encore que l'ignorance.
Mais le problème étant ainsi posé sur son véritable terrain,
il s'agit de le résoudre, et c'est ce qui n'a été fait jusqu'ici que
d'une manière fort incomplète. Le tableau que nous présente
M. Brun de l'état présent et des besoins de l'instruction pri-
maire protestante, en France, nous prouve que les louables
efforts dirigés depuis quelques années vers ce but n'ont pas
obtenu des résultats bien satisfaisants.
Un premier obstacle se trouve dans la nécessité d'avoir des
écoles mixtes partout où les protestants ne sont pas assez nom-
breux pour en établir une qui leur soit spécialement afïectée.
Dès lors l'enseignement perd sou caractère religieux , et il est
difficile même que la morale y trouve place, car on ne peut
guère la séparer de la religion , son plus ferme appui. Un se-
cond obstacle non moins grave , c^est l'impossibilité de trouver
des maîtres d'école remplissant toutes les conditions désirables.
Non-seulement le nombre des sujets est nécessairement res-
treint , mais encore la modicité du traitement éloigne précisé-
ment ceux qui offrent le plus de garanties de capacité. lies
conseils municipaux se montrent fort peu larges sous ce rap-
port , et en général , il paraît , d'après ce que dit M. Brun ,
qu'ils n'ont point apporté jusqu'ici dans l'application de la loi
sur l'instruction primaire le zèle et l'intelligence indispensables
pour lui faire produire de bons fruits.
Enfin , en ce qui concerne particulièrement les écoles pro-
testantes, l'absence de bons maîtres se fait encore plus sentir,
parce qu'il n'existe pas d'école normale où ils puissent se for-
mer. Les écoles normales sont mixtes , c'est-à-dire plutôt ca-
tholiques , et celles que les protestants ont essayé de fonder ,
sous le titre d'écoles modèles, sont des établissements particu-
liers , auxquels le gouvernement n'accorde que de très modi-
ques secours, et qui avec leurs faibles ressources sont loin de
pouvoir suffire h la tâche qu'elles ont entreprise.
Après avoir ainsi fait ressortir les besoins de l'enseignement
312 RELIGION, PHILOSOPHIE.
primaire prolcstanl , M. Brun expose l'ensemble de ses vues
sur réducation morale et religieuse. Il cherche à définir clai-
rement le devoir de Tinstituteur soit dans Técole, soit hors de
l'école. Il le suit en quelque sorte pas à pas dans sa lâche jour-
nalière , insiste sur l'influence salutaire qu'il doit exercer par
son exemple et ses préceptes , et s'attache à lui prouver com-
bien un emploi judicieux des plus simples méthodes peut ren-
dre l'enseignement fécond et suppléer aux ressources qui lui
manquent. Former le cœur en éclairant l'esprit, tel est le but
que doit se proposer l'instituteur protestant. La religion n'est
pas seulement appelée à figurer dans les écoles comme une
branche de l'instruction , à laquelle on consacre quelques
heures ; il faut qu'elle en soit l'âme qui vivifie tout l'enseigne-
ment et le domine sans cesse.
M. Brun consacre la dernière partie de son ouvrage à exa-
miner quel est le concours d'efforts nécessaire pour l'amélio-
ration de l'éducation morale et religieuse. Il traite tour à tour
de l'action du gouvernement, de celle des autorités préposées
à la surveillance des écoles, et des efforts individuels, ainsi que
des associations en faveur- de l'instruction primair'e. C'est sur
ce dernier moven que pour longtemps encore les écoles pro-
testantes devr'ont surtout compter , et le livre de M. Brun est
bien fait pour réveiller le zèle, pour stimuler l'émulation de
ceux qui s'intéressent à leur succès.
PR0GRA1U1IIE d'un cours d'instruction tertiaire à détacher de l'in-
struction secondair-c actuelle, lorsque l'enseignement public, libr'e
de droit, sera libre de fait, par M. Rognât aine. Parais, chez Ha-
chette, 12, rue Pierre Sarrasin. 8'. 2 fr. 50 c.
Le principe de la liberté d'enseignement proclamé par la
charte n'a point encore reçu son application. Non-seulement
tous les obstacles que la routine oppose à quelque réforme que
ce soit ont empêché celle-ci de s'accomplir, mais de plus on re-
cule , non sans des motifs assez plausibles , devant les dangers
qu'elle pourrait présenter dans I élat actuel des idées. L'orga-
nisation universitaii'c, malgré les lieureux changements qu'elle
a sirbis depuis quelques années, n'est peut-élr-e pas encore en
état de supporter celte grande métamorphose. Il s'agit de la
r'endre assez forte pour qu'elle puisse lutter avec succès contre
la libre concurrence, et conserver par sa haute supériorité
l'ascendant qu'elle, doit exercer dans l'intérêt des bonnes et
MORALE, ÉDUCATION. 313
snincs éliult-s. Alors seulonienl la liberlci de rcnseij^nonienl
portera de bons IVuils, el Ton ne redoutera plus de la voir dé-
générer en licence anarcliique.
lies vues de M Rognât nous semblent tout à fait propres à
produire ce résultat, el quoiqu'il ne les présente que conime
un corollaire de la liberté d'enseignement , elles peuvent èlre
aussi bien regardi'-es comme un moyen d'j ariiver. En etlet ,
il propose , sons le nom trinstiiiclion tertiaire , un enseigne-
ment supérieur, qui comprendrait la pliilosopriie beaucoup
plus développée qu'elle ne peut lètre maintenant comme
brandie accessoire de l'instruction secondaire. Il veut une
école spécialement consacrée à l'étude des rapports de l'Iiomme
avec Dieu et avec ses semblables. Cette école embrasserait la
logique, la psycbologie, la tbéoilicée , la religion el la morale.
On y enseignerait ainsi les objets les plus importants de l'étlu-
cation , ceux qui doivent en quelque sorte la couronner, en
offrant à l'bomme les principes dirigeants de sa conduite pour
tout le cours de la vie, et en lui faisant approfondir les ques-
tions les plus liantes, les problèmes les plus difficiles de la
science. On l'empèclierait de se (ourvojer trop tôt , et de s^é-
garer dans une fausse route à la recliercbe de la vérité. Un
pareil enseignement , établi sur des bases larges et solides ,
exercerait sans doute une puissante influence , el pourrait of-
frir un salutaire contrepoids aux doctrines erronnées ou per-
nicieuses que, dans les premiers temps surtout, la liberté ferait
surgir de toutes parts. Il est bien certain que les études pbilo-
sopbiques ont en France grand besoin d èlre fortifiées, el sous
ce rapport le projet de M. Ro^^niat mérite latteution. Nous ne
suivrons pas l'auteur dans les détails de son programme, qu'il
présente peut-être sous une forme trop abstraite et trop géné-
rale. Mais nous crojons qu'on y puisera des directions pré-
cieuses pour combler l'une des principales lacunes de l'eusei-
gnemenl universitaire.
LEGISLATION, ECONOMIE POLITIQUE, ETC.
ETUDES politiques, par M. Emile de Girardin. Paris, chez Meiretel
Foiirnier, 50, rue Neuve -des-Pelits-Charaps. i vol.in 8. 7 fr. 50 c.
Simplifier, telle est la ctevise inscrite par M. Emile de Girar-
din sur le titre de son livre. En effet, c'est bien là le problème
à résoudre. Plus radministratiou sera simple, moins elle sera
coûteuse et vexatoire pour les administrés. Cette armée d'em-
plojésquivit aux dépens du budget, travaille sans cesse à com-
pliquer les rouages du gouvernement, afin de se rendre néces-
saire , et s'arroge sur le public une autorité arbitraire qu'elle
exerce sans ménagement, est peut être la source la plus réelle
et la plus permanente des abus dont on se plaint. S ainement
s^en prend-on à la forme politique et cbercbe-t-on le remède
au mal dans des révolutions qui sont impuissantes à le détruire.
L'exemple de la France prouve que la bureaucratie peut vivre
sous tous les régimes et n'est pas moins funeste sous la mo-
narcbie constiintionnelle que sous la royauté absolue. Au mi-
lieu des vicissitudes politiques des soixante dernières années ,
l'abus a résisté à tous les orages et semble même n'avoir fait
que croître toujours plus. Les idées de liberté et d'égalité ont
fait leur cbemin ; mais il est évident que pour les rendre fécon-
des et salutaires, il faut simplifier les rapports de l'administra-
tion avec le public, en leur ôlant ce qu'ils ont d'hostile et de
vexatoire, en leur donnanldesallurcs plus faciles, plus agréa-
bles ; il faut substituer en un mot la confiance et la bonne har-
monie à l'espèce de lulle pénible qui existe maintenant.
Toi est le but que M. de Girardin se propose et dont il a fait
robjel de ses méditations. Le premier fragment , qui se trouve
eu tête de ce volume et qui en forme lintroduclion, traite des
moyens de piévenir les révolutions, en accomplissant les ré-
formes. Il part de l'idée aussi juste qu'ingénieuse, que la li-
berté consiste à être bien gouverné. A quoi serviraient, en eff'et,
les droits politiques, les chartes et les institutions représenta-
tives, si elles ne produisaient pas ce résultat, le seul que puisse
en définitive désirer un peuple? Ce ne sont certes pas les tour-
nois parlementaires , ni l'instabilité ministérielle qui font le
bonl'.eur du pays. Tout le temps et le talent qu'on perd à dis-
courir sur des théories seraient employés bien plus utilement
LEGISLATION, ECONOMIE POLITIQUE. 315
ù développer les conséquences pratiques des principes qu'on
remet ainsi sans cesse en question. Pour bien gouverner, il no
suffit pas de faire de beaux discours , il faut surtout savoir ad-
ministrer, et pour le bien-être du pa vs , le travail de bureau est
beaucoup plus important que 1 éloquence de la tribune, ("'est
pourquoi M. de Girardin débute par proposer une division plus
judicieuse des attributions entre les diflierenls ministères et une
réduction du nombre de ceux ci. Au lieu de buit ministres se-
crétaires d'Etat, il n'en veut que trois, ayant cbacun sous ses
ordres plusieurs directeurs-génératix , dont i! surveillerait le
travail. Se consacrant à l'administration beaucoup plus qu'aux
discussions de la tribune , les ministres abandonneraient en
général celles-ci à des sous-secréiaires d^Etat , qui seraient
spécialement cbargés de défendre les projets de loi et de sou-
tenir le choc de l'opposition. Ainsi le ministère se trouverait à
l'abri , ne verrait pas sans cesse son existence compromise par
la moindre discussion, et ne monterait en personne sur la
brèche que dans les occasions importantes. Par ce mojen l on
donnerait à l'administration une stabilité plus grande, et Ton
détruirait en partie le mal qui résulte de ces changements qui
ont été si fréquents depuis i83o. A ce sujet, M. de Girardin
présente deux tableaux assez curieux , dont l'un renferme les
noms des cinquante-six ministres qui ont tour à tour figuré à
la tête des affaires pendant cette période de douze années, avec
le nombre de jours qu'a duré leur ministère ; et le second offre
les nombreuses combinaisons auxquelles on a eu recours, sans
pouvoir fonder rien de solide ni de dmable. 11 est bien évident
que là se trouve le principal obstacle à la réforme des abus et
à l'accomplissement des grandes vues. Un ministère tout oc-
cupé de défendre sa vie contre des attaques incessantes, n'a ni
le temps, ni la liberté d'esprit nécessaires pour exécuter les
améliorations que réclame le service public , et il est trop heu-
reux de pouvoir suivre les ornières tracées avant lui par la
routine. Puis , lorsqu'il a succombé , il s'efforce à son tour de
rendre la tâche de ses successeurs impossible, et au milieu de
cette lutte stérile, l'administration , abandonnée presque en-
tièrement à des subalternes , cben>ine mal et le pays ne retire
aucun fi'uit du régime dans lequel il avait mis tout son espoir.
Après avoir ainsi posé les bases d'une réorganisation minis-
térielle qui lui paraît la première réforme à opérer , la con-
dition la plus essentielle du véritable progrès, l'auleur passe
à des considérations spéciales sur des objets secondaires, mais
qui se rattachent tous plus ou moins à l'administration.
Il expose des vues ingénieuses et originales sur l'application
de l'armée aux grands travaux d'uliUlé publique , sur la pro-
316 LEGISLATION, ECONOMIE POLITIQUE.
priélé (les ouvrages de litléralure, de scieuces et d'arls, sur la
liberté de la pre^e et le journalisme, enfin sur l'exécutiou des
grandes lignes de chemin de fer.
Tout ce qu'il dit en particulier de la presse nous semble sur-
tout digne d'attention. Le jugement qu'il porte sur le journa-
lisme parisien est sévère , mais juste , et l'expérience qu'il en
possède donne à sa voix une autorité incontestable « I^e jour-
nalisme , )) dit-il , i< est une exploitation mercantile de l'opinion
et des passions d'autrui , un atelier où se lamine le mensonge,
une boutique où se débite l'erreur à l'enseigne et au profit de
tel ou tel parti. »
Or, ce n'est pas en cela que consiste la liberté de la presse,
et la comprendre de telle façon , c'est lui ôter tout pouvoir de
faire le bien , c'est donner gain de cause à ceux qui la repré-
sentent comme pernicieuse et anarcbique.
Les mesures qu'il propose pour remédier à ce mal sont
d'ailleurs conçues dans l'esprit le plus large. Il veut rendre
cette liberté plus grande, plus réelle , la débarrasser des en-
traves qui gênent encore son développement naturel. La dimi-
nution des droits de poste et l abolition du timbre sont à ses
yeux les meilleurs moyens d'ôter au journalisme son influence
délétère. Alors les journaux se multiplieront, et leur action
deviendra d'autant moins puissante qu^ils seront plus nom-
breux ; puis ils agrandiront leur format et seront moins enclins
à tronquer les discussions ou altérer les faits , quand ils auront
la place nécessaire pour leur donner toute lélendue conve-
nable.
M. de Girardin se livre également à des considérations fort
ingénieuses, soit sur la propriété littéraire, soit sur les moyens
d'exécuter les grandes lignes de cJiemins de fer. Il possède une
richesse d'idées peu commune , et si ses projets ne sont pas
tous exécutables, ils portent en général l'empreinte d'un es-
prit singulièrement actif et entreprenant. C'est peut-être même
son principal défaut, d'oser trop, de tracer toujours des plans
gigantesques, et d'oublier les obstacles presque insurmontables
que rencontre la moindre tentative de réforme. Il y a souvent
dans son langage quelque chose qui ressembjc au charlata-
nisme et qui contribue à inspirer de la défiance , d'autant plus
que son rôle d'homme politique a suscité contre lui de fortes
préventions. Mais nous pensons qu'on ne doit pas pour cela
rejeter des vues fécondes et originales , qui méritent certaine-
ment d'être étudiées, et dont on peut faire sortir des résultats
précieux pour le bien du pays.
GENÈVK , IMrUIlTIERIE DE FERD. RAMBOZ.
Heoue Critique
DES LIVRES NOUVEAUX.
cTL ooeiutto 1 842.
^^<^®«i
LITTERATURE, HISTOIRE.
DANTE. La divine comédie , enfer^ purgatoire, paradis ; traduction
en vers avec le texte en regard , accompagnée de notes et éclair-
cissements, par E. Aroux. Paris, chez Blanc -Montanier, 12, rue
de Savoie. 2 vol, in-12. 8 fr.
Traduire le Daute est une des entreprises les plus difficiles
que puisse tenter un litlëraleur. Aussi plusieurs, et des ha-
biles, ont-ils échoué déjà contre les obstacles dont ce poëme
est hérissé , non-seulement pour les étrangers , mais pour les
nationaux eux mêmes. lia Dii^ine comédie offre à la fois les
formes inusitées d'un langage vieilli , les hardiesses d'un style
qui n'obéissait qu'à l'impulsion du génie et se créait lui-même
ses allures originales, des pensées souvent empreintes d'un
profond mysticisme , le plus bizarre mélange des idées chré-
tiennes avec les souvenirs du paganisme, enfin une foule d'al-
lusions historiques dont le sens est parfois obscur et sujet à
discussion. Aussi, existe-t-il de nombreux commentaires des-
tinés à Tinlerpréler , et l'on a vu maintes fois des professeurs
y puiser la matière de tout un cours plein d'intérêt, tant c^est
ujje mine féconde en recherches de toutes sortes. Si l'œuvre
du Dante est un sujet d'études sérieuses pour le lecteur ita-
lien, on comprend quelles difficultés il piésente au traducteur
23
318 LITTÉRATURE,
qui veut faire passer dans une autre langue celle poésie lour
à tour âpre et sublime , avec son accent énergique et son
rhythme particulier , dont elle ne peut élre dépouillée sans
perdre presque tout son prix. Enfantée au sein des discordes
civiles, au milieu d'une époque encore voisine de la barbarie,
où libre carrière était laissée aux passions les plus violentes ,
la Dwine comédie porte un cacliet de féconde originalité qui
n'a rien de commun avec celui de nos mœurs et de notre ci-
vilisation modernes. Notre langue est trop polie, trop raffinée,
pour vendre les sons mâles et l'harraouie sauvage de celle que
le Dante forgeait de sa main puissante, suivant les seules ins-
pirations de son génie. Soumise à des lois régulières qui limi-
tent sou développement, elle ne possède plus la liberté néces-
saire pour exprimer le sentiment énergique, la naive et rude
simplicité du moyen âge ,• elle se voit en quelque sorte forcée
de jeter les images diverses du passé dans un moule uni-
forme qui en altère les traits principaux, en affaiblit toutes les
aspérités, et leur imprime toujours plus ou moins le caractère
de notre époque. C'est pourquoi la prose n'a jusqu'à présent
guère mieux réussi que la poésie à traduire le Dante. On a
bien pu donner l'analyse du poème , en reproduire le sque-
lette décharné , mais la vie , mais le mouvement , mais les
beautés de la forme et souvent même la vigueur de la pensée
ont disparu presque complètement dans la sécheresse de ces
imparfaites et pâles copies.
Le stvle du Dante, avec sa concision extrême et ses inver-
sions hardies, aurait peut-être trouvé un interprète pins heu-
reux dans la langue , non encore fixée , du quatorzième ou
du quinzième siècie, qui pouvait mieux se plier aux exigences
d'un pareil travail , oser des formes nouvelles et des tours
étranges. Aujourdhui même il faut absolument se rapprocher
des libres allures de celte époque pour rendre avec quelque
fidélilé la physionomie du vieux poëme. C'est ce qu'a tenté
M. Aroux, et persuadé que le vers comporte mieux que la
prose des coupes, des inversions, des locutions inusitées ou
vieillies, il n'a pas reculé devant la lâche immense de traduire
la Diuine comédie en alexandrins libres , en s'allachanl à cal-
quer scrupuleusement sans prétendre interpréter, ajouter, ni
surtout corriger, et à se renfermer dans le sens littéral de telle
façon que sur quinze mille et quelques vers dont sa traduction
se compose, elle en contienl à peine mille de plus que l'ori-
ginal. Il n'a , du reste , pas la prétention d'offrir aux lecteurs
une poésie toujours harmonieuse et élégante, et il les prévient
avec franchise qu'ils ne doivent chercher dans son livre que la
copie exacte d'un poëme qui u'esl pas fait pour être compris de
HISTOIRE. 319
tous, (jui présenie uu sujet de méditation et de fatigue, une
œuvre d'étude sérieuse et profonde. La critique doit donc tenir
compte de cet avertissement , afin « de ne pas s'arrêter à ce
« que le vers de la traduction peut au premier aspect offrir
c< d'étraugclé dans la forme, de tours âpres et brusques, de dé-
« faut d'harmonie parfois , mais de rechercher si la pensée
« de Dante est exactement rendue. » M. Aroux pense, avec M.
de Chateaubriand, qu'un traducteur n'a droit à aucune gloire,
il faut seulement qu'il montre qu'il a été patient, docile ei la-
borieux.
En admettant celte manière de voir, on ne pourra refuser
des éloges à son travail , car non-seulement il rend en général
avec une grande fidélité la pensée de l'auteur , mais encore il
sait la revêtir de formes tout à fait semblables, el permet ainsi
de bien apprécier le caractère original du poème. L'harmonie,
l'élégance , la clarté même sont souvent sacrifiées à l'exacli-
tude. Il emploie des tours bizarres, il se permet de fréquentes
ellipses et retranche sans scrupule tous les articles qui le gê-
nent. Aussi , ses vers offrent-il parfois un langage en dehors
des règles strictes de la syntaxe française et assez difficile à
comprendre. Mais Dante lui-même est volontiers obscur , et
vouloir interpréter ses paroles , c'est risquer d'eu altérer le
sens encore douteux dans bien des passages, malgré les efforts
des commentateurs. D'ailleurs, ce qu'il perd en harmonie cl
en élégance, il le regagne bien quelquefois eu expression naïve
et vraie. Les formes pompeuses et habilement cadencées de
notre poésie moderne échoueraient , par exemple , devant la
simplicité si touchante de ce récit de Fraucesca :
Ed ella a me : nessiin maggior dolore ,
Che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria, e ciô sa '1 tiio dotlore,
Ma se a conoscer la prima radice
Del nostro amor tu liai cotanto affelto ,
Farô corne colui, clie piange, e dice.
Noi leggevamo un gionio per dilello
Di Lancilotto ; come Amor lo strinse :
Soli eravano, e senza alcun sospetto.
Per più fiate gli occhi ci sospinse
Quella lettura, e scolorocci '1 viso :
Ma solo un punto fu quel che ci vinse.
Quando legemmo, il disiato riso
Esser baciato da cotante amante,
Questi, che mai da me non fia divise.
320 LITTÉRATURE,
La bocca mi bacio tutto tremanle.
Galaotto fu il libro, e chi lo scrisse :
Quel giorno più non vi legemmo avanie.
Mentre che l'iino spirlo questo disse,
L'allro piangeva si, che di pietade
lo venni men cos'i com'io morisse,
E caddi, come corpo morlo cade.
Voici la traduction de M. Aroax qui suit en quelque sorte
pas à pas la phrase italienne , et n'est certainement pas sans
charme :
Elle me répondit : — rien n'est plus douloureux.
Et ton maîlre le sait, à des moments prospères
Que de se reporter quand on est malheureux.
Mais puisque ton désir est si vif de connaître
Comment le germe en nous de l'amour eut à naître,
A ton gré je ferai, disant tout en pleurant.
Un jour que nous lisions par déduit innocent.
Comme de Lancelot l'amour se rendit maître,
Nous étions seuls ensemble et n'avions nul soupçon;
Plusieurs fois nos regards, avec distraction.
Restèrent suspendus sur la touchante page,
Et rougit tour à tour, pâlit noire visage ;
Mais nous fûmes, tous deux, vaincus à ce moment
Où nous liimes qu'un doux et désiré sourire
Reçut l'ardent baiser du preux et tendre amant.
Lui, mon inséparable en l'éternel martyre.
Hasarda de baiser ma bouche, tout tremblant....
Fut Galehaud le livre et l'auteur de l'ouvrage ;
Et nous ne liimes pas ce jour-là davantage.
Tandis que l'un ainsi disait, l'autre pleurait,
Si que de grand'pitié tout mon cœur qui saignait
Défaillit, et croyant descendre dans la tombe,
Je tombai , comme un corps que la mort frappe tombe.
Si dans un morceau de ce genre, la méthode adoptée par le
Iraducleur a si I)ien réussi , on conçoit qu'elle s'applique en-
core mieux à l'âpre verdeur à laquelle Dante s'abandonne sou-
vent avec toute la fougue d'une âme passionnée. Nous en ci-
terons un çeul exemple ; c'est une imprécation contre l'Italie^
qui se trouve dans le VI*^ chant du Purgatoire :
Misérable Italie ! en proie à l'esclavage ,
Asile de douleur, navire abandonné.
Et sans pilote errant au plus fort de l'orage;
Non plus comme jadis, reine au front couronné.
HISTOIRE. 321
*■ Mais lupanar infect à tout vice adonné !
Cette ame géncreuso ainsi soudain fût prêle,
Rien qu'à ce nom si doux de son pays natal,
A son concitoyen à faire accueil et fête ;
Et les vivants entr'eux, dans un transport fatal.
Ne peuvent demeurer sans haines et sans guerre ;
Ceux qu'un même fossé, qu'un même mur enserre.
Vont se rongeant l'un l'autre et se mettant à mal.
Regarde, malheureuse, autour de tes rivages ;
Regarde dans ton sein, et dis en quels parages
Tes fils vivent en paix. En quoi t'a profité
Que par Justinien ton frein fut rajusté.
Si doit dorénavant rester vide la selle ?
Sans son œuvre ta honte en serait moins cruelle.
Avec une opiniâtre persévérance, M. Aroux a traduit ainsi
les trois poèmes qui forment la Dii^inc comédie. Quand on
songe à ce qu'il a fallu de travail et d'éludé pour accomplir
une semblable tàcbe, on ne peut s'empêcher d'admirer le cou-
rage de celui qui l'a entreprise. Son œuvre demeurera certai-
nement comme la copie la plus fidèle de l'original , et si elle
ne fait pas de Dante une lecture agréable et facile pour tout le
monde , ce qui nous semble impossible , elle contribuera sans
doute à en rendre l'intelligence plus accessible h ceux qui ne
possèdent pas assez bien la langue italienne pour se passer de
traduction. Placée en regard du texte elle lui sert de commen-
taire perpétuel; si on l'en séparait elle aurait besoin à son tour
de notes plus étendues que celles qui se trouvent à la fia de
chaque chant , et d'éclaircissements nombreux que l'auteur
promet du reste de publier plus tard sous forme de notice sur
la vie de Dante et sur l'histoire de son siècle.
LE PARADIS PERDU de M il ton , traduit en vers français par E.
Aroux. Paris, chez Blanc-Montanier, 12, Il de Savoie, 2 vol. in-12
7 fr.
M. Aroux tente également d'appliquer son système de tra-
duction au Paradis perdu de Millon. Mais il a bien compris
qu'ici l'exactitude ue suffit pas, et qu'il faut de plus cherchera
rendre l'efiet de celte poésie tour à lour gracieuse et sublime.
Il donne donc beaucoup plus d'attention à l'harmonie du vers
son talent poétique se déploie avec plus de liberté, plus d'am-
pleur , sans cependant cesser de suivre du plus près possible
322 LITTÉRATURE ,
les allures originales du modèle qu'il veut copier. ^] . Aroux
parvient ainsi à égaler , à surpasser inême parfois Delille en
expression poétique et majestueuse , en accents nobles et di-
gues du sujet. Il est en général plus énergique , plus hardi, et
se montre surtout plus fidèle, car il s'abstient toujours avec
soin de la périphrase et préfère hasarder un tour insolite plutôt
que d'altérer le sens ou d'aflfaiblir l'effet par une construction
habilement travaillée mais trop éloignée de la forme anglaise.
Un seul exemple suffira pour montrer combien, sous ce rap-
port, la traduction de M. Aroux est supérieure à celle de Delille.
Dans le IV'^ chant , Milton, après avoir conduit Adam et Eve
dans la retraite délicieuse qui est le théâtre de leur innocent
amour, ajoute :
Whatever hypocriles austerely talk
Ofpurity, and place, and innocence,
Defaining as impure what God déclares
Pure and commends to some, leaves free to ail.
Our Maker bids increase : who bids abstain,
But our destroyer, foe lo God, and man ?
Hail, wedded love ! mysterious law, true source
Of human ofFspring ; sole propriety
In Paradise, of ail things in common else !
Voici comment l'abbé Delille interprète à sa manière celte
tirade contre le célibat , la dépouillant tout à fait du caractère
prolestant dont elle porte si bien le cachet :
Fuyez, scrupule vain, hypocrisie austère!
El toi, source de biens, salut hymen sacré.
Par Dieu même permis, par Dieu même inspiré !
Ah ! ceux dont la vertu renonce à tes délices
Font le plus généreux de tous les sacrifices !
Salut, premier berceau de la société.
De ces premiers époux seule propi'iélé !
Traduttore traditorc , diraient les italiens, et avec raison,
car interpréter d'une telle façon c'est eu vérité trahir et non
pas traduire. M. Aroux, qui n'est pas abbé, se contente de
rendre scrupuleusement les paroles de Tauteur , et ses vers ,
pour être exacts, u'eu sont certainement pas moins bons :
Quoi qu'aient pu raconter d'austères hypocrites
D'Eden, de l'innocence, et de la pureté;
Diffamant comme impur ce qu'en sa volonté
A Dieu déclaré pur; ce qu'aux uns il commande.
Ce qu'il permet à tous. — Sa providence est grande
HlSTOlHli. 323
Et de multiplier il imposa la loi.
Qui veut que l'on s'abstienne en preuve de sa foi?
Sinon le destructeur, l'implacable adversaire
Et de l'homme et de Dieu. — Salut loi de mystère,
O conjugal amour ! source aux plaisirs divins
De la postérité des trop ingrats humains !
Seule joie au milieu de tant de bien propices
Par Dieu mis en commun dans ce lieu de délices ,
Dans ce beau paradis, que ses soins éternels
Aient assignée en propre à ses enfants mortels !
Sans doute le sljle de M. Aroux a quelque chose d'étrange
qui ne respecte pas toujours les règles ordinaires delà syntaxe.
Il introduit dans la poésie française des formes nouvelles
qu'elle n'avait point adoptées jusqu'à présent, et qui tendent à
élever entre elle et la prose une barrière semblable à celle
qui existe dans la plupart des autres langues. C'est un es-
sai chanceux qu'on ne saurait peut-être approuver d'une
manière absolue, mais M. Aroux se borne à le présenter
comme un moyen de faciliter le travail du traducteur , et le
succès de l'application qu'il en fait le justifie complètement.
En effet, il emploie en général sa méthode avec bonheur, et si
elle ne donne pas toujours tous les résultat? désirables, on
doit bien connaître que le plus souvent elle n'exclut ni la
grâce, ni l'énergie.
Ainsi, la description d'Eve et d'Adam, alors que Satan les
voit pour la première fois, mérite certainement d'être citée :
Inégaux de stature, ils lui semblent parfaits.
Bien qu'ils soient différents et de sexe et de traits.
Le fier courage à l'un, la sagesse pensive ;
A l'autre les attraits et la grâce naïve ;
Lui pour Dieu seul ; mais elle autant à lui qu'à Dieu.
Un front noble, un œil lier où rayonne le feu
D'un sublime regard, font soudain reconnaître
Celui qui dans ces lieux doit seul régner en maître.
En deux parts couronnant ses traits majestueux.
Sans passer son épaule, autour d'un cou nerveux.
S'arrondit par flocons sa noire chevelure.
Comme un voile ondoyant, elle-, sur sa ceinture,
Laisse ses tresses d'or se répandre sans art.
Ou par anneaux légers se boucler au hasard.
Comme ces tendres jets dont la vigne entrelace
L'ormeau qui la soutient. Requérant avec grâce,
Il demande, elle cède, et lui-même à son tour.
D'un bienveillant accueil enhardit son amour ;
Elle cède et modeste, oppose sans défense
Des retards languissants la douce résistance.
324 LITTÉRATURE,
Ce discours d'Eve n'esl pas moins remarquable par le mou-
vement et l'harmonie que le traducteur a su jeter dans ses
vers sans cesser on instant de copier son modèle avec une
parfaite exactitude :
Eve, le front paré de sa beauté si pure.
Répond : « Mon souverain et mon auteur chéri ;
Tu parles, j'obéis. Dieu le voulut ainsi,
Dieu ta loi, comme toi la mienne : pour la femme
Borner là sa science, et du fond de son âme.
N'en pas désirer plus est son plus doux savoir.
Sa gloire la plus belle et son plus sûr pouvoir.
Le temps fuit à l'entendre, à tes discours j'oublie
Les heures, les objets que leur cours modifie.
Et tout me plaît alors. — Doux est en ce séjour
Le souffle du matin, douce l'aube du jour.
Alors qu'aux feux roses dont le ciel se colore.
Comme pour célébrer la renaissante aurore.
Se réveille en chantant le peuple des oiseaux;
Riant est le soleil quand parmi ces berceaux
Sur l'herbe et sur le fruit, sur l'arbre et sur la plante.
Sur la fleur, de rosée humide, étincelante,
11 épand la clarté de ses premiers rayons.
Parfumée est la terre , alors que ces gazons
Ont reverdi plus frais sous les molles ondées.
Quand se couvrent de fleurs les plaines fécondées ;
Charmant est d'un beau jour le déclin gracieux
Et l'approche du soir dans le calme des cieux :
Charmante aussi la nuit au paisible silence,
A l'oiseau solennel, quand la lune s'avance
De sa cour étoilée entourant sa beauté ,
De ses perles du ciel à la pâle clarté :
Mais ni brise au matin, ni dans l'ombre éveillée
La foule des oiseaux, ni sur notre feuillée
Le lever du soleil, ni le fruit ni la fleur
Qui brillent de rosée à sa vive splendeur.
Ni le parfum qui suit la bienfaisante ondée.
Ni la grâce du soir à la terre accordée.
Ni le calme des nuits à l'oiseau solennel
Ni , quand la lune brille en la plaine du ciel ,
A ses pâles rayons sous la voûte étoilée
La promenade au loin d'obscurité voilée.
N'ont d'attraits pour mon cœur s'il en jouit sans toi.
Enfin , nous citerons le fragment suivant du discours de la
fille de Satan , de celle que l'auteur anglais appelle le péché
et qu'il place comme gardienne à la porte de l'enfer. C'est un
beau morceau, dans lequel M. Aroux montre un talent plein
de vigueur :
■le sentis la douleur , et ce fruit odieux.
Ce fils dont plein d'horreur tu détournes les yeux ,
HISTOIRE. 325
De longs déchirements, de poignantes Llessuros
Fil au sein maternel endurer les toitures
Qui de ce faix immonde ont flétri ma beauté !
De mes flancs, pour moi-même ennemi redouté,
11 naquit, brandissant cette lance maudite
Qui doit tout renverser : prompte à prendre la fuite.
Je m'écriai : Thépas ! A ce lugubre nom
L'enfer ému trembla, dans l'abîme sans fond,
D'un long gémissement les voûtes retentirent,
Et leurs rauques échos en mugissant redirent :
Trépas! Trépas! Tbépas !
Eu comparant l'ensemble de celle Iratlucîion avec celle de
Delille, on la Irouvera sans doule moins élégante et moins tra-
vaillée. Mais nous croyons aussi ([u'elle paraî'.ra beaucoup
plus fidèle, el rendant d'une manière bien plus vraie la verve
puissante^ l'inspiralion spontanée du poêle anglais. Ainsi cpic
le dit M. Aroux dans son avant-propos , Delille a complète
ment écboué à rendre la teinle biblique donl le livre de Miilon
est empreint ; il a trop souvent paraphrasé, ajoulé, suppiimé,
pour qu'on puisse regarder son travail comme une représen-
latiou fidèle du Paradis perdu; d'ailleurs , sa phrase éludiée
el symétrique, sa facture apprêtée, étaient peu propres à ren-
dre la vigueur épique, la manière heurtée, le vers nerveux el
concentre de Miilon.
LA CHAMBRE de la Reine, par Pitre-Chevalier. Paris. 2 vol. in-8.
15 fr.
IVl. Pilre-Chevalier a recours, pour coudre ensemble une
suite de petites nouvelles sans lien commun, à un expédient
dont on a prodigieusement usé et abusé depuis Boccace jus-
qu'à nos jours. L^inlrigue principale de son roman ne pouvant
lui fournir un long récit fécond en incidents et riche en inté-
rêt, il réunit tous ses personnages dans un salon el les occupe
à se raconter des histoires. Fendant ce temps, les deux ou trois
petits ressorts qu'il a mis en jeu font tout doucement leur
office, et amènent tant bien que mal un dénouement qui ter-
mine cette espèce de décamérou assez peu piquant, mais fort
honnête.
Un vieux château de Bourgogne est le lieu de la scène. Il
va se vendre en détail, selon les usages do la bande noiie, et
326 LITTÉRATURE,
déjà les paysans du village se préparent à en dispuler les dé-
bris aux spéculateurs de la ville voisine , lorsque se présente
un acheteur qui , malgré son apparence rustique et peu faite
pour inspirer la confiance, rencliérit sur toutes les mises et se
rend adjudicataire du domaine entier. Cet acheteur est le
chargé d'affaires de Mademoiselle Mériadek , belle et noble
Bas-Bretonne qui vient prendre possession de sa nouvelle pro-
priété et s'y enferme d'abord dans mie solitude absolue , au
grand dépit de toutes les autres châtelaines de la contrée, dont
la curiosité se trouve excitée au plus haut degré par le mys-
tère qui semble entourer la belle inconnue. Mais elle est ma-
lade, et le médecin lui persuade que la distraction peut seule
la guérir, et l'engage, malgré sa répugnance, à recevoir du
monde, à réunir chez elle la société de ses voisins. C'est alors
qu'on se met à raconter des histoires , et de récit en récit ,
Mlle de Mériadek se laisse entraînera retracer les principales
circonslances de sa vie, dans laquelle l'amour joue uu grand
rôle. Elle aime, elle est aimée, mais des circonstances s'oppo-
sent à son bonheur. Alors le médecin trouve le moyen d'ap-
planir les obstacles, et grâces a sou intervention, un mariage
vient conclure l'histoire à la satisfaction générale.
NICEj poé'me, 5^ édition, revue, corrigée et augmentée d'une épître
au frère gardien du cou\ent de Cimier, par Fctit-Senn. Genève,
chez Ab. Chcrbuliez et. C<^. hi-S.
Ce poëme offre deux avantages précieux : il est court et
varié dans sa forme. L'auteur l'a divisé en trois parties, dont
la plus longue ne compte pas cent vers. Dans la première , il
nous montre Nice poétique, son délicieux climat et les trésors
inépuisables cpe produit cette terre fertile.
Là, de fleurs, en janvier, la terre est parsemée,
La violette, au bas d'un modeste buisson,
Semble annoncer la rose, et courrièrc embaumée.
D'un encens printanier parfume le gazon.
Le frileux oranger, le citronnier son frère.
Sont amants de la plaine et du creux des vallons;
L'Olivier plus hardi, le chêne téméraire.
D'un feuillage immortel couvrent le haut des monts.
HISTOIRE. 327
Le myvthc, le laurier, si reclus dans nos serres,
L'éclatant g'-euadicr, et l'élégant jasmin
Charment du promeneur les courses so'itaircs,
Par l'ombrage odorant jeté sur son clitMiiiu.
Le noueux caroubier, dans les roches qu'il aime,
De son tronc tortueux embrasse leur contour,
Comme un nerveux jouteur, replié sur lui-même,
Retenu par un bloc qu'il retient à son tour.
La seconde partie, c'est Nice pittoresque, décrite d'une ma-
nière rapide, mais piquante, sans longueurs ni détails inutiles.
Enfin la troisième offre la curieuse galerie de toutes les figures
originales dont la maladie, la mode ou le désœuvrement peu-
plent les rues de TNice pendant l'hiver. L'auteur y déploie une
verve amusante, se montre critique spirituel, fronde gaîment
les ridicules de la société , et trace une foule de portraits fort
plaisants sans être trop chargés.
M. Petit-Senn est un aimable poète, dont le talent plein île
souplesse se plie facilement à tous les genres. Tantôt enjoué,
tantôt grave , il manie aussi bien l'épigramme que l'élégie ,
décrit avec charme, plaisante avec grâce, et sait aussi s'élever
à la plus noble harmonie, aux accents les plus majestueux,
comme dans VEpîfre au père Ludouico dont nous avons déjh
rendu compte lorsque V Album de la Suisse romande la pu-
blia pour la première fois. Peut-être lui reprochcra-t-on de
mêler parfois un peu trop ces divers genres. C'est un défaut
sans doute; cependant le sujet de Nice comporte assez bien
cette variété de tons qui vient rompre avec bonheur la mono-
tonie du style descriptif, et donner an poëme un attrait qu'il
n'aurait certainement pas en sans cela.
D'ailleurs le succès justifie assez l'auteur. L'édition que
nous anonçons ici est la troisième. Imprimée avec luxe, ornée
d'une jolie vue de Nice, due au crayon gracieux de M. Guigon,
elle nous paraît digne sous tous les rapports d'être recom-
mandée à nos lecteurs.
THEATRE complet du comte Alfred de Vigny. Paris. 1 \ol. in- 12.
3 fr. 50 c.
Nous regrettons vivement que M. A. de Vigny n'ait pas con-
tinué de travailler pour le théâtre. Parmi les écrivains drama-
328 LITTÉRATURE,
liques de la nouvelle école, il est un de ceux qui semblaient
promettre le plus, non pas peut-être pour l'entente de la scène
et les effets tragiques , mais pour la tendance élevée et le but
moral.
Il n'a composé que deux grandes pièces : La maréchale
d' Ancre et Chatterton , qui , toutes deux , portent un cachet
original bien prononcé. La première est celle qui se rappro
cbe le plus du drame moderne tel que l'ont compris V. Hugb
et AIpx. Dumas. Mais elle n'en offre ni les exagérations vio-
lentes, ni les contrastes forcés Plus sobre dans le choix de ses
moyens, l'auteur cherche l'effet non dans les excès désordon-
nés de la passion, mais dans sa marche naturelle habilement
développée, suivant le caractère de ses personnages et en s'é-
carlant le moins possible de la vérité historique. II excite assez
vivement l'intérêt, le soutient jusqu'au bout rt amène le dé-
nouement sans avoir recours à des moyens trop usés. Cependant
il n'est pas non plus tout à fait exempt de défauts. En général,
son dialogue n'est pas très bien adapté à la scène, et parfois ses
interlocuteurs paraissent gênés , comme si la langue française
ne leur était pas familière. C'est ce qui nous explique pour-
quoi la Maréchale cC Ancre, dont le sujet était si éminemment
dramatique, n'a| pas produit sur le théâtre tout l'effet qu'où
en attendait, et, après un succès modéré, ne reparaît aujour-
d'hui que très-rarement sur les affiches. Cette même obser-
vation s'applique encore bien plus justement à Chatterton,
pièce tout à fait exceptionnelle qui, au lieu d'une action rapide
et saisissante, n'offre que le développement d'une pensée phi-
losophique qui domine d'un bout à l'autre, et dont chaque
scène du drame n'est qu'un des corollaires exposés toujours
d'une manière plus ou moins abstraite. On est même surpris
qu'une tentative de ce genre ait pu trouver grâce devant le
public et supporter l'épreuve de la première représentation.
Il a fallu certainement un talent bien supérieur pour obtenir
ce succès , d'autant plus qu'en définitive la pensée dont Chat-
terton ^est l'organe touche de près au sophisme , n'est qu'un
injuste procès fait à la société, sous prétexte qu'elle laisse les
poètes mourrir de faim. Il est vrai que l'auteur défend cette
mauvaise cause avec un entraînement chaleureux et que, d'a-
près ce qu'il dit lui-même, le talent des acteurs lui vint en
aide pour surmonter tous les obstacles. De plus, ici comme dans
la Maréchale d'Ancre , règne un ton d'honnête homme , un
sentiment de noblesse fort remarquable. Avec de tels éléments,
M. de Vigny pouvait aspirer à de nouveaux et plus grands
succès , et contribuer eu particulier à la régénération morale
de la scène. Outre cela, il avait commencé une œuvre de tra-
HISTOIRE. 329
(ludion qu'il eûl été fort inléressanl de lui voir achever. Ce-
lait de mellre sur la scène française les chefs d'œuvre de Sha-
kespeare^ rendus aussi fidèlement que possible. Deux pièces,
Othello et Le marchand de Venise, dont la première fut re-
présentée au théâtre Français, en 1829 , piouvent combien le
talent de l'auteur était apte à ce genre de travail. Sa traduc-
tion en vers faciles et harmonieux , suit constamment de près
Toriginal sans jamais cesser d'être élégante.
Pourquoi donc M. de Vigny , après de semblables débuts,
a-i-il tout à coup disparu de la scène littéraire 7 II est encore
dans la force de l'âge et tout à fait étranger à la politique. Mais
c'est un poète découragé par la perte de ses illusions, tombant
Tune après l'autre devant le contact du monde. ]Né pour la
rêverie et la contemplation, il sera retourné à ce premier pen-
chant de son esprit , dont il ne s'était peut-être éloigné qu'à
regret.
LES GEOnGIQUES de Virgile, traduites vers pour vers, avec le texte
en regard et des remarques sur la traduction de Delille, jirécédées
d^m fragment de l'Euéide et du portrait de Virgile , d'après l'anti-
que ; par MolleVaut , de l'Institut ; chant â^^. Paris, chez l'auteur,
99, rue St-Dominique-St-Germain. 1 vol in-18.
M. Mollevaut poursuit sou système de traduction vers pour
vers , et, avec une audace peu commune, il ne craint pas d'a-
border les plus graves difficultés du sujet. C'est Virgile qu'il
entreprend ainsi de suivre pas à pas dans sa {glorieuse carrière,
et dont il cherche à rendre fidèlement les beautés sublimes avec
leur tour original et leur énergique concision. On comprend
la noble pensée qui le porte à vouloir lutter avec un sendjlable
athlète; le succès de cette grande épreuve serait un triomphe
décisif pour son système , et il doterait la France d'un chef-
d'œuvre do plus.
Mais l'entreprise paraît bien chanceuse ; la critique est d'au-
tant plus à l'aise pour le dire, que ce n'est pas dutoul le ta-
lent de M. Mollevaut qui est en question, et que s'il échoue
c'est contre des obstacles décidément insurmontables. Le génie
de la langue française semble trop rétif pour se plier aux exi-
gences d'un travail de ce genre, qui demande au contraire une
souplesse extrême. Deux difficultés se présentent dès l'abord :
ce sont d'une part nos particules gênantes, et de l'autre les in-
versions du latin qui rendent les périphrases inévitables. Puis,
330 LITTÉRATURE ,
celle prosodie latine si pleine de moiivemenl el d'expression ,
si abondante en harmonie , que devient-elle dans la période
française , privée de sou ampleur naturelle, resserrée dans les
étroites limites qui empêchent son développement? Sans doute
les efforts de M. Mollevaul sont souvent heureux , et l'on peut
"citer maints passages comme le suivant où tous ces obstacles
se trouvent surmontés avec une habileté fort remarquable:
Vois-tu le noble essor des coursiers indomptés
Fondre de la barrière à bouds précipités?
Et la crainte et l'espoir du guide agitent l'âme ;
Le fouet siffle en fureur , l'essieu vole et s'enflamme.
S'abaissant, se dressant, tous, plus prompt que l'éclair
S'élancent, et le char semble nager dans l'air.
Ni repos, ni retard : sur la plaine fumante.
Du vaincu le vainqueur sent l'haleine écumante :
Tant l'éloge a d'éclat! tant la gloire a d'altrait!
Mais, il ne réussit pas toujours aussi bien, et par exemple,
dans les vers suivants, l'élégance nous semble avoir été sa-
crifiée sans que l'exactitude y ait rien gagné :
Sent-il la maladie et les glaces des ans,
A son âge honorable offrons des soins touchants.
C'est une bien faible interprétation de :
Hune quoque, nbi aut morbo gravis, autjam segnior annis,
Déficit, abde domo ; nec turpi ignosce senectae.
Ijâge honorable et les soins touchants produisent surtout
un mauvais effet à côté de la simplicité concise du latin.
Et plus loin, M. Mollevaul traduit :
Post parlum, cura in vilulos traducitur omnis ;
Par
Les enfants, à leur tour, veulent tes soins prudents.
Que (\c\\eïil Post parfum P et doit-ou dire les enfants d'une
vache?
Sans doute ces imperfections viennent de la langue beau-
coup plus que de l'aulear. Mais elles prouvent que la traduc-
tion vers pour vers ne peut pas mieux qu'une autre, atteindre
une complète fidéHlé. Celte objection n'a certainement pas dii
échapper h M. Mollevaul, qui se montre si habile critique dans
son examen du travail de DcliUe_, dont il signale les défauts avec
HISTOIRE. 331
ime sagacité remarquable, el qu'il accuse lorl juslemeia tle
u'avoir fait qu'une iiuilalion très inférieure à son modèle, au
lieu d'ime copie exacte, seul but que tloive se proposer le tra-
ducteur. Mais il n'a pas reculé devant elle, paice (]u'il espère
que ses efforts pourront finir par la vaincre , vl que les succès
déjà obtenus l'excitent à en chercher d'auti'cs plus grands en-
core. Celte courageuse persévérance est digne d'éloge, car elle
est rare de nos jours, et c'est uu des éléments les plus précieux
du progrès littéraire.
EMILE^ fragments, par E. de Girardin. Paris, chez Desrez, 1 vol.
in-8o. 6 fr.
Emile est un eufant xiaturel qui porte injustement la peine
du crime de ses parents , comme cela n'arrive que trop sou-
vent dans le monde. Privé de l'amour d'une mère , il place
toutes ses affections sur une jeune fille à laquelle il inspire le
plus tendre attachement. Biais les parents exigent, pour lui ac-
corder sa main, qu'il soit reconnu ou du moins adopté par son
père, el malgré le consentement de celui-ci l'adoption ue peut
avoir lieu parce qu'Emile est fils adultérin. L'infortuné ne sur-
vit pas longtemps à ce coup terrible. Le délire s'empare de lui,
Mathilde , celle qu'il croyait être déjà sa fiancée, épouse son
rival, el une fièvre violente termine bientôt sa triste existence.
Telle est la donnée bien simple de ce petit roman dans lequel
le récit ne lient que la moindre place. C'est un thème que l'au-
teur a choisi pour développer des idées plus ou moins morales
et philosophiques , qui n'ont malheureusement rien de bien
neuf ni de bien saillant. Elles sont exposées avec talent, sans
doute, dans un style qui ne manque pas de charme el d'élé-
gance j l'injustice du préjugé social est vivemenl sentie, et il
n'y a point d'exagération dans les conséquences qui en sont
tirées. Mais uu peu plus d'action, el des détails destinés à mieux
faire connaître les diveis personnages mis en scène, n'auraient
pas é'é de trop pour soutenir l'inlérèt et rompre la monotonie
qui est l'écueil ordinaire de la forme déclamatoire adoptée par
l'auteur.
332 LITTERATURE ,
CICÉRON ot son siècle, par A F. Gautier aîné. Paris. 1 vol. in-8. 7 fr.
50 c. / ^
Ce n'est pas seulement Thisloire de Cicéron qne M. Gau-
tier s'est proposé d'écrire, c'est celle du peuple romain à l'une
des pins intéressâmes époques de sa carrière. Il a voulu nous
offrir le tableau des derniers troubles qui précédèrent et bâ-
tèrent la cbule des vieilles institutions républicaines. Abordant
son sujet avec les idées du jour , il fait aux événements politi-
ques de l'ancienne Rome une curieuse application des tbéories
les plus nouvelles. Il expose d'abord quelle était la mission du
peuple romain qui, par la conquête^ soumettait toutes les na-
tions barbares à un joug uniforme, leur créait ainsi un intérêt
commun et les préparait pour l'œuvre salutaire de la civilisa-
tion moderne. Dans les convulsions de la république à sou
déclin, il voit la Iplte du vieux régime se débattant contre les
attaques des novateurs impatients et cbercbant par des modi-
fications successives à sauver du moins quelques-uns de ses
débris du naufrage qui le menace. Cicéron est à ses veux le
conservateur romain, Catilina et Clodius sont les radicaux.
César est le réformateur bumanitaire. C'est une manière assu-
rément fort ingénieuse d'envisager celle époque et d'en faire
bien comprendre le sens en la rapprocbant de la nôtre. Il est
très-certain que Cicéron soutenait la cause des conservateurs
en poursuivant également de son éloquente indignation soit les
abus et les vexations d'une aristocratie corrompue , soit les
prétentions anarcbiques et les tentatives coupables des fou-
gueux démagogues. On peut regarder Catilina comme ayant
voulu se faire le cbef de la première , tandis que Clodius
leprésente fort bieu la démocratie pure : l'un et l'autre
avaient recours aux mêmes moyens en flattant le bas peuple,
instrument nécessaire de loule révolution , quels que soient sa
nature et son but. Enfin , Jules-César, de son côté, fil appel à
quelques idées d'égalité qui ont eu effet un air de parenté avec
ce qu'on appelle aujourd'bui les doctrines bumanilaires.
Mais M. Gautier nous paraît pousser son bypotbèse un peu
trop loin, et se laisser entraîner par d'étranges préoccupations
datis le rôle qu'il assigne à cbacun de ces personnages. Lors-
qu'il dit de Cicéron que c'était un bomme doux et bonnéte ,
manquant de résolution et n'ayant point de consistance poli-
que, il trace im portrait qui peut ressembler à plus d'un con-
servateur de nos jours , mais qui n'est certainement pas celui
du mordant orateur des Calilinaires et des Philippitjiœs. Sans
doute, Cicéron était bonnèle bomme, mais il était âpre dans
HISTOIRE. 33S
ses accusations, il usait volontiers du sarcasme, et la douceur
n'était point le trait saillant de son caractère. Quant au cou-
rage, il eu fallait une dose assez forte pour affronter ces luttes
du forum où les avocats ne jouissaient pas des mêmes immu-
nités que dans nos tribunaux actuels, et dont l'issue était sou-
vent l'exil ou la ruine du vaincu ainsi que de tous ses adhé-
rents. Il faut aussi tenir compte des circonstances difficiles de
ces temps orageux et, tout en admettant que l'irrésolution de
Cicéron lui fat quelquefois fatale, reconnaître que dans sa po-
sition l'esprit le plus ferme n'aurait peut-être pas mieux que
lui réussi à s'en défendre.
M. Gautier s'écarte encore bien plus de la ligne impartiale
et prudente que doit suivre l'historien, en nous représentant
Catilina et Clodius comme ayant été calomnies par leurs ad-
versaires. Suivant lui , ces deux hommes devaient être quel-
que chose de plus que des agitateurs ; ils u'auraieut pu réussir
à se former un parti puissant, à séduire des adhérents nom-
breux, à bouleverser la république, s'ils n'avaient pas été de
véritables réformateurs, proposant des vues nouvelles, des
idées fécondes, des théories politiques dont malheureusement
aucun vestige n'est venu jusqu'à nous. Singulière manière de
raisonner. Mais l'auteur n^a-t-il donc jamais jeté les yeux sur
ce qui se passe dans les républiques modernes? On y trouve
pourtant assez d'exemples qui prouvent combien peu les agi-
tateurs ont besoin d'idées fécondes et de théories raisonnables
pour entraîner la foule à leur suite et susciter l'émeute. Un
Catilina, même subalteine, pourvu qu'il soit criblé de dettes et
riche d'audace, a bientôt rassemblé un noyau de gens qui sym-
pathisent avec lui parce qu'ils n'ont rien à perdre et qu'ils prê-
tent une oreille avide à ses promesses de loi plus ou moins
agraire ; puis, autour de ce noyau viennent se ranger les mé-
contents de toute espèce , toujours nombreux dans une répu-
blique où la pratique de l'égalité multiplie les froissements
d'amour-propre, et voilà les éléments suffisants pour accom-
plir une révolution qui pourra fort bien n'avoir rien de com-
mun avec une réforme, être toute autre chose qu'un progrès
social.
D'ailleurs , s'il est vrai que nous n'avons sur Catilina que le
témoignage de ses adversaires, il s'est trouvé parmi ceux ci
deux hommes très-opposés de principes et d'opinions , qui ne
se sont certes pas entendus ensemble pour le calomnier , et
qui cependant le peignent exactement sous les mêmes cou-
leurs. Sallusteet Cicéron s'accordent à nous le montrer comme
un misérable agitateur, pour lequel le trouble et le désordre
étaient non seulement les moyens, mais aussi le but, le but
24
334 LITTERATURE ,
unique, parce qu'il avait une fortune à réparer, une position
à se faire. Et puis, ces théories politiques qui, d'après M. Gau-
tier , auraient entraîné les esprits , pourquoi Cicéron n'en au-
rait-il pas dit un seul mot dans ses discours, pourquoi ne les au-
rait-il pas attaquées, lui qui n'avait pas craint de désapprouver
hautement une mesure révolutionnaire alors fréquemment
employée, la seule que Catilina ait paru vouloir décréter, celle
qui consistait à déclarer les dettes abolies?
Quant à Clodius, c'était un démagogue dans toute l'étendue
du terme , et il n'est pas besoin de lui supposer des vues pro-
fondes qu'on nous ain'ait soii^neusement cachées , pour expli-
quer les sympathies qu'il éveilla dans la population de Rome.
Les idées humanitaires de Jules César ne nous semblent
guère plus réelles, à moins que M. Gautier n'admette, ce que
nous ne contesterons point, que de telles idées peuvent servir
de masque à l'ambition personnelle. Mais alors, il ne faudrait
pas avancer si légèrement comme une certitude ce qui u^est
qu'une supposition très-hasardée. C'est risquer d'altérer l'his-
toire et de donner cours à d'étranges erreurs ; c'est compro-
mettre la valeur d'un livre du reste bien fait, écrit d'une ma-
nière remarquable et plein de l'intérêt le plus vif.
HISTOIRE du Pape Sylvestre II et de son siècle , par C. F. Hock,
trad. de l'allemand par l'abbé J.-M. Axinger. Paris. 1 vol. in-8,
7 fr. 50 c.
"Voici encore une de ces traductions de l'allemand destinées
au public catholique français , et arrangées , en conséquence ,
de manière à donner bon gré malgré aux idées de l'auteur une
teinte d'orthodoxie bien prononcée. Ce procédé ingénieux ,
mais peu loyal, a déjà plus d'une fois excité des réclamations.
Mais l'esprit de prosélytisme ne se décourage pas si facilement.
Quant une route lui paraît favorable à ses projets, il la suit
jusqu'au bout. Seulement ici le traducteur avoue franchement
qu'il a jugé nécessaire de modifier en certains passages le sens
de l'original , et d'y introduire quelques développements né-
gligés par l'écrivain allemand. L'auleur n'aura donc pas le
droit de se plaindre , et cependant le but sera tout aussi bien
atteint , car le lecteur ne pouvant discerner ce qui appartient
à M. Axinger de ce qui appartient à M. Hock, acceptera le
tout en bloc avec l'appui de deux noms au lieu d'un seul. Du
HISTOIRE. 335
reste, l'ouvrage n'est pas empreint ponr cela d'une partialité
trop forte, il est écrit avec une érudition profonde, et renferme
des déloils pleins d'intérêt sur des temps assez peu connus, sur
un pape qui fat certainement l'un des personnages les plus
remarquables de son époque.
Ce n'est donc point à M. Axinger en particulier que s'a-
dresse notre critique sur la méthode adoptée par les traduc-
teurs catholiques. Nous dirons même que, dons sa préface^ il
rend pleine justice à Tesprit large et vraiment libéral avec le-
quel les écrivains proleslanls ont en général abordé l'histoire.
Il faut bien reconnaître en effet que ce sont eux qui les pre-
miers l'ont aff^ranchie des vues étroites et stériles de la fausse
philosophie qui n'avait pas pris naissance dans le sein du pro-
testantisme et n'y avait trouvé que bien peu d'écho , tandis
que jusqu'à présent les historiens catholiques n'ont fait, pour
la plupart, que répéter, en parlant des réformateurs du sei-
zième siècle, les sottes invectives, les injurieuses accusations
enfantées par l'ardeur de la lutte. Ce contraste n'est selon nous
qu'une conséquence toute naturelle de celui qui existe entre
les docirines des deux religions. Le libre examen produit bien-
tôt la tolérance, et le principe de l'autorité conduit nécessai-
rement à l'intolérance et au fanatisme. La plus étrange con-
fusion a pu seule faire attribuer l'impartialité des écrivains
protestants à une tendance de retour vers l'Eglise catholique.
Ce n'est qu'un simple développement des principes de la ré-
forme dont la bienfaisante influence se fait petit à petit sentir
sur toutes les voies de l'esprit humain.
LEGISLATION, ÉCONOMIE POLITIQUE, ETC.
LA PHILOSOPHIE DU DROIT ou explication des rapports sociaux,
par Dimitry de Glinka. Paris, chez Joubert, ii, rue des Grès.
1 vol. in-8. 3 fr. 50 c.
L'auteur de cet ouvrage définit le droit : le lien par lequel
la volonté de l'homme s'attache l'objet dont elle détruit oo
336 LLGISLATION,
modifie la forme par le travail , en lui imprimant de la sorte
une nouvelle destination. Partant de là il montre comment les
conséquences qui en résultent sont de diverses natures et ont
conduit à la distinction du droit personnel et du droit réel,
ainsi qu'à celle des biens meubles et immeubles. Le droit de
première occupation lui paraît aussi découler tout naturelle-
ment de ce principe, dès que par les développements successifs
du droit réel , Tbomme arrive à rencontrer l'activité de son
semblable et se voit obligé de la respecter s'il veut que la
sienne le soit aussi.
L'action de la volonté intelligente sur la matière peut éga-
lement servir à expliquer les différentes applications du droit,
telles que la propriété, le dépôt, le prêt, la donation, etc., etc.
Du moment où ce rapport est admis comme constituant le
droit, il est clair que celui-ci subsiste tant que le rapport con-
tinue, et ne peut se transmettre qu'en substituant une volonté
à une autre. Ainsi, par exemple , dans la donation le droit du
donataire sur l'objet donné cesse dès que sa volonté s'en est
complètement retirée pour faire place à celle de l'individu au-
quel le don esi destiné.
Le droit trouve un adversaire continuel dans la force qui
lutte sans cesse contre lui, et ne peut être combattue que par
la raison qui nous conduit à l'idée de justice , en nous faisant
reconnaître chez tous les hommes une volonté intelligente
semblable à la nôtre. « Il s'ensuit que, lorsqu'une individualité,
par l'extension qu'elle prend ou par l'exercice de ses droits
personnels ou réels , vient à se trouver en contact avec une
autre sphère de droits individuels , la justice l'empêche de
franchir cette sphère en usant de force , parce qu'un empiéte-
ment sur la personnalité étrangère serait contradictoire avec
l'idée de leur égale valeur. » Mais dans l'état de société, les
rapports des hommes entr eux sont tellement multipliés, qu'on
ne peut pas s'en remettre à la raison individuelle pour pré-
venir les conflits qui menaceraient de dissoudre bientôt le lien
social. Il a donc fallu faire des lois susceptibles de s'appliquer
au plus grand nombre de cas possibles j et ces lois doivent se
modifier sans cesse à mesure que les sociétés se développent
et que les rapports se compliquent ou changent de nature. De
là découle toute l'organisation législative, et le principe du
droit devient la base sur laquelle reposent également les in-
stitutions politiques.
La famille , étant considérée comme la première origine de
l'Etat, nous présente le droit personnel sous une nouvelle face.
La possession s'y étend non-seulement aux choses, mais en-
core aux personnes , et se concentre en quelque sorte dans
ÉCONOMIE POLITIQUE. S37
raulorité du chef de la famille, qui s'exerce d'ahord sans limite
ni contrôle. Puis la réunion de plusieurs familles pour former
une société oblige les chefs à se soumettre eux-mêmes à une
antre autorité, qui dès lors limite et règle la leur selon les be-
soins de la communauté. Ainsi se constitue l'Etat sous des
formes diverses suivant les circonstances , mais toujours avec
la condition indispensable d'une autorité supérieure sans la-
quelle il ne peut y avoir qu'anarchie. Ici . de même que le
droit a pour antagoniste la force, l'autorité lutte constamment
entre la liberté qui tend sans cesse à l'affaiblir. C'est toujours
le même antagonisme : la force individuelle ne se soumet qu'a-
vec peine aux exigences de l'état social^ elle essaie de se sous-
traire aux entraves qu'il impose à son entier développement.
Que l'autorité réside dans la monarchie héréditaire ou dans la
souveraineté du peuple, les difficultés sont égales^ car l'absolu
se trouve aussi bien dans le nombre que dans la volonté indi-
viduelle. Le gouvernement des majorités qu'on a longtemps
prôué , qu'on prône encore comme le plus favorable à la li-
berté, n'est pas plus que la monarchie exempt du despotisme.
Le publiciste Hobbes dit sèchement que celui qui s'oppose à la
majorité, peut être massacré par elle, et l'on ne peut nier que
ce ne soit là une conséquence parfaitement logique du prin-
cipe appliqué dans toute sa rigueur.
Or, la raison nous dit que le but du gouvernement doit être
autre chose que la satisfaction d'une ou de plusieurs volontés.
Elle lui assigne une direction plus élevée, elle vent qu'il tra-
vaille au perfectionnement moral des hommes non moins qu'à
leur bien-être matériel, et que son influence ne puisse être
jamais que salutaire et bienfaisante. Elle nous montre un idéal
dans lequel la liberté porte tous ses fruits sous la protection
tutélaire d'une autorité forte et respectée.
11 faut donc bien reconnaître que les principes absolus de la
théorie sont impuissants à produire un tel résultat, et deman-
dent à être modifiés dans leur application par les éléments
nombreux et compliqués dont on est obligé de tenir compte,
parce qu'on ne peut pas , d'un coup de baguette, changer la
nature des faits sociaux.
Aussi , M. de Glinka 6nit-ii par conclure « que le progrès
prochain de l'humanité consistera dans le développement de
plus en plus considérable de la raison pratique en politique.
Le moment arrivera ainsi , où on abandonnera les systèmes
abstraits, et où on ne cherchera plus le bonheur social dans
des formes extérieures ; car on se sera aperçu que celles-ci
n'ont de valeur que par l'esprit qui les anime. Le mouvement
politique n'aura alors d'autre but que celui de mettre en évi-
338 LÉGISLATION,
dence ou de coustaler la vérité de cet esprit^ el on n'attachera
de prix, qu'à la sincérité et h la droiture de ceux qui exercent
l'autorité. Et on y verra enfin une meilleure garantie que dans
toutes les combinaisons de la théorie qui ne reposent que sur
la base solide de la vertu publique. »
Nous ne pouvons donner qu'une analyse très-superficielle
de cet écrit riche en vues profondes , en aperçus ingénieux, et
dans lequel l'érudition allemande est heureusement unie à la
clarté du langage français. Mais nous le croyons digne de l'atten-
tion des hommes sérieux, qui y trouveront sans doute ua sujet
d'étude plein du plus vif intérêt.
COURS d'économie politique lait au collège de France, par IM. Michel
Chevalier, rédigé par M. -A. Broët. Paris. 1 voL in-8. 7 fr
Il paraît qu'aux yeux de M. Michel Chevalier l'économie
politique comprend tout l'ensemble de la science sociale. Son
cours oflTre une suite de considérations générales sur maints
sujets qui ne sont sans doute pas tout à fait étrangers à l'éco-
nomie politique , mais qui ne rentrent pas non plus précisé-
ment dans sa sphère. Quel que soit l'intérêt que l'auteur a su
jeter sur son travail , il n'en résulte pas moins une sorte de
vague fort peu favorable à l'intelligence des questions, et l'on
arrive au bout du cours sans avoir une idée bien nette, bien
précise, de la science qu'il prétend enseigner, de ses principes
et de ses limites. M. Chevalier dit qu'il s'est surtout proposé
d'exposer des vues pratiques, et de se renfermer autant que
possible dans le champ de l'application. Mais il nous semble
avoir un peu trop oublié que c'est la théorie qui constitue la
science, que les faits doivent seulement lui venir en aide pour
vérifier ses données, en prouver la justesse ou en redresser les
erreurs. D'ailleurs, la marche qu'il suit n'a rien de méthodi-
que, et elle répond si peu à son but, que dès sa première leçon
il se lance dans le domaine de la politique, de la religion , de
la philosophie, et se laisse entraîner à des déclamations bril-
lantes sans doute , mais qui n'ont rien de commun avec cette
tendance pratique qu'il nous promet. Il assigne à l'économie
politique un rôle qui n'est pas le sien ; il prétend lui donner
une puissante influence sur le développement de l'humanité,
en faire en quelque sorte une force créatrice , tandis que sa
mission se borne en réalité à constater les phénomènes de la
ÉCONOMIIÏ POLITIQUE. »39
production et tic la distribution des richesses ; il se livre à des
digressions pleines de belles et bonnes choses sur la moralité
du travail^ sur les bienfaits de l'association, sur la nécessité de
substituer l'accord et l'harnionie aux rivalités jalouses, à la
concurrence hostile : tout cela est bien pensé et bien dit, mais
ce n est pas précisément deréconomie politique. Il est vrai que
de telles généralités peuvent à la rigueur être admises dans
une inlroiluction ; poursuivons et nous verrons sans doute la
science arriver à son tour.
I/auteur débute par nous faire l'histoire de Tinduslrie
comme instrument de la liberté et de la civilisation, puis il cher-
che à prouver que l'élévation non seulement physique , mais
intellectuelle et morale de toutes les classes de la société se
trouve intimement liée au développement de la puissance pro-
ductive. Ceci le conduit à présenter raccroissement de la pro-
duction comme le but que doit se proposer sans cesse l'éco-
nomie politique , et à défendre la cause des machines contre
toutes les attaques auxquelles elles ont été exposées. Il con-
sacre plusieurs leçons à cet important sujet , après quoi il
passe à l'examen de Taction du numéraire, puis termine par
les voies de communication. Ainsi tout son cours se borne uni-
quement à traiter des principaux moyens d'accroître la pro-
duction industrielle. On n'y trouve ni les principes élémen-
taires de la science , ni des vues générales sur son ensemble ,
ni ttiême un aperçu complet de la branche particulière dont
l'auteur a voulu s'occuper spécialement. Il n'y a presque pas
un mot sur la nature de la richesse, sur les phénomènes de sa
distribution , sur les questions fondamentales de l'économie
politique. Cette manière de dépecer en quelque sorte la science
et d'en analyser une partie tout à fait isolée des autres, nous
paraît offrir de graves inconvénients. Ainsi, quand M. Cheva-
lier affirme qu'on ne saurait jamais trop accroître la produc-
tion , sans développer entièrement sa pensée en expliquant
bien ce qu'il entend par cet accroissement , et quelles autres
conditions doivent nécessairement marcher de front avec lui ,
il s'expose à faire adopter des idées fâcheuses parce qu'elles
sont incomplètes et peuvent par là même conduire à de déplo-
rables résultats dans l'application. Il a l'air de vouloir faire
plier la science aux faits actuels pour les interpréter de la ma-
nière la plus favorable, au lieu de l'employer dans un esprit
de judicieuse critique à signaler les fautes commises et les
moyens d'y remédier. On dirait que le désir de flatter notre
époque a seul dirigé sa plume et qu'il a trouvé plus commode
de s'en faire l'apologiste que le censeur. Quant à sa tendance
pratique , elle ne nous paraît pas beaucoup meilleure, car elle
340 LÉGISLATION,
consiste à préàenler de minutieux détails de chiffres et do cal-
culs qui forment un singulier contraste à côté de ses grandes
phrases à sens vague et humanitaire, et qui ne devraient pas
phjs que celles-ci trouver place dans un cours d'économie po-
litique si peu étendu. Ce sont en général des données statisti-
ques, appaKlenant plutôt au domaine administratif, et pouvant
comme telles figurer sous forme de notes ou de pièces justifi-
catives dans un ouvrage de cette nature. Mais IVl Chevalier en
fait la matière même de ses loçors, et il eu résulte que les
élèves qui ont suivi son cours doivent élre fort instruits en
tout ce qui concerne par exemple les taiifs soit des canaux soit
des chemins de fer, et très peu versés dans la science de Téco-
nomie politique. On voit que le professeur n'a pas encore pu
se débarrasser complètement du cachet que le saint sinlonisme
avait imprimé à la marche de son esprit. Il a de la peine à se
maintenir sur la voie logique du raisonnement ; il est toujours
tenté de se glisser à droite ou à gauche dans le champ de fima-
ginalion ou du sentiment ; et en même temps il se laisse en-
traîner d'un autre côté par les éludes spéciales qu'il a faites
des travaux publics. Il possède d'ailleurs un talent remarqua-
ble , et son Cours sera lu certainement avec beaucoup crin-
térét.
LE SYSTÈME PÉNITENTIAIRE d'Aubum comparé à celui de Phi-
ladelphie. Lausanne, chez Marc Ducloux. 8° 50 c.
Cette brochure renferme une analyse du grand ouvrage
publié par le Dr. Julins , que l'étude des pénitenciers de l'A-
mérique a converti tout à fait au système philadelphien. Elle
a pour but de faire ressortir les avantages de l'isolement ab-
solu, son efficacité plus grande pour intimider les coupables ,
et les moyens qu'il offre de travailler plus sûrement à leur
régénération morale. Il est certain qu'il permet d'agir d'une
manière plus énergique sur le détenu en ne laissant approcher
de lui que les seules influences auxquelles on juge convenable
de le soumettre ; il lui ôte toute tentation de se soustraire à la
règle imposée ; il prévient toute communication avec ses co-dé-
tenus , ce que la loi du silence ne peut pas toujours empêcher
dans le travail en commun ; enfin il rend la peine de l'emprison-
nement plus forte et plus redoutable. Sous ces divers rapports
nul ne contestera sans doute la supériorité de l'isolement aU-
ÉCONOMIE POLITIQUE. S4I
solu , aussi n'csl-ce pas de ce côlé-là quo les partisans du sys-
tème d'Auburn rallaquent. Ils reconnaissent bien que son
action doit être plus éneri^ique , plus ptussarte; mais c'est
précisément pourquoi ils la redoutent, car elle leur parait
trop forte pour la nature humaine qui ne peut pas , suiv.int
eux, être soumise, san^ de f(raves dangers, à de pareilles
épreuves. La santé du corps et celle de l'âme leur semblent
également menacées par un régime qui soumet le détenu à
une espère de torture lente et continuelle , en limitant l'exer-
cice de toutes ses facultés dans l'étroite enceinte d'une petite
cellule , où il est livré en quelque sorte pieds et poings liés
au\ expériences de ceux qui entreprennent sa réforme morale.
Ils refusent de croire aux elTets salutaires de celle régénéra-
tion imposée de vive force , et craignent que son résultat le
plus fiéquent ne soit l'idiotisaie ou la folio. D'ailleurs les dif-
ficultés ])ratiques sont très grandes, et quelque ingénieuse que
soit la di^osition du pénitencier , il n'est pas sûr qu'on par-
vienne à les surmonter aussi bien qu'on se l'imagine.
A ces objectivons, M. Julius répond par l'exemple des pri-
sons d'Amérique, et il cite des faits qui , s'ils étaient parfaite-
ment prouvés, trancheraient la question en faveur de Phila-
delphie. Malheureusement ces faits ont été contestés par d'au-
tres ; des rapports contradictoires les présentent sous un jour
tout différent, et l'éloignement où nous sommes du théâtre de
l'action ne permet guère qu'une enquête bien complète vienne
dissiper tous les doutes Dans l'incertitude donc, on ne saurait
agir avec trop de circonspection , et puisque des essais vont
être faits sur plusieurs points en Europe, il est prudent d'at-
tendre, et de ne pas renoncer légèrement au système du tra-
vail en commun et silencieux dont les pénitenciers de Lausanne
et de Genève ont , quoi qu''on en dise , retiré quelques bons
fruits. Nous ne saurions du reste qu'approuver ceux qui cher-
chent à éclairer l'opinion publique, en mettant à la portée de
tous, les éléments de cette intéressante discussion.
342 LEGISLATION ,
L'UTOPIE de Thomas INIorus, traduction nouvelle, par V. Stouve-
nel. Paris. 1 vol. in-8. 5 i"r.
C'est un fait bien curieux, que la coïncidence des vues émises
à presque toutes les époques par les |)enseurs qui, frappés des
imperfections de l'état social, ont cherché le moyen d'y remé-
dier. A plusieurs siècles de distance ils sont arrivés à des ré
sultats à peu près semblables, et le même type idéal s'est pré-
senté à leur imagination qui paraît , jusque dans ses écarts ,
soumises à des lois inévitables et constantes. Nous avons eu
<léjà l'occasion de signaler les rapports qui existent entre les
conceptions bizarres de plusieurs philosophes anciens et les
théories modernes de St -Simon ou de Fourrier. L'utopie de
Tli. Morus nous en offre encore un exemple remarquable.
Le principe de l'association en forme également la base , et
les conséquences exagérées qu'il tire de son application vien-
nent aussi nous prouver que, même en fait d'extravagances, il
n'y a rien de nouveau sous le soleil. Mais il n'en est pas moins
certain que ce principe s'est toujours présenté comme le vé-
ritable élément du perfectionnement social^ et qu'en le déga-
geant des erreurs qui l'accompagnent , c'est en lui seul qu^on
doit chercher la solution du problème. En effet , dès qu'on
veut s'occuper de réforme sociale , c'est à l'association qu'on
est obligé d'avoir recours, et comme son développement vient
toujours se lieurter contre les obstacles de l'organisation exis-
tante, cela nous explique pourquoi l'on est presque inévitable-
ment entraîné à imaginer tout un ordre nouveau avec des
hommes et des faits nouveaux aussi. C'est Técueil de tous ces
systèmes qui tombent , frappés d'impuissance par la grandeur
même de la tâche qu'ils s'imposent. Cependant, leur œuvre
est loin d'être inutile , car ils renferment au sein de leurs rê-
veries quelques idées fécondes qui, petit à petit, font leur che-
min et finiront par triompher en se modifiant plus ou moins
dans l'application. Ce serait donc un travail fort intéressant
que celui dans lequel on ferait l'histoire de toutes ces diéories
sociales, les comparant entr'elles, signalant leurs transforma-
tions diverses , leurs progrès et les résultats de leur iniluence.
L'utopie de Th. Morus n'y tiendrait pas le dernier rang, car
,elle est certainement une des plus ingénieuses, et sa forme
piquante, ses détails pleins d'originalité sont bien faits pour
exciter l'attention. C'£st d'ailleurs l'œuvre d'un grand écrivain,
d'un homme d'Etat qui avait profondément étudié la société
de son époque, et qui en critique avec hardiesse les travers et
les vices. On y trouve, à côté de vues éconoiaiques fort reraar-
ÉCONOMIL POLITIQUE. 343
qu.ibles . une ciuicuso exposition des principes de la politique
anglaise. On y renconlre tie plus le spirilnilisme, qui manque
à nos rélornialeurs modernes. C'est une société vraiment
évangélique qui n'a rien de commun avec le communisme
matérialiste ou athée de ceux-ci Enfin la parole de l'auteur,
tantôt satirique et enjouée , tantôt d'une sensibilité louchante
ou d une énergie sublime, donne à V Utopie un charme par-
ticulier , en fait une lecture pleine d'attrait.
L'ALGERIE 5 des moyens de conserver et d'utiliser cette conquête,
[)ar le général Uugeaud. Paris, lu-8. 2 fr. 50 c-
La position du général Bageaud, comme gouverneur-géné-
ral de l'Algérie , et les progrès que la conquête a faite depuis
qu'il dirige les opérations de l'armée douneul à sa voix une
grande autorité dans la question à l'examen de laquelle il se
livre. "' ul mieux que lui n'est à même de bien connaître l'état
du pays, ses ressources, ses besoins, le caractère de ses ha-
bitants et les chances que peut avoir la domination française
de s'y établir d une manière durable. Il ne raisonne pas d'a-
près de simples hypothèses, comme l'ont fait trop souvent ceux
qui ont écrit sur la colonisation de l'Algérie , il prend les faits
tels qu'ils sont, tels qu'il les a longuement étudiés, et les con-
clusions qu'il en tire sont trop graves pour qu'on puisse le
soupçonner de les avoir avancées légèrement. La France, sui-
vant lui, ne peut espérer la conquête réelle du pays, qu'à la con-
dition d'y entretenir longtemps encore une armée de 8o,ooo h.
A ce prix seulement il croit la colonisation possible. En effet ,
les arguments sur lesquels il appuie son opinion semblent
assez justes. La première chose indispensable pour engager
des colons actifs et intelligents à venir tenter les chances de
la fortune dans une contrée nouvelle , c'est de pouvoir leur
garantir une sécurité parfaite et leur oflrir la certitude que
les fruits de leur travail ne leur seront point enlevés au mo-
ment où ils commenceront à en jouir. Or, pour obtenir un
pareil résultat , non seulement il faut soumettre toutes ces
tribus arabes qui tant de fois déjà sont venues jusqu'aux portes
d'Alger détruire des établissements dont le succès paraissait
assuré , mais encore il faut être en mesure de réprimer sévè-
rement la rébellion dès qu'elle se manifeste sur un point quel-
conque du territoire conquis. C'est dans ce but que M. Bu-
34é LÉGISLATION, ÉCONOMIE POLITIQUE.
geaud demande 80,000 hommes, afin de pouvoir toujours agir
avec promptitude, et inspirer une terreur salutaire à des en-
nemis auxquels les préjugés religieux , non moins que le sen-
timent national , fout un devoir de haïr et de combattre par
tous les moyens possibles la domination française. S'il s'agis-
sait de faire la guerre dans un pays civilisé, une armée beau-
coup moins nombreuse suffirait peut-être, deux ou trois ba-
tailles gagnées , ou bien une capitale prise termineraient la
conquête 5 mais en Algérie il n'en est pas de même, les Arabes
ne livrent pas de grandes batailles , ils ne se montrent jamais
qu'en petites troupes qui surgissent tout à coup et disparais-
sent de même sans qu on puisse savoir ni d'oii elles viennent
ni où elles vont, et quand elles sont battues, le désert leur offre
un refuge où une armée n'ose pas les poursuivre. Il n'y a
point de capitale , pas même de villes importantes 5 l'empire
d'Abd-el-Rader est en quelque sorte insaisissable parce qu'il
repose iiniquemeu.t sur le sentiment national religieux, qui ne
dépend ni d'un centre administratif, ni d'une forme régulière
d'organisation politique. Les tribus se soumettent lorsqu'elles
reconnaissent l'impossibilité de lutter contre la supériorité de
l'armée française, mais dès que celte armée s'éloigne, elles re-
lèvent la tête et sont prêtes à suivre le chef qui les appelle
sous ses drapeaux. On comprend donc qu'il est absolument
nécessaire d'avoir des forces assez imposantes pour les tenir
sous le joug jusqu'à ce que l'inQuence de la civilisation fran-
çaise soit parvenue à dompter ce caractère belliqueux et en-
core si fortement empreint de barbarie. Ce sera sans doute un
sacrifice pénible pour la France, et l'opinion qui déjà plus
d'une fois a fait entendre des plaintes sur ce que coûtait Alger,
y puisera de nouvelles armes pour demander l'abandon d'une
conquête si chère et si incertaine. Mais le général Bugeaud
a cru devoir dire franchement toute la- vérité à cet égard ;
d'ailleurs il pense qu'un tel sacrifice sera largement compensé
par les avantages que l'Algérie une fois colonisée apportera à
la mère-patrie. Il entre sous ce rapport dans des considéra-
tions fort intéressantes, mais un peu plus hypothétiques , et
dont la valeur ne peut être appréciée que par ceux qui ont
étudié comme lui toutes les faces de cette grande question.
sciknc:es et arts.
LETTRES A SOPHIE sur la physique, la chimie et l'histoire natu-
relle, par L. Aimé Martin. 12^ édition. Paris. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 c.
Publiées pour la première fois en i8io , ces Lettres ont ob-
tenu un grand succès. Le talent gracieux avec lequel l'auteur
sait revêtir la science des formes les plus légères et les plus ai-
mables , a bientôt réuni les suffrages des femmes d'abord, aux-
quelles cet ouvrage était destiné , puis de toutes les personnes
qui recherchent l'instruction, sans vouloir aborder les difficul-
tés de l'étude. Il a certainement contribué pour quelque chose
à la popularité dont jouissent aujourd'hui la physique et la chi-
mie, sciences autrefois dédaignées par les gens du monde qui
n'y voyaient guère qu'un labeur d'écolier, digne tout au plus
d'occu|-er les loisirs d'un presligiateur ou d'un pharmacien.
En effet , ce fut avec l'idée de combattre ce préjugé fâcheux
que l'auteur entreprit son travail , et dans ce but il adopta ,
comme le meilleur moyen de se faire lire , la forme alors très-
goûtée que Dcmouslicr avait mise en vogue par ses Lettres sur
la nij ihologie. Tantôt c'est une promenade, tantôt c'est un
entrelien, un rêve , une fable, un voyage, quelquefois une
fiction j et de nombreuses petites pièces de vers, remarqua-
bles par leur élégance harmonieuse , viennent rompre la mo -
nolonie du style épislolaire et jeter une variété attrayante sur
ces notions scientifiques qui sont toujours exposées avec autant
de clarté que de précision.
D'ailleurs , sous cette forme légère se trouve un savoir réel,
exempt de tout préjugé comme de toute idée fausse , qui re-
présente la science sous un jour poétique, sans doute, mais
sans jamais la travestir ni l'altérer.
IjCS quatre livres qui composent cet essai traitent : le pre-
mier de quelques lois générales de l'univers, dont la connais-
sance est indispensable j le second de l'air dans ses rapports
avec la physique, la chimie et l'histoire naturelle; le troisième
de la lumière et du calorique ; le quatrième de l'eau. Des notes
supplémentaires , placées à la fin du volume, renferment quel-
ques développements à l'usage de ceux qui veulent pénétrer
davantage dans les profondeurs <le la science.
Sur tous ces points de grands progrès ont été faits depuis
trente années. Aussi M. Aimé Martin a-l-il dû refondre près-
34C . SCIENCES ET ARTS.
que enlièremenl son travail , et dans certaines parties surtout
l'édition que nous annonçons ici est une œuvre tout à fait
nouvelle.
K Depuis la publication de ces Lettres , n dit l'auteur dans
son avertissement , « les sciences physiques, comme toutes
choses, ont éprouvé leur révolution. D'une part, l'optique a
été renouvelée par les expériences ingénieuses d'Yonng , de
Fresuel et de Malus ; du beau traité de Newton sur la lumière
il reste à peine quelques feuillets 5 d'autre pa.>-l , les décou-
vertes d'Oersled et d'Ampère , mon illustre compatriote, ont
créé l'électricité dynamique , ouest venue se fondrf^ la science
entière ilu magnétisme. Le livre de Francklin , il est vrai , n'a
pas péri comme celui de Newton , mais il a perdu de son im-
portance : autrefois c^était l'électricité tout entière , aujour-
d'hui ce n'est plus qu'une branche de l'électricité , un petit
ruisseau qui conduit à un gi'and fleuve. Plusieurs découvertes
moins importantes, quoique d'un puissant intérêt , ont donné ,
pour ainsi dire, une face nouvelle à la physique. J'ai dû tout
recueillir, et les Lettres à Sophie sont aujourd'hui au niveau
de la science. Y seront-elles demain"? Je ne le pense pas , et je
m'en réjouis. Grâce au ciel , l'humanité marche, l'esprit
humain s'éclaire, et chaque vérité qu'il découvre est un flam-
beau allumé sur une route qui conduit à Dieu. »
LE TRAITEMENT DU TYPHUS mis à la portée de tout le monde, par
le docteur Baumgartner. Genève, chez Cherbuliez et Ce. In- 8°.
50 c.
Au premier abord , le titre de cet écrit mspirera peut-être
quelque défiance. Il ressemble en effet un peu trop aux an-
nonces D'ompeuses du charlatanisme qui a si souvent abusé de
cette espèce d'annonce pour faire réussir ses recettes empi-
riques. Mais rien n'est plus loin de la pensée de Tauteur ,
homme de science et d'étude. M. Baumgartner n'a point la
prétention de soumettre la médecine au suffrage universel.
Par tout le monde , il entend tous les hommes assez instruits
pour comprendre le langage médical, pour suivre l'exposition
rapide des symptômes d'une maladie bien connue, et appré-
cier les données sur lesquelles doit se baser le traitement qu'il
convient de lui appliquer. Il ne s'agit pas du tout d'un remède
infaillible avec lequel chacun puisse se guérir sans le secours
du médecin. C'est tout simplement une suite de considérations
SCIENCES ET AKTS. 347
criliques sur. la inélhode orclinairenicnt employée, avec l'in-
tlicalion de quelques procédés que l'aulcur a lenlés avec succès
dans sa pratique et qu'il soumet à rexameu de ses confrères,
en s'adressant au pul)lic comme moyen plus sûr d'atteindre
son but. Le stratagème est adroit , mais n'a rien que de par
faitemcnl loyal. Le public est trop vivement intéiessé dans une
semblable question pour qu'il ne soit pas tout naturel de la
discuter devant lui , et s'il est incompétent pour la trancber ,
il peut cependant contribuer à la résoudre eu provoquant des
expériences que le médecin ne voudrait peut-être pas prendre
sur lui d'essayer.
D'ailleurs, M. Baumqartner parle le langage de la science
et non point celui de l'empirisme. Il exige pour être com-
pris des connaissances déjà passablement étendues , et si son
style incisif, original , est bien f^iit pour séduire le lecteur , il
ne peut qu'éveiller en lui le désir de s'instruire sur des sujets
qui sont malheureusement trop négligés dans l'éducation gé-
nérale, et il ne saurait nullement l'induire àsecroire plus savant
que son docteur. Les deux principaux spécifiques dont il con-
seille l'emploi sont le vin el le bain froid. Nous ne sommes
pas aptes à prononcer sur les etïots de ces moyens nouveaux
qui sont assez simples sans doute, mais paraissent étranges^
comme loxit ce qui sort de l'ornière habituelle. Cependant
nous devons dire que l'argumentation de l'auteur nous a sem-
blé très-forte, el son traitement tout à fait rationnel. Il expose
ses idées avec beaucoup de clarté, leur donne souvent une
forme piquante , et s'il n'enseigne pas aux malades l'art de se
guérir eux-mêmes, il offre , ce qui vaut bien mieux , à ceux
qui les entourent, de précieux conseils sur la manière de ren-
dre leurs soins plus eiïicaces el plus propres à seconder les
efforts de l'art. C'est véritablement là ce qui en médecine peut
être mis à la portée de tout le monde. Une science si difficile
et toujours si incertaine ne se passera jamais des fortes études
spéciales et de la constante pratique ; mais tout le monde peut
contribuer à ses progrès par un concours intelligent qui sache
marcher d'accord avec ses prescriptions, susciter parfois quel-
que expi'dient ingénieux , et surtout ne pas entraver son action
par les fâcheux préjugés de l'ignorance ou de la routine.
348 SCIENCES ET ARTS.
XOMEIVCLATOR zoologicus , contineiis nomina systeniatica generam
animalium tam viventium quam fossilium secundum ordinem alpha-
beticum ilisposita, etc., auctore L. Agassiz. Soloduri fusciculus 1 et
2. In-a. 1 2 f'r.
Cet ouvrage est destiné à renfermer tous les genres qui ont
été établis dans la nomenclature du règne animal , qu'ils aient
étéadoplésou non. Chaque classe forme un tout séparé, dans
lequel les noms sont rangés par ordre alpliahétique, avec Tin-
dicalion de leur auteur , du premier livre où ils sont men-
tionnés, de la date de sa publication, puis Tétymologie et la
famille à laquelle ils appartiennent. Un index général, servant
de table, rendra les recherches plus faciles et plus promptes.
On comprend de quelle immense utilité un semblable travail
sera pour les naturalistes. 11 leur permettra d'embrasser du
premier coup d'œil tous les genres étabUs dans une famille
quelconque, sans se livrer à de longues et pénibles recherches
dans les ouvrages systématiques et descriptifs. Il sera d'un
grand secours pour l'arraiïgement des collections, et pourra
contribuera l'amélioration de la nomenclature, en faisant évi-
ter dans les nouveaux noms génériques , les doubles emplois
déjà malheureusement trop nombreux. En voyant les mêmes
noms employés pour désigner des genres tout différents , on
sentira la nécessité de remédier à cette confusion qui ne peut
avoir que de fâcheux résultats. C'est donc un véritable et im-
portant service rendu à la science par M. Agassiz qui, au mi-
lieu des innombrables travaux qu^il mène de front avec vme
si prodigieuse activité , a su trouver le temps de rassembler
ainsi des matériaux épars dans une foule de livres , de jour-
naux, de mémoires, de recueils académiques, et de les rédiger
sous la forme à la fois la plus méthodique et la plus commode.
La première livraison renferme : Mamnialia , Echinoder-
inata et Acalcphas. Dans la seconde se trouvent les oiseaux.
GENEVE, IMrUlMERIE DE FERD. RAMBOZ.
emu Crttu|ue
DES LIVRES ]\fOUVEAUX,
COcccni(>tc> 1842.
>Vh^»4i^ÉBi
LITTERATURE , HISTOIRE.
LE MAT de Cocagne, par Emile Soiivestre. Paris, 2 vol. in-8o, 15 fr.
— LA VILLE aux trois carnavals , roman de mœurs , par Urbino
da Mantova. Paris , chez Ch. Leclere ,10, rue Git-le-Cœur, 2 vol.
in- 8", 15 fr.
L'idée que M. E. Souvestre s'est proposé de développer
dans son roman est cerlainemenl fort juste. La marche suivie
en ce bas-monde parties ambitieux, peu délicats sur les moyens
pourvu qu'ils alleignent le but, lui a rappelé le procédé aux-
quels ont recours les gamins de Paris pour escalader le mât de
cocagne, les jours de grande (été. Ils se frottent les mains avec
de la boue, afin de rendre le mât moins glissant, puis s'éche-
lonnanl les uns au-dessous des autres , ils se prêtent un mu-
tuel appui pour arriver au sommet où les prix sont suspen-
dus.
IjCS personnages mis en scène par M. Souvestre en usent à
peu près de même. Seulement c'est de la boue morale qu'ils se
font un moyen de succès, et leur mât de cocagne, c'est la so
ciélé , dans laquelle ils cherchent ainsi à se faire une position.
La donnée n'était pas mauvaise et le talent de l'auteur nous
semblait bien fait pour eu tirer un excellent parti. Malheureu-
sement il n'a pas réussi comme à l'ordinaire ; l'inspiration lui a
manqué , l'action marche avec peine, les détails n'en sont pas
25
350 LITTÉRATURE ,
toujours vrais, on y renconlre des traces d'exagération qui nui-
sent à l'effet de Tensemble et lui ôtenl ce caractère de simpli-
cité par lenuel les romans de M. Souvestre étaient surtout re-
maifjuahlcà jiistprici. Un pareilsymplôme serait fâcheux s'il
indii|ua!l chez l'auleur une tomlance à s'écar.er de la bonne
roule dans laquelle il a obtenu d(''jà plus d'un succès. Mais
nous aimons à croire que ce n'est qu'une erreur ou une fali-
que passagère et qu'une nouvelle production de sa plume élé-
gante ri sage, viendra bientôt effacer Timpression peu favora-
ble que nous a causée la lecture de celle-ci.
— La Fille aux trois carnavals esl le premier roman d'une
série que M. Urijino da Waulova se propose de publier sous
le titre général de Souvenirs de la Loinbardie, l/auteur est
un émigré italien qui débute par rxiconler, sous forme d'intro-
duction, une partie de sa propre histoire. C'est une vie fort
aventureuse, dont les incidents seraient assez piquants s'ils n'é-
taient malheureusement d'une trivialité parlois un peu gros-
sière. M Urbino ne paraît guère se soucier des règles du
goùl, et c'est d'autant plus fâcheux que son récit pourrait of-
frir de l'intérêt, s'il avait su respecter certaines convenances
dont un écrivain ne s'('carte jamais impunément. Persécuté el
proscrit comme laiil d autres Italiens, il a lutté avec courage
contre le malheur et s'est créé, à force de persévérance, des
ressources honorables sur la terre étrangère. Maniant la plume
avec une facdilé remarquable, écrivant le français comme sa
langue maternelle, lia tort de vouloii y transporter une licence
d expnssions que l'italien comporte mieux peut-être, mais qui
n'est point dans nos habitudes littéraires et risque fort de com-
promettre le succès de son livre. Ija ville aux trois carnavals
c'est Bergame, qtie l'auteur choisit pour théâtre d'un drame
dans lequel il fait jouer au clergé calholiqne le rôle le plus
abominable. Une pauvre jeune fille est séduite par un prêtre,
qui lui enlève son repos, son honneur, et même sa foi, car le
prêtre est athée. La malheureuse victime semble perdue à tout
jamais lorsqu'elle rencontie un médecin philosophe qui la con-
vertit en lui démontrant l'existence de Dieu , la relève et l'é-
pouse. Sans vouloir entrer dans l'analyse des détails vraiment
atroces de cette action, nous nous contenterons dédire qu'on y
trouve maintes scènes (|ui rappellent el dépassent tout ce qu'il
y a de plus scandaleux dans le Moine de Lewis. Et comme
tout cet amas de monsl/uosilés n'est destiné ([u'à prouver les
dangers du célibat, l'auteur termine en nous n)ontranl le prê-
tre devenu ministre prolestant, excellent mari et sur le che-
min d'être un digue père de famille. L'auteur a cru sans doute
faire ainsi l'éloge du protestantisme; mais il nous semble que
HISTOIRE. 551
c'est plutôt ou quelque sorte Tiusulter que de le représenter
comme confiant le saint ministère au rebut de l'église catho-
lique, à un lionmie chargé de souillures et de crimes. Voilà
où conduit l'exagération,- une fois qu'on s'est laissé prendre
dans ses filets, elle vous entraîne tout droit à l'absurde.
UN AMOUR perdu, par Michel Masson. Paris , 2 vol. in-S", 15 fr.
Le nom de M. Michel Masson, auquel se rattache le souve-
nir des jolis Contes de l'atelier ainsi que d'une bonne part du
Maçon, nous fait loujours concevoir de belles espérances,
lorsque nous le voyons figurer sur le litre de quelque produc-
tion nouvelle. Mais toujours aussi la lecture de ses romans
nous cause une triste déception. Après avoir débuté dans une
route excellente, il semble prendre à lâche de s'égarer à droite
ou à gauche dans les plus mauvais sentiers, et de faire mentir
les prévisions de ceux qui avaient cru voir en lui un écrivain
digne de leur sympathie et de leurs éloges. Il abandonne com-
plètement l'étude de la nature, l'observation, la peinture sim-
ple et vraie , pour des caractères de fantaisie , auxquels , en
cherchant à leur imprimer ce cachet de naïveté qui a fait le
succès de ses premiers ouvrages , il ne sait donner qu'une al-
lure gauche et niaise, sans vraisemblance comme sans attrait.
Ainsi, dans tvi amour perdu, nous trouvons une comtesse
qui adore son petit chien Bijou, qui le préfère à tout dans ce
inonde, enlr'aulres à son neveu et filleul Dominique, (|ue bien
des gens croient même être son fils. Voilà le nœud de toute
l'intrigue, la source d'où découlent tous lesiucidcn'sdu drame.
La jalousie porte Dominique à noyer le petit chien ; la com-
tesse an désespoir, chasse de son château la pauvre Gervaise,
accusée d'avoir commis le crime, et Dominique débarrassé de
la surveillance de celte jeune fille qui l'avait pris en grande
affection, se livre à ses mauvais penchanîs, s'entoure de mau-
vaises créatures méprisables et pai aîl bientôt vouloir jouer le
rôle de maître dans le château de sa marraine. Mais Gervaise
ne cesse pas de penser à lui, elle revient après quelque temps
essayer encore de le retirer de celte mauvaise voie dans la-
quelle il s'engage de plus en plus. Déjà elle croit avoir réussi,
en obtenant de lui qu'il quittera le chàleau , qu'il prendra la
résolution de se faire une carrière, de se créer lui même un
avenir honorable, lorsque sur ces entrefaites , la comtesse
meurt subitement de mort naturelle ou autre , car personne
352 LITTÉRATURE ,
ne se donne la peine d'approfondir la question, el Dominique
hérite de tous ses biens. Alors Gervaise repart seule, le cœur
brisé, et nous la i-etrouvons à Paris , gagnant sa vie avec sou
aiguille et songeant toujours à Dominique, quoique n'ayant
plus aucune espérance de le revoir.
Cependant un soir elle se voit poursuivie parun homme qui,
malgré sa résistance, persiste à l'accompagner jusque chez
elle. Dans son effroi, elle appelle h son secours ses voisins qui
vont faire un mauvais parti à l'audacieux séducteur , quand
Gervaise, reconnaissant Dominique, lui tend les bras , l'ap-
pelle son ami, et au risque de perdre sa réputation, l'emmène
avec elle dans sa chambre. Forte de ses intentions pures, la
jeune fille brave l'opinion, et, non contente de garder Domi-
nique chez elle Jusqu'au lendemain , elle accepte l'offre qu^il
lui fait d'un logement plus confortable, où ils pourront se voir
aussi souvent qu'ils le voudront. Mais tous ces sacrifices sont
bien mal placés , car, pour prix de son dévouement, elle ne
recueille qu ingratitude el abandon. Dominique épouse la
femme de chambre de la comtesse , qu'il avait depuis long-
temps séduite et qui par ses adroites manœuvres, a su triom-
pher de l'influence de Gervaise. Celle-ci accepte avec résigna-
tion ce cruel désappointement, sans qu'il puisse ébranler son fol
amour. Dominique étant condamné à mort par le tribunal ré-
volutionnaire pour avoir trempé dans une conspiration loya-
liste , Gervaise veut partager son sort , elle se fait arrêter
comme suspecte et obtient d'être envoyée à l'échafaud, heu-
reuse de penser que du moins cette fois, plus rien ne viendra
la séparer de son bien-aimé. Hélas.' cette consolation lui est
encore refusée. Dominique est un lâche qui achète sa grâce e^
dénonçant ses complices.
On voit que l'auteur a fait preuve d'imagination , en tirant
des conséquences, si graves et si compliquées, de l'affection
d'une vieille comtesse pour son petit chien. Malheureusement
son récit n'offre d'un bout à l'autre , qu'invraisemblance et
détails puérils fort peu digues d'exciter l'inlérêt.
NAPOLEON ^ poëme suivi de quelques autres poésies , par Toussaint
Michel. Paris , chez Terry, Palais royal , in- 32 , 75 c.
On ne reprochera certainement pas à l'auteur de ce petit
volume d'user de charlatanisme. En suivant la méthode
adoptée par nos poètes en vogue, il aurait pu faire de son
HISTOIBIÎ. 353
poënie un gros volume in-8°, avec grand luxe de papier blanc,
tandis qu'il l'a resserré dans le court espace d'une seule feuille
in-32 qui ne se vend (|ue y5 c. C'est donner un exemple mo-
deste qu'il serait à souluiiter de voir imiter par d'autres, car,
ainsi que le dit M. Toussaint Michel , la poésie a besoin de se
vendre bon marclip , si elle veut trouver des acheteurs^ et le
poêle doit mettre plus de gloire à olilenir le succès de ses œu-
vres qued'inlérét à en retirer un gros profit. Tl est surtout bien
mal placé pour se plaindre de l'indiUcrcnce du public, lorsqu'il
oblige son éditeur à fixer un prix ridiculement élevé.
M. Toussaint Michel essaye d'entrer franchement dans une
voie toute différente. Il met ses productions à la portée des
bourses les plus chétives, et ce ne sera certes pas leur prix qui
pourra servir d'excuse à ceux qui ne l'achèteront pas. TNous
souhaitons que cet essai lui réussisse , et cela n'est point im-
possible, car le sujet nous semble de nature à piquer la curio-
sité, non qu'il soit bien neuf, mais parce que l'auteur l'a traité
d'une manière assez originale. En eCTet , ce n'est pas comme
d'ordinaire, un panégyrique outré de l'empereur, ni une
exhallalion de la gloire militaire au-dessusde toutes les autres.
Le poète maudit la guerre et célèbre la paix. Il ne voit dans le
conquérant, qu'un destructeur qui entasse ruine sur ruine, et,
impuissant à rien fonder de durable, menace de replonger le
monde dans la barbarie.
Dans la coupe dn sang tu bois jusqu'à Tivresse
Des vaincus haletants tu ris de la détresse ;
Ce que tu nommes gloire est un faible oripeau ;
Tes drapeaux glorieux se changent , pour tes frères,
En linceuls funéraires ,
Et tout champ de bataille est un vaste tombeau.
Ne vas pas rendre grâce au Dieu de la nature
D'avoir été vainqueur, tu lui ferais injure :
Il voit avec dédain tes transports insensés ,
Et l'airain dans les aii's qui souue la victoire ,
^'ain écho de la gh.irc ,
Hélas! sonnerait mieux le glas des trépa.ssés.
•
M. Toussaint penche vers les idées humanitaires • il rêve un
avenir dans lequel tous les peuples seront frères, auront pour
patrie le monde et pratiqueront une seule et même religion
qui unira toutes les crovances.
Quant au mérile littéraire de son poème, on en peut juger
d'après les deux strophes que nous avons citées. Ce sont en
général des vers d'un travail assez pénible, qui ne flattent pas
l'oreille.
354 LITTÉRATURE,
LES INDUSTRIELS ^ métiers et professions en France: cent dessins,
par H. Monnier, texte par E. de la Bédollière. Paris, 1 vol. in-S",
fig., lOfr.
Le crayon spirituel d'Henri Monnier, a reproduit d'une ma-
nière très- piquante les divers industriels qu'on rencontre
le plus communément dans les rues de Paris. Depuis le suisse
et le bedeau de la paroisse jusqu'au cliiiïonnier, on y retrouve
tous les Ivpes principaux de ce petit monde de la grande ville,
dont les progrès de la civilisation tendent de plus en plus à
effacer les traits originaux.. Avec ce caractère de vérilé qui
dislingue toutes ses productions, l'artiste a su saisir et rendre
sans aucune exagération ce qu'il peut y avoir de grotesque
dans les allures de chacun de ses personnages. C'est une gale-
rie de portraits forts ressemblants, dont les pliysionomies por-
tent toutes le cachet bien reconnaissable de leur individualité
particulière. On regrettera seulement que iM. H. Monnier n'ait
pas aussi rédigé lui-même le texte qui accompagne ses dessins,
car il nous aurait sans doute donné quelqu'une de ses scènes
populaires dont il possède mieux que personne le secret. Nous
ne voulons point dire par là que M. <le la Bédollière se soit
mal acquitté de sa lâche. Ses descriptions sont en général bien
faites, el quel que soit le sujet qu'il traite, il ne s'écarte jamais
des convenances, il fait preuve de tact el de bon goût. Mais il
y a peut-élre un peu trop d'uniformité dans sa manière. On
aimerait mieux que l'auteur s'effaçât davantage pour laisser
agir el parler ses acteurs. I^a forme didactique ne sied pas à
on ouvrage de ce genre , et il nous semble que RI. de la Bédol-
lière aurait pu facilement y jeler plus de vie et plus d'inlérêt.
Cependant ce volume n'en est pas moins une des meilleures
publications illustrées, et nous paraît tout à fait digne de figu-
rer sur les tables des amateurs.
PETITES MISÈRES de la vie humaine, par Old Nick et Grandville.
Paris, \ vol. in-8°, illustré d'un grand nombre de gravures sur
bois , 1 5 fr.
Il serait difficile d'imaginer un sujet plus fécond que celui-
là pour la plume de l'un de ces écrivains que les x\nglais ap-
pellent huinourist et pour le crayon spirituel d'un habile des-
sinateur, fja vie est pleine de ces petites misères qui viennen
HISTOIRE. 355
sans cesse nous assaillir, nous rappeler, au milieu de nos élans
les plus héroïques, la faiblesse de la nalure humaine, qui pro-
duisent ainsi les contrasles les plus pifinnnls cl jelteiil souvent
sur nos actes les plus louahles, sur nos senlinienls les phis no-
bles une teinte ridicule qui excite le rire des specl.iicuts les
uioius disposés à se niorpier de nous. Un chapeiiu (jui lond)e,
un bouton qui se détache, une gaucherie involontaii-e suflisent
parfois pour découperler même l'homme habitué aux usages
du monde et lui ôter toute sa présence d'esprit. (]'est bien pire
encore si de semblables mésaventures tombent sur le novice
qui s'était armé d'un grand courage pour combattre des dan-
gers plus réels, des obstacles plus sérieux, et se voit ainsi ar-
rêté dès son début par de petits contretemps auxquels il n'a-
vait même pas soni.é.
!M. Grandville nous peint une victime de ce genre, dans
une suite de desseins fort amusants , remplis de traits ingé-
nieux , de détails originaux. On ne se lasse pas d'admirer la
verve de l'artiste, la richesse de sou imagination, et la mer-
veilleuse facilité qu'il possède de faire saillir les côtés ridicules
de ses personnages sans jamais cesser d'être vrai.
Malheureusement le texte est loin d'offrir le même attrait.
C'est un récit fort peu intéressant, où les incidents se trouvent
accumulés de manière à fatigtier le lecteur. Les vignettes de
Grandville se passeraient bien d un pareil commentaire, et
nous croyons que les amateurs n'eu feront guère plus de cas
que du libretto des opéras italiens.
HISTOIRE militaire des éléphants depuis les temp.s les plus reculés
jusqu'à Pintrcduclion des armes à feu ; avec des observations cri-
tiques sur quelques-uns des plus célèbres faits d''armes de Pantiquité,
par le chev. P. Armandi. Paris, chez Amyot , 6 , rue de la Paix ;
1 gros vol. in-8", fig., S fr.
Les éléphants ont joué dans les guerres de l'antiquité un
rôle assez important pour mériter d'avoir leur historien. En
effet ce puissant animal devait exercer sur la victoire ou la dé-
faite une hitluence bien plus grande que tous les engins qui
ont précédé l'emploi de l'artillerie. Il rendait à la fois de pré-
cieux services comme moyen de transport, et offrait un moven
redoutable de porter la terreur et le désordre dans les rangs
ennemis. On ne peut songer sans frémir à l'effet que devait
produire une troupe d'éléphants s'avançanl en ordre de ba-
taille, excités par les cris et les aiguillons de leurs conducteurs.
356 LITTÉRATURE,
faisant retentir le sol sous lenrs pieds massifs, els'animant bien-
tôt jusqu'à la fureur au milieu d'une effroyable mêlée. Ce de-
vait être un bruit semblable à celui du tonnerre, et l'on ne
comprend pas comment les fantassins pouvaient résister de-
vant une pareille cavalerie. Mais l'intelligence buraaine ne
montre jamais mieux sa supériorité que lorsqu'elle se trouve
aux prises avec la force matérielle. Malgré leur instinct remar-
quable, les élépbants n étaient devant elle que des macbines
souvent dangereuses pour ceux qui les emplovaient , car une
fois irrités ils n^écoutaient plus le commandement et se tour-
naient aussi bien contre les leurs que contre l'ennemi. Sous ce
rapport leur bistoire n'est pas Irès-glorieuse pour eux, et l'on
y compte pour le moins autant de défaites que de victoires.
Le premier choc de ces animaux était surtout terrible et l'on
cherchait à le rvjndre décisif par leur nombre, qui s'est élevé
quelquefois jusqu'à mille sur un seul champ de bataille.
Si l'histoire de l'Inde était mieux connue, elle fournirait
sans doulo de précieux documents sur l'emploi des éléphants
à la guerre , car c'est le pavs où l'on en a fait le plus ancien-
nement iisnge. Mais les traditions manquent ou sont trop con-
fuses pour qu'on puisse en tirer des notions précises et dignes
de confiance. L'auteur a dû par conséquent se bornera partir
de répo(|ue d'Alexandre pour venir jusqu'à celle de César, et
diriger ainsi les recherches sur les trois siècles de l'antiquité
les plus féconds en grands événements. Il passe en revue les
principales batailles et donne des détails du plus vif intérêt sur
la tactique des anciens temps. Il expose les moyens ingénieux
avec les(|uels on combattait les éléphants, et l'instruction spé-
ciale que devaient recevoir les soldats dans ce but. Son sujet
le conduit naturellement à parler des mœurs et des habitudes
de ces animaux, et il offre à cet égare! tous les renseignements
fournis par les observateurs tant anciens que modernes. Il
montre que pour fournir à la consommation vraiment prodi-
gieuse {ju'on en faisait, leur nombre devait être beaucoup plus
considérable qu'il ne l'est aujourd'hui, que peut-être même
on avait trouvé le moyen de les faire multiplier en captivité.
Il traite en passant de l'étal des éléphants à Rome pendant
les deux premiers siècles de l'empire, où ils figuraient en si
grande abondance dans les spectacles et les cérémonies publi-
ques, cl termine par un aperçu des dernières guerres de l'O-
rient, où ils furent emplovés jusqu^à ce que l'on reconnut
enfin leur impuissance contre la tactique européenne.
On voit que M. Armandi n'a rien négligé pour rendre son
tiavail bien complet. C'est une œuvre d'érudition solide , pro-
fonde, qui jelte une vive lumière sur plusieurs points jusqu'ici
HISTOIRE. 357
peu connus tle Thisloire ancienne, et présente en même leaips
une lecture fort intéiessanle.
CITOLÉGIE hébraïque automatique, par M. S. Franck. Genève,
1 vol. in-12. — ESSAI d'une nouvelle traduction du cantique de
Deborah, par le même. Genève, in-12.
liCs travaux de M. Franck ont pour objet de faciliter rétucle
de la langue hébraïque, par 1 application des méthodes nou-
velles si généralement employées aujourd'hui dans renseigne-
ment des langues vivantes. Dans sa Ciiolégie il s'applique ci
lamiliariser promptemenl 1 élève avec la connaissance tle l'Ai-
phabcl ; il donne des directions claires et précises sur la pro-
nonciation et Tusage des différentes lettres ainsi que des ac-
cents, et présente une suite d exercices gradués propres à faire
successivement vaincre toutes les difficultés de la lecture. A la
suite de ces exercices se trouve le cantique de Moise avec une
traduction phiioiogique. C'est une espèce d'introduction pré-
paratoire à la méthode que l'auteur se propose de publier plus
tai'd Elle nous paraît très-bien (aile pour servir de guide aux
commençatits et pourra leur être d'un giantl secours.
Fj'autre opuscule de M.Franck, que nous annonçons ici, ren-
ferme une critique de la traduction du cantique de Déborah
publié par M. Cohen. On sait que ce dernier a entrepris de
donner une interprétation aussi littérale (jue possible de la
Bible tout eiUière , œuvre immense qui a soulevé beaucoup
de discussions , mais qu'il poursuit avec courage et non sans
succès. M. Franck s'attache à signaler les imperfections de cette
méthode, qui selon lui, n'a point le raériUî de l'exactitude qu'on
lui attribue. Il donne, en regard du travail de M. Cohen, une
autre traduction plus française, plus élégante et qu'il dit être
beaucoup plus fidèle. De nombreuses notes viennent à l'appui
de ses critiques, et renferment des observations philologiques
d'un grand intérêt pour les savants, qu'une connaissance ap-
profondie de riiébreu met à même d'en apprécier la valeur.
C'est à eux seuls qu'il appartient de juger l'érudition de M.
Franck, et d'apprécier jusqu'à quel point sont justes et bien
fondées les attaques parfois assez mordantes qu il dirige contre
son rival.
358 . LITTÉRATURE, HISTOIRE.
RELATION d'un xoyage d'exploration au nord-est de la colonie du
Cap de Honne-Espérance , par MM. T. Arbousset et Uaiimas.
Paris, 1 gros vol. in-S", fig., 12 l"r.
J.C'S auteurs de ce voyage sont deux missionnaires français
prolestanls qui vont annoncer l'Evangile aux peuplades de
rA(ri(|Me. liC volume qu'ils publient conlient une relation de
leur séjour au milieu des Inbus diverses qu'on rencontre en
s'avancant dans l'intérieur au nord-est du cap de Boinie-Es-
pérance. Là se trouvent, comme sur presque tout le continent
africain, des liordes barbares, dégradées, sans cesse en guerre
les unes avec les autres, qui olfrenl le spectacle repoussant de
tous les excès de l'anarcliie et de la corruption. Quelques-unes,
les plus rap|)rocliées de la colonie européenne paraissent bien
coKiniencer à sentir l'influence de la civilisation, mais comme
il arrive presque toujours, elles en prennent d'abon! les vices
et sont encore à peu prèsj étrangers à ses| bienfaits. D'adîeurs
celle action ne s'étend pas bien loin , et l'on atteint bientôt le
repaire des Bésbuanas anlbropopliages , espèce d'bommes de
proie, dont la principale occupation est de guetter les victimes
bumaines qu'ils emportent dans leurs lanières pour les dévo-
rer à leur aise. Un voyage dans de telles contrées présente
des dangers sans nombre , exige un courage el une persévé-
rance à toute épreuve. Non-seulemenl il faut prendre son parti
de voir sa vie tous les jours menacée par l'astuce, la perfidie,
la mauvaise foi el la cruauté, mais encore il faut savoir sup-
porter de conlinuelles contrariétés, luller sans cesse contre les
obstacles matériels qu'on rencontre à cliaque pas dans un pays
dépourvu de roules et de moyens de transport, souffrir avec
patience les privations de tous genres, suppléer par les expé-
dients d'un esprit ingénieux aux ressources qui manquent, en-
fin dominer par l'énergie d'un caractère dont la fermeté ne se
dément jamais l'indiscipline turbulente de serviteurs et de
guides toujours prêts à vous abandonner dans les silualions
les plus périlleuses. Telles sont les qualités indispensables pour
accomplir une entreprise de cette nature. Il est vrai que si l'a
mour pour la science ou le simple attrait de la curiosité suf-
fit souvent pour engager ainsi le voyageur à braver la mort
sous toutes ses formes, à bien plus forte raison doil-il trouver
un stimulant puissant dans l'ardeur de la foi, dans la noble et
généreuse pensée d'arracber de pauvres âmes aux lénebres de
Tignorance, de les régénérer par les lumières civilisatrices de
la religion. Cet appui solide peut faire en quelque sorte des lié-
ros d'bommes simples el même naturellement timides. !M. Ar-
RELIGION, PHILOSOPHIE, MORALE, ÉDUCATION. 359
boussel qui a ccril la relation dont \c. litre figure en lètc, tle cet
article, nous en est la pretive. Il n'y a en lui ni forfanterie, ni
lémérité de courage. Dès le début, il énuinère toutes les pré-
cautions prises pour faciliter le voyage des deux missionnaires,
tout le détail de leur nombreuse escorte. c]ui se composait de
neuf guides et domestifjues, trente bœufs, deux cbariols et sept
clievaux ; il avoue ingénuement (juc malgré celte petite armée
qui l'entourait il ne pouvait se défendre d'un sentiment de
terreur lorsqu'il fallait prendre la parole au milieu d'une peu-
plade sauvage, et que c'était toujours en tremblant qu'il com-
mençait ses exborlations, quoique le plus souvent elles fussent
accueillies avec faveur et respect. Son récit n'est point sur-
cliargé d'incidents propres à grossir son mérite ; sa personna-
lité s'eflace derrière des descriptions de mœurs et d'usages qui
ne font ressorlii- qu'indirectement les périls et les difficultés
de l'entreprise. Il trace un épouvantable tableau du despo-
tisme de ces petits princes africains qui ne régnent que par le
glaive, et peuvent d'un geste ou d'un mot faire massacrer des
centaines de leurs sujets. Sans faire étalage d'érudition il pré-
sente des détails précieux sur Ibisloire naturelle et la géogra-
pbie du pays ; il fournit quelques données sur la langue et la
littérature en reproduisant le texte et la traduction de cbants
ou de traditions populaires. En ini mot il sait exciter l'inté-
rêt le plus vif par la variété des sujets qu'il aborde sans perdre
un seul instant de vue le but élevé qui domine sa pensée.
RELIGION, PHILOSOPHIE, WORALE, ÉDUCATION.
DIEU DEVANT PARIS dans la journée, encore inconnue, du 13 juil-
let (intervention divine entre la royauté et la régence); par l'au-
teur de Dieu devant le siècle. Paris , chez Pitrat , 9, rue de l'Eperon,
in-S".
A létrangelé de ce titre on reconnaît M Madrolle, dont les
allures originales ne ressemblent à celles de nul autre. Revê-
tant toujours ses idées des formes les plus bizarres, il entasse
parentbèscs sur paienllièses, appelle à son aide toutes les res-
sources de la typograpbie, et emploie souvent jusqu'à trois
sortes de caractères dans une seule plirase afin d'en faire mieux
360 RELIGION, PHILOSOPHIE,
ressortir les divers rao.nîjres et de frapper plus vivement, si
ce n est rinlelligence du moins la vue de ses lecteurs. Mallieu-
l'eusement il n'eu résulte pas beaucoup de clarté. On a bien
de la peine à suivre l'auteur dans ses perpétuelles divagations,
on ne saisit pas le sens de sou langage énigmalique, el le plus
souvent on est réduit à soupçonner quelque inysîère proba-
blement très-profond, sans doute fort admirable, mais auquel
on ne comprend i-ien du tout. C'est ce (|ui iîous est arrivé en
essayant de lire ce nouvel opuscule, ce que nous avons fait avec
toute l'atteniion que nous imposaient les quelques lignes sui-
vantes, dont l'auteur avait accompagné l'envoi de son livre à
notre adresse :
« Le plus affectueux, le plus clirétien bommage d'un fidèle
qui aspire bien plus à frapper à l'âme d'un Directeur détour-
nai , qu'aux lecteurs du journal , et qui attribue presque toutes
les erreurs des Ennemis de la Religion aux faux Amis de la
Religion, dont l'Eglise est pleine, n
Nous avons bien cru découvrir que l'auteur se proposait de
signaler l'action providentielle sur les destinées présentes et
futures de la France. Riais il nous a été tout à fait impossible
de le suivre dans les détails de son argumentation. C'est un
cbaos d'allusions cacbées, de propbétics ambiguës, de décla-
mations politico-religieuses devant lequel nous nous avouons
humblement aveugle el sourd, en sorte que notre àme n'en a
pas été du tout frappée comme l'aurait désiré M. Madrolle.
Nous dirons seulement qu'on v trouve tous les récits de la mort
du Duc d'Orléans publiés par les divers journaux de Paris, et
quelques mots de critique fort piquante sur le Prince royal de
M. J. Jauin.
ABSURDITES des religions prélendue,s révélées ; par Toussaint Michel.
Paris, chez Terry, au Palais lioyal , 1 vol. in- 18 , I fr.
C'est une singulière époque que la nôtre. Ou 1 appelle avec
emphase le siècle du progrès , et Ion devrait bien plutôt la
nommer un siècle de fermentation. Jamais on ne vil plus d'idées
disparates surgir à la fois de toutes parts. A côté des théories
nouvelles enfantées par le mouvement révolutionnaire, on voit
reparaître l'une après l'autre toutes les erreurs du passé qu'on
erovait jugées et condamnées par l'expérience. La réaction
s opère en plusieurs sens à la fois, et tandis que d un côté l'on
tente de ressusciter la superstition du moyen âge, de l'autre,
on va chercher des armes que l'exemple (lu dix-huitième siè-
MORALE, EDUCATION. 361
cle a prouvé n'être bonnes que pour tout détruire. Ainsi la
lutte, loin lie tondre à linir, seui])!e se préparer à devenir' plus
vive (jUe janiai.s. Mais, au milieu de ce conflit, l'esprit liumuin
a fait lieureuscnient quelques pas en avant ; il est donc à croire
que l'erreur ne parviendra point à ressaisir son vieil empire, et
ne reparaît en quelque sorte que conmic un svmploiuc de la
liberté d'exansen et île discussion, qui du moins est défiuilivc-
nienl aecpiise à toutes les ninnifeslalions de la pensée.
Aussi, M. Toussaint Micbel nous paraît se tromper, en
croyant pouvoir faire quelcjue bien à la cause de la reiii;ion
avec !e langage de ce scepticisme usé (jui n'a pas nujourd'bni
plus de cliauce de succès que l'excès opposé. Nous disons
qu'il se trompe, parce (pi'en effet, son intention n'est point
do détruire le sentiment religieux qu'il s'imagine, au contraire,
épurer et rendre ainsi plus fécond, en le débarrassant de ce
qu'il regarde comme des entraves funestes à son salutaiie es-
sor. Mais il oublie que scmblal)le tentative a déjà été faite el
avait prochnt des résultats non moins fâcbeux c\ue la supersti-
tion (juon voidail combattre. I^e litre seul de son livre suffit
pour If condamnera cet égard; en effet, taxei" d'absurdités
tous les dogmes, parce qu'on ne peut les expliquer d'une ma-
nière satisfaisante , n'est-ce pas détruire par sa base toute es-
pèce de religion? M. Toussaint Micbel dit bien qu'il faiit leur
substituer !a religion naturelle. TiJais ce n'est là qu^in grand
mol, dont on a souvent fait abus sans trop s'entendre sur le
sens qu'on devait lui donner; et en admettant même, ce que
nous crovons impossdjle , que sa religion n'offrit absolument
rien de surnaturel, s imagine-t-il donc qu^elie pourrait satis-
faire toutes les facultés de l'âme bumaine, réponihe à tons ses
besoins? Une telle prétention n'est pas acceptable , cai- ce se-
rait nier des tendances qui se retrouvent à toutes les époques
el cbez tous les peuples, qui poussent sans cesse 1 bomme à
recbercber le monde spirituel, et le portent souvent à s'égarer
dans les cbamps obscurs mais infinis du mysticisme. Vouloir
anéantir ces tendances, vouloir proclamer la raison seule sou-
veraine absolue, c'est niéconnaître tout à fait la nature com-
plexe de notre être.
Combattez les excès, attaquez les abus, mais n'allez pas im-
prudemment bouleverser la religion de fond en comble, car il
pourrait bien arriver que, contrairement à vos prévisions , la
superstition seule restât debout au milieu de ses ruines. I/ex-
périence du passé doit nous servir de leçon el nous eœpécber
de commettre les mêmes fautes qui oui déjà fait tant de mal
à la cause du progrès. L'incrédulité ne vaut pas mieux que la
foi aveugle ;^ce sont deux extrêmes aussi dangereux l'un que
362 RELIGION, PHILOSOPHIE, MORALE, ÉDUCATION.
l'aulre. Nos efforts tloivent doue tendre à sortir de ce cercle fa-
tal dans lequel le monde se démène depuis si longtemps, et ce
n'est pas en sapant les principes de toute croyance religieuse
que nous pouvons espérer d atteindre ce but.
THE BOY'S OWN BOOK : a compendium of ail the sports and ré-
créations of yoiilh . by T.-L. ^"'^^ilHarns. Paris, 1 vol. in-8°, orné
d'un très-grand nombre de gravures sur bois, rel.
Quoique portant sur son titre le nom de Paris, ce livre est
imprimé en Angleterre; il est facile de le reconnaître à Texé-
culion tvpographifiue (pii présente un caractère tout particu-
lier, très dilVéïcnl du genre français. Il eslimprimé avec beau-
coup de soins, de manière à renfermer le pluade matière pos-
sible, et les petites figures semées le long <lu texte sont d'une
grande finesse. C'est une espèce d'encyclopédie des amuse-
menls et des exercices de l'enfance à l'usage des jeunes gar-
çons. On Y trouve I;i description des jeux de toutes sortes, de-
puis la bille et la balle jusqu'aux cartes et aux échecs ; puis la
gymnastique, l'équilalion, l'escrime, la natation, la chasse, la
pêche, et une foule de récréations scientifiques, de tours d a-
dresse , de problèmes amusants, d'énigmes, de charades, etc.
Ce volume renferme ainsi non-seulement de quoi occuper les
loisirs de la jeunesse et développer leurs facultés physiques,
mais encore dos notions utiles propres à intéresser leur intelli-
gence et à favoriser chez eux le goiil de l'instruction. C'est cer-
tainement l'un des plus jolis présents qu'on puisse faire à un
petit garçon de 8 à lo ans.
LÉGISLATION, ÉCONOMIE POLITIQUE. 363
LEGISLATION, ÉCONOMIE POLITIQUE, ETC.
DK LA PAIX ^ de son principe cl cle sa réalisation, par C. Fecqueur;
ouvrage couronné en 1842 par la Société de la morale chrétienne,
l'aris, I vol. in-S°, 7 fr. — D1':S AUSIKES dans leurs rapports avec
rindiistrie , la morale et la liberté, ou des devoirs civiques des mi-
litaires, par C. l'ecfpieur. Paris, chez Capelle, y, rue des Grès-
Sorbonne ; I vol. in-S^, 1 Ir.
Ija publication de ces ouvrages et rencouragcment pulilic
qu'ils ont reçu sont des faits assez remarquables qui dénotent
un progrès réel dans les idées Me notre époque. En effet,
M. FecqucMir v attaque franchement l'étal militaire, fait tom-
ber le p • stige dont il fut si longteœj s entouré, prononce un
jugemei.t r goureuXj qui aarail, il v a quelques années^seule-
minil, ( îc.té ' n France un muvn^UTi génér.il d'improbalion |
Il pose en principe que les {;eus de guerre soldés ont prestiiie
toujours niécounu leurs devoirs ilc citoyens. Par jconséquent
le soldat est rennenii de la liberté, les armées permanentes
sont un des plus grands obstacles au progrès social, un instru-
ment de tyrannie et d'oppression, un véritable fléau qui me-
nace sans cesse toutes les conquêtes de la civilisation.
De telles v;'Milés n'auraient certainement pas pu se faiie jour
au commencement de ce siècle, alors que la guerre se faisait
au nom de la liberté, que la gloire des armes était la seule qui
semblât ULérilerdes statues et des récompenses. Il est vrai que
les résultats de ce dernier délire ont offert une leçon assez
forte pour frappei- les esprits. Lecontraste de 2-sinnées do
repos, a ouvert bien des )eux, et aujourd'hui les bienfaits de la
paix comptent des partisans assez nondireux pour qu'on ne
craigne pas d'en faiie publiquement l'éloge, de travaillera les
rendre durables et de chercher tous les moyens de dépopula-
riser la guerre au point qu'elle devienne en quelque sorte im«*
possible.
C'est d;.ns ce but que la société de la moralechrétienne ava t
or.verl un concours dont M.Pecquenr a remporté le prix.]' e
livre qu'elle a couronné ne doime pas sans cloute la solution
complète du problème, mais il en approche et présente des
mérites dignes d'une semblable distinction.
L'auteur s'attache d'abord à démontrer combien la guerre,
considérée en elle-même, est opposée aux principes du chrisii^-
364 LEGISLATION ,
nisme, à ceux de l'iiuuianilé, combien elle est fatale à la civi-
lisatiou ainsi qu'aux progrès d'une liberté réelle et salutaire.
Cette partie est en général très-bien traitée ; quoique parfois uu
peu trop déclaiiiatoirc, elle ne manque ni de force logique, ni
d'éloquence. On v trouve uu aperçu rapide et brillant des le-
çons que nous fournit à cet égard l'bisloire du passé ; l'expé-
rience s'y montre dépouillée de l'auréole glorieuse dont l'avait
entourée l'enllioiisiasnie des contemporains.
11 expose ensuite les maux de la guerre dans leurs rapports
avec la prospérilé des peuples, avec le bonheur de l'iioiume
envisagé sous le point de vue intellectuel, moral et physique.
Ici les faits abondent et l'auteur n'a pas besoin d'insister beau-
coup pour prouver de la manière la plus évidente que la paix
seule peut permettre le développement des sociétés humaines.
Il fait ressortir tour à tour les sacrifices pénibles qu\ine nation
s'impose constamment dans la prévision d'une guerre qui peut
d'un instant à l'autre éclater pour le motif le plus injuste ou
le plus frivole, les désastres qu'elle entraîne toujours et que ne
compensent jamais la victoire ni la conquête, l'aveuglement
imbécile des peuples qui vqnt verser leur sang, risquer leur
indépendance et leur liberté pour satisfaire les passions turbu-
lentes de quelques chefs ambitieux, enfin la foHe pernicieuse
du préjugé trop répandu , qui prétend y voir une nécessité
providentielle. Uu résumé historique termine encore cette se-
conde partie , pour démontrer l'incompatibilité des traditions
guerrières et de la prospéîilé des peuples.
Dans sa lioisième partie, M. Pecqueur examine les moyens
de concilier les ditTérends des nations, d'obtenir le bienfait
d'une paix universelle et permanente sans recourir aux armes.
Il demande qu'on agisse d'abord sur l'esprit public , soit par
l'éducation, soit par la voie de la presse, par celle des congrès
ou sociétés philanthropiques et par toutes les institutions qui
peuvent exercer sur les mœurs une influence salutaire, afin de
populariser la paix comme on a jusqu'ici si bien réussi à po-
pulariser la guerre. La substitution des milices nationales aux
armées permanentes lui paraît l'une des mesures les plus effi-
caces qu'on puisse prendre pour atteindre ce but. Pour ren-
dre la guerre impossible, il faut que tout homme soit soldat
sans cesser d'être citoyen. Alors chaque peuple sera parfaite-
ment préparé à défendie son territoire etmul ne sera disposé à
l'oflensive, la conquête ne pouvant se faire qu'avec des armées
permanentes, instrument docile, toujours prêt à seconder les
entreprises les plus téméraires, sans se soucier de la cause ni
du résultat.
Ensuite M. Pecqueur développe ses idées sur des moyens
lîCONOMlE POLITIQUE. * 365
plus direcls qu'on pourrait employer pour résoudre piicifique-
meiil les roullils internationaux. 11 expose tout un plan d'insti-
lutions nouvelles (|ui eiéeiaient une espèce ile pouvoir arhilral
européen; un corps dans Unpiel chaque état serait représenté
par un député et qui siéj^erail en permanence dans une ville
centrale. Toutes les diflîculiés qui se tranchent ajijourdhui les
aimes à la main seraient portées devant celte cour su|)rcnie,
dont les arrèls pourraient être au besoin appiivés par une ar-
mée conipos('e des conlini^enls fournis par la milice des divers
peuples étrangers à la question.
L'exécution de ce plan rencontrerait sans doute de grands
obstacles; on pourra lui adresser des critiques nonjbreuses et
fondées. INIms il renferme des vues très-ingénieuses et nous
pnrait tout ;'; fait digne d'être étudié.
I /a (lire ouvrage de M- Pecqueur, que la Société de la mo-
rale chrétienne a également couronné, présente le développe-
ment de ses idées sur les arm('es permanentes et sur l<i disci-
pline mililaire. 11 a pour objet la réforme d'une institution
qu'il vaudrait mieux sans doute détruire, mais qui semble de-
voir subsister encoie longlenqis, et dont il faut du moins cher
cher à corriger autant que possible les vices. L'auleur piopose
une série de moyens tiès-propres à diminuer le mal. Il vou
drait tout à la fois relever la condilion du soldat en lui incul-
quant le sentiment du devoir , en lui donnant une éducation
meilleure, des habitudes plus nK)ral<»s, ôler à la discipline son
caractère oppressil et abrutissant, modifier enfin l'organisation
de l'armée de manière à la rapprocher de l'instilulion des mi-
lices, comme la Prusse en offre l'exemple.
Malheureusement, quelque justes que soient toutes ces
idées, il esl peu probable (pi'elles puissent obtenir aucune es-
pèce d'accès auprès de ceux (jui seuls ont le pouvoir d'en es-
sayer l'application. Il est même douteux que celle appli<\ition
pût se faire sans compromeltre l'existence des ariîiées perma-
nentes. En ce qui touche surtout la discipline, les vues (le l'au-
tenr sont certainement pleines de justesse et de sens , mais,
tout en partageant son opinion à cet égard , nous ne croyons
pas que la pratique en retirât des avanlages bien assurés. Les
milices elles-mêmes n'ont de valeur qu'autant que la discipline
y est rigoureusement observée, et pour s'en convaincre,
M. Pecqueur n'a qu'à comparer celles de la Piusse et de la
Suisse qu'il cite en exemple , avec les gardes natioiudes fran-
çaises. Ce qui fait l'infériorité de celles ci, c'est préiis('menl le
manque de cette obéissance passive que le citoyen doit revêtir
avec son uniforme , s'il veut réellement être un véritable sol-
dat utile à son pays.
26
366 LEGISLATION ,
Cependaul nous reconnaissons aussi que le livre tle M. Fec-
<|ueur renferme bien des choses applicables, el il esl à désirer
surloul que ses excellentes considéra lions sur les devoirs civi-
ques des militaires soient lues et méditées par ceux, auxquels
elles sont particulièrement destinées.
THÉORIE nouvelle d^Economie sociale et politique, ou études sur
rorganisation fies sociétés, par C. Pecqueur. Paris, 1 vol. in-S»,
9 francs.
M. Pecqueur n'est pas Sainl-Simonien ni Fouriériste ; cepen-
dant ses idées ont plus d'un jjoinl de contact avec celles de
Saint Simon et de P'ourier. Comme eux, il prétend changer de
fond en comble 1 édifice social, aussi bien dans ses rapports
religieux el moraux que dans ses conditions matérielles j
comme eux il tend à l'unité universelle et veut remplacer les
individualités par des associations, détruire les nationalités et
fondre tous les peuples dans la grande société humaine. Seule-
ment il s'en sépare en jirenant pour bases de sa théorie, les
doctrines chrétiennes qu il interprèle de la manière la plus ra-
dicale, en appliquant aux relations de la vie politique el sociale
les préceptes de la charité et de légalité fraternelle avec tou-
tes leurs conséquences les plus rigoureuses.
C'est sur quelques-unes des plus belles paroles de l'Evan-
gile que M. Pecqueur appuie son système qui en ceci du moins,
nous paraît oflrir une tendance bien plus élevée, el certaine-
ment aussi plus féconde à certains égards que celle des deux
autres réformateurs dont il critique avec beaucoup de justesse
les écarts absurdes, quoiqu'il arrive lui-même à des résultats à
peu près semblables
En prétendant développer ainsi les principes du christia-
nisme , il oublie que son (ondateur a dit : won empire nest
pas de ce monde, el qu en apportant un frein religieux aux
passions de l'homme, en luioflrant un guide moral, un espoir
consolateur, il n'a jamais parlé de changer cette terre d'é-
preuve en un séjour de paix et de bonheur, où tous puissent
trouver également la récompense de leurs efïbris, recueillir
infailliblement le fruit de leurs travaux.
Le christianisme est destiné sans doute à exercer de plus en
plus son influence salutaire sur toutes les relations de la so-
ciété humaine, mais nous ne pensons pas que cette influence
puisse jamais avoir pour résultat d'anéantir le principe de la
liberté indiviiluelle , sans lequel il n'y a plus de responsabilité.
ÉCONOMIE POLITIQUK. 367
Or, c'est ce que fait M. Pecqueur en réduisant l'individu au
rôle passif de simple rouage dans la grande raacliine sociale
qu'il prétend luellre en oeuvre. En cdet, selon lui, tous les
maux de l'état acltud proviennciit de la trop grande liberté
laissée à chacun de soigner comme il l'entend ses propres in-
térêts, de donner essor à ses (acuités , de disposer des ix'ssour-
ces que sa position ou ses talents mettent à sa portée. C'est là
qu'il voit la source de toutes les injustes inégalités qu'on re-
marcpie dans la répartition des richesses , soit qu'on examine
la question de la propriété, ou celles \lu travail, du salaire, de
la libre concurrence , etc., etc.
Partout il trouve le même vice résultant de !a même cause :
des pauvres en proie aux cruelles soufTrances de la misère à
côté de riches qui nagent dans le superflu , parce qu'aucune
mesure nest prise pour égaliser entre tous la répartition des'
richesses à la production desquelles tous concourrenl plus ou
moins.
11 y a quelque chose devrai dans cette remarque, on ne peut
le nier; c'est le grand problèiue dont l'économie politique a
vainement cherché jusqu'ici la solution, ou que du moins on
ne lui a pas permis de résoudre , car le principe du laissez
faire, laissez passer dans le(juel elle a cru trouver un remède
efficace, n'a jamais reçu l'application générale, nécessaire pour
eu apprécier convenablement l'efTt t. M. Pecqueur, comme
tant d'autres , se hâte de le déclarer iuipuissaiil , dangereux
même, et préfère demander la solution du problème à un
système social complètement nouveau , qui présente un bi-
zarre amalgame des doctrines chrétiennes avec les théories
ultra-démocratiques du radicalisme.
Il veut que la direction de l'industrie soit consme celle de
la politique, confiée à la volonté du peiqile souverain. Des a<l-
ministrateurs élus pai- cehii-ci, seraient chargés d organiser le
travail. Ils placeraient à la tête des diverses blanches, les
fonctiouriaires qu'ils croiraient offrir les capacités spéciales né-
cessaires pour chacune d'elles. Afin que leurs choix ne fussent
pas resti'einls, tous les enfants recevraient dans les écoles pu-
bliques une instruction propre à les reniire également aptes à
de telles fonctions, jusqu'au moment où ils devraient embras-
ser une profession et pourvoir eux-mêmes à leur suhs st;;i!ce.
L'administration réglerait les heures et fixerait un n)ininiiini
de salaire suffisant pour assurer à tous les travailleurs de (juoi
subvenir à leurs besoins. Elle seule pourrait s'occuper de l'a-
chat des matières premières et de la vente des produits j toute
opération commerciale serait interdite aux individus sous peine
d'amende. Les bénéfices de la communauté seraient ensuite ré-
368 LEGISLATION ,
partis entre ses membres suivant le degré délaient avec lequel
cli.TCiin d'eux y aurait concouru.
Dans ce système, cliaque commune représenterait une rai-
son sociale , un atelier unique exploité par un corps de tra-
vailleurs. Toutes les années, l'assemblée législative fixerait le
prix de vente des divers objets, et déterminerait la quantité de
production nécessaire pour fournir aux besoins du peuple. L'é-
quilibre devrait être ainsi maintenu constamment entre la pro-
duction et la consommation, de manière à ce qu'il n'y eut ja-
mais encombrement ni perte de ricbesse. Pour atteindre ce but,
l'auteur établit une biérarcbie sévère et très-compliquée dans
les fonctions sociales.
Nous ne suivrons pas M . Fecqueur dans tous les dc'tails de
cette organisation, mais nous en avons dit assez pour justifier
notre critique. Un pareil régime serait l'anéantissentent de
toute liberté, il conduirait tôt ou tard à l'établissement de cas-
tes comme celles de l'Inde, et sacrifierait l'une après l'autre,
toutes les conquêtes de la civilisation , pour replonger le monde
dans la barbarie.
En vain l'auteur prétend se séparer des Fouriéristes , res-
pecter le mariage et la famille; sa théorie ne tend qu'à maté-
rialiser le principe chrétien sur lequel il s'appuie, et par con-
séquent à le frapper de mort pour lui substituer cette formule
qui résume tout son système : ^ chacun selon ses besoins.
Formule qui, malgré ses eirorls pour lui donner un sens élevé,
ne s'appli(pierait qu'aux besoins du corps et négligerait com-
plètement ceux de Tàme. On dirait à I honime : tu travailleras
tant d'heures par jour dans tel atelier, et tu seras bien nourri,
bien vêtu, mais ne l'avise pas de vouloir développer tes facultés
au delà, de prétendre agrandir ton alvéole, car cela dérange-
rait l'écononne de la ruche et nous ne le souffrirons pas. Toute
individualité doit disparaîtie dans cette régularité commune
qui, une (ois établie, marchera comme une grande machine
dont le mouvement uniforme ne peut durer qu'autant que ses
divers rouages continuent à occuper la place qui leur est assi-
gnée, el alors que deviendra le génie, comment se fera le pro-
grès? Si la réalisation dune telle hypollièse était possible, ne
serait-ce pas condamner le monde à l'immobilité , larir la
source de tous les perfectionnements qui ne se trouve pas
ailleurs que dans l'activité de l'esprit hinuain 7
Et c'est ainsi ipie l'on prétend développer les principes du
christianisme. En vérité, c'est une étrange confusion d'idées.
Pour nous , ce n'est pas de cette manière que nous compre-
nons le christianisme. Nous y trouvons au contraire, l'émanci-
pation de I homme, une doctrine qui est venue lui rendre le
ÉCONOMIE POLITIQUE. 3f)9
sentimcnl tle sa responsal)ililé, de sa dii^iiilé el de sa valeur
individuelle, (|ui déi^age son esprit du \ous, de la lualière et
l'élève au dessus de la splière étroite du présent, pour le met-
tre en face de sa destinée imtnorlelle, qui lui donne la force de
se sacriller parfois à la généreuse pensée d'être utile à ses sem-
blables. Mais ôtez celte liberté d'action, essayez seulement de
gêner son essor, de le remplacer par l'effort commun des mas-
ses, dans lesquelles la movenne des intelligences ne saurait ja-
mais elépasser la niédiocrilé, puis vous verrez disparaîlie
Missitôt le spiritualisme avec ses nobles et fécondes inspirations
pour faire placeà l'intérêt matériel qui, abandonné à lui-même,
se traînera quelque temps dans sa misérable ornière, et suc-
combera bientôt frappé d'impuissance.
Il est triste de voir tomber dans de telles aberrations, un
écrivain distingué, dont le talent remarquable et les intentions
excellentes méritaient un meilleur sort. Pourquoi faut-il que
l'esprit français vienne toujours se beurler contre cet écueil?
[ja même faute qu'il a déjà commise dans la pbilosopbie et la
politique, il la commet aujonrd'bui dans la science sociale. Au
lieu de se borner à combattre les préjugés qui le frappent, à
détruire l'un après l'autre lès abus qui le blessent, il préfère
d'abord tout détruire , faire table rase, pour élever sur le sol
joncbé de ruines, des édifices cbimériques, dans l'admiration
desquels il se complaît ensuite sans s'inquiéter si leur réalisa-
tion est possible , si elle peut se concilier avec les premiers
éléments de la nature bumaine.
DE LA RUSSIE et de la France, entretiens politiques, par un in-
connu. Paris, chez Dûment , 88 , Palais Royal : 1 vol. in-S», 6 fr.
I.e but de cet écrit est de prouver la nécessité d'une al-
liance entre la France et la Russie. L'auteur paraît connaître
fort bien l'état et les ressources de ces deux grandes puissan-
ces ; ilse livre à des considérations très ingénieuses sur leurs
intérêts respectifs, et présente d'une manièreassez originale la
pbysionomie particulière de chacune d'elles. Désireux de les
juger avec impartialité, il se place tour à toui" au point de vue
russe et au point de vue français. Il établit fort justement que
pour bien apprécier la Russie il ne faut pas prélendic lui faire
1 application des théories politiques les plus avancées, mais l'en-
visager telle qu'elle est, sortant à peine de la barbarie et tra-
vaillant avec vigueur à s'approprier les bienlaits de la civilisa -
370 LÉGISLATION,
liou. Ainsi lo despotisme, quelque mauvais qu'il puisse être en
lui-même, lui apparaît comme l'inslrument nécessaire de celle
grande mélamorpliose. [j'œuvre commencé par le génie de
Pierre-le-Grand ne saur.iit s'accomplir autrement. Le pouvoir
absolu tluCzar e&l indispensable pour comballre une noblesse
puissante el détruire peu h peu ses privilèges en émancipant le
peuple encore courbé sous le joug de l'esclavage. Dans une telle
entreprise, lo caractère personni'ldu souverain joue un rôle im-
portant : il lui faut beaucoup de fermeté , ua grand courage,
une constance à toule épreuve. Os qualités, l'auteur les trouve,
au degré le plus remar(|uable, cbez l empereur Nicolas. Il re-
pousse vivement à ce sujet les idées trop facilement accueillies
et répandues par la presse française, l'eul-étre même va-t-il
trop loin dans le sens opposé- Il fait du Czar un héros paifail,
exempt de toute faiblesse humaine, il représente la Russie
comme destinée à prendre un jour le sceptre de la civilisation
européenne, et c'est pour cela qu'il veut l'allier à la France
afin que celle ci puisse partager avec elle.
C'est une étrange idée de prc'tendre ainsi donner la direction
future du progrès social à la nation aujourd'hui la moins avan-
cée. Nous doutons fort que cette manière de voir trouve beau-
coup de partisans, ij'auleur nous semble faire nn peu trop ab-
straction du mouvement démocratique qui tend à décentraliser
le pouvoir et qui malgré les excès par lesquels il a compromis
son triomphe paraît devoir fournir encore une longue carrière.
Il taxe assez légèrement d'impuissance la Prusse et l'Allema-
gne, auxquelles il refuse encpielque sorte toute espèced'action
dans les cond)inaisons futures de la politique. Quant à 1 An-
gleterre, depuis la publication de son livre , les événements se
sont déjà chargés de prouver combien ses prévisions étaient
mal fondées. En effet, tandis qu'il la représentait comme inca-
pable de résister, au milieu des embarras toujours croissants
de sa position critique, an choc inévitable du colosse russe, la
voilà qui sort de ses embarras, victorieuse en Chine, victorieuse
dans l'Inde et plus forte que jamais, avec de nouveaux débou-
chés pour son industrie, avec un nouvel aliment pour son ac-
tivité infatigable.
Mais si l'inconnu s'est trompé dans quelques-unes des
grandes hypothèses qu'il expose, on ne pei:t lui refuser une
sagacité remarquable dans l'appréciation- des diverses ten-
dances nationales dont il cherche à deviner les résultats pro-
bables Son écrit est plein de détails pitpianls , de traits spiri-
tuels qui décèlent un observateur liabiie et font lire ses re-
flexions avec le plus vif intérêt.
lîCONOMlli POLITIQUE. 371
RAPPORT sur Pélat actuel nés populations de la Turquie irEuropc ,
par AI. Blanqui Paris, chez Guillaurain, 5, Gnlerie de la Bourse ,
in-S".
M. Iîlan(|ui, chargé par le gouverneraont français de visiter
les populations clirélieniies de la Turquie d'Europe, dVludier
leur état social et de s'assurer si, dans la supposition d'un par-
tage de l'empire ottoman , elles pourraient offrir les éléments
d'une nationalité viable , rend compte de sa mission dans le
rapport que nous annonçons ici et qui a été lu à l'Académie
des sciences morales et politiques. C'est un aperçu plein d'in-
térêt où l'auteur conclut d'une manière affirmative, d'après les
impressions produites sur lui par un examen, bien rapide sans
doute, mains empreint de celte admirable faculté de percep-
tion qui forme le trait caractéristi(jue de l'esprit français. Il
peint sous de vives coulcu. s la décadence des mœurs turques
et le contraste qu'offre, à côté de celte nation corrompue, l'é-
nergie vigoureuse des peuplades cbréliennes éprouvées par
une longue persécution. D'une part tous les vices les plus ab-
jects, toutes les passions les plus désordonnées, la brutalité,
l'ignorance el la paresse; de l'autre la simplicité, la pureté,
les habitudes laborieuses et les vertus de la famille. Ce sont
deux races dont l'une s'en va pour faire place à l'autre qui
ne demande qu'à prendre son essor.
Un gouvernement ihéocralique escorté de la polygamie el
de toutes les funestes conséquences qu'elle entraîne, telles sont
les causes auxquelles M. Blanqui attribue l'aspect actuel de la
Turquie. Il y voit une nouvelle preuve de la supériorité du
christianisme, qui semble destiné à triompher aujourd'hui du
Coran connue il a triomphé jadis des divinités usées du paga-
nisme. Les détails qu'il donne sur les abus de l'administration,
sur la misère d'une des contrées les plus fertiles du globe, sur
l'oppression svstémafique qui étouffe tout développement in-
tellectuel el moral, sont bien propres à faire désirer (|ue la ques-
tion d Orient reçoive une pronqite solution, r|ue la civilisation
européenne se hâte de mettre un terme à des excès qui sont
la honte de l'humanité. En même temps le tableau fl.ilteur
qu'il présente des peuplades Grecques el Bulgares semble in
cliquer que l'avenir leur appartienl , qu'un peu d'aide suffira
pour en faire une nation forte et prospère.
Malheureusement ces données sont incomplètes ; elles ne
s'appuient point sur des laits; l'auteur n a pas jugé à propos
de fournir les documents nécessaires pour permettre d'en ap-
précîier la valeur. Son rapport aurait dû être accompagné de
372 SCIENCES ET ARTS.
noies et de tléveloppemenls pour justifier les graves accusa-
tions qu'il perle contre les institutions et les mœurs turques,
et qui ne sont pas toujours d'accortl avec les assertions d'autres
voyageurs. On y trouve mènje parfois des traces d'une éliange
légèreté. Ainsi, après avoir dépeint les vices qui rongent la so-
ciété niusulniane, ii ajouU> :
(( Quedirai-je aussi d'un autresigue funeste de la décadence
musulmane, de ce crime ellroyable qui allente à l'Iiumanité
dès avant le berceau, et qui s'exeice en Turquie, comme pro-
fession, avec une hahilelé infernale 7 II v aurait de quoi frémir
si je hasardais la statistique de ces homicides qui liisputent
chaque année des nvilliers de créatures au Créateur.' Personne
ne voudraiteroireque ces horreurs soient commandées, comme
des expédients r.'guliers , par d'affreux mallhusiens qui n'ont
pas lu Mailhus, mais qui l'ont deviné! »
N'est-il pas inconcevahle cpie dans le sein d'une Académie
ime pareille insulte ait pu être faite à la mémoire de l'illustre
auteur de V Essai sur le principe de la population? M. Blan-
qui nous paraît avoir commis une haute inconvenance pour ne
rien dire de plus. Il a oublié qu'en fait de science surtout il n'y
a rien de plus vide qu'une phrase déclamatoire, etqu'enxployer
l'invective pour combattre un savant tel que IMaithus c'est tout
simplement faire croire qu'on n'a pas lu ses ouvrages ou du
moins s'avouer incapable d'en discuter les doclrines.
SCIENCES ET ARTS.
IIISTOIRK NATURELLE (îcs poissons d'eau douce de l'Europe cen-
trale, par L. Agassiz. Neuchàlel ; tom. I<;i', in-So, et liv. 1 et 2 de
r Allas , in-folio , fig. col., 1 1 I fr. ♦
Toutes les publications de M. Agassiz se distinguent par la
beauté de l'exécution matérielle non moins que par le mérite
du fond. C'est un savant qui aime les beaux livres et donne
toujours l'art pour auxiliaire à la science. Il lient à ce que ses
travaux ne laissent rien à désirer, il ne recule devant aucun
sacrifice pour les orner de planches fidèles et supérieurement
dessinées , afin de séduire le lecteur et de lui offrir en même
îemps tout ce qui peut lui rendre l'élude agréable et facile.
SCIENCES ET ARTS. 373
l/allasde V Histoire naturelle des poissons (Veau douce est
un vérit.il)Ie cliel-trœuvre dans ce genre. I.es figures en sont
exéculées avec un fini précieux, de manière à faire netlemenl
ressortir lous les caractères généricjnes, et leurs couleurs dé-
licates, clianyeanles cl variées sont reproduites avec une rare
perfection.
Les deux livraisons que nous annonçons ici renferment la
famille dos Salnwnes. La première représente les individus
des diverses espèces ; la seconde accompagne le volinne de
texte consacré à Tenjhrvologie de cette famille. Ce volume di-
rigé par l'im des coll.d)orateurs de M. Agassiz , M. C. ^ ogt,
offre les résidlals de deux années d'observations mycrosco-
piques faites sur les œufs de la Pulée. C'est une description fort
intéressante de toutes les modifications éprouvées par l'em-
brvon depuis l'époque de la fécondation (|ui lui donne le mou-
vement et la vie, jusqu'à celle de l'éclosion. Rien de plus cu-
rieux (|ue de suivie ainsi la marche de ce développement
mystérieux que l'auteur nous dévoile jusques dans ses moin-
dres détails avec une étonnante sagacité. M. Vogt, sans se pré-
occuper des théories existantes ni aborder les idées d'analomie
comparée, s'est attaché surtout à faire une monographie bien
complète de l'embrvon particulier qu'il étudiait. L'intenlion de
M. Agassiz étant de traiter ainsi tour à tour chaque famille de
poissons, les considérations générales résulteront de l'ensemble
de son travail et seront d'autant plus fécondes alors que les ob-
servations viendront se prêter mutuellement secours en se sou-
tenant et se complétant les unes par les autres. Ecrit d'ailleurs
avec élégance et clarté, ce volume fera vivement désirer la
suite d'un ouvrage qui nous parait digne à lous égards de figu-
rer au premier rang parmi les pubficalious scientifiques de
notre époque.
COURS ÉLKMEXTAIRE de Zoologie, à Tusage des collèges et des
maisons d'éducation, par Milne Edwards. Paris, 1 vol. in-l2,
fig., G fr.
Cet ouvrage, rédigé conformément au programme de l'uni-
versité, est un abrégé des Eléments de zoologie publiés il y a
quelques années par le même auteur. On y retrouve la même
clarté , le même intérêt, et, quoique dans des limites plus re-
streintes, un exposé très complet soit de lous les caractères dis-
tinctifs des espèces, soit des connaissances que l'observation a
pu fournir sur l'inslinct el les mœurs des animaux. L'ouvrage
374 SCIENCES ET ARTS.
est divisé en deux parties, dont la première traite des princi-
pales fonctions des animaux, savoir : (onctions de nutrition, et
ibnciions de relaliou, et la seconde renferme la classification
avec la descri[)lion des genres. Une foule de jolies petites fi-
gures dessinées avec beaucoup de soin el fort bien gravéee sur
bois sont répandues dans le texte, où elles viennent en aide à
l'intelligenre du lecteur, de la manière la plus commode. Nous
n'Iiésitons pas à recommander ce volume connue le meilleur
livre élémcnlaii-e d'bisloire naturelle quoii puisse mettre entre
les mains des jeunes gens. Il est très-supérieur sous tous les
rapports aux auiies ouvrages du même genre qu'on avait pu
blié jusqu'ici, et son luxe Ivpograpliique en fait une publica-
tion (oui à (ait jolie.
CHIMIE ORGANIQUE appliquée à la physiologie animale et à la
pailiologie , par F. Liebig , trad. par Cb. Gerhardt. Paris , 1 vol.
in-8'^, 7 fr. 50 c.
Les progrès continuels de la chimie viennent cbaque jour
lui donne)' une importance plus grande et plus générale dans
le domaine scientifique, en la rattacbant aux autres branches
et la leur montrant comme un puissant moven d'investigation.
Déjà la physiologie végétale lui doit une étude beaucoup plus
approfondie de ses phénomènes, une histoire assez complète
de leur marche et de leur action successive. Maintenant c'est
la physiologie animale qui est à son tour l'objet de ses recher-
ches, et Ton ne saurait douter qu'elle ne lui soit aussi bientôt
redevable de pi-écieuses découvertes.
Juscjuici la physiologie animale s'était bornée à étudier les
fonctions des divers organes et leurs rapports entr eux. Elle a
enrichi de cette manière 1 anatouue comparée, el produit sans
doute d'excellents résultats ; mais cela ne pouvait nullement
l'éclairer sur la nature des actes vitaux, sur ce problème su-
blime qui doit être en définitive le but de tousses travaux. La
chimie seule pouvait la remettre dans la bonne route en lui
fournissant des données certaines sur les transformations
continuelles qui s'opèrent dans les différents laboratoires de
l'économie animale. A l'aide de ses expériences ingénieuses
et d'une exactitude toute madiématique , on peut apprécier
les relations entre les aliments et le but qu'ils ont à remplir ,
on peut arriver à suivre jusque dans ses moindres détails le
travail d'assimilation q^ui constitue le mode d'accroissement et
SCIENCES ET ARTS. 375
tl'cnlretien des animaux. C'est de celle manière qu'on est par-
venu, comme l'a si bien exposé M. Dumas, dans sa belle
Leçon de statique chinii'r/ue, à connaître les procèdes aussi
simples que merveilleux , par lesquels la matière inorganique
s élabore dans les végétaux, pour servir ensuite de nourriture
à riiomuie et retourner à son état primiliT, accomplissant cette
éternelle révolution qui est la source de tous les phénomènes
de la vie animale.
M. Liebig développe cette idée féconde en examinant tour
à tour les phénomènes organiques en général , les mélamor-
phoses dans les tissus organiques, et les phénomènes de mouve-
ment dans l'économie aniraale. Sappuyant sur de nondireuses
observations, il montre quel est le rôle des alimenls et de l'oxi-
gèue atmosphérique , soit dans la formation du sang et des
divers organes dont il est le générateur, soit dans le.s sécrétions
et beaucoup d'aulres phénomènes de Técononiie. Il s'allache
surtout à signaler les résultais pratiques que la pathologie
peut retirer des faits que lui présente la chimie. Ces! une car-
rière toulc nouvelle qui semble s'ouvrir à l'art de guérir, et lui
protncltre une marche beaucoup plus cei taine
Le livre de M. Liebig est d'ailleurs écrit d'une manière fort
remarquable; il nous paraît bien propre à intéresser non-seu-
lement les savants, mais tout le public instruit et curieus de
suivre les progrès de la science.
ENCYCLOPÉDIE anatoniique , trad. de Tallemand par A.-J,-L. Jour-
dan. Paris, 1'« livraison, 2 gros vol. in-8°, fig., ta fr.
Cet onvrage comprendra l'anatomie descriptive, l'anatomie
générale, l'anatomie pathologique, l'histoire du développement
et celle des races humaines; il sera publié en 9 parties ainsi
divisées :
1° Biographie de Sœmmering, etbistoire de l'anatomie et de
la phvsiologie depuis Haller ; par R.Wagner, i vol. 8'.
2"^ Ostéologie et syndesmologie ; par S. T. Sœmmering,
R. Wagner. Mécanique des mouvements de 1 homme, par G.
et E. Webcr. i fort vol. 0 ' fig.
3" Mvologie et angéiologie, par F. -G. Tiieile. i vol. 8".
4° Névrologie, par G. Valentin.ei vol. 8'
5" Splanchnologie et organes des sens, par S. T. Sœmme-
ring et E. Huschke. i vol. 8".
376 SCIENCES ET ARTS.
6** Analomie générale, ou histoire des tissus et de l;i compo-
sition cliimique du corps humain , par Henle. » vol. 8° (ig.
7° Histoire du développement de l'Iioinrae, par Bisclioff.
I vol. 8°.
8° Auatomic palliologique, par J. Vogel. i vol 8°
9' Anatomie des races humaines et des nations avec l'ana-
toniio des téi;uments extérieurs, par R. Wai^ner. i vol. 8".
Cette Encyclopédie pourra formerainsi, en la réunissiintaux.
Traités de physiologie deBurdach et de J. Midier, un ensemble
complet des deux, principales sciences sur lesquelles repose la
médecine tout en.licre. Déjà les 2'''^, 3*=, 4', ^^ et y^ parties
sont publiées en Allemagne. M. Jourdan, connu par de
nombreuses Iraduclions d'ouvrages scientifiques, s'est misa
l'œuvre avec zèle, et l'on peut compter que la publication mar-
chera pronqitement.
Ija i""^' livraison qui paraît, comprend : 1° la Nécrologie,
par Valentin , 2° le tome i*^'' de \ Analomie générale, par
Henle.
La 1^^ livraison se composera du tome 2"^ d'Hcnle et du
Traité de myologie et d'angeiologie, par Theile.
TABLE
DES
OllRAIiES AXXOXCÉS DAXS LA REVUE CRITIOUE.
tO« Année, 1^49.
THEOLOGIE.
Constituante genevoise.
Cours de rédaction nota-
210
Absurdités c!es religions.
360
riale.
44
Dieu (levaiit Paris.
359
Des peines et des prisons.
146
Du génie des religions.
142
Essai sur le système péni-
Essai sur la inanifestalion
tentiaire.
115
des croyances.
I6.T
Le système pénilenliaire
La nationalité, sermon.
302
d'Auburn.
340
La Vierge et les saints en
Manuel du droit romain.
43
Italie.
240
Philosophie du droit.
335
Le Nouveau Testament.
14
Principes du droit maritime.
169
Lettres d'un Ainérirain.
43
L'univers expliqué par la
Educalion.
révéiation.
49
Œuvres françaises de Cal-
Alphabet de la bonne mère.
19
vin.
70
Avis aux jeunes gens.
110
Rationalisme chrétien du
Contes de ma mère l'oie.
41
Xl*= siècle.
167
De l'instruction publique en
Recueil de méditations et
France.
208
prières.
210
Des moyens d'éducation
Réflexions surla séparation
morale.
310
De l'Eglise et de l'Etat.
165
L'abeille.
40
La veitu en exemple. 18
SCIENCES MORALES ET Lebiacelet. 18
POLITIQUES. Le devoir. 72
n, ., 7. Le Pater de Fénélon. 15
' Mélanges moraux. 40
Essai sur les caractères Modèles de leçons pour les
moraux. 34 salles d'asile. 114
Fragments philosophiques. 17 Progrannned'un coursd'in-
Le livre de la voie. 145 striiclion. 312
Œuvres de Descaites. 305 Rapport sur les écoles pri-
-r , . , ,. , . I maires. 38
Législation, Jurisprudence. Xableaude l'instruction pri-
Constitution de Genève. 182 maire. « 27.^»
378
TABLE DES MATIÈRES.
Politique , Ecoitomie politique ,
Commerce .
A l'association du 3 mars. 45
Coup (l'œil sur le 22 no-
vembre. «45
Coursd'éèonomie politique. 339
De la centralisation. 170
De la création de la ri-
chesse en France. 179
De la misère. 117
De la paix. 363
De la Prusse. 174
Delà Russie etdelaFrance. 369
De l'association douanière. 78
De la Syrie. 178
Des armées. 363
Eléments de l'Etal. 307
Etudes politiques. 314
Exposé du commerce suisse. 215
Histoire élector. de France. 277
L'Algérie. 313
L'ancien régime et la révo-
lution. 161
Le livre terrible. 213
Lettre à M. Humann. 149
L<>tlres à un Américain. 45
Lettres au peuple. 45
Meltray et Oswald. 248
Mission de la femme. 37
Napoléon el l'Ang-leterre. 239
Plan d'une réorganisation
industrielle. 274
Politique d'un philosophe
chrétien. 278
Rapport sur la Turquie. 371
Solution du problème de la
population. 241
Tableau de la dette pu-
blique. 177
Théorie d'économie so-
ciale. 366
Utopie de Th. Morus. 342
SCIENCES NATURELLES ET
EXACTES
Histoire naturelle , Physique ,
Chimie.
Chimie organique. 374
Cours de Zoologie. 373
De l'air comprimé. 51
Description des céréales. 54
Discours sur les révolu-
tions du globe. 51
Essai de statique chimique. 280
Guide du botaniste dans le
Canton de Vaud. 251
Histoire de la chimie. 246
Histoire des poissons d'eau
douce. 372
L'ami des chevaux. 82
La pomone française. 188
Leçons sur la philosophie
de la nature. 245
Lettres à Sophie. 345
Mœurs des mammifères. 282
Moyens de combattre les
insectes. 250
Nomenclator zoologicus. 348
Ossements et coquilles fos-
siles. 51
Petit guide du jardinier. 187
Un million de faits. 282
Vérités sur les Landes. 83
Me'decine , Ch irurgie .
Conseils aux mères. 186
De l'agonie et de la mort. 271
Encyclopédie anatomique. 375
Examen de la phrénologie. 207
Exposition des méthodes de
Priesnilz. 119
Journal du magnétisme ani-
mal. 81
Le traitement du typhus. 346
Médecine vétérinaire. 243
Traité de l'art des accou-
chements. 120
Mathe'mntiques, Astronomie .
Annuaire du biueau des
longitudes. 251
L'anti-Copernic. 220
Le mécanicien anglais. 81
Révolutions de la raer. 151
Arts et Me'tiers.
De la marine. 55
Essais d'autographie. 217
Idées sur la musique. 47
Les environs du Léman. 219
TABLE DlîS MATIÈRES.
379
Miuiiiel (lu rentier. 81
Mémoire sur le Laocoon. 107
Œuvres de Carême. 85
Petit «liclionnaire de ma-
rine. 55
Tarifs divers. 8t
The boy's book. 362
Traité de la législation des
chemins de fer. 75
BELLES-LETTRES.
Grammaire , Elude des langues,
liUe'raliire.
Cilolégie hébraïque. 357
Grammaire française. 163
Histoire des idées litté-
raires. 221
Nouveau vocabulaire fran-
çais. 265
Nouveau vocabulaire fran-
çais-allemand. 266
Nouvelle raoolog-ie, 265
One single ruie determ.
the frenci» genders. 28
Phraséologie allemande. 266
Poe'sie.
Bretagne. 130
Chants populaires du Nord. 127
Cràneries et dettes de cœur. 125
Eglantines. 158
Essai d'une traduction du
cantique de Deborah. 357
Fables, 259
Géorgiques. 329
Horatii epistola de artepoe-
tica. 137
Hymne de Callimaque 106
La Divine comédie. 317
Le midi de l'âme. 3
Lenoie 196
Le paradis perdu. 321
Les failli! icres. 121
Loisirs leligieux. 292
Napoléon, poëme. 352
Nice. 326
Œuvres d'Homère. 6
Ossuaire de Stanz. 129
Passe-temps poétiques. 292
Poésies d'Hisely. ^ 194
Art dramaliquc .
(Euvres sacrées de Métas-
tase. 5
Pi-Pa-Ki. 24
Ressources de Quinola. 133
Répertoire dramatique. 20
Théâtre d'autrefois. 269
Théâtre d'A. de Vigny. 327
Romans.
Barnaby Rudge. 153
Consuelo. 289
Doua Olimpia. 57
Emile. 33l
Frédéric et Léonie. 8
Horace ' 157
La bague antique. ' 256
La chambre de la reine. 325
La goutte d'eau. 62
La marquise de Paiabèie. 23
La pi incesse Sobieska. 223
La ville aux trois carnaval s. 319
Le cardinal-roi. 293
Le château de Ham. 233
Le chevalierd'Harmenthal. 155
Légendes suisses. 227
Le mat de Cocagne. 319
Le roman comique. 253
Les bals masqués. 223
L'honneur d'une femme. 231
Mariam. 260
Mystères de Paris. 285
Nouvelle biblioth. bleue. 199
Pailla Monti. 285
Simple histoire. 160
Singhi le Malais. 227
Sir Richard Arkwright. 150
Un amour perdu. 351
Une année a Paris. 224
Une mère ambitieuse. 94
Un grand homme politique. 224
Vie de Tristram Shandy. 253
Mélanges.
Album de la Suisse Ro-
mande. 67
Bibliographie catholique. 29
Catalogue de Huzard. 226
Choix de morceaux de Fé-
nélon. ' 9
380
TABLE DES MATIÈRES.
La chroniqiic. 1
Les industriels. 354
Lettres de Cliesierfleld. 258
Livie des proverbes. 125
Moniteur de la librairie. 87
Paris élégant. ' 225
Petites misères de la vie. 354
Recueil de patois suisses. 24
HISTOIRE.
Géog-raph ie , J^oyages .
Allas Plhno-géograpliique. 234
Campagne de Rome. 189
Curiosités italiennes. 2
Deux ans en Espagne. 96
Eléments de géographie. 54
Histoire de la royauté. 176
La Syrie sous Méherael-Ali. 12
Le Léman. 296
Le Rhin. 21
Les Etats-Unis et la Ha-
vanne. 162
Lettres sur la Hollande. 65
Pensées extraites de mes
voyages. 163
Quinze ans d'exil. 5
Relation d'im voyage au
Cap de Bonre-Éspér. 358
Seconde campagne de
Chine. 230
Souvenirs d'un sous-lieute-
nant. 270
Traité de géographie phy-
sique. 55
Trois ans de promenade. 204
Un hiver à Majorque. 59
Un hiver aux Antilles. 147
Vevey et ses environs. 300
Histoire ecclésiastique.
Histoire de Jérusalem. 11 91
Histoire de saint Bernard. 32
Histoire du pape Sylvestre. 334
Port-Royal. 89
Histoire ancienne et moderne.
Cours d'études historiques. 131
Dix années d'épreuves. 26
Eléments d'histoire compa-
rée. 104
Etudes d'histoire nationale. 267
Histoire de la restauration.' 102
Histoire de 1811. 262
Histoire des éléphants. 355
Histoire politique d'Espa-
gne. 30
Histoire politique des Mu-
sulmans. 66
Le prince royal. 263
Mirabeau et la constituante. 237
Précis de l'histoire de
Fiance. 203
Pologne illustrée. 10
Précis d histoire générale. 103
Révolutions des peuples du
noid. 7
Tableau de l'empire britan-
nique dans l'Inde. 109
Biographie.
Biographie de M. Guizot.
Biogriiphie de Soult.
Cicéron et son siècle.
Essai sur la vie de Ch. de
Savigny.
Galerie des centenaires.
Galerie des contemporains
illustres.
Histoire de la vie de Spi-
nosa.
Histoire de R. Surcouf.
Le président Des Brosses.
Mémoires de Barére.
Mémoires du comte Bel-
liard.
Mémoires sur M""^ de Sé-
vigne.
Notice sur Barère.
Notice sur Lafayeiie.
297
297
332
76
301
294
205
229
132
201
96
299
100
63
TABLE
DES
NOMS D'AUTEURS.
Pagei.
Pages.
Adhemar, .1.
151
Cavoiir (G. deV
17
Agassiz, L. 318,
372
Cellérier.
44
Aimé Martin.
345
Chailly.
120
Alauzet, Is.
115
Clianlaire.
137
Albités, A.
28
Chiisserol.
94
Ancelot.
121
Chàtilion.
5
Andraud.
5
Chaiibard.
49
Arboussel, T.
258
Chauvin, L.
161
Armand! , P. ^
355
Cherbuliez, A.-E.
35
Aiidi^anne.
277
Cheslerfield.
25s
Bailly de Lalonde.
296
Cheviilier, M.
339
Balzac.
133
Chodzko, L.
10
Barère.
201
Chopin, F. -M.
7
Barreau, J.-J.
66
Clater, Fr.
243
Baumgartner.
346
Cobbett, W.
110
Bellanger, St.
204
Corsai, Ph.
158
Belliard (comte).
96
Cunal, Ch.
229
Berlhoud, H. 15,
256
Dante.
317
Biornstierna.
109
Dash (comtesse).
23, 223
Blanqui.
371
Daiinoii.
131
Bouchillé.
167
De la Nourrais.
78
Bouet, Aug.
227
Delécluze.
57
Bouffrel (chevalier de).
292
Dembowski.
96
BouUée, M.-A.
63
De.scarles.
305
Bracewicli.
224
Deschéres.
297
Brun .
310
Desdouils.
54
Bryner.
2(9
D'Esterno.
117
Biiessard, P.
72.
Dickens.
1.53
Bugeaud,
343
Dilier, Ch.
189
Burger.
196
Donné.
J86
Callimaque.
106
Droz, J.
237
Calvin.
•^0
Diiby, F.-L.
■M
Cantagrel.
248
Dumas, Alex.
155
Carême.
S5
Dumas, .1.
280
Cornot.
100
Dupin.
45
382 TABLE DES NOMS D'AUTEURS.
Diival,'^Ac. 8 Lesson. 282
Ehrenberg. 119 LoiuJon , Ch. 241
Farelle (F. fie la). 274 Lowenstern. 162
FazY, J. 45 Liicchcsi-Palli. 169
Fénéloii. 9 Muckeusifî. 230
Feuillide. 233 Mailinui. 30
Flourens. 207 Marinier, X. 65, 127
Foisset. 132 Mai chai. 224
Franck, 357 Mar(|iiessac, (vicomte de) 239
Galieii-Anioult. 104 Marlin, J. 38, 302
GaulIiiHir. 103 Martin DuTIicil. 213
Gaiilier, A. -F. 332 Masson (Michel). 351
Gillard. 163 Malalène. ' 220
Gir.irdin (E. de). 208, 314 , 331 Métastase. Ô
Glinka (D. de). 335 Michiels. 221
Gonod, B. 137 Midy (madame). 19
Gonzenbach. 215 Milton. 321
Grandville. 354 Mollevaiit. 107
Guériii. 130 Monnier, H. 354
Gurney. 147 Montrond. 240
Hisely, Fréd. 194 Monis,Th. 342
Hock. 334 Mulhauser, J. 20
Hœfer. 246 Munier. 165
Hollard. 245 Néander. 32
Homère. 6 rxicholson. 81
Horace. 137 Nodicr,"Ch. 199
Houry, 178 Nog-enl-Saiul-Laurens. 75
HiJgCjV. 21 Oboi millier. 234
Huot, J-J. 51 Olivier, J. 267
.lacrjuier. 259 Oscar. 146
Janin, J. 263 Pecqiieiir, C. 363, 366
Inchbald (Mislress). l60 Poirier, F. 12
Kao-Tong-Kia. 24 Peler, A. 265, 266
Kaiipert. 250 Pelit-Senn. 326
Kick (P. de). 270 Pitre-Chevalier. 325
Laboulage. "76 Pommier. , 125
Lacrélelie, Ch. 26 Poujoiilal. 11, 91
Lacroix, J. 231 Quinet, Eth^. 142
Lagrange, Eiig. 43 Ragonot-Godefroy . 187
Lajolais (M'="'= de). 73 Rapiii. 251
Lambert. l49 Renard. 102
Lamy, Ed. ô.'i Richard , Alb. 129
Lno-Tseii. l45 Rogniat. 312
Laiivergne, H. 271 Roi lin, Anth. 293
Leblanc, P. 226 Saintes, A. 205
Lebrun (madame). "^ Sainte-Beuve. 89
Lecomle 55 Saint-Germain Leduc. 150
Lejoncourt. 301 Saint-Priesl. 176
Leiieur. !«« Sand , G. 59, 157, 289
Lenz, Ed. i" Scarron. 2.')3
Le Roux de Lincy. l'^o Sclinitzier. 1 Î9
Lesguillon (madame). 3 Segrclain. 307
TABLE DES NOMS D'AUTEURS. 583
Ségur (comte
de).
18
Urbino da Mantova.
349
Seringe.
54
Valéry.
2
Sisinoiidi.
45
Valeyre (G. de).
227
Soiiveslre.
62
Vigny (A. de).
327
Sterne.
253
Villemain.
273
Sue, Eiig.
285
Villemin, Eiig.
84
Teule.
'
163
Villeroy.
262
Timon.
170
Williams, J.-L.
362
Topffer.
217
Viiiel, A.
165
Toiissaiiit-Miol
hel.
352
Virçile.
329
Trembicka ( iM™« F.).
37
Walckenaer.
299
Ulliac-Tremadeiire(M<='l«S.) 41
Fl.X l)i;S TABLES.